- Vous êtes de retour ? Je pensais que vous en aviez terminé ici.
Le portier de l'édifice où était situé le penthouse de la suspecte secoua la tête et prit à nouveau son trousseau de clés. C'était la troisième fois que les agents du FBI passaient au peigne fin l'appartement prestigieux de l'immeuble.
- Cette fois, nous vérifierons chaque unité, dit Rossi en brandissant le mandat de perquisition.
Le portier lâcha un soupir et lu attentivement le document. Il avait confiance en ces agents, mais c'était le protocole de vérifier l'authenticité du document. Comme il était en première ligne concernant la sécurité de l'immeuble, il accordait une attention toute particulière à vérifier les points sur les i et les barres sur les t.
Pendant qu'ils attendaient, Rossi balaya du regard le lobby en marbre.
- Comment un bâtiment aussi chic que celui-ci ne comporte-t-il pas de système de sécurité ? Toute personne qui vit ici a probablement quelque chose à se faire voler. Pourquoi l'équipe de gestion n'a pas installé de caméras extérieures et intérieures ?
- Hmmm…
Le portier leva le nez de son matériel de lecture.
- Ils l'ont fait. Mais le système de sécurité a été retiré il y a quelques années lorsque la propriété a changé de mains. Le nouveau propriétaire a mentionné quelque chose au sujet des locataires qui valorisaient leur vie privée et celle de leurs clients. Ils ne veulent pas que leurs allées et venues soient filmées. Le proprio a dit que ça rendait les gens nerveux. Les locataires prennent leurs propres mesures en matière de sécurité, à l'intérieur de leur appartement.
Il remit le mandat à Rossi.
- De toute façon, ça ne me regarde pas.
- Vraiment ?
Rossi rangea le mandat dans la poche intérieure de son veston.
- J'aurais plutôt pensé le contraire. Et si quelqu'un était agressé ou tué ?
- Cela me surprendrait. Pas dans cette partie de la ville en tout cas.
Le portier esquissa un sourire en coin.
- D'ailleurs, les gens qui possèdent un appartement dans cet immeuble s'assurent que je prenne soin de… eh bien, vous savez ?
Il fit un clin d'œil.
- Oui, nous le savons.
L'aversion de Rossi envers le statu quo était évidente. D'après ce qu'il avait vu des fondations de Dallas, les riches magnats pouvaient prendre soin d'à peu près n'importe quoi.
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Lorsqu'ils parlèrent à nouveau, leur voix était grinçante et rouillée. Morgan et Prentiss étaient complètement déshydratés et exténués.
Hotch était faible et apathique. Il restait immobile, tentant de rassembler ses forces. La tête tournée sur le côté, il regardait ses coéquipiers.
- Hotch. Hé, mec… comment te sens-tu ?
- P… pas… bien.
La courte réponse draina son énergie. Il ferma les yeux, ne désirant rien de plus que s'endormir et se réveiller ailleurs. Et être quelqu'un d'autre. La voix de Prentiss le força à abandonner cette agréable fantaisie.
- Hotch, nous ne pouvons pas t'atteindre. Tu vas devoir nous faire sortir d'ici.
Les yeux sombres de Hotch, dépourvus de toute étincelle de vie, regardèrent Emily.
- D… de…puis comb … ien de temps ?
- Depuis combien de temps nous sommes ici ? Nous l'ignorons. Au moins un jour. Peut-être plus.
- Ouais, nous avons tous été drogués, alors la notion du temps est peu floue, ajouta Morgan.
Hotch cligna des yeux. Il n'était pas certain de ce qu'il pouvait faire en ce moment, mais il prit une profonde inspiration et contracta les muscles de son estomac, se préparant à s'asseoir. Ce ne fut pas la bonne chose à faire. La nausée et le vertige s'emparèrent aussitôt de lui. Dans une tentative désespérée d'éviter ce qu'il anticipait, et propulsé par la seule force de son malaise, il roula sur lui-même de l'autre côté du lit.
Juste à temps pour vomir sur le sol au lieu de sur lui-même.
Hotch réalisa trop tard son mouvement périlleux. En équilibre instable sur le bord du lit, le vertige le privant de tout contrôle, il s'écroula durement sur le sol dans la bile qu'il avait régurgitée d'un estomac douloureusement vide.
- Hotch !
La voix de Morgan croassait tandis que Prentiss et lui regardaient leur patron disparaître de l'autre côté du lit. L'atterrissage produisit un son lourd et solide, suivi d'un gémissement qui était l'incarnation même de la misère.
- Hotch ?
Emily pouvait entendre de légers mouvements. Une voix faible répondit.
- Ouais. Je vais bien.
La voix du chef qui se trainait sur le sol ne donnait pas beaucoup de crédibilité à ses propos.
- Salope… souffla-t-il tout bas.
Il y eut le bruit d'un bruissement, suivi de quelques grognements.
Lorsque Hotch apparut finalement au pied du lit, même sur les mains et les genoux, il se balançait de façon alarmante. Mais il avait réussi à attacher son pantalon. Il ne pouvait rien faire pour le vomi qui maculait la manche de sa chemise. Il souffrait de sa chute incontrôlée sur son flanc en plus des autres sensations désagréables qui torturaient son corps. Avec une détermination farouche, il avançait, tanguant fortement d'un côté et de l'autre, et dépassa le lit en mouvements laborieux. Les yeux fixés sur ses collègues, Hotch plissa le front. Son monde se traduisait à se déplacer vers eux, un centimètre à la fois.
Mais dès qu'il eut dépassé le mobilier et se soit retrouvé dans un espace ouvert, il fut à nouveau en difficulté. Morgan et Prentiss pouvaient le voir dans ses yeux. Avec un gémissement pathétique, Hotch s'écroula, atterrissant sur son côté blessé par sa chute. Haletant, les yeux roulant dans leurs orbites, le visage pâle comme la mort, il se recroquevilla sur lui-même.
Aussi difficile que cela avait été de le voir immobile et sans défense sous la main de Megan, c'était bien pire à présent de voir leur ami incapable de prendre le contrôle de son propre corps, et de sentir sa peur.
Morgan força à nouveau ses poignets dans les lanières de cuir ; un exercice de pure frustration.
Tout ce que Prentiss pouvait faire était de râler le nom de Hotch, encore et encore, dans l'espoir de briser la panique de ce qu'on lui avait infligé. Et d'espérer que ce n'était pas une condition permanente.
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Jeff le portier n'allait sûrement pas risquer sa carrière en aidant deux agents du FBI à fouiller chaque unité de l'édifice.
C'était une adresse exclusive, même pour Dallas, une ville qui comptait un nombre excessif de résidants extraordinairement riches. Jeff n'était peut-être pas l'un d'entre eux, mais il aimait ses tâches légères et le bon salaire qui venait avec sa position. Il était encore plus friand des cadeaux extravagants que les locataires lui donnaient en récompense de sa discrétion et de son dévouement à préserver leur réputation et leurs secrets.
Aucun des agents n'avait parlé de l'affaire en sa présence. Il supposait qu'ils en avaient après la femme qui vivait dans le penthouse à cause d'opérations financières douteuses. Rien de très important, il en était persuadé. Et pour avoir lui-même fraudé le système de taxation, il n'était pas très friand à aider les agents à attraper cette femme.
Personne n'avait fait allusion à des personnes disparues ou tuées. Alors le portier supposait que des opérations comptables ou des articles de luxe acquis de façon malhonnête était la raison des recherches répétées.
S'il avait connu la vie privée des gens impliqués, il aurait pu mentionner que celle qui résidait dans le penthouse était plutôt unique en son genre.
Dans le cadre des mesures de sécurité adaptées individuellement, il aurait pu mentionner que le penthouse avait sa propre version d'une chambre de panique. En effet, il y avait une mini-suite avec une entrée habilement dissimulée dans le placard de la chambre à coucher principale. Cette mini-suite était aussi exquisément aménagée que le penthouse lui-même.
Et Jeff ne voyait aucune raison de divulguer une telle information.
Il insista pour que Rossi signe une courte déclaration officielle à l'effet que son équipe lui avait forcé la main pour inspecter chacune des unités, sans que les locataires ne fussent mis préalablement courant de cette intrusion. Il prit bien son temps à produire des copies de cette déclaration et du mandat de perquisition.
La note et la copie du mandat seraient laissées dans l'entrée de chaque unité. Jeff espérait que cette manœuvre le disculperait aux yeux des locataires. Quant à la mini-suite secrète… il était certain que si elle contenait des informations financières de nature douteuse, ce n'était probablement pas si répréhensible.
La dame qui vivait dans ce penthouse était trop gentille et raffinée pour tremper dans quelque chose qui pourrait entacher sa belle et impeccable façade luxuriante.
