Chapitre 14 : Love & Monster

Tegan se réveille en frissonnant. Elle a froid. Il fait toujours un peu frais dans le TARDIS, mais d'habitude elle est assez couverte pour ne pas le sentir. Elle entend un bruit familier et une odeur forte qui la déconcerte.

Puis le souvenir de ce qui s'est passé au petit matin lui revient. Si elle a froid, c'est parce qu'elle est nue. Le bruit est un ronronnement à pleine puissance et l'odeur, une senteur fauve de sueur et de sang. Le Maître est couché sur le dos et il dort en ronronnant très fort. Il est toujours couvert de sang séché. Elle a la tête appuyée au creux de son épaule. Ils sont dans sa chambre à lui, sur son grand lit tout simple.

Elle s'apprête à ramasser ses vêtements et à s'en aller discrètement quand la porte s'ouvre.

« Maîtr… oh ! »

Le Docteur est sur le seuil. Il écarquille de grands yeux stupéfaits et son visage vire au rouge en une seconde.

Tegan, paniquée, bataille pour récupérer un bout de drap afin de couvrir sa nudité, tandis que le Maître se réveille et grogne :

« On ne t'a pas aprrris à frrraper aux porrrtes avant d'entrrreer ! »

Son regard est plein d'une joie perverse. L'expression sur le visage du Docteur est la meilleure part de ce qui s'est passée cette nuit. Elle n'a pas de prix.

« Désolé ! »

Le Docteur bredouille en battant en retraite précipitamment, trébuche en reculant, balbutie encore des paroles incompréhensibles, et le bruit de ses pas s'éloigne rapidement dans le couloir.

« Oh, non, gémit Tegan, qui a enfin réussi à se couvrir, je n'oserai plus jamais sortir de cette chambre, ni le regarder en face à nouveau.

– Et pourquoi donc ? Nous n'avons rrrien fait de mal. »

Il savoure cet instant. L'embarras du Docteur est la meilleure des gratifications.

« N'avons-nous rien fait de mal ? » s'interroge Tegan.

Ils sont adultes tous les deux. Et libres. Qu'est-ce qui pourrait être mauvais à se comporter en tant que tel ? Certes le physique du Maître est un peu… spécial. Mais son esprit est bien celui d'un homme. Alors pourquoi se sent-elle si gênée ?

« Je vais dans ma chambre », murmure-t-elle, en s'habillant en hâte.

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Lorsqu'elle gagne la salle de contrôle, quelques minutes plus tard, le Docteur semble très occupé par la manipulation des commandes. Il a toujours le visage rouge.

« Désolée, balbutie-t-elle, je…

– Non, non, c'est moi qui suis désolé. Je n'aurais jamais dû surgir ainsi… sans… sans… m'annoncer. J'étais un peu inquiet parce que tu… n'étais toujours pas levée et ensuite que tu ... n'étais pas… chez toi. »

Il se gratte la gorge d'un air toujours aussi troublé sans regarder la jeune femme.

Le Maître arrive à son tour. Il a le poil humide et arbore un petit sourire satisfait. Même s'il n'est plus aussi acharné à la perte du Docteur, à la suite des nombreuses fois où celui-ci l'a tiré d'embarras dernièrement, le choquer est toujours aussi plaisant.

« Tegan, tu peux t'occuper de mes oreilles, s'il te plaît ? »

Ça, c'est quelque chose qu'il n'arrive pas à faire seul. Elles sont trop haut perchées sur sa tête et l'intérieur est trop compliqué et délicat. Habituellement, il n'aime pas ce moment où il doit s'en remettre à quelqu'un d'autre pour un simple geste d'hygiène. Mais les choses ont changées.

Il est toujours prisonnier du Docteur, toujours enfermé dans le TARDIS, sauf quand on lui laisse le loisir de satisfaire son instinct de prédateur sur une planète qu'il n'a aucune chance de quitter autrement qu'avec eux.

L'influence du corps du félin sur son esprit est très prégnante. Il a même l'impression qu'elle augmente. Au lieu que ce soit sa conscience de Seigneur du Temps qui reprenne peu à peu le dessus sur l'instinct et les réflexes de la bête, c'est le contraire qui semble se produire.

Le besoin de chasser se marie fort bien avec le plaisir de tuer qu'il éprouvait déjà en tant que Maître dans son corps humain. Par contre le désir de dominer et de commander, s'il est toujours présent, semble avoir changé de forme. Devenir le dominant du groupe de mâles et posséder les femelles est son nouveau but. Il a déjà bien avancé en possédant Tegan, la seule femelle disponible.

Et tuer le Docteur est devenu : dominer le Docteur. Et, pour ça, le blesser moralement aussi souvent que possible, serait un bon moyen. Un nouveau sujet de réflexion agréable.

Il laisse Tegan lui nettoyer les oreilles en ronronnant de satisfaction.

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Le Maître court en demi-cercle autour de la petite troupe de proies. Il les dirige vers un à-pic qui domine le paysage à quelques dizaines de mètres. Il va les acculer là.

Le scanner du TARDIS n'a pas détecté de vie intelligente sur cette planète, pourtant le groupe qu'il a sous les yeux est incontestablement à l'aube de l'intelligence. Sur la Terre, on les classerait déjà dans le genre Homo, probablement Sapiens.

Il est composé de trois hommes-mâles adultes, deux jeunes et une demi-douzaine de femmes-femelles avec des enfants.

Il les a enfin coincés contre la falaise. Les trois mâles lui font face, les deux jeunes en retrait et le groupe de femelles glapit, tandis que les enfants piaillent de terreur. Il sent cette peur et elle l'excite et le fait hésiter en même temps. Il a surtout envie d'arrêter ce piaillement énervant.

« Maître, éloigne-toi d'eux ! »

La voix du Docteur ! Il lève les yeux une seconde et les aperçoit au sommet de la muraille, lui et Tegan. La saturation d'odeurs quasi humaine a masqué leur arrivée. Sans doute aussi, le vent qui souffle dans le mauvais sens.

Il n'a pas l'intention de se laisser écarter de son objectif.

« Ou alorrrs quoi ? répond-il sans quitter le groupe des yeux.

– Je t'anesthésie avec ça ! »

Le Docteur agite le fusil.

« Et je ne prendrai pas le risque de faire de même pour eux, je ne connais pas leur réaction physiologique au produit. Quand tu seras endormi, tu seras à leur merci, le temps que nous trouvions un chemin pour descendre. »

Le Maître a un bref instant de colère et d'hésitation, mais il trouve immédiatement la parade. Avec une rapidité de réflexe qu'il doit à son corps animal, il se jette sur la horde. Maintenant qu'il est au milieu d'eux, le Docteur ne peut pas tirer sans risquer de les toucher aussi.

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« J'ai peut-être été un peu négligent en le laissant partir en chasse sur cette planète. On dirait qu'il y a de la vie intelligente, finalement. »

Le Docteur a l'air soucieux.

« Une intelligence primitive, mais incontestable. »

Depuis l'incident avec l'herbivore qui a faillit lui coûter la vie, le Maître porte au poignet un traceur qui permet de savoir exactement où il est. Il peut également envoyer un signal au TARDIS avec cet objet, en cas de nécessité.

Cela n'a donc pas été difficile de le retrouver et ce que craignait le Docteur est bien en train de se produire.

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« Crénom ! Impossible de le toucher à lui uniquement ! Je risque d'endormir une de ses victimes. Et si nous ne faisons rien, il va finir son carnage ! »

Deux des mâles gisent déjà au sol dans une flaque de sang et le troisième vient de recevoir un coup de pied griffu qui lui a labouré le ventre. Les deux jeunes hésitent à se lancer dans la bataille. Les femelles essayent de protéger leur progéniture qui continue à hurler de peur.

« Il n'y a que toi qui puisse faire quelque chose, Tegan, le raisonner ou je ne sais quoi d'autre. »

Elle sort de son ébahissement. Elle ne l'avait jamais vu en action et c'est plus qu'effrayant, plus que dérangeant, c'est abominable. Elle ressent une nausée devant le massacre qui se poursuit. Cela lui donne une idée. Qui pourra peut-être le déstabiliser suffisamment pour que le Docteur intervienne.

« Maître, crie-t-elle, je suis enceinte ! »

Il vient de saisir un des enfants, de l'arracher à sa mère qui lui laboure le visage et les bras de ses ongles. Il a déjà la gueule ouverte pour faire taire ce piaulement insupportable, quand il entend la phrase de Tegan.

Cela le frappe comme un coup de poing. Il lève la tête avec un air ahuri. Et il reçoit la fléchette en plein front.

Le Docteur, qui attendait une ouverture depuis un moment, a profité de la brève immobilité et de la cible parfaite que représente le visage du Maître levé vers eux, pour tirer.

Tandis que leur prédateur s'effondre, endormi, le groupe de femelles et les deux jeunes, agrippent les corps des trois mâles et, les traînant derrière eux, s'éloignent de quelques mètres.

« Descendons vite, dit le Docteur, leur peur ne va durer. Ils vont sûrement vouloir le tuer quand ils verront qu'il est inoffensif. Super idée au fait ! Ça a marché.

– Ça ne serait peut-être pas plus mal, finalement, de le laisser se débrouiller avec eux. »

Le Docteur la regarde avec étonnement :

« C'est toi qui dit ça ? »

Elle a un air profondément dégoûté. Puis elle soupire :

« Je suppose que non, nous ne pouvons pas le laisser se faire déchiqueter, alors qu'il est sans défense. »

Lorsqu'ils arrivent sur place, deux des femmes et un des jeunes commencent à tourner autour de leur agresseur en le poussant avec un bâton pour voir s'il continue à ne pas réagir.

Ils reculent devant le Docteur et Tegan. Celui-ci jette un coup d'œil de loin aux trois mâles. Ils sont incontestablement morts. Voilà un groupe bien affaibli, avec juste pour le défendre, deux trop jeunes hommes. Leur avenir est incertain, mais on ne peut pas faire grand-chose pour eux.

Pris de colère, il tire une deuxième fléchette sur le Maître. Il se dit qu'ainsi, il aura le temps de le traîner jusqu'au TARDIS et de l'enfermer, avant qu'il ne se réveille.