4.2 Honneurs
Tandis que Shiratsuyu était retournée auprès de ses sœurs et amies, je restais assis derrière mon bureau remodelé grâce aux aides récemment perçues. Deux semaines après la bataille de Yuudachi, nous pouvions enfin reprendre les sorties dont nous étions si fiers. Les blessées furent toutes remises sur pieds. Aucun cas de psoriasis ou d'autres symptômes significatifs n'avaient été repérés parmi les rescapées, et je pouvais désormais afficher publiquement la fameuse médaille récemment gagnée. Une semaine après la disparition de Asashio, alors que nous n'étions pas encore correctement concentrés sur ce que nous avions à accomplir pour le futur, mon rapport de mission provoqua la surprise chez mes supérieurs. Ils ne prirent pas la peine de se déplacer en personne - peut-être dans la peur d'être exposés à des attaques - mais envoyèrent un jeune homme reçu il y a peu à l'école militaire. Âgé d'à peine trois ans de moins que moi, je ne pouvais pertinemment pas le regarder d'un regard supérieur. Mon grade me le permettait pourtant, mais rien que de l'apercevoir dans sa tenue trop formelle, avec son regard affolé à l'idée de croiser autant de guerrières, et surtout moi, qui était - à ce qu'il paraissait - désormais vu par la populace comme le héros libérateur des océans, et du genre humain par la même occasion. Je ne pensais pas vraiment mériter ce titre, ni la médaille argentée qui accompagna son arrivée, mais pourquoi pas. Après tout, ça ne pouvait que servir ma carrière dans la marine. Mon grade déjà très élevé ne me permettait plus une immense ascension hiérarchique, mais un poste gouvernemental dans le domaine militaire ne me déplairait sans doute pas.
L'envoyé du quartier général était donc arrivé en fin de soirée durant une pluie affolante, l'une de celles qui duraient des jours entiers. Les filles suffisamment en forme avaient pu profiter de la plage et des chaudes températures, et étant fan de violents rayons solaires, j'avais eu le temps d'admirer les différentes tenues des guerrières en repos. Celle de Yuudachi était particulièrement notable. Mais bref. Une sacoche dans les mains, il était sorti de sa voiture personnelle et accourait vers l'entrée des quartiers. En anticipant son trajet, j'accueillis le jeune homme sous la pluie, au beau milieu des quais, un large parapluie dans la main droite. Nous le partageâmes sans aucune arrière pensée - certaines filles camouflées derrière les fenêtres de la salle à manger avaient bien rigolé à ce moment là -, puis nous nous dirigeâmes vers mon bureau après avoir pris le temps de nous présenter en secouant le parapluie dans le hall d'entrée. Il occupait un poste de maître principal, mais refusait de me donner son nom. Nous nous rendîmes ainsi l'un en face de l'autre. Le Soleil couché forçait une ambiance décontractée, et pendant que les filles se couchaient toutes ensemble en s'embrassant, lui et moi nous servîmes un verre de rhum. Il ne refusa pas, et le but même d'une traite, chose dont j'étais presque incapable. Pour ne pas faire le faible, derrière mon bureau assez désordonné et recouvert de paperasses, j'envoyai la totalité de mon verre trop large au travers de ma gorge. Je fis mine d'y être habitué, mais mes joues rouges firent rigoler l'envoyé.
– Vous savez, remarqua-t-il avec humour, vous pouvez ne pas vous forcer. En aucun cas vous ne devez faire comme moi. Après tout, vous avez des responsabilités.
– Je serais tenté de vous répondre la même chose, dis-je en replaçant les deux verres vidés et la bouteille de rhum dans l'un de mes tiroirs.
La discussion fut d'abord très posée. Nous ne parlâmes que d'affaires intérieures, sur comment la politique de la terre ferme se profilait. Vu son exposé, je n'avais aucune envie d'y être mêlé pour l'instant. Comme d'habitude, la lutte contre les abyssaux restait une priorité, mais ces fichues personnalités politiques réussissaient encore à emballer les médias avec leurs affaires louches. Si je devais retourner auprès des citoyens, je leur proclamerais une transparence totale et un minimum d'éthique, mais c'est à croire que ce n'était pas au goût du jour, ni pour les politiques, ni pour les médias. Lui et moi n'avions pas des idées très identiques, sauf dans l'art de la guerre ; ainsi, notre sujet dériva très aisément sur ce qui le faisait venir ici. Tout était bon pour faire connaissance, sauf la politique. Il me fit d'abord une remarque ironique sur ce que pouvait bien provoquer chez moi la présence d'autant de féminité autour de moi. Je ressentais très bien sa curiosité de savoir ce que je pouvais penser chaque nuit une fois dans mon lit, mais je ne lui donnai pas cette satisfaction. Au lieu de cela, je préférai répondre à sa question par une autre.
– Alors, pour quelle raison mes supérieurs vous ont envoyé ici ? J'imagine que mon rapport de mission en a affolé plus d'un.
Il justifia ainsi sa présence en oubliant complètement sa question précédente.
– Oh, si votre éducateur n'avait pas été là, Yuudachi et vous auriez été évincés de vos fonctions. Peut-être même que de la prison vous aurait attendu une fois votre convocation chez les autorités arrivée ici. Mais non. Au lieu de cela, grâce à lui, la population a été mise au courant de votre exploit, et l'opinion vous a rapidement élevé au stade de héros des temps modernes. Vous étiez en Une des journaux pendant trois bons jours, avant qu'une nouvelle affaire de corruption n'aille vous reléguer en dixième page.
L'envoyé sortit deux journaux de sa sacoche. Il les balança sur mon bureau ; son comportement sembla changer du tout au tout. Il n'était pas l'envoyé du quartier général pour rien : un être capable d'adopter le comportement requis lors de chaque étape de discussion, un négociant dans l'âme, et surtout un diplomate digne de l'armée dans laquelle il se trouvait. Maintenant que nous avions abordé les sujets compliqués, son allure détendue laissa place à un dédain pouvant en provoquer plus d'un. Je ne savais si je devais déceler de la jalousie dans ce geste insolent envers ma personne, mais j'étais conscient que mon attitude face à lui allait devoir évoluer en conséquence.
Je pris une bonne minute à lire les premières lignes des deux Unes. La première publiée me décrivait comme le héros dont on me targuait aujourd'hui d'être selon le déroulement de la bataille, tandis que la seconde retranscrivait mes passifs dans la marine, ma vie familiale, et même des débuts de rumeur sur ma relation avec les guerrières. J'eus un léger rictus nerveux à la vue de telles calomnies - sauf en ce qui concernait Yuudachi, fatalement -, surtout lorsque ce fichu journaliste avait osé inventer une relation charnelle entre moi et Shigure. Ce mot de trop me fit abandonner la lecture et revenir à l'envoyé, qui attendait avec un sourire en coin, le regard posé vers le sol de mon bureau. La manière dont il était assis était assez provocatrice ; les jambes sur le côté de la chaise, le coude posé au dessus du dossier, les jambes croisées. Il ne manquait plus que le cigare pour que la scène aille dans le stéréotype du supérieur renfrogné, comme nous l'avions déjà assez. Peut-être lisait-il trop de fictions...
– Mais comme dit, continua-t-il sur le même ton, nos supérieurs refusent donc votre renvoi immédiat. Je suis ainsi chargé de vous remettre deux objets, tout deux de valeurs assez élevées.
– Lesquels sont-ils ?
– Je n'en ai pas la moindre idée, me répondit-il en fouillant au fond de sa sacoche après s'être replacé correctement face à moi.
Il en dégagea deux écrins. Mon cœur s'emballa à l'idée ce que ça devait être. En les plaçant bien devant mes yeux, l'un à côté de l'autre, il débuta un discours bien solennel.
– J'ai l'honneur de vous remettre, de la part du quartier général et du ministère de la défense, la médaille de l'ordre du mérite. Il appartient désormais à vous de transformer cette distinction honorifique en actes, où si vous parvenez à accomplir votre mission, l'héroïsme ne sera plus un adjectif suffisant pour vous décrire. Vous avez ainsi deux médailles, une pour vous, l'autre pour Yuudachi, qui selon votre rapport a joué un rôle majeur dans l'exploit accompli il y a sept jours.
Cette dernière ne se fit pas attendre. Alors même que j'ouvrai l'un des deux écrins au hasard, le bon par ailleurs puisque mon nom était inscrit à l'intérieur, Yuudachi se fraya un chemin du couloir jusqu'à l'intérieur de mon bureau en ne laissant que sa tête dépasser de ma porte, comme lors de la livraison de ses vêtements. Ses yeux brillaient à l'idée de recevoir une telle décoration, et je lui fis un signe de la main pour lui signifier son arrivée. Dans sa nouvelle tenue fraîchement reçue, son écharpe flottant selon ses mouvements, elle nous rejoignit en sautillant sans prendre le soin de saluer l'envoyé. L'autre écrin en mains, le bout de son nez presque collé sur la médaille pour mieux admirer ses sculptures, elle se rendit compte de son écart et se cabra en refermant la boîte. Sa main gauche désormais droite le long du corps gardait fermement l'écrin entre ses doigts, tandis que son autre mimine accomplissait le salut militaire basique, la paume toujours visible chez l'officier. Celui-ci décrocha un salut à son tour et autorisa Yuudachi le repos. Sous l'invitation de l'envoyé, qu'elle accepta immédiatement, elle attrapa la chaise de la table de commandement pour venir s'asseoir à mes côtés. Nous fîmes ainsi face à l'officier désormais seul contre deux.
– Ces décorations vous seront utiles pour l'avenir, je l'entends, reprit-il avec un ton calme. Mais ne vous reposez pas sur vos lauriers. De nombreuses personnes placent leurs espoirs de liberté en vous, alors ne les décevez pas.
– Entendu.
Sur cette déclaration, il annonça son départ. Je lui avais proposé de rester une nuit, mais il refusa avec politesse, prétextant une très courte route pour rentrer chez lui. Vu la fastidieuse distance nous séparant du quartier général, il en avait pour de longues heures de trajet. La pluie s'étant un tout petit peu calmée sans pour autant cesser de tomber, il attrapa le parapluie en effectuant un dernier salut militaire, nous souhaita à tous bonne chance pour la suite, et accourut vers sa voiture au toit fermé, une jeep très classieuse. M'ayant accompagné, Yuudachi fut la dernière fille à être restée debout. Son écrin toujours en main, n'ayant pas osé arborer sa médaille, elle me souhaita une bonne nuit pour commencer à monter les escaliers et rejoindre ses sœurs dans leur chambre.
À mon tour, après m'être servi un verre d'eau et volé un sachet de biscuits aux trois chocolats dans les tiroirs des cuisines, je retrouvai mon bureau, les mains pleines de provisions. En traversant le dernier couloir, j'entendis des cris d'admiration depuis la chambre de Yuudachi. Ses sœurs pouvaient être fières d'elle et de ce qu'elle avait accompli. Je poussai la porte de mon bureau puis m'assis une dernière fois afin de continuer les dernières paperasses de la journée. Au fur et à mesure des compte-rendus et des arrivées de ressources issues des diverses expéditions ayant déjà eu lieu, je voyais la masse administrative s'amplifier de jour en jour, notamment avec ces fichues commandes de matériel médical pour lesquelles Mamiya devait absolument m'aiguiller si je ne voulais pas faire d'erreur dans mes listings. Mon regard se posa alors sur l'écrin clôt de ma décoration. Une deuxième fois, lentement, comme si je découvrais à nouveau ce qu'il y avait à l'intérieur, je révélai à moi son contenu. Posée sur un coussin en mousse noire, la médaille honorifique paraissait briller de mille feux. Mon attention alla alors à ses alentours, et je vis un coin de mousse assez inégal, comme si quelque chose se cachait en dessous, provoquant alors un déséquilibre dans sa disposition. Sans être trop fouineur, je tentai tout d'abord d'aplatir le tapis de mousse sans abîmer la médaille, mais elle fut repoussée par quelque chose de dur. Cette fois-ci piqué par la curiosité, je saisis la décoration, la posa sur le côté avec délicatesse, puis souleva le coussin. En dessous de lui se trouvait trois magnifiques bagues. La première, isolée des deux autres, avait encore son étiquette posée dessus. Un diamant solitaire apposé sur de l'or blanc 18 carats. Il s'agissait vraisemblablement d'une bague de fiançailles, accompagnée de ses deux alliances plates, très sobres et sans fioritures, en or argenté également. À ma grande surprise, mon vœu auprès de mes supérieurs avait été entendu, puis exaucé.
