Je suis infiniment désolée pour ne pas avoir posté de suite plus tôt! Voici le prochain chapitre j'espère qu'il vous plaira :)


Comme elle le faisait chaque soir depuis deux semaines, le Docteur Ogden prit un fiacre pour se rendre à l'adresse où se trouvait sa future maison. Elle demandait au cocher de la déposer au coin de la rue et elle continuait son chemin à pieds. Elle savait que son époux était un homme intelligent et qu'entendre chaque jour à la même heure le fiacre s'arrêter près de lui allait éveiller ses soupçons. Julia ne voulait pas qu'il sache. Elle ne voulait pas qu'il se comporte différemment car il savait qu'elle se trouvait près de lui, à l'observer. Elle n'avait pas pu s'en empêcher. Ses connaissances en psychologies revenaient en boucle dans sa tête, elle savait que cette attitude était sans doute malsaine. Et pourtant, chaque jour elle n'attendait que l'instant où elle se trouverait adossée à cet arbre de l'autre côté de la rue où se trouvait leur maison en construction. Elle appréhendait l'instant où elle le verrait, où elle sentirait son souffle se couper une seconde et son cœur manquer un battement. Elle ne se levait le matin que pour cet instant. L'instant où elle se sentait enfin vivante, près de lui. Julia ne voulait pas se trouver face à lui, elle en avait peur, terriblement peur, de ne pas savoir quoi dire, quoi faire, de faire des erreurs. Alors que si elle se contentait de le regarder, elle savait qu'elle ne pouvait pas lui faire de mal. Elle voulait juste s'assurer qu'il aille bien, qu'il soit en sécurité et en bonne santé. Elle aurait voulu déceler des signes qui lui indiqueraient qu'elle lui manquait. Elle aurait voulu le voir peut être un peu triste et perdu. Mais William semblait allait bien. Elle avait vu quelques blessures sur ses bras et ses mains. Grace à ses gestes, elle comprit qu'il n'avait pas retrouvé son autonomie d'avant, et pourtant, il semblait beaucoup plus à l'aise de jour en jour. A quelques mètres de lui, elle avait pu jurer que William avait toujours été dans cette condition. Elle fut surprise de constater que la maison s'agrandissait, le séjour et la cuisine devaient être terminés à présent et leur chambre avançait à grands pas également.

Par cette chaude soirée, Julia regardait avec intérêt le jeune homme un peu plus loin, montant une poutre grâce à une poulie et ses bras forts. Ses yeux se perdirent sur son dos musclé, laissant naître les papillons dans son corps. L'homme qu'elle avait connu avait toujours été tiré à quatre épingles et parfaitement vêtu et rasé. Celui qui était sous ses yeux à présent, était torse nu, avec une barbe de trois jours. Elle luttait, de toutes ses forces pour ne pas aller le rejoindre. Elle ne savait pas ce qui était le plus dur, le voir sans pouvoir l'approcher, le toucher, l'embrasser et se perdre dans ses bras, ou continuer à l'observer de la sorte alors qu'il ignorait tout de sa présence. Pourtant, elle ne pouvait s'en empêcher, elle avait besoin de venir et de l'observer pendant de longues minutes, simplement le regarder en attendant qu'un jour peut être, il ne reprenne contact avec elle, avant qu'il n'accepte de la revoir. Elle attendrait, aussi longtemps qu'il faudra, même si cette situation était une véritable torture pour elle. Elle l'attendrait.


William se trouvait assit sous le proche devant la maison. Le soleil avait déjà disparu derrière les arbres, l'air se rafraîchissait et après avoir terminé son travail et passé un peau d'eau sur son visage, sa nuque et son torse, il avait revêtu une chemise dont il avait simplement laissé deux boutons ouverts. Il se trouvait là, perdu dans ses pensées, buvant une gorgée d'eau lorsque la jeune femme aux boucles blondes avança vers lui dans l'allée.

-Elle est restée plus longtemps ce soir, murmura-t-il.

-En effet Monsieur Murdoch, répondit la jeune femme bien plus jeune que lui qui prit place sur le banc à ses côtés en posant un panier en osier sur le sol en bois sombre, je serai venue plus tôt mais je l'ai vu par la fenêtre de la salle à manger. Je crois qu'elle a pleuré.

-Julia ne pleure presque jamais, soupira William.

-Je sais ce que j'ai vu. Je suis certaine que vous lui manquez terriblement mais qu'elle n'ose pas vous le dire. Elle n'ose pas approcher pour ne pas vous brusquer alors elle reste là à vous regarder, à veiller sur vous sans que vous ne le sachiez.

-Je le sais Rose, répondit William en se tournant vers elle, j'ai senti son parfum dès le premier jour où elle est venue, et aujourd'hui je peux la voir. Peut être pas distinctement car elle est trop loin, mais je peux la voir, je la reconnais, je la reconnaîtrais entre mille autres femmes dans une foule immense. Je sens sa présence, je l'ai toujours senti. Nous sommes liés, je sais lorsqu'elle est là.

-Peut être est-il venu le temps de ne plus l'ignorer dans ce cas. J'ai vu à quel point elle vous aime, et je sais que vous le faites en retour, alors dites-le lui.

-Il est encore trop tôt, soupira William en regardant la rue à nouveau.

-Oh bon sang Monsieur Murdoch, s'emporta la jeune femme en se levant en un bond pour poser ses mains sur ses hanches, il n'est jamais trop tôt quand il s'agit d'amour. Au contraire c'est le temps qui passe qui vous fait perdre les personnes que l'on aime. Vous êtes chanceux de connaître un tel amour. Moi je n'en connaîtrais jamais, alors je vous refuse de le gâcher de la sorte.

-Rose, vous avez à peine vingt-ans, je ne connaissais pas Julia à cet âge là. Vous rencontrerez l'amour un jour, le vrai, celui dont vous ne pouvez plus vous passer, celui qui vous fera vous sentir plus forte, mais aussi incroyablement fragile parfois. Le vrai amour.

-Vous avez le votre, répondit la jeune femme en se calmant, alors ne le gâchez pas. Et si la prochaine fois que votre Julia vient vous voir et que vous n'allez pas lui parler, je vous préviens je le ferai moi-même. Vous savez que j'en suis capable Monsieur Murdoch.

-Oh oui, répondit-il en riant doucement, pour ça je vous fait confiance.

-Bon, soupira la jeune femme, je vous ai mis de la marmelade de fraise et du pain pour ce soir, il y a aussi un jus de pomme provenant du verger de mon cousin. Je vais rentrer chez les Larsons j'ai encore beaucoup de travail et je dois aller coucher les enfants. Si vous avez besoin de moi, n'hésitez pas, je ne dormirai sans doute pas une fois de plus si Madame veut que je lui apporte quelque chose à deux heures du matin.

-Ils vous traite vraiment de la pire des façons qu'il soit, grommela William en secouant la tête de gauche à droite tout en prenant deux pièces dans sa poche qu'il fourra dans la main de la jeune femme, vous devriez trouver une autre demeure. Ils ne vous méritent pas.

-Bof, soupira Rose en haussant les épaules, on s'y fait, eh puis ils ont le plus gentil des voisins qu'il soit, grâce à vous je pourrai un jour partir pour New-York peut être, et quitter cette ville.

-Vous n'aimez pas Toronto?

-C'est ma ville Monsieur Murdoch, je l'aime de tout mon cœur, ses grands parcs, les balades au bord du lac, les bruits des trams et des fiacres, même les automobiles, et les gens. J'aime beaucoup les gens. Mais personne ne m'attend ici. New-York tout est plus grand et plus beau à ce que l'on dit. Et je rêve de faire le tour du monde aussi. Voir les grandes pyramides d'Egypte, et Paris, et les éléphants en Inde. Je n'ai vu que tout cela dans des livres de la bibliothèque de Monsieur Larson, il ne les lit même pas c'est un vrai gâchis. Mais un jour, vous verrez Monsieur Murdoch, moi aussi je vivrais de merveilleuses aventures, et ce sera en partie grâce à vous.

-Je vous le souhaite, acquiesça William, mais rentrez vite, je ne voudrai pas que vous ayez des ennuis à cause de moi.

La jeune femme lui sourit et descendit les marches rapidement avant de se tourner vers lui à nouveau et de croiser son regard.

-Vous savez Monsieur Murdoch, moi, si j'étais Madame votre épouse, je resterai aussi des heures à vous regarder de la sorte, non pas parce que vous êtes séduisant, même si...enfin, bredouilla la jeune femme en regardant le sol en rougissant, c'est juste que...elle a de la chance d'avoir un homme qui l'aime autant et vous avez de la chance d'avoir une femme qui vous aime à ce point là. S'il vous plait, ne gâchez pas tout. Au revoir Monsieur Murdoch, à demain.

-A demain Rose, merci.

Elle lui sourit et il en fit simplement autant en la regardant quitter sa propriété et marcher dans la rue. Elle devenait de plus en plus floue au fur et à mesure qu'elle s'éloignait, mais William pouvait parfaitement la voir lorsqu'elle était proche de lui. Rose était venue dès le jour où il avait emménagé. Elle avait été d'une grande aide, le soignant lorsqu'il se blessait, lui faisant la conversation, lui apportant à manger qu'il lui payait généreusement. Il appréciait la gentillesse de la jeune femme, sa fraîcheur, sa franchise. Et lorsque la vue commença à revenir, il remarqua son physique. Ses boucles blondes relevées en un chignon lâche, ses tâches de rousseurs qu'il devinait encore parfois, ses yeux gris, son sourire, sa taille gracile et ses longues jambes. Rose ressemblait beaucoup à son épouse et il savait dès leur première rencontre qu'il allait l'apprécier, que Julia l'apprécierait sans doute elle-aussi.


Elle se trouvait comme chaque soir sur ce trottoir en face de la maison en construction. Elle attendait l'instant où elle verrait la silhouette de William apparaître, l'instant où son cœur manquerait un battement, où un sourire se dessinerait sur ses lèvres, où elle le verrait, enfin. Pourtant, Julia attendit longtemps, très longtemps, mais personne n'apparut derrière les vitres de la maison, sur le perron, dans le jardin à côté, à l'endroit où la chambre conjugale prenait forme. Il n'y avait personne. Le cœur lourd, déçue et triste de ne pas le voir, elle soupira profondément. Elle aurait voulu attendre toute la nuit s'il l'avait fallu, mais elle ne pouvait pas. Cette obsession ne devait pas aller si loin, elle devait se reprendre, s'imposer des limites et quitter cet endroit. Elle reviendrait le lendemain, peut être. Mais ce soir, alors que la nuit tombait déjà, elle devait rentrer à l'hôtel. Elle voulait s'enfermer dans la chambre de leur suite, se laisser tomber sur le lit et pleurer, pleurer sans trop savoir pourquoi, juste parce qu'elle n'avait pu l'apercevoir et qu'elle en avait le cœur brisé. Elle se demandait où il était, avec qui, pourquoi? Mais toutes ses questions la rendaient encore plus malheureuse. Ainsi, Julia inspira profondément une dernière fois et elle quitta le pied de l'arbre pour faire quelques pas sur le trottoir, ne pouvant s'empêcher de fixer du regard la bâtisse. Elle vit du coin de l'œil un homme en face d'elle sur le trottoir et elle regarda enfin devant elle pour se figer sur place une seconde plus tard.

-Je me demandais quand est-ce que tu viendrais me parler, murmura William en plongeant son regard dans le sien, mais tu ne viens jamais.

Elle vit ses yeux la sonder, elle sentit ce lien les unir à nouveau. Il pouvait la voir, il pouvait lui transmettre tout son amour par ce simple geste, il était guéri.

Julia mourrait d'envie de se jeter dans ses bras, de le couvrir de baisers et de remercier le ciel pour lui avoir rendu son époux. Mais pourtant elle resta là, immobile, indécise.

-Tu...bredouilla-t-elle, j'ignorais si tu aurai voulu que je vienne.

-Rien ne t'a jamais empêché de faire ce que tu voulais Julia.

Elle ne répondit pas, baissant les yeux vers le sol en se pinçant les lèvres. Comment pouvait-elle lui expliquer que pour lui tout était bien différent? Qu'elle n'était tout simplement plus elle-même lorsqu'elle se trouvait face à lui et qu'il pouvait lire en elle? Sans un mot, voyant qu'il l'avait troublé, il s'approcha et il lui prit tendrement la main. William sentit Julia trembler l'espace d'un instant. Il la vit fermer les yeux sans pour autant relever le visage. Il caressa alors doucement sa main et il reprit la parole.

-Et si nous rentrions chez nous pour en discuter? Proposa-t-il d'une voix tremblante. Je crois que nous avons des choses à nous dire.

Elle acquiesça simplement et l'instant suivant, après un simple regard échangé, ils se dirigèrent vers la demeure main dans la main sous les yeux de la jeune femme qui se trouvait à la fenêtre de la salle à manger de ses employeurs et qui souriait largement.


à suivre...