Après avoir gravit la volée de marches qui menait à l'étage, Sara s'arrêta quelques instants. Une autre femme aurait tout abandonnée pour rejoindre le véritable homme de sa vie; mais pas elle. John avait été là dans les moments les plus durs, au moment où elle avait le plus besoin de quelqu'un près d'elle. Certes, au fil du temps elle avait découvert les nombreux défauts de son fiancé, mais rien n'effacera le fait que Sara devait en grande partie à John le fait qu'elle avait réussi à se relever des nombreuses difficultés qu'elle avait traversé.

Ce dernier déboula de la cuisine, son téléphone portable dernier cri à la main.

-Sara, bon sang, ça fait une heure que je te cherche ! Où étais-tu?

"A la cave, John. A la cave."

-Au garage, John, répondit-elle en essayant de se composer un visage impassible.

"Pourvu qu'il ne pose pas de questions..."

-Très bien ! J'avais simplement oublié mon téléphone.

Les yeux scotchés à l'écran de l'objet, John s'approcha de Sara, marmonna quelque chose dans sa barbe, releva la tête et voulut embrasser sa fiancée qui détourna la tête. Il n'embrassa que sa joue, sans s'inquiéter outre mesure.

Replongeant dans la liste de ses messages, John se dirigea vers la porte, esquissa un geste vers la poignée mais se ravisa.

-Tu n'as rien d'autre à te mettre? apostropha-t-il Sara en se retournant vers elle.

Surprise, la jeune femme le fixa quelques instants sans comprendre. Puis elle baissa les yeux sur son T-shirt noir informe et son vieux jean délavé.

-Tu possèdes des vêtements de la dernière mode, lui fit-il remarquer d'un ton pédant. Pourquoi diable t'entêtes-tu à porter ces choses sans formes et sans aucun attraits? Les épouses de mes collègues sont toujours impreccables, elles.

-Je ne vois pas l'intérêt de m'habiller correctement, j'ai pris quelque jours de repos, je te le rappelle, répondit le plus posément possible Sara.

Elle se retint pour lui hurler de sortir d'ici et d'aller se marier avec un de ces top models qui pourrissent les beaux quartiers, de faire sa vie ailleurs et de la laisser tranquille. Les mots étaient au bord de ses lèvres, il ne manquait plus que le son pour envoyer bouler cet abruti qui croyait que la vie se résumait aux beaux vêtements et à l'image que les autre avaient de vous... Sans qu'elle le veuille vraiment, Sara établit une comparaison entre les deux hommes qui se trouvaient dans sa maison; la balance penchait indéniablement enfaveur de Michael. La jeune femme s'en voulut aussitôt de comparer ainsi deux hommes si différents; chaque personne avait ses défauts et ses qualités. Mais ce fut plus fort qu'elle. John la jugeait sans cesse, il pinaillait sur tout: depuis les vêtements qu'elle portait même à l'abri des regards dans la maison, jusqu'au café qu'elle faisait moins bien, forcément, que la femme d'Untel, en passant par la maison qu'elle n'entretenait pas assez bien. Michael, quant à lui, était tout l'opposé: il l'aimait pour ce qu'elle était et ne s'arrêtait pas aux simples apparences. C'était un homme vrai et sincère, qui ne s'attardait pas sur des futilités.

John se décida enfin à quitter la maison. Avant de refermer la porte, il jeta un regard à Sara et lui apprit qu'il rentrerait tard, "réunion importante", avait-il dit.

"Bon débarras. Reste avec les gens qui te comprennent, John. Des gens assez bien pour toi."

Lorsque la porte se ferma, Sara eut un pincement au coeur. Elle devait tant à cet homme...

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Dans l'obscurité de la cave, Michael écoutait son sang pulser jusque dans ses tempes. La main droite contre la porte, il laissait les images assaillirent son esprit, des images de ce qui venait juste de se passer...

Jamais il n'avait tant apprécié de se trouver avec Sara. Dans cette obscurité profonde, il avait pu se délecter de la simple présence de la jeune femme, de son corps contre le sien, de la chaleur de sa peau... Même s'il était bien conscient que ce qu'il faisait n'était pas bien: John avait beau être un prétentieux et un richard de la pire espèce, il n'empêchait qu'il faisait partie de la vie de la jeune femme, et Michael jugeait qu'il n'avait aucun droit de faire ainsi incursion dans l'existence de Sara, de lui ordonner de quitter son fiancé et de s'enfuir avec lui. On n'était pa dans un film, bon sang ! La douleur de se trouver loin de la femme qu'il aimait n'avait rien de fictive; et la solution a toute cette histoire ne se trouvait sûrement pas déjà écrite dans un quelquconque scénario.

Au dessus de lui, la porte d'entrée claqua. Un silence pesant s'installa; Michael entrouvrit la porte tendit l'oreille. Rien.

Il fit quelques pas dans la lumière, attentif au moindre son, prêt à se planquer dans la cave s'il le fallait. Un coup d'oeil vers les escaliers, et il laissa se refermer la porte. Une marche, deux marches, trois marches ...

Une ombre apparut au-dessus de lui; surpris, le jeune homme leva les yeux et aperçut Sara qui descendait les escaliers, la mine sombre, les yeux brillants. Qu'est-ce que ce fumier lui avait encore fait?

-Sara? Ca ne va pas?

Il savait sa question stupide; comment cela pourrait-il aller ?

-Si, seulement...

La jeune femme laissa sa phrase en suspens et remonta les escaliers. Michael put clairement apercevoir son geste pour essuyer une larme, et il la suivit, prêt à lui annoncer qu'il s'en allait, prêt à lui dire de l'oublier, de le rayer de sa vie, même s'il devait en crever de ne plus la voir. Il allait le faire, il allait dire à Sara de continuer son existence, que tout serait plus simple sans lui, que tout...

-Demain, à 10 heures, retrouve moi à Oak Park, au Buzz Café.

Sara se rendit à la cuisine, griffona une adresse sur un bout de papier, retourna au salon et le tendit à Michael.

Ses doigts effleurèrent ceux du jeune homme, et elle retint sa main dans la sienne. Une seconde fois, il l'attira à lui et happa avidement ses lèvres, jouant les prolongations du baiser de la cave laissé inachevé.

Alors que Michael fassait courir ses doigts sur son ventre et dans son dos, Sara lâcha un gémissement et prit conscience que la situation était un train de déraper. Elle invoqua toute la volonté qu'elle put pour se soustraire aux caresses du jeune homme et pour murmurer :

-Tu devrais partir.

A bout de souffle, Michael la contempla quelques instants. Son regard descendit vers ses lèvres, il ferma les yeux et recula.

-Demain, 10 heures, Oak Park, répéta-t-il en rouvrant les yeux.

Sara acquiesça.

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Une fois la porte de la maison refermée, Michael se dirigea vers sa voiture. Installé au volant, il reprit le papier et relut ce qui y était écrit :

Buzz Café
905 S. Lombard Ave
Oak Park, IL 60304