Ce
fut la sonnerie du téléphone qui la réveilla.
Natsuki
s'était endormie sur son canapé devant une émission
de télévision débile et elle avait la nuque
raide.
- Ouais, grommela-t-elle d'une voix ensommeillée en se passant une main dans les cheveux.
- Désolé de te réveiller, mais c'est pour une urgence, fit une voix masculine à l'autre bout du fil.
- Reito ?
C'était bien la première fois qu'elle avait le vice-président au téléphone !
- Je suis chez Shizuru. Elle a eut de la visite. Son appartement est en miette, on s'est battu et il y a du sang par terre.
Celui de Natsuki ne fit qu'un tour.
- Quoi !
- J'ai appelé la police, ils ne devraient pas tarder. Quand l'as-tu vu pour la dernière fois ?
Une pointe d'inquiétude perçait dans la voix d'ordinaire si coulée du jeune homme.
- Je…Avant-hier soir, répondit honteusement Natsuki.
Il y eut une pause à l'autre bout du fil.
- Je vois.
Il y avait un petit quelque chose…de la déception ou de la colère, dans l'intonation et Natsuki pesta en se rendant compte de sa bêtise. Bouder Shizuru avec la Searrs à l'affût ! elle faillit s'énerver contre le reproche non-formulé de son interlocuteur et s'arrêta à temps. Mais quand serait-elle capable de ne plus se comporter comme une gamine !
- J'arrive tout de suite, juste le temps de passer un coup de fil.
- Je t'attends.
Et Reito raccrocha. Natsuki chercha immédiatement un nom dans son répertoire et rappela aussi sec.
- Miyu ? j'ai besoin d'un coup de main …
Shizuru
ignorait depuis combien de temps elle se trouvait là, étendue
sur le dos. La salle n'avait pas la moindre ouverture. Avec son
seul néon et ses murs d'un blanc éclatant qui faisait
mal au yeux, on se serait cru dans un hôpital psychiatrique du
futur.
Sa
jambe lui faisait mal, une douleur sourde qui pulsait régulièrement
comme si une gigantesque sangsue y était collée.
Un
homme était venu la soigner, une fois.
Un
prétendu médecin qui avait vaguement nettoyé
l'infection, recousu la plaie et posé un bandage. Un homme à
l'haleine puante et aux mains baladeuses. Qui l'avait regardé
comme un chat une souris, une menace aux lèvres si elle criait
pendant ce qu'il avait l'intention de faire et qui n'avait rien
à voir avec de la médecine…Shizuru lui avait prit la
main, l'avait regardé droit dans les yeux et fait son plus
beau sourire.
- Ara, ce serait avec plaisir. Allons plutôt sur la couchette, ce sera plus confortable !
Ça
avait refroidit le médecin aussitôt. Il s'était
levé et quasiment enfui de la chambre.
Shizuru
avait suffisamment étudié la psychologie humaine pour
savoir que dans certains cas, la seule chose qui motivait le viol
était le plaisir névrosé de terroriser l'autre.
Sa réaction n'avait rien à voir avec ce que l'homme
espérait et elle l'avait probablement terrifié.
De
toute façon, dans son état, elle n'aurait jamais pu
se battre contre qui que ce soit. Elle avait affreusement froid et
frissonnait.
Smith
attendait sûrement qu'elle s'affaiblisse encore avant de la
confronter. Elle devait garder des forces pour cet instant et être
prudente, il y avait sans aucun doute une caméra ici.
Les
heures s'égrenèrent, lentement, alors que Shizuru
plongeait de temps à autre dans un sommeil agité.
Lorsque la porte de sa cellule coulissa enfin, elle se sentait
fiévreuse et désorientée.
- ça faisait longtemps, Miss Fujino.
- En effet Smith. Je vous félicite pour vos méthodes, « diviser pour mieux régner », c'est ça ?
Envoyer ces photos à Natsuki, c'était l'idéal pour la désarçonner. Personne ne pouvait supporter ça sans ciller. Le meilleur moyen pour les séparer toutes les deux.
- Il fallait bien que ces photos servent. Quelle idée de garder des horreurs pareilles.
- qu'est-ce que vous voulez de moi exactement ?
Ne pas se laisser distraire par cet idiot. De toute façon, Smith était tellement orgueilleux qu'il lui dirait tout.
- Votre puissance. Alyssa était faible et ne vous arrivait pas à la cheville.
- Sans Kakuyou no Kimi une autre Hime ne vous servirait pas à grand chose.
- Une chose à la fois.
Shizuru sourit.
- Je vous trouve bien confiant. Surtout de la part de quelqu'un qui va d'échecs en échecs.
- Et vous bien insouciante. Surtout de la part de quelqu'un qui a incarné le mal pendant la guerre des HiMES.
Shizuru ne cilla pas. Elle aurait pu lui jeter tout ces crimes au visage mais lancer un concours aurait été aussi puéril qu'inutile.
- Ara, le mal ? De votre part je prends ça pour un compliment, promis j'essaierais de ne plus vous faire de l'ombre!
Smith rit.
- Vous êtes courageuse mais vous êtes seule. Personne ne viendra pour vous aider.
- Peut-être…mais vous parlez de choses que vous ne connaissez pas, Smith.
L'homme eut un rictus sous le regard appuyé de Shizuru. Peu de gens pouvait comme elle garder un air serein tout en fixant avec des yeux chargés de mépris.
- Et si je vous proposais un marché ? le rôle de cobaye ne vous convient pas. Nous pourrions nous allier. Vous êtes quelqu'un d'intelligent. Je suis sûr que vous savez ce que signifie remporter la guerre des HiMES.
Shizuru ne dit rien. Le vainqueur pourrait remodeler le monde à sa guise. Effacer les erreurs, la souffrance, les mauvais souvenirs. Faire en sorte que tout redevienne comme avant. Elle pourrait rendre une famille à Natsuki, faire en sorte que sa déclaration n'ait jamais été faite, tourner la page ! et tout recommencer à zéro, sans cadavres, sans violences et manipulations.
Elle soutint encore son regard.
Smith se leva.
- A plus tard, Fujino.
Et la porte se referma.
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Il
régnait un silence pesant dans la voiture. Natsuki détestait
ce genre de véhicule. Au moins sur une moto on ne remarquait
pas l'absence de conversation. A côté d'elle, Reito
conduisait avec la raideur d'un automate et les lèvres
pincées.
Natsuki
lui jeta un regard en coin en se demandant si ça valait le
coup de briser la glace.
- Tu es dure avec elle.
C'était lui qui avait craqué le premier. Elle en fut très soulagée.
- Ce n'est pas facile.
- Mais tu es là.
Natsuki soupira.
- Oui je suis là. C'est de ma faute après tout.
Ce n'était pas un ton plaintif mais un constat. Reito la regarda avant de se concentrer de nouveau sur la route. Les sourcils froncés, Natsuki avait l'air…contrarié.
- On n'est plus très loin, Miyu m'a expliqué comment faire une fois là-bas.
- Elle ne pouvait pas venir nous aider ?
- Elle préfère veiller sur Alyssa. Elle pense qu'elle peut être en danger mais à mon avis elle se fait des idées.
Le
silence retomba dans le véhicule.
Quelques
kilomètres plus loin, ils s'arrêtèrent au bord
d'un trottoir, à deux pas de la tour qui servait de siège
à une respectable entreprise pharmaceutique.
Reito
attrapa un grand sac qui traînait sur le siège arrière
et en sorti le peu de matériel qu'ils avaient. Natsuki
faillit rire lorsque Reito s'empara de son sabre de kendo, en bois.
Le jeune homme se contenta de considérer le beretta qu'elle
tenait et de la toiser d'un regard qui en disait long. Natsuki
l'ignora.
- Je tiens beaucoup à Shizuru, dit-il. Alors si tu pouvais juste faire un petit effort, ce serait bien.
Natsuki ne releva pas. Qui ne savait pas à Fuuka que ces deux là étaient très proches ? on ne comptait plus les théories délirantes qui visaient à les mettre en couple. Ça faisait beaucoup rire Shizuru, d'ailleurs. Ce qu'ils partageaient était quelque chose de spécial, une sorte de respect mutuel. Ils se comprenaient vite. Ils auraient formé un très beau couple et avec deux esprits aussi forts ça aurait été…intéressant.
- Tu vas te faire tuer, avec ça, dit simplement Natsuki en parlant de son sabre.
- Je n'ai pas l'intention de mourir, ni de tuer. Et toi, est-ce que tu veux vraiment la sauver ?
Natsuki fit une moue agacée.
- Mais bien sûr, lâche-moi avec ça !
Reito ne dit rien. Dans les yeux de Natsuki, il y avait de la résignation. Le genre de regard qui appartient à ceux qui agissent parce qu'ils se sentent forcé. A cet instant, il eut la certitude que la solitaire n'agissait ainsi que parce qu'elle estimait qu'elle devait ça à Shizuru. Elle aiderait son amie parce que la fille de Kyoto l'avait soutenue par le passé. C'était tout. Une simple dette. Il sentit son cœur se serrer et espéra que Shizuru ne verrait jamais ce regard dans les yeux de son ange. Et lui-même, qui avait pourtant servit de réceptacle à Kakuyou no Kimi, il se sentait furieux contre Natsuki. Un peu plus et il lui aurait demandé poliment de dégager. Mais il n'avait rien à dire. Ça ne le regardait pas.
- J'espère de tout cœur que tu n'auras pas à comprendre ce que subit Shizuru maintenant, fit-il en sortant de la voiture.
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Le plan était particulièrement simple. Puisque le labo de la Searrs était hors-piste grâce aux bons soins de Natsuki et Shizuru, cette tour était un bastion improvisée et on était loin des mesures de sécurités draconiennes qu'il y avait eu là-bas. Il s'agissait grosso-modo d'entrer sans se faire trop remarquer, trouver une diversion, permettre à Miyu de faire un brin de piratage pour faire sauter quelque verrous et de s'enfuir avec un minimum de casse. Bref, c'était du bricolage complet et Reito enrageait. Il avait passé des heures à essayer de convaincre la police d'intervenir ici mais allait comprendre pourquoi, trouver un mandat pour visiter ce bâtiment ne pouvait pas se faire aussi facilement. Le pire avait été quand Natsuki s'était énervée : ils avaient perdu encore plus de temps à essayer de faire comprendre à cet abruti d'officier que s'il essayait de joindre ses parents, il risquait d'y passer un bon moment.
Le
jeune homme avait fini par prendre son mal en patience et décider
d'attendre l'heure de fermeture pour agir. Mais hors de question
d'attendre la police ! Shizuru était déjà
là-dedans depuis deux jours, Dieu sait ce qu'il s'était
passé.
A
côté de lui, Natsuki avait prit une boîte de
munition au hasard parmi celles que lui avait donné Nao et
entreprenait de remplir son chargeur.
Un
spectacle qu'il avait du mal à trouver anodin.
Il
aurait donné cher pour qu'elle parle de ce qu'il s'était
passé, dise quelque chose à propos de Shizuru. La voir
aussi concentrée et détachée, c'était…il
secoua la tête et décida de passer à autre chose.
- D'après les plans, nous avons plusieurs possibilités, fit-il en étalant les cartes sur le capot. En plus, il y a tellement de produits chimiques là-dedans que peu de gardes doivent avoir des armes à feu. Le mieux serait de se séparer. Si l'un de nous se fait repérer, il devra faire en sorte de ramener toutes les équipes de sécurité de son côté. En faisant un peu de casse et en courant dans tous les sens, ça devrait être possible. L'autre devra rester discret, on doit faire croire qu'il n'y a qu'une seule personne ici.
- Je devrais peut-être me charger de mettre le bazar, après tout, ils me connaissent, ils ont l'habitude, proposa Natsuki.
- Justement. Ce n'est pas par hasard si on t'a envoyé ces photographies, on voulait vous séparer.
- J'aurais du y penser plus tôt, Smith m'a roulé…
- C'est normal, tu étais sans doute la dernière personne qui aurait pu s'en rendre compte…
- Quoi ! s'énerva-t-elle
- …Puisque ces photos concernait un sujet extrêmement sensible pour vous deux, continua Reito avec diplomatie. je suis certain que même Shizuru n'a pas pensé à ça immédiatement. Bref, a mon avis ils ne doivent pas s'attendre à ce que ce soit toi qui intervienne. On verra en fonction des circonstances, mais tu aurais plutôt intérêt à rester discrète et me laisser m'occuper de la partie…sportive du plan. Surtout que tu es encore blessée, je te rappelle.
- On entre par où ?
- Ce sera soit la porte de derrière, en toute simplicité, soit…les égouts. Il suffit de suivre la carte pour arriver à une bouche au niveau de la cave. Un jeu d'enfant, ajouta Reito. Pile ou Face ?
