Août 2003

La température était clémente en cette charmante journée estivale. Pour la première fois libérés de leurs obligations depuis longtemps, Drago et Blaise s'étaient assis devant la véranda de la façade sud du manoir Greengrass. Face à eux, sous leurs regards protecteurs, Daphné et Astoria avaient étalé une nappe sur l'herbe foisonnante. Allongées de tout leur long, elles profitaient des trop rares rayons de soleil. Astoria, qui était près du terme, caressait distraitement son ventre rond.

— J'ai presque l'impression que tout va bien, murmura Drago.

Blaise ne répondit pas, se contentant de boire une gorgée de Bièraubeurre fraîche. Cette accalmie était la bienvenue, il fallait l'avouer. Cela faisait également du bien à Daphné, il le voyait. Elle ne lui avait rien dit de particulier, mais l'inquiétude se lisait constamment sur son visage. Cette après-midi-là, elle était détendue, souriante. Elle riait légèrement avec sa sœur, rayonnante. Cela faisait longtemps qu'il ne l'avait vu aussi heureuse.

Il fallait dire qu'en ce lieu, il était facile d'oublier Voldemort, les Mangemorts, l'Ordre, la guerre. Facile de se dire qu'ils étaient comblés.

Daphné se leva et disparut à l'intérieur du manoir, réapparaissant quelques minutes plus tard avec un paquet cadeau. Blaise fronça les sourcils, intrigué. Il tendit le cou lorsqu'Astoria déchira l'emballage. Il s'agissait d'un simple livre pour enfant, orné d'un renard bondissant. Pourtant, la future mère sembla ravie. Elle sera son aînée dans ses bras en la remerciant chaleureusement. Puis elle agita l'ouvrage en direction de son mari, qui eut un sourire crispé. Assises en tailleurs, les deux sœurs s'empressèrent d'égrener ce cadeau.

— Tu m'as l'air bien serein, fit soudain remarquer Drago en sondant son ami du regard.

— Sykes et Avery ont été envoyés chez les loups-garous, je suis très probablement débarrassé d'eux pour un long moment, donc effectivement, je suis bien plus serein qu'avant, affirma Blaise.

Cette perspective l'enchantait, il fallait le dire. La simple idée d'imaginer ses deux ennemis en territoire loup-garou était savoureuse. Les Mangemorts avaient bien évidemment protesté, tempêté, tant qu'ils avaient pu, mais la décision de Bellatrix avait été irrévocable. Cela faisait maintenant deux semaines qu'ils étaient partis, à la tête d'une bande de novices surexcités, et Blaise se portait bien mieux en leur absence. Une menace en moins. Bien entendu, il n'avait pas encore eu le retour de bâton de Narcissa, qui ne saurait tarder, mais pour l'instant, il n'en avait cure.

— Et Bellatrix ? demanda Drago en mettant le doigt sur un problème bien plus important.

— Je ne sais pas où m'en tenir avec elle, avoua Blaise. Elle semble m'estimer davantage depuis… l'épisode avec Melinda.

Il se tut un instant pour reprendre contenance, ce souvenir lui labourant encore les entrailles de culpabilité près d'un mois plus tard. Son ami sembla le comprendre car il ne le pressa pas.

— Mais je ne lui fais pas confiance pour autant, loin de là, poursuivit-il. Ce ne pourrait être qu'une façade pour endormir ma méfiance et pouvoir me surprendre plus facilement. Je reste sur mes gardes.

A quelques mètres d'eux, Astoria émit un rire chaleureux, apparemment amusé par ce que Daphné venait de lire. Elle pencha la tête vers son énorme ventre, parlant sans aucun doute à son bébé prêt à naître, un sourire tendre aux lèvres.

— Elles ne devraient pas faire ça, marmonna Drago en finissant sa bière.

Blaise leva un sourcil interrogatif vers son ami, perdu.

— Le bébé n'est même pas né qu'elles lui farcissent déjà la tête d'insanités, explicita-t-il d'un ton amer. Les livres mentent, tu le sais aussi bien que moi. Les fins heureuses n'existent pas. Surtout pas pour les gens comme toi et moi. Il n'y a aucun moyen que cette histoire se finisse correctement pour nous.

— Je ne suis pas d'accord, contra Blaise, qui ne voulait pas se laisser atteindre par ce pessimisme.

— Regarde la réalité en face, répliqua abruptement Drago. Tu crois vraiment que Potter laissera des meurtriers comme nous se promener dans la nature ? Il nous enfermera dès qu'il en aura l'occasion. Et même si Daphné et Astoria seront autorisées à vivre normalement, elles seront considérées comme des parias, comme des femmes de Mangemorts. Cela, à supposer que Potter l'emporte. S'il échoue et que Voldemort découvre notre rôle dans cette histoire, nous serons tous morts, ce qui vaut peut-être mieux.

Le regard sombre, il se tut. Blaise serra les dents, refusant d'envisager de telles suppositions. Pour son bien-être mental, il devait croire qu'il existait pour eux un meilleur avenir.

— Nous avons commis trop d'atrocités, poursuivit Drago dans un murmure fatigué. Tôt au tard, le karma se vengera.

— Sans nous, la guerre serait perdue d'avance pour Potter, s'opposa soudain Blaise. Il a besoin de nous. Peut-être que quelques bonnes actions ne rachètent pas une vie entière à engendrer la souffrance, mais c'est déjà un bon début.

Ils s'affrontèrent silencieusement du regard, chacun campant sur ses positions. Puis Blaise eut la parole malheureuse de trop.

— Et puis, si comme tu le dis, le karma finit toujours pas s'attaquer à ceux qui le méritent, dans ce cas ta chère mère ne fera pas long feu.

Drago serra le poing. Le sujet de Narcissa Malefoy avait été soigneusement évité ces derniers mois. C'était la première fois depuis sa révélation que Blaise abordait le problème de front.

— Je ne veux pas me battre à ce propos avec toi, dit-il, les dents serrées.

— Pourtant tu as besoin de l'entendre, asséna Blaise, abrupt. Je ne peux pas laisser ta mère s'en tirer ainsi, tu le sais. Elle paiera pour ce qu'elle a fait à ma famille, d'une manière ou d'une autre. Et personne ne pourra m'en empêcher, pas même toi.

Drago se leva brusquement, le regard noir, terrifiant. Il n'avait jamais supporté qu'on s'en prenne à sa chère maman, c'était une chose qui n'avait pas changé depuis leurs études. Blaise se leva plus lentement, ses yeux fixés dans ceux de son ami. Il ne souhaitait pas se disputer avec son ami, mais sa loyauté allait à sa mère. Il se devait de la venger. Surtout après ce qu'il avait fait, sa passiveté, sa lâcheté.

— Tu penses tout savoir, Drago, dit-il avec calme, mais tu ne sais rien. Tu penses que ta mère est vierge de tous soupçons, que c'est ton père le méchant de l'histoire ? Détrompe-toi. Narcissa Malefoy est pourrie à la moelle, comme sa sœur. La seule raison pour laquelle elle ne m'a pas encore dénoncé est qu'elle aime son fils d'un amour inconditionnel, et c'est la seule belle chose que je connaisse à son propos. Elle est vicieuse, vindicative, manipulatrice. Elle mérite de payer.

Le poing de Drago s'écrasa sur sa mâchoire. Blaise n'en fut même pas surpris. Sonné, il mit plusieurs secondes à s'en remettre. Le passage à tabac de Sykes et Avery du mois dernier n'arrangeait pas non plus les choses. Daphné l'avait soigné, mais il était toujours quelque peu sensible. Lentement, il fixa son regard dans celui, furieux, de son ami, qui haletait sur place. A quelques mètres d'eux, Daphné et Astoria s'étaient figées de stupeur, hésitant à intervenir. Mais l'intensité avec laquelle les deux hommes se fixaient les retint. Elles se contentèrent d'observer la scène avec de grands yeux inquiets.

— Désolé, s'excusa Blaise en soupirant. J'ai été trop loin, je ne sais pas ce qu'il m'a pris.

La tension sembla quitter soudainement le corps de Drago. Il s'avachit de nouveau sur sa chaise, comme vidé de toute énergie.

— Je suis désolé aussi, marmonna-t-il. Je n'aurais jamais dû te frapper. Tu es vraiment le seul à pouvoir me faire sortir de mes gonds comme ça.

Il se tut un instant, passant une main tremblante dans ses cheveux.

— Peut-être que si j'ai été aussi touché par ce que tu as dit, c'est parce qu'il y a un fond de vérité là-dedans. Je suis la seule chose dans l'existence de ma mère qui l'empêche de basculer du côté de Bellatrix. J'avais tendance à penser que c'était une bonne chose, mais je n'en suis plus aussi sûr.

Son regard, jusque-là errant dans le vide, se fixa sur Blaise.

— La guerre l'a changée. Elle n'est plus la même. Et j'ai peur que ce changement soit irréversible.

Blaise ne sut quoi répondre. Voir Drago réaliser soudainement une de ses plus grandes faiblesses et l'avouer à haute voix le mettait mal à l'aise.

— Tout va bien ? appela Astoria d'un ton peu rassuré.

Ils rassurèrent les deux sœurs d'un sourire, s'excusant pour la violence des propos échangés. Elles se remirent prudemment à leur discussion tout en les surveillant du coin de l'œil.

— Cette guerre sera bientôt terminée, assura Blaise.

— Tu as l'air bien sûr de toi, fit remarquer Drago en haussant un sourcil. Que se passe-t-il ? Potter a prévu une attaque ?

L'espoir dans sa voix était parfaitement perceptible. Blaise se contenta de hocher très brièvement le menton, incapable de dire quoi que ce soit. Déjà parce qu'il n'en avait pas le droit, mais aussi parce qu'au final il ne savait pas grand-chose.

— Et…, poursuivit Drago, hésitant, en jetant un coup d'œil rapide autour de lui, comme s'il avait peur que quelqu'un les écoute. Cela a un rapport avec Poudlard ?

Blaise fronça les sourcils en se tournant vers lui.

— Pourquoi Poudlard ? Il se passe quelque chose de particulier là-bas ?

Sa voix, pressante, surprit Drago.

— Le plan du Seigneur des Ténèbres, répondit-il lentement. Il paraît qu'il prépare quelque chose de gros, et que cela se passera à Poudlard. Je me suis dit que la contre-attaque de Potter se passerait à ce moment-là. Tu n'étais pas au courant ?

Blaise secoua la tête d'un air sombre, les rouages de son cerveau fonctionnant à toute vitesse. Il devait impérativement avoir plus d'informations, cela était vital à l'Ordre. Il se souvenait encore des paroles de Rodolphus quelques mois plus tôt : Potter ne s'en relèvera jamais. Soudain, une idée germa dans son esprit. Elle ne valait pas grand-chose, mais cela valait la peine d'essayer.

— Je dois y aller, dit-il en se levant brusquement. Je reviens dès que je peux.

Drago n'eut pas le temps d'essayer de le retenir qu'il disparaissait à l'intérieur du manoir glacé. Il croisa le regard de Daphné, qu'il tenta de rassurer d'un sourire. Pas dupe, celle-ci continua tout de même à parler comme si de rien n'était avec sa sœur, bien que ses pensées soient manifestement ailleurs.

Tandis qu'il se rendait à la demeure des Malefoy, Blaise tentait tant bien que mal de ne pas penser à ce qu'il s'apprêtait à faire. Car plus il y songeait et plus il trouvait sa brillante idée des plus stupides. Pourtant, il était trop tard pour faire machine arrière. La chance commençait cependant à lui sourire. Il ne fit pas dix pas à l'intérieur de la propriété qu'un groupe de Mangemorts venait à sa rencontre, riant grassement.

— Zabini, l'apostropha Lestrange en le voyant. Tu es venu fêter la bonne prise de ce matin ?

Blaise cacha sa surprise et grinça des dents en hochant la tête.

— Excellent !

Un sourire extatique étalé sur le visage, il entraîna Blaise avec eux en le saisissant par le coude, faisant fi de sa raideur et de son malaise évident. D'après les paroles échangées, il comprit rapidement qu'un groupe de Nés-Moldus avaient été dénichés dans une boutique du Chemin de Traverse, et qu'ils avaient apparemment passé leur matinée à « s'amuser ». Il retint son envie de vomir et les suivit de bon gré. Il avait besoin d'eux pour avoir des détails sur le plan de Voldemort. Et Rodolphus était une mine d'information lorsqu'il était ivre, il avait bien pu s'en rendre compte la dernière fois.

Arrivé à la taverne de la Tête du Sanglier, Blaise commanda comme les autres un whisky Pur Feu. Mais tandis que la bande d'animal autour de lui vidait leurs verres d'un trait, lui se contenta d'une minuscule gorgée et vida le reste sur le sol sale. Tendu, il ne participait pas à la bonne humeur générale. Mais les autres étaient bien trop euphoriques pour s'en rendre compte. Il se contentait d'un mot bien placé, d'un sourire forcé par-ci, par-là et on le laissait tranquilles. Il lui suffisait d'attendre en silence et à endurer leurs plaisanteries de mauvais goût jusqu'à ce qu'ils soient trop soûls pour marcher.

Plus le temps passait et plus les Mangemorts se faisaient bruyants, de plus en plus imbibés d'alcool au fur et à mesure des verres qu'ils vidaient avec la régularité d'un métronome. Blaise, la mâchoire serrée, tentait de faire abstraction des descriptions maladroites que les loques humaines qui l'entouraient faisaient de leur séance d'amusement du matin. Lorsque Jugson tomba endormi sur la table, il se dit que c'était le bon moment.

Il se tourna donc vers Rodolphus, assis à ses côtés. Le Mangemort levait une main incertaine pour redemander une tournée. Les yeux roulant dans leurs orbites, les pupilles dilatées, il s'agrippait à son verre comme s'il s'agissait de la meilleure chose au monde.

— C'était tellement drôle, lui dit-il d'une voix pâteuse. Elle n'arrêtait pas de crier et de…

Il hoqueta, coupant court à sa description. Il voulut continuer mais Blaise l'en empêcha.

— Oui, je crois que j'ai compris, dit-il d'un ton où perçait clairement son dégoût et son agacement, mais auxquels le Mangemort ivre ne prêta aucune attention. Dis-moi Lestrange, j'aurais voulu te poser quelques questions, à toi qui es si proche du Seigneur des Ténèbres.

Ce compliment sembla satisfaire Rodolphus, qui tenta de se redresser, sans succès.

— Tu dois être au courant de beaucoup de choses, appuya Blaise en poussant vers lui un des verres que la serveuse venait de poser sur la table.

— Ouais, t'as même pas idée, affirma-t-il en vidant le verre d'une traite. J'en sais bien plus que n'importe qui ici.

Cette constatation le fit sourire de vanité. Blaise répondit d'un bref rictus froid avant de poursuivre son petit interrogatoire.

— J'ai entendu dire qu'un plan se préparait. Un gros plan. Qui concernerait Poudlard.

Rodolphus ricana. Il loucha vers lui, son haleine avinée le faisant grimacer. Il leva un doigt vers lui, pointé vers son oreille.

— Je vais te dire ce que je sais Zabini, parce que t'es un gars bien. Mais tu dois rien répéter. Faut que ça reste entre nous.

— Juré, promis Blaise avec un sourire victorieux.

Le Mangemort se pencha davantage vers lui, mais malgré son dégoût, il ne recula pas, avide d'informations.

— Poudlard n'est qu'un leurre, tenta de chuchoter Rodolphus d'une voix forte.

Il rit bêtement avant de poursuivre.

— Le Lord compte attirer Potter là-bas en menaçant les élèves.

Comme si cela expliquait tout, il leva de nouveau le doigt pour une autre tournée. Blaise, sourcils froncés, le pressa avec curiosité, rassuré par la quantité d'alcool qu'il ingurgitait. Il ne se souviendrait de rien le lendemain matin.

— Je ne vois pas en quoi c'est un plan génial, critiqua-t-il. Si cela avait été la solution miracle, il l'aurait fait depuis longtemps. Et même si Potter est un héros, il ne sera pas assez stupide pour se rendre sans personne pour l'épauler.

Rodolphus roula des yeux, exaspéré. Il vida un énième verre avant de répondre.

— S'il vient accompagné, tout le monde dans ce château sera mort, lâcha-t-il d'un méprisant, comme si cela était évident.

— Comment compte-t-il procéder ? l'interrogea Blaise, décidé à glaner le moindre détail.

— Le Seigneur a fait appel à un maître des potions d'Amérique du Sud, expliqua Lestrange sur le ton de la confidence. Il est capable de construire une sorte de bombe qui anéantirait toute vie dans un rayon de plusieurs kilomètres. Il suffirait juste de placer le flacon dans la Grande Salle et pouf ! Plus personne !

Il rit de nouveau, apparemment enchanté à cette idée. Horrifié, Blaise fit comme si de rien n'était et déglutit posément.

— Mais il n'y a pas que des Nés-Moldus dans cette école, fit-il remarquer d'une voix lente.

Rodolphus haussa les épaules, comme si cela importait peu.

— De toute façon, ce n'est qu'un leurre, marmonna-t-il. Le Seigneur ne déclenchera pas le sort que s'il y est obligé.

— Un leurre pour quoi ?

Blaise se pencha davantage vers son informateur, faisant fi de son haleine déplorable. Ravi de son attention décuplée, Rodolphus eut un sourire tordu.

— Bellatrix a trouvé un sortilège très utile dans les bouquins du manoir Malefoy, révéla-t-il. Le Seigneur des Ténèbres, grâce à sa puissance incontestée, déploiera comme un rideau sur Poudlard et ses alentours, jusqu'ici à Pré-au-lard. Un sortilège qui lui permettra de connaître exactement l'emplacement d'origine des transplanages.

L'expression fière de Rodolphus glaça son interlocuteur.

— Même après plusieurs transplanages successifs ? s'assura-t-il d'une voix atone.

Le Mangemort acquiesça en souriant largement. Il vida un autre verre d'alcool, satisfait.

— Pendant que notre Seigneur distraira Potter à Poudlard avec la menace de tuer jusqu'au dernier habitant de Poudlard, Bellatrix et la quasi-totalité des Mangemorts nous rendront au quartier général de l'Ordre. Et nous les exterminerons jusqu'au dernier.

— Et si l'endroit est protégé par un Gardien du Secret ? fit faiblement remarquer Blaise, tenant à avoir tous les détails.

— Nous encerclerons l'endroit et forcerons Potter à nous révéler l'adresse, dit simplement Rodolphus en haussant les épaules. Personne ne résiste à la torture. Pas même le héros du monde sorcier. Notre Seigneur arrivera à le faire parler.

Ne doutant absolument pas de ces paroles, il fit de nouveau signe à la serveuse. Sans se préoccuper de se trouver une excuse pour partir, Blaise quitta précipitamment l'endroit sordide et son odeur écoeurante. La gorge serrée, il se glissa dans une étroite ruelle déserte et sortit son Gallion, modifiant les chiffres sur la tranche pour signifier à Théo qu'il avait besoin de lui parler d'urgence. Rabattant ensuite sa large capuche pour dissimuler son visage, il se rendit à l'extrême nord du village, où il franchit la barrière pour gagner un sentier escarpé. Tout en vérifiant bien qu'il n'était pas suivi, il marcha jusqu'au point de rendez-vous, les dernières paroles de Rodolphus se télescopant dans sa tête.

Il n'eut pas à attendre bien longtemps. Nerveux, il sursauta lorsque Théodore sortit des arbres. Le regard grave, il ne s'empressa pas de mondanités.

— Que se passe-t-il ?

D'un ton pressant, Blaise lui relata alors ce qu'il venait d'apprendre. La menace sur Poudlard, sur le QG de l'Ordre, le moindre détail de ce qu'il venait d'apprendre.

— Tu sais quand cela aura-t-il lieu ? demanda Théo une fois son récit terminé.

Blaise resta silencieux, la bouche ouverte, se traitant intérieurement d'idiot. Comment avait-il fait pour ne pas penser à cela ! Frustré, il secoua la tête.

— Ce n'est pas grave, assura Théo. Nous allons juste devoir accélérer les choses. Je vais immédiatement rapporter ceci à l'Ordre. Tu auras sûrement de mes nouvelles dans la soirée.

Il s'apprêtait à partir lorsqu'il se ravisa et revint sur ses pas. Les sourcils froncés, d'un air sombre et inquiet, il serra le coude de son ami.

— Sois fort Blaise. Tout cela sera bientôt fini. Tu devras être courageux.

L'intéressé déglutit avant de hocher la tête. Il savait cela. C'était plus facile à dire qu'à faire, mais il le savait. Il était décidé à mettre fin à cette guerre, même si cette perspective le terrifiait autant qu'elle l'enchantait.

Sans ajouter un mot, Théo disparut entre les arbres. Blaise attendit quelques minutes avant de le suivre. L'esprit embrouillé par la peur et la détermination, il rentra chez lui, fourmillant d'hypothèses sur son avenir. Il était plus qu'incertain, mais il savait qu'il serait rapidement fixé. Dès qu'il fut arrivé au manoir, il décrocha sa lourde cape et la suspendit à la patère de l'entrée avant de gagner le jardin. Il fut surpris de le trouver vide.

— Astoria a été prise d'un malaise, fit soudain une voix derrière lui, le faisant sursauter. Ils ont été obligés de se rendre à Sainte-Mangouste.

Il se retourna vers Daphné, qui attendait dans l'ombre de la porte de la véranda.

— Ce n'est pas trop grave j'espère ? demanda-t-il d'un ton mesuré en se rapprochant d'elle.

— Non, soupira Daphné. C'est le stress. Elle s'inquiète trop.

La ride entre ses deux yeux montrait qu'elle aussi n'était pas sereine. Blaise la prit doucement dans ses bras, posant son menton sur le sommet de son crâne. L'odeur fleurie de ses cheveux l'apaisa après toute l'agitation qu'il avait connu ces dernières heures. Il sentit ses bras le serrer à l'en faire mal, témoins de son appréhension.

— Tout ira bien pour elle, tenta de la rassurer Blaise en lui caressant le dos avec légèreté.

Daphné se décolla de lui et fixa son regard dans le sien, étrangement lasse.

— Tout n'ira pas bien, le détrompa-t-elle tranquillement. Pas tant que le monde est ce qu'il est. Accoucher en pleine guerre n'est pas le meilleur moyen pour commencer à élever cet enfant dans de bonnes conditions, tu le sais aussi bien que moi.

Blaise posa une main sur sa nuque, massant les nœuds d'anxiété qui s'y trouvaient. Il se pencha et colla sa bouche contre l'oreille de sa femme la faisant frissonner.

— Notre attente arrive à sa fin, chuchota-t-il. Bientôt, tout changera.

Il ne pouvait pas encore dire si ce changement sera bon ou mauvais, mais l'important était que les choses ne resteraient pas encore bien longtemps en l'état. Si Daphné fut surprise par la fermeté de son ton et la conviction avec laquelle il prononça cette phrase, elle n'en montra rien. Elle se contenta de se reculer et de l'embrasser délicatement, savourant ce bref instant de douceur.

Blaise ne savait cependant pas à quel point il avait raison que leur attente touchait à sa fin. Quelques heures plus tard, alors qu'il sortait de la salle de bain, cheveux mouillés et simplement vêtu d'une serviette de bain serrée autour de sa taille, il trouva un bout de parchemin sur son oreiller. Bref et concis, il ne comportait que deux mots : 9 septembre.

Blaise sentit son cœur s'accélérer alors qu'il faisait brûler le bout de papier au-dessus d'une bougie.

Deux semaines. Plus que deux semaines et cette histoire prendrait fin. Il serait soit libre, soit mort, mais même cette perspective ne parvenait pas à l'effrayer. Il voyait enfin la lumière au bout du tunnel, l'espoir de jours meilleurs se profilait devant lui.

Deux semaines. Quatorze jours exactement, et à lui la liberté.