Oyé Oyé, voici un nouveau chapitre!
Bon, je ne sais pas s'il reste beaucoup de lectrices, surtout avec les retours du dernier chapitre, mais quoiqu'il en soit, voici le chapitre 14.
Je sais que ça fait trois semaines, mais pour m'excuser, le mois de mai a été assez difficile pour moi.
Encore merci à Bonne Ame pour sa relecture, ses avis et sa correction.
Je vous laisse lire tranquillement !
Williams - Yampai
Le soleil ne s'est pas encore levé sur le domaine quand Emma pose son regard sur Régina, nue et profondément endormie sous le drap jade. Ses larmes menacent de s'écouler, car laisser Régina derrière elle est la plus dure des décisions qu'elle ait eu à prendre de toute sa vie. Sa rencontre aura bouleversé sa vie au-delà des limites qu'elle pensait avoir érigées. Mais au lieu de la rendre vulnérable comme elle l'avait imaginé, cela la rend plus forte. C'est pour cette raison qu'elle part. À l'abri des regards. Pour s'affranchir de sa douleur. Pour tenir sa promesse. Pour mieux revenir. Elle caresse délicatement le visage de sa belle, mémorisant chaque frisson, chaque micro-sourire, chaque gémissement. Son coeur semble se briser en une pluie de verre pointu tant elle croit saigner de l'intérieur. Ses lèvres touchent son front. Elle goûte sa peau. Elle sent sa douce odeur sucrée.
Un murmure :
- Ne m'oublie pas.
Régina frissonne.
Emma part.
Silencieusement, Emma ferme la porte et prend son sac. Retrouver sa solitude, son appareil photo et ses notes sont dorénavant son seul crédo jusqu'à Santa-Monica.
Emma est dans son pick-up. C'est le coeur lourd qu'elle récupère sa carte routière et son GPS dans la boite à gants afin de reprendre sa route sur la 66. Un dernier regard dans le rétroviseur, vers cette maison emplie d'amour, vers le refuge d'une famille anciennement détruite, vers un symbole d'espoir. En douceur, Emma quitte la propriété, le pick-up roulant sur les gravillons du chemin avant de retrouver l'asphalte de la route.
Les premiers kilomètres sont longs. Parsemés de larmes, de gestes de colère et de musique trop forte. Emma est en direction de Bill Williams Montain. À environ six kilomètres au sud de Williams, ce sommet porte le nom d'Old Bill Williams, un éclaireur et guide montagnard qui a vécu dans les années 1800. Quand Emma atteint le sommet, un petit plateau attend les visiteurs pour leur permettre d'apprécier le panorama incroyable qu'offre l'Arizona. Entre forêt, plateau et désert, les nuances de couleurs varient du rouge au vert en passant par des déclinaisons de sable. Au loin, elle distingue Williams, l'interstate qui rassemble les plus grande villes, la fumée du train qui part pour son premier voyage, les pins par centaines, les rochers des plateaux arides, les nuages de sable au-dessus du désert et le soleil qui commence son ascension vers son zénith. Sous ses yeux se jouent plusieurs films en même temps et pourtant, rien n'apaise son coeur.
Là, adossée à sa voiture, Emma laisse sa peine couler le long de ses joues rougies. Les rayons du soleil du matin lui éblouissent les yeux, mais elle s'en fiche. Tout ce qu'elle désire maintenant, c'est terminer son périple et rentrer chez elle. Loin d'être une évidence, ses sentiments pour Régina ont besoin de temps pour grandir. Emma a besoin de savoir si ses émotions sont dues aux événements de ces derniers jours ou s'ils sont réels. Partir pour le découvrir est pour elle la meilleure des solutions.
Après quelques photos, gardant ainsi ce paysage près d'elle, Emma remonte en voiture. Pour continuer sa route, elle est obligée de retourner vers Williams pour rattraper la route 66. Les six kilomètres vers le nord sont rapidement faits, malgré une descente plus appréhendée que la montée. Au bout de Perkinsville road à Williams, la 66 est à gauche. Emma met du temps à bifurquer, mais elle finit par embrayer et enclencher la première vitesse, tournant le volant à gauche vers la suite de son aventure. Le paysage qui défile devant ses yeux n'a plus la même saveur qu'avant. Elle voit simplement des images sans en retenir leurs particularités.
Au bout d'une petite heure, Emma arrive à Ash Fork. Cette petite commune semble endormie pour l'éternité, tant la vie y est quasiment nulle. Seuls quelques bâtiments d'époque comme un motel, un musée, un monument et les restes d'un passé ferroviaire sont à voir. Cette ville est troublée par un passé déchirant. D'abord abandonné par le train, un incendie ravageur n'a fait qu'aggraver la situation dans les années soixante-dix, faisant partir une à une les familles installées ici depuis plusieurs générations. C'est à l'arrivée de l'interstate 40 qu'Ash Fork a fortement décliné pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui : une ville-fantôme. Heureusement pour elle, la cité demeure dans les mémoires des cinéphiles pour avoir accueilli bons nombres de vieux tournages.
Emma sort sa petite liste pour savoir où elle doit se rendre. Seul le vieux saloon poussiéreux devant lequel elle est garée doit retenir son attention.
Comme elle se l'imaginait, l'intérieur est vieux, poussiéreux et le bois est rongé par les mites. Malgré la devanture peu reluisante, Emma imagine très bien la grandeur du saloon. Sur la droite se trouve une scène en parquet brut digne des meilleurs saloons de Lucky Luke où elle visualise parfaitement les danseuses de cabaret exhiber leurs jambes aux poivrots de passage. Devant elle, un bar immensément long, recouvrant quasiment l'intégralité du mur du fond où un miroir n'émet plus aucun reflet, où des étagères supportent encore quelques bouteilles crasseuses et où des débris de verre rappellent une ancienne bagarre. À sa gauche, un escalier permet l'accès à des chambres. Emma ne sait pas si l'époque permettrait les filles de joies, mais le décor sonne plus comme un saloon avec avantage jouissif qu'autre chose. Sans doute, l'un des attraits touristiques de ce lieu si particulier. Des tables rondes sont dispersées un peu partout dans la salle. Certaines sont couchées, avec les cartes d'un vieux jeu de poker répandues sur le sol, d'autres sont fissurées, preuve que le bois a travaillé pendant toutes ses années.
- Le saloon d'époque dans toute sa splendeur, souffle Emma en passant son doigt sur le bar pour évaluer l'ampleur de la saleté.
- Je peux vous aider ?
- Oh merde !, jure Emma en sursautant avant de se retourner vers la voix féminine. Vous m'avez fait peur.
- Désolée, mais nous avons rarement de la visite dans le coin.
- Je passais juste voir, je ne voulais pas déranger. Vous vivez ici ?, demande Emma en montrant le saloon de la main.
- La petite maison juste en face. Vous voulez venir boire quelque chose ?
- Un café ne serait pas de refus, accepte la blonde, ravie de pouvoir réchauffer son estomac.
- Très bien suivez-moi. Je m'appelle Milah.
- Et moi, Emma, se présente-t-elle à son tour en serrant la main tendue devant elle.
Ce matin-là est le plus doux depuis bien des années. Là où la lune émettait une faible lueur blanche dans la chambre, les rayons du soleil réchauffent désormais certaines parties du corps de la brune. Une main posée sur son oreiller. Un pied qui dépasse du drap. Ses cheveux éparpillés comme une couronne ébène autour de son visage serein. La douce chaleur matinale l'éveille paisiblement. Les souvenirs de la veille résonnent encore dans sa tête et sur son corps. Ses yeux ne sont pas encore ouverts, mais son sourire est déjà présent. Jamais, elle n'aurait imaginé être si bien dans les bras de quelqu'un. Régina tend son bras sur l'édredon afin de retrouver le corps athlétique d'Emma, mais elle n'y trouve qu'une place fraîche, signe qu'elle a été désertée depuis longtemps. Ce fait réveille aussitôt Régina qui s'assoit sur le lit, gardant le drap contre elle pour cacher son torse dénudé, comme une armure pour protéger son plus grand trésor. Son sourire s'efface à la seconde même où elle remarque l'absence de la valise d'Emma. Sa respiration devient saccadée et difficile quand elle comprend qu'Emma est partie. Elle se replie sur elle-même, remontant ses genoux sur sa poitrine, comme lorsqu'elle était enfant. Ses larmes montent rapidement et ne voulant pas les retenir, elle attrape l'oreiller de la blonde pour les laisser couler dessus. Elle découvre à ce moment-là une feuille pliée en deux. La prenant d'une main et chassant ses larmes de l'autre, Régina se recule contre la tête de lit avant de l'ouvrir.
Régina,
Ta rencontre à Hydro aura été l'imprévu sur mon parcours. J'avais tout planifié. L'agence de location, les hôtels, les lieux visités, les restaurants... tout. La seule chose que je n'avais pas prévue, c'est toi. Ton sourire. Ta tendresse. Ton soutien. Ta fragilité. Ton audace. Ton regard. Tes baisers.
Mon coeur se serre en écrivant ses mots car je ne pensais pas que ça serait si difficile de partir. Excuse-moi d'être lâche. Pardonne-moi de ne pas attendre ton réveil, mais je sais que si je le fais, je n'aurais plus la force de partir. Un simple regard de ta part et je change d'avis. Tu bouscules mes projets et renverses ma vie.
Et justement, tu m'as donné l'envie d'avoir une autre vie, de croire que le bonheur est possible pour moi aussi. Ta force sans faille pour ton père m'aura montré qu'il ne faut pas abandonner, qu'on doit se battre pour sa famille et c'est ce que je vais faire. Je dois finir ce que j'ai commencé, mais grâce à toi, je n'ai plus peur des épreuves. Tes bras ont chassé mes angoisses et mes pleurs pour n'y laisser que de l'espoir et des jours de grâce.
Promets-moi de te remettre à écrire, de croire en ton talent et de vivre pleinement. De ne pas attendre et d'ouvrir ton coeur. Le mien n'avait pas vu la couleur d'un sentiment depuis très longtemps et je ne veux pas qu'il t'arrive la même chose, car la beauté de ton coeur ne mérite pas la vie que tu as eue. Ça doit changer.
Cette nuit a été la plus belle de toute ma vie. Tu es tellement belle, Régina. Non seulement tu as le coeur bon, mais en plus, tu as un corps de rêve. J'ai aimé le posséder et t'offrir le mien, comme jamais je ne l'ai fait auparavant. Cette nuit compte pour moi, elle veut dire quelque chose. Ce n'était pas juste comme ça. C'était une promesse.
Merci d'avoir apporté à mon âme le repos et la combativité dont il avait besoin.
Ce n'est pas un adieu. Juste un contretemps.
Emma.
Ses larmes s'étaient mise à couler d'elles-mêmes dès le premier mot, brouillant sa vue, humidifiant la feuille sous forme de tâches rondes par endroits et des traînées d'encre à d'autres. Emma ne pouvait pas être partie. Ne croyant aucun de ces mots, elle sort du lit, tirant sur le drap pour l'expulser au loin, et s'habille à la hâte avant de rejoindre le rez-de-chaussée. Après avoir dévalé deux par deux les marches de l'escalier, Régina file dehors. Là où hier soir était garé le pick-up de la blonde, il ne restait qu'une place vide. Vide comme son coeur actuellement qui hurlait d'une douleur sans fin. Vide comme la présence à ses côtés. Ses bras, qui jusqu'alors maintenaient sa robe de chambre fermée, tombent le long de son corps, las, abattus, désespérés. Ses forces la quittent, ses genoux flanchent, ses mains s'ouvrent et la lettre tombe sur le sol.
- Viens, soeurette.
Zéléna, qui avait vu sa soeur sortir en trombe, sait quelle est la raison de sa peine. En douceur, la rousse saisit les épaules de Régina pour la conduire au chaud, dans le hall du manoir. L'auteure se sent horriblement fragile et vulnérable, mais elle se laisse aller dans les bras réconfortants de sa soeur, pleurant le départ de sa belle blonde. Son coeur s'était fissuré en lisant ces quelques mots griffonnés le matin même, mais de voir qu'Emma était bel et bien partie lui brisait davantage le palpitant.
- Elle est partie, Zéléna. Elle ne m'a même pas dit au revoir, sanglote la brune complètement inconsolable.
- Je sais, elle nous a laissé une lettre à nous aussi.
- Elle n'avait pas le droit de partir comme ça ! Pas après cette nuit !, s'énerve Régina qui laisse sa colère prendre la pas sur sa tristesse.
- Viens boire un café et tu m'expliques. Il y avait bien quelque chose entre toi et Emma ?, demande Zéléna avant de se dégager des bras de sa soeur pour la regarder dans les yeux.
Régina n'a pas le courage d'avouer à voix haute ce qui manifestement n'est pas un secret pour sa soeur. Elle se contente de hocher la tête positivement avant d'essuyer ses larmes du revers de la main et de suivre Zéléna dans la cuisine. Là, la petite soeur s'efforce de préparer un petit-déjeuner copieux pour Régina qui mérite du réconfort. Et quoi de mieux qu'un petit-déjeuner où sucré et salé se complètent parfaitement?
- Je n'aurais pas dû tout lui donner. Maintenant, c'est moi qui souffre, déclare Régina fatalement en tournant inlassablement sa cuillère dans son café sans sucre.
- Qui te dit qu'elle ne souffre pas, elle aussi ?
- Elle est partie !, répond la brune presque violemment montrant sa peine derrière da colère.
- Si tu m'expliquais tout depuis le début ?
- Je ne sais pas si je peux tout te dire. Elle m'a fait confiance en se dévoilant à moi et même si elle a préféré partir, je tiens mes promesses.
- Dans ce cas, ne rentre pas dans les détails. Vas-y, je t'écoute !
Zéléna s'assoit à côté de sa soeur, après avoir amené un grand plat de pancakes, deux assiettes d'oeufs brouillés, deux verres de jus d'orange frais et diverses confitures faites maison. Cette dernière patiente sagement et commence à manger. Sa réconciliation avec sa soeur est encore trop fragile pour pousser Régina dans ses retranchements et risquer de perdre le mince filet qu'elles tentent de fortifier. Dans ces conditions si délicates, Zéléna lui laisse le temps de faire le tri dans ses pensées, de choisir les bons mots, de prendre sa décision.
Elle est prise.
Regina se met à parler le regard noyé dans son café. Elle évoque avec timidité les premiers moments. Sa demande incongrue à une inconnue. Sa colère envers le comportement de cette dernière puis sa curiosité face à ses larmes inexpliquées. Le malentendu concernant une indiscrétion chimérique qui lui avait fait plus de mal qu'elle ne l'aurait cru. Leur réconciliation après un contrôle routier plutôt coûteux. La soirée où Emma lui a annoncé qu'elle quittait la 66 pour l'amener le plus vite possible à Williams. La nuit où Régina s'est sentie capable d'évoquer les souvenirs douloureux de son passé. Les encouragements d'Emma à abolir les non-dits entre elle et Zéléna. Les révélations bouleversantes d'Emma au Grand Canyon. Leur nuit magique, exquise et emplie d'un sentiment nouveau menant Régina au bonheur tant recherché avant de sentir son coeur se désagréger en lisant la lettre d'Emma.
La brune finit son récit en larmes. Il n'y a plus aucune retenue. Regina ne peut pas. Son coeur saigne tellement qu'il lui est tout bonnement impossible de cacher sa tristesse évidente. Expliquer le déroulement de leur histoire lui a fait plus de mal que de bien. Zéléna ne dit pas un mot, mais ouvre ses bras pour consoler sa soeur.
- Soeurette, son départ n'est pas un abandon, commence doucement la rousse en tentant d'avoir l'attention de Régina. Si elle ressent les choses comme tu me les décris, ça ne peut pas être un abandon.
- Je sais, répond Régina en reniflant peu gracieusement.
- Comment ça ?, demande Zéléna curieuse, gardant en tête de revenir sur le bruit peu délicat qu'a émis sa soeur.
- Elle l'a écrit dans sa lettre. Elle dit que c'est un contretemps, pas un adieu.
- Alors tout va bien !, s'exclame la rousse en levant les mains vers le ciel, elle reviendra ta belle. Et puis rien ne t'empêche d'être en contact avec elle ! Appelle-la.
- Non.
- Quoi non ? Écoute, va falloir que tu développes. Nous n'avons pas le même esprit littéraire.
- Non, je ne peux pas.
- Pourquoi tu ne peux pas ?
- Parce que je n'ai pas son numéro de téléphone.
- Tu l'as su, qu'on était au 21ème siècle ? Non parce que depuis quelques décennies il y a cette petite chose mais ô combien très pratique qui a évolué et qui s'appelle Internet. Par chance, même à Williams, nous sommes raccordés. Alors au lieu de te trouver des excuses qui ne riment à rien, tu vas lever tes fesses, rejoindre le bureau de notre cher papa, te connecter et chercher jusqu'à ce que tu trouves !
- Très drôle Zéléna, rétorque la brune en levant les yeux au ciel, désabusée par l'humour de sa petite soeur. Si elle ne l'a pas laissé, c'est peut-être parce qu'elle ne veut pas que je la contacte.
- Régina, arrête avec tes suppositions débiles. Elle a écrit noir sur blanc que ce n'était pas un adieu. Savoir que tu ne la lâche pas lui donnera sûrement l'envie de revenir plus vite.
- Mais comment...
- Pas de « mais » !, la coupe Zéléna l'empêchant de trouver une autre excuse vide de sens. File et retrouve-la sur la toile.
Régina ne dit plus rien. Elle se contente de s'imprégner des paroles de Zéléna pour se donner le courage de ne pas la laisser s'éloigner. La brune a pendant trop longtemps laissé les autres guider sa vie, ses choix, et elle ne veut plus de ça. Elle doit, comme l'a écrit Emma, vivre pleinement. Et même si ça ne sera pas le cas si la blonde n'est pas à ses côtés, elle peut au moins essayer en attendant son retour. À commencer par trouver son numéro.
Son regard croise les prunelles malicieuses de sa soeur qui lui offre le sourire dont elle avait besoin. Sans aucun mot, elle enlace Zéléna, glisse ses lèvres dans la chevelure rousse pour lui souffler un "merci" au creux de l'oreille avant de sortir de la cuisine et rejoindre le bureau.
Mais avant qu'elle n'ait eu le temps de mettre un pied en dehors de la cuisine, Zéléna l'interpelle:
- Au fait soeurette, va falloir apprendre à renifler en finesse parce que le bruit horrible que tu m'as fait tout à l'heure est juste totalement inapproprié. Je veux bien tout faire pour te permettre de retrouver ta douce, mais ne gâche pas tout avec tes naseaux. On aurait dit un vieux qui racle sa gorge avant de cracher, imagine les hauts-de-coeur que tu peux provoquer avec ça. Tu peux faire fuir toute une ville comme ça alors...
- Ça va ! Je crois que j'ai compris.
Elles échangent un regard complice avant de rire ensemble. Comme avant.
Le café gentiment offert part Milah lui a réchauffé le corps et elle se sent prête à continuer. Leur discussion aura été simple et basique sur des sujets aussi futiles que la pluie et le beau temps. Cette jeune femme lui a fait faire le tour du propriétaire, lui expliquant qu'ils vivaient exclusivement de ce qu'ils faisaient pousser et de leur maigre troupeau de vache. Malgré les conditions peu évidentes que cela engendre au quotidien, Emma s'aperçoit alors que le bonheur se cache même là où on ne l'attend plus. Cette brune, au sourire sincère et au regard tendre, semble heureuse. Son fils, Neal, à peine âgé de trois ou quatre ans, vissé sur sa hanche, chantonne en jouant avec les cheveux brillants de sa mère. Cette vision douce et maternelle offre à Emma une image des plus idylliques du lien qui les lie.
Emma est devant le saloon d'Ash Fork et prend ses quelques photos avant de quitter cette ville particulière pour poursuivre sa route sur le plus long segment original et continu de la Route 66. Comme depuis son départ, Emma ne prend plus le soin d'étudier les alentours. La route est simple, les montagnes sont encore loin et le plateau assure une vision idéale. Elle suit son chemin, guidée par les arrêts et les notes d'Anna. Elle est à la fois pressée de terminer son périple, rentrer et faire une mise au point de sa vie et en même temps, elle veut faire demi-tour. Retrouver Régina. L'attendra-t-elle ou l'oubliera-t-elle ? Doit-elle s'en inquiéter ou doit-elle faire confiance ? Ce mot est si simple et son sens si difficile, qu'Emma elle-même ne sait plus quoi en penser. Régina ne la connait que depuis un peu plus d'une semaine, pourquoi lui ferait-elle confiance ? Après tout, elle n'est qu'une inconnue sur la 66.
Sa détermination si inébranlable de la veille commence à subir les effets de la solitude. Elle réfléchit trop et Emma se perd dans ses pensées. Régina aura réussi à bouleverser son existence et elle s'en veut car maintenant, elle se sent fébrile. Trop attentive à l'écho de son coeur et moins raisonnée. Pourtant, dans un élan de fierté et de résolution, elle chasse Régina de ses pensées, la blottissant dans un coin de sa tête et se promettant à elle-même d'en faire sa priorité une fois tout ça derrière elle. Aujourd'hui, c'est trop tôt. C'est prématuré.
Le panneau d'entrée à l'arrivée de Selingman étonne Emma. Elle ne pensait pas avoir déjà autant roulé jusqu'à ce que son estomac la rappelle à l'ordre. Décidément, peu importe les circonstances, son appétit n'est pas impacté. Elle s'arrête donc comme prévu au Snow Cap Drive In. Un restaurant pas comme les autres. Il a gardé son empreinte particulière qui fait de ce diner un lieu apprécié par les touristes de passages ainsi que par les habitants du coin. Ici, tout est fait pour distraire les clients. Les convives sont entourés d'un halo de bonne humeur, partageant leur scepticisme lors des tours de magie improvisés, riant des blagues et des sketchs de parfaits inconnus capables d'emporter avec eux chaque consommateur. Malgré les générations passées, ce lieu a gardé ce petit plus qui fait de lui l'un des meilleurs diner-spectacle de la 66.
Emma s'installe dans un coin, loin des passages réguliers des illusionnistes et des humoristes pour ne pas devenir la cible de l'un d'entre eux. Grignotant son red chiliburger accompagné de quelques tacos, elle se laisse emporter à son tour par les rires de ses voisins, par la simplicité de ce lieu et par l'harmonie des saveurs qu'elle déguste.
Alors que les gens semblent participer activement au spectacle, Emma, elle, écrit. Encore et toujours. Elle entame un nouveau cahier. Le neuvième depuis son départ.
Le samedi 18 novembre 2017. Selingman, Arizona. J'ai repris ma route. J'ai laissé Régina derrière moi pour finir ma promesse et me concentrer sur toi. Ça a été dur. Je crois que je me sens capable d'avancer. Après tout ce que l'on a vécu, j'ai l'impression d'avoir cette chance. Celle dont tu me parlais. Celle que tu m'avais inventé et qui te faisais sourire. Anna, si tu savais comme je me sens perdue. J'aimerais que tu sois là, que tu me regardes et qu'à travers le bleu de tes yeux je trouve la force de croire en ce que tu imaginais pour moi. J'étais la grande soeur, mais tu étais ma part de rêve. Depuis ta disparition, j'ai arrêté de rêvé que la vie pouvait avoir un sens pour moi. Puis, j'ai rencontré Régina. Ce que je ressentais avant ta mort, je le retrouve doucement avec elle. Celle que tu voyais dans tes extravagantes utopies, je crois que ça pourrait être Régina.
Surprise par sa propre vérité, Emma lâche son stylo. Ses derniers mots flottent devant ses yeux. "Ça pourrait être Régina". Sa respiration se saccade et son coeur s'affole. Rapidement, elle laisse quelques billets sur la table et quitte l'établissement à grande enjambées. Elle ne sait pas si ça vient d'elle, mais l'air semble plus froid, pétrifiant ses muscles, bloquant ses réactions, prenant conscience de l'importance qu'a pris la brune dans son coeur en si peu de temps. Un sourire vient alors prendre place sur son visage, s'affranchissant de plus en plus de la peine dans laquelle elle se plonge depuis trop longtemps. Bientôt le sourire se transforme en rire. En un rire libérateur.
- Mlle, vous allez bien ?, demande une voix tendre derrière elle.
- Oui, merci, répond simplement Emma en reconnaissant sa jeune serveuse.
- Je vous ai vue sortir de façon assez empressée et vous aviez l'air perturbée. Je voulais juste m'assurer que tout allait bien.
- C'est très gentil, mais tout va bien.
- D'accord. Dans ce cas, je vous laisse. Bonne journée.
L'adolescente allait retourner dans le restaurant quand Emma l'interpelle, la faisant se retourner, le sourire aux lèvres.
- Oui ?
- Ça vous embête si je vous prends en photo devant le restaurant?
- Ce n'est pas courant comme demande, s'amuse la jeune femme avant de revenir vers Emma. Je me mets où ?
- Ici, ça sera très bien, lui dit la blonde en indiquant l'un des gros rochers présents devant l'entrée. Comment vous vous appelez ?
- Grace.
- Très bien, Grace, regardez-moi et souriez. C'est tout ! Comme si c'était le plus beau jour de votre vie, parce que pour moi, c'est le jour où les prises de conscience doivent être écoutées.
- Je ne suis pas certaine de bien comprendre, mais je peux sourire !
- Alors souriez-moi.
Emma essaie de trouver le meilleur angle de vue et capture la jeunesse de cette femme, qui doit avoir à peine dix-huit ou dix-neuf ans, devant la devanture étonnante.
- Vous voulez que je vous prenne en photo ?, lui propose Grace fascinée par cette touriste peu ordinaire.
- Pourquoi pas !
La blonde lui explique alors le fonctionnement de son appareil et à son tour, elle prend place sur le rocher. D'abord assise, puis debout, elle enchaine les poses, profitant de la légèreté ambiante pour relâcher la pression. Finalement, la jeune serveuse retourne à son service, sans avoir oublié de faire un selfie avec Emma devant le diner.
De retour à la voiture, Emma range ses affaires et programme son GPS jusqu'à Truxton. Elle a environ 45 minutes de route pour y arriver et décide de rendre ce temps utile. Elle branche ses écouteurs, en glisse un à l'oreille, coince le second dans sa bretelle de soutien-gorge et cherche le numéro d'Elsa. Elle a besoin d'entendre sa soeur. Sa famille.
La discussion va bon train et Elsa remarque non sans mal le changement évident de sa soeur. Même à travers le combiné. Après quelques chamailleries, des taquineries sans grand intérêt, Elsa reprend son sérieux et lui avoue qu'elle attend ça depuis longtemps. Elle a toujours voulu qu'Emma vive sa vie plutôt que de la regarder passer sans jamais réussir à lui faire comprendre. Alors, entendre dans sa voix un soupçon de nouveauté et une touche de vie, ça la soulage.
- J'ai hâte de te revoir ! Tu penses rentrer quand ?
- Dans moins d'une semaine. Quelques jours tout au plus. J'ai fait plein de photo et j'aimerais les développer rapidement. Tu verras, c'est... AIIIE ! Merde !
- Emma ?! Qu'est ce qui se passe ? Emma ?!, s'inquiète Elsa qui entend sa soeur jurer comme une charretière à l'autre bout du fil.
- C'est rien. J'ai mis le volume du téléphone mais j'ai oublié de mettre en sourdine les notifications. Ça vient de me résonner violemment dans l'oreille.
- Pauvre petite ! Tu veux un mouchoir ?, taquine Elsa
- C'est ça, moque toi.
- Reviens vite que je puisse admirer tes photos, reprend Elsa plus sérieusement. Je te préparerai un bon repas.
- Merci Elsa.
Elles finissent par raccrocher, se promettant d'être plus en contact jusqu'au retour de la blonde. Si ses calculs sont bons, elle devrait être rentrée en milieu de semaine prochaine. Dans sa tête, son programme s'organise aussi rapidement que le paysage défile. Son coeur est plus léger et même si sa culpabilité ne semble pas donner un signe de faiblesse, Emma se sent capable de vivre avec. D'assumer ce fait et de garder près elle ce sentiment afin de ne jamais oublier.
Les premières montagnes apparaissent. Des petits cols appartenant au Rocheuses se montrent à l'horizon. Une vieille ligne de chemin de fer suit la 66 jusqu'à Yampai ou une gare ferroviaire semble ne plus exister. Des vieux wagons rouillés sont abandonnés, les herbes hautes recouvrent une grande partie des rails et seuls quelques renards des sables s'amusent des lieux délaissés. Emma s'est garée au loin en apercevant les fennecs afin de les observer quelques instants. Deux se prélassent au soleil, un autre grignote son déjeuner alors que tous les autres s'activent. Certains jouent, d'autres chassent. Elle capture sans hésiter la petite colonie qui ne fait comme si elle n'était pas là malgré quelques regards échangés.
Maintenant, c'est l'un des moments qu'attendait le plus Emma. Se rendre à Truxton. Anna l'avait bassinée pendant des semaines, voire des mois avec cette ville en lui faisant écouter à longueur de temps la chanson de Nat King Cole sur la Route 66. Là-bas, il y a des panneaux directionnels à tous les coins de rues avec toutes les villes citées dans sa chanson. Amarillo, Flagstaff, Oklahoma City, Chicago... Alors naturellement, Emma branche son enceinte Bluetooth avant de chercher la chanson tant écoutée. Mais alors qu'elle déverrouille son téléphone, elle se rappelle de la notification reçue il y a plusieurs minutes de ça.
Un numéro inconnu.
Juste quelques mots qui la font sourire.
* Reviens-moi, je t'attendrai. R. *
Voilà pour cette fois-ci. Je ne vais pas vous mentir, le peu de retour fait grandement baisser ma motivation à écrire. Je vais la finir, c'est une évidence. Déjà d'une parce qu'elle me tient à coeur et de deux parce que ça ne serait pas cool pour toutes celles qui la suivent depuis le début et m'encourage!
Le chapitre 15 est quasiment fini, il viendra en temps et en heure.
En attendant, que la vie vous soit belle.
