Vous vous souvenez que je vous avais dit que le chapitre 7 serait le plus long ? J'ai menti.

Pour CryNienna qui voulait Subaru "et Seïshiro".

NICOTINE

"Je ne vois pas. "

"C'est parce que tu regardes."

P. Besson, Et la Nuit Seule Entendit leurs Paroles

Dis moi que tu m'aimes.

Le réveil sonnait depuis plusieurs minutes déjà. Personne ne l'avait éteint. Le lit était vide, on n'avait pas même défait les couvertures, impeccablement tirées sur l'oreiller.

Je me moque que ce soit un mensonge. Dis le moi.

C'était une journée claire et blanche. Le ciel était brillant mais fade, un vent doux soufflait en rafales dans les rues désertes emportant les chapeaux des passants imprudents.

Tu jouais si bien, avant. Tu me le disais sans arrêt, tu te souviens ?

La porte de la chambre s'ouvrit brusquement. Une longue main blanche pressa un bouton et le réveil se tut aussitôt. Il y avait des années que Seïshiro Sakurazuka n'avait plus besoin du concours de cette machine pour se tirer de ses songes. Une vieille habitude, toutefois, le poussait à le régler chaque soir afin qu'il sonnât à sept heure précise. Heure à laquelle il faisait déjà sa toilette, à l'autre bout du couloir. Il revenait généralement six minutes plus tard pour faire taire l'odieux bourdonnement de la radio.

Ce matin là, pourtant, quelque chose n'allait pas. Fronçant les sourcils, il inspecta le cadran. 07 : 13. Il avait donc sept minutes de retard sur son horaire habituel. Où avait-il pu perdre tout ce temps ? Haussant les épaules, il se dirigea vers la cuisine, resserrant le nœud de sa cravate.

Le café était froid. Évidemment, ces sept minutes… Il avala quelques gorgées, parcourant distraitement le journal des yeux.

Attentat au sein des partis extrémistes ! Quel futur pour notre pays ? Hurlaient les gros titres. La récent assassinat de Kubo Masaki, secrétaire du parti d'extrême droite, a semé la panique au sein du gouvernement…

Seïshiro reposa nonchalamment sa tasse. Que de remue-ménage pour cet homme, tout de même. Il eut un léger sourire. Amusant, personne n'était jamais remonté jusqu'à lui avant cette affaire… Il fallait croire que les inspecteurs devenaient réellement plus futés, de nos jours. Une bonne chose. Ses impôts n'étaient pas complètement perdus, après tout.

Il referma le journal et déposa sa tasse vide dans l'évier. Instinctivement, sa main s'enfonça dans sa poche. Palpa en vain. Ressortit crispée. Plus de cigarettes. Décidément, où avait-il la tête, ces jours-ci ?

Dis moi…

Empoignant son imperméable, saisissant les clés qui pendaient à un clou, en face de la porte, il fit cliqueter son verrou et s'engouffra dans le corridor de son immeuble. Seïshiro avait toujours détesté manquer de nicotine. Il se sentait presque nerveux.

Il traversa le couloir à grands pas. Une fois au tabac, il se sentirait mieux.

" Oh ! Sakurazuka-san !" Lança une voix aigrelette dans son dos.

Il s'arrêta et prit le temps de se composer un visage aimable avant de se retourner. Une petite femme d'une quarantaine d'années au teint jaunâtre et aux cheveux ternes lui souriait depuis le pas de sa porte, un panier à linge entre les bras.

" Isaki-san !" s'exclama-t-il avec tout l'enthousiasme que sa voix pouvait contenir à une heure si matinale. " Il y a longtemps que je n'avais pas eu de vos nouvelles. Que devenez-vous ?"

Il lui offrit un charmant sourire et elle se mit à rougir. Il en fallait si peu pour mettre ces imbéciles en confiance !

" Oh, vous savez, ce que devient tout le monde… Ma fille aînée entre à l'université, cette année."

" Vraiment ?" Demanda-t-il, feignant à la perfection une curiosité polie. " Que compte-t-elle étudier ?"

" Oh… les…"

Elle rougit de plus belle.

" Les sciences occultes," acheva-t-elle enfin. " Oui, je sais, une vraie perte de temps… Mais elle est très intéressée par le spiritisme, je n'ai rien pu faire pour la dissuader…"

" Je comprends," affirma-t-il avec sérieux. "Mais elle est très jeune, n'est-ce pas ? C'est une lubie qui lui passera. D'ailleurs, vous ne me croirez peut-être pas, mais…"

Son sourire se transforma imperceptiblement.

" … J'ai moi-même fait l'expérience de ce genre de choses."

" Vraiment ?" s'étonna sa voisine. "Vous, Sakurazuka-san ?"

" Eh oui, nous avons tous eu nos… passades, j'imagine."

" C'est vrai, c'est vrai," approuva la femme en serrant son panier contre elle. "Je crois que ça lui ferait du bien d'avoir une petite discussion avec vous. Vous avez les pieds sur terre, au moins, peut-être qu'elle vous écoutera…"

Il lui fallut une grande contenance pour ne pas lui rire au nez. On ne lui avait encore jamais dis qu'il avait les pieds sur terre…

" Je serais ravi de parler avec Miaka-san,"dit-il enfin. "Elle est la bienvenue chez moi à toute heure. Ah, au fait, tous mes vœux de rétablissement à votre mari. J'ai appris, pour sa jambe… Triste chute, vraiment."

" Oui, la ville n'est plus très sûre, avec tous ces tremblements de terre. Heureusement, ici, nous sommes à l'abri."

" Évidemment," assura-t-il, se promettant d'en finir avec cet immeuble sitôt qu'il aurait trouvé un autre logement. "Bonne journée, Isaki-san."

" Bonne journée, Sakurazuka-san !" lança-t-elle en retour.

Il descendit d'un pas rapide, légèrement tendu par le picotement au bout de ses phalanges. Depuis combien de temps ne s'était-il pas laissé surprendre ainsi ? Vraiment, il devait avoir l'esprit ailleurs, en ce moment.

Dis-moi que tu m'aimes.

La rue était tiède, de si bon matin. Le printemps s'éveillait à peine et pourtant, il était déjà tenté d'abandonné sa veste trop lourde. Feu rouge. Il ralentit. Feu vert. Il passa sans presser le pas. Peut-être devrait-il fumer un peu moins.

C'est très mauvais pour la santé, Seï-chan ! Tu sais que tu empoisonnes les innocents poumons des petits enfants ? Tu te rends compte, j'espère, que quand tu auras épousé Subaru tu devras mettre un terme à cette vilaine manie ?

Un sourire. Eh bien, il n'aurait peut-être pas à le faire, finalement. Hokuto n'aurait vraiment pas aimé voir son frère avec une cigarette. Elle n'aurait jamais laissé faire une chose pareille. Mais il ne se serait jamais mis à fumer si elle avait été là, n'est-ce pas ?

" Sakurazuka-san !" S'exclama la buraliste avec un aimable sourire. "Qu'est-ce que ce sera aujourd'hui ?"

" Trois cartouches, Hibiki-san," répondit-il poliment.

" Oh, vous avez épuisé votre stock ?"

" Effectivement," fit-il avec un soupir dramatique. "Je crois que je fume de plus en plus, malheureusement."

" Hmm," marmonna la femme, " vous devriez être prudent. Au train où vont les choses, vous risquez de mourir d'un cancer d'ici une dizaine d'années, Sakurazuka-san."

" Les risques sont minimes," dit-il en souriant.

" Vous croyez ?" Elle lui tendit ses cartouches " Enfin, si vous vous trouviez une gentille jeune femme, elle vous guérirait sans doute de cette fâcheuse habitude."

" Vous avez une singulière façon de promouvoir vos produits, Hibiki-san," remarqua-t-il en riant. "Mais il se trouve que je vois quelqu'un en ce moment… qui est malheureusement affligé de la même tare."

" Bah, qui se ressemble s'assemble…"

" C'est ce qu'on dit."

Son sourire s'élargit un peu plus. Il paya et prit congé, alors que la buraliste entamait déjà une conversation avec le client suivant : Voilà un grand dégel…

Il fit entrer ses provisions de nicotine dans sa mallette, prenant préalablement soin d'extraire un paquet. La première bouffée pénétra dans ses poumons comme un bol d'air frais. La brûlure de la cigarette dans sa gorge lui procurait une délicieuse sensation de bien être. L'âpreté du tabac avait quelque chose de douloureux et de tendre à la fois. Quelque chose de définitif, de rassurant, le goût des certitudes et du charbon.

Bien. Maintenant que l'essentiel était fait, il pouvait vaquer à ses occupations coutumières. Voyons… Il était passé au pressing l'avant-veille. Avait été cherché la voiture au garage. Avait bouclé son contrat lundi. Ce qui voulait dire… Que sa matinée était toute à lui. Il pouvait aller à Ueno. Ou bien

Dis-le moi

visiter ce nouveau musée qui venait d'ouvrir à Ebisu. Ou manger chinois, finir ce livre sur l'Egypte, détruire un kekkai, assister à l'inauguration de la fontaine d'Ikebukuro. Ou encore…

Il s'arrêta brusquement et tourna les talons. Avec un peu de chance…

Le café n'était pas loin. Une dizaine de minutes à pieds, tout au plus. Le temps d'observer à loisir les rues claires qui grouillaient, fourmillaient d'une multitude qui s'amplifiait et se rétractait à un rythme infernal. Les portes béantes des bâtiments vomissaient en continu un flux ininterrompu de cadres, de fonctionnaires, de retraités, d'ouvriers et de jeunes gens pressés. Il pensa à ce qui resterait de ces avenues. Il pensa au silence. Il y pensait encore en poussant la porte du café. Il balaya la salle du regard et une vague de déception déferla sur lui. Rien. Il fit un pas à l'intérieur, scruta le fond de la salle et se remit à sourire. Dieu, que cet enfant était prévisible !

Il mit un certain temps à remarquer qu'on s'approchait de lui. Il ne bougea pas. Il demeura pétrifié sur son siège, ses trop grands yeux à l'affût comme ceux d'un animal traqué. Seïshiro s'arrêta à quelques mètres pour le regarder. Sa mère lui avait souvent dit d'être soigneux avec ce qu'il avait, parce que, à force de posséder une chose, on finit par en oublier tout ce qu'elle a d'unique. De fait, il lui arrivait d'oublier à quel point Subaru était beau.

Sans s'offusquer de l'insistance du regard qui pesait sur lui, il zigzagua entre les tables et vint prendre place en face du jeune homme.

" Bonjour, Subaru-kun. Je suis enchanté de voir que tu as décidé de manger." Il désigna légèrement le morceau de pain à peine entamé dans la corbeille. " Je te trouve trop maigre, ces jours-ci."

Le silence persista jusqu'à ce que Subaru baisse les yeux. Il émit un son à mi-chemin entre le soupir et l'inspiration qui manqua de l'étrangler.

" Je ne pensais pas que tu reviendrais," dit-il en fixant le fond de sa tasse.

" Ah non ?" S'étonna Seïshiro. "Tu me vexes. Pour quel genre de goujat me prends-tu, au juste ?"

Le jeune homme haussa les épaules. Il remarqua qu'elles tremblaient très légèrement. Un garçon passa pour lui demander s'il souhaitait commander.

" Deux cafés, s'il vous plaît," répondit-il sans hésiter.

Le serveur hocha la tête et disparut. Son vis à vis contemplait toujours la table, de plus en plus rageusement, semblait-il. Seïshiro posa une main sur celle de Subaru, qui la retira aussi vivement que si elle avait été plongée dans un seau de braises.

" Ne me touche pas," dit-il entre ses dents. "Qu'est-ce que tu veux ?"

" Eh bien, je venais te voir, bien entendu," répondit Seïshiro en haussant les sourcils. "Moi qui pensais te faire plaisir…"

Subaru passa une main sur ses yeux. Un léger tic agita son poignet.

" Laisse-moi tranquille," murmura-t-il. "Tu as eu ce que tu voulais, non ? Va-t'en."

" Je ne crois pas," répliqua joyeusement l'homme.

La pâleur soudaine sur le visage du jeune homme lui parut particulièrement charmante. Il eut envie de le toucher encore. Bien sûr, il ne se laisserait pas faire. Surtout pas dans un lieu comme celui-ci. Mais la foule qui les entourait le dissuaderait probablement d'utiliser ses pouvoirs. Le garçon revint avec les cafés avant qu'aucun d'entre eux n'ajoutât quoi que ce fût. Subaru regarda sa tasse fumante, les lèvres crispées.

" Comme c'est prévenant," remarqua-t-il sèchement.

" Je ne voudrais pas que tu doutes à nouveau de moi, Subaru-kun. Je suis un gentleman."

Le jeune homme laissa échapper une exclamation méprisante.

" Tout dépend du point de vue, j'imagine," grinça-t-il.

" Tu es sûr que tu ne veux pas manger davantage ?" Interrogea Seïshiro. "Tu négliges beaucoup trop ta santé. C'est presque de l'irresponsabilité, à ce stade."

" Merci de t'inquiéter," siffla Subaru, " mais j'ai l'appétit coupé."

Il le sentit prêt à se lever et à fuir. Le temps était venu de reprendre le contrôle, d'acculer sa proie.

" Tu as raison," dit-il en souriant cordialement, " c'est vraiment un café sordide. Pourquoi ne pas aller dans un endroit plus convivial ?"

" Tu ne m'auras pas deux fois, Seïshiro-san."

L'homme éclata de rire. La brève rougeur qui effleura les pommettes de Subaru lui donna envie de l'embrasser.

" Je t'aurai autant de fois que je le veux," répliqua-t-il en conservant son sourire. "Tu le sais aussi bien que moi."

Le visage du jeune homme était devenu d'un blanc crayeux, presque maladif. Il se leva violemment, renversant la chaise sur laquelle il était assis. Le sucre vacilla et tomba sur la table, éparpillant ses minuscules diamants sur la nappe. Quelques gouttes de café brûlant s'écrasèrent sur le sol.

" Je m'en vais," déclara-t-il sans que sa voix ne trahisse aucune émotion.

" Bonne initiative," approuva Seïshiro.

" Seul," précisa Subaru qui s'éloignait déjà, livide.

" Certainement pas. Tu ne penses pas que je vais te laisser seul dans cet état ? Tu ne sais pas t'occuper de toi, Subaru-kun. Imagine ce que me dirait ta sœur si elle savait que je ne surveille même pas ton alimentation !"

Jamais, depuis qu'il l'avait rencontré, dans aucun de leurs affrontements, il n'avait vu Subaru bouger aussi vite. Il y eut un courant d'air lorsque son manteau claqua contre le comptoir. La gifle fut plus puissante qu'il n'aurait pu l'imaginer. Il dut faire un pas en arrière pour conserver son équilibre. La douleur lui électrisa la moitié gauche du visage comme un millier d'aiguilles enfoncées en même temps dans sa chair. Tous les regards s'étaient vissés sur eux et un silence de pierre pesait maintenant sur le café. Il vit du coin de l'œil un couple âgé qui leur lançait un regard surpris, partagé par la femme assise au bar, qui s'était arrêtée en plein mouvement, la cigarette aux lèvres, le briquet à la main. Subaru avait les pommettes en feu, mais le reste de son visage était toujours aussi blanc.

" Jamais," dit-il tout doucement. "Ne parle jamais d'elle."

Seïshiro sourit malgré la brûlure lancinante qui lui dévorait la joue. Ses doigts effleurèrent la surface rougie avec une certaine fascination. C'était là une force qu'il n'aurait jamais soupçonnée à sa proie. Subaru répugnait aux contacts physiques violents, il ne l'avait jamais frappé auparavant.

" Comme tu voudras," dit-il enfin. "Où allons-nous ?"

" Ailleurs," répondit le jeune homme en tournant les talons.

L'air frais apaisa légèrement son visage endolori.

" Ça fait mal," fit-il remarquer.

" Tant mieux," rétorqua tranquillement Subaru. "Tu as de la chance que je n'ai pas utilisé mes ongles. J'aurais laissé une marque."

" Merci pour ta considération."

Il ne répondit pas. Il marchait vite, il n'allait nulle part, il allait là où il lui plairait de l'amener. Seïshiro porta la main à son cou, caressa très légèrement la nuque. Le jeune homme frissonna mais ne chercha pas à se dégager.

Il s'était rendu.

oOoOoOoOo

" Pourquoi as-tu vendu la clinique ?"

Seïshiro suivit la main de Subaru des yeux. Il effleurait distraitement les couvertures de cuir de ses livres anciens. Un trésor bibliophile, à n'en pas douter. Il fut heureux de voir qu'ils plaisaient à son invité. C'était une bonne chose que l'appartement en lui-même lui soit agréable. C'était la première fois qu'il y venait mais ce ne serait sans doute pas la dernière.

" À cause de mon œil," répondit-il sans ciller. "Tu imagines un médecin borgne ? J'ai une certaine considération pour mes patients."

Subaru tressaillit. Comme c'était facile de frapper là où ça ferait le plus mal…

" Tu ne soignais que les bêtes."

" Que les bêtes ? Toi qui attachais plus d'importance aux animaux qu'aux humains, je suis surpris."

" Parce que tu refuses d'admettre que j'ai pu changer," répliqua sèchement le jeune homme. "J'ai changé."

Tu n'as pas changé. Pas le moins du monde. Pas encore…

" De toutes façons ce n'est pas vrai," reprit-il. "Je n'ai jamais attaché plus d'importance aux animaux qu'aux hommes. C'est simplement… J'aimais le calme."

Il lui lança un regard accusateur.

" Tu n'étais pas obligé de la vendre. Tu pouvais au moins garder l'appartement."

Seïshiro sourit. Il faillit esquisser un mouvement pour le toucher, mais se retint. Il ne fallait pas précipiter les choses.

" Tu n'aimes pas celui-ci ?" S'enquit-il sans inquiétude.

Il connaissait déjà la réponse. Subaru haussa les épaules et se dirigea vers la fenêtre. Elle était haute et large, ouverte sur des ruelles silencieuses. C'était un cadre agréable, paisible, tiède. Il avait été extrêmement pointilleux dans son choix. Il regarda avec plaisir le jeune homme évoluer à travers les différentes pièces comme un chat découvrant un nouveau territoire. Subaru inspectait minutieusement les meubles, la vaisselle, les vases, les appareils d'électroménager. Il passait légèrement ses mains à la surface des objets, comme pour y déposer son odeur.

" Combien est-ce que tu en as ?" Demanda-t-il enfin en soulevant un petit cendrier de verre.

Seïshiro se mit à rire. Subaru fronça le nez.

" Une bonne dizaine, je pense. Mais tu ne peux plus me faire de reproche à ce sujet, n'est-ce pas ?"

" Après avoir fait, quoi… Cinq, six ans de médecine ?" Continua son hôte sans se démonter. "Et tu n'as même pas honte ?"

" Nous avons tous nos raisons."

" Toi, tu n'en avais pas."

Ils se regardèrent un très long moment sans rien dire. Seïshiro ne souriait plus.

" On peut trouver une excuse à tout, Subaru-kun," dit-il enfin, d'une voix plus basse qu'à l'ordinaire.

" Oh ? Je serais curieux d'entendre les tiennes."

Il se remit à sourire et traversa la pièce. Subaru ne bougea pas, mais il vit son visage se crisper alors qu'il se rapprochait.

" Par où veux-tu que je commence ? Mon enfance malheureuse ? La traumatisante absence de figure paternelle ? L'instabilité de ma mère ? J'ai beaucoup d'imagination, teste-moi."

Subaru repoussa violemment la main qui s'était posée sur son visage.

" Arrête, dit-il en baissant les yeux."

" C'est toi qui me l'a demandé. Alors ? D'où viennent mes pulsions violentes, à ton avis ? J'ai certainement eu un déplorable environnement familial."

Il éclata de rire.

" Vous ne voulez jamais que rien ne vienne de vous, n'est-ce pas ? Il faut toujours pouvoir blâmer quelqu'un d'autre. Mais ça ne fait même pas moins mal."

" Tu n'es pas né comme ça," murmura Subaru, ses yeux agrandis soudain pleins de cette compassion écœurante, cet espoir désespéré et abject qui les hantaient il y avait presque dix ans de cela. Cet espoir qu'il avait pourtant scrupuleusement éradiqué, broyé, éparpillé dès qu'il en avait eu l'occasion. Cet espoir qui s'accrochait avec une telle obstination qu'il avait dû mettre les dents. Il fut pris d'un violent désir de lui faire mal, de lui briser quelque chose, d'effacer le sursaut de foi, cet odieux rappel

d'amour

de confiance de ses yeux. Des yeux qui étaient à lui et qui n'avaient pas le droit de croire encore.

" Comment le sais-tu ?" Lui souffla-t-il en se penchant pour lui saisir le poignet. "Peut-être que je suis né mauvais. Peut-être que toi… tu es né faible ?"

Il l'entendit presque grincer des dents et la brève lueur qui avait traversé son regard disparut, à sa grande satisfaction. Il se redressa et sourit largement.

" Chez les animaux, à l'état sauvage, les femelles qui mettent bas des petits maladifs les étouffent à leur naissance. Elles sentent. Tu trouves que c'est cruel ? Ça ne l'est pas. Au contraire, elle savent que leur progéniture ne survivra aux dangers que représente le monde."

Il attira violemment Subaru à lui et mit sa bouche tout près de son oreille.

" Tu crois que ta grand mère aurait mieux fait de t'étouffer quand tu es né ? Il y a toujours un petit taré dans une portée… C'était toi. Elle a eu pitié, mais elle n'aurait pas dû. Parce que tu ne seras jamais assez fort ici, tu ne peux que souffrir, être pris en chasse…"

" Et mourir ?"

Seïshiro s'écarta. Le jeune homme planta ses yeux de chat blessé dans le sien. Il n'avait pas l'air inquiet. Il n'avait même pas l'air en colère. Il était juste… triste. Il sourit légèrement à son hôte, avec sa bouche vaincue et ses lèvres pâles.

" Rien n'arrive jamais comme prévu," dit-il avec un haussement d'épaules faussement désinvolte. "Pas avec toi, en tous cas. C'est elle qui devait vivre. C'est moi que tu as épargné. Voilà qui bouleverse irrémédiablement l'ordre naturel auquel tu tiens tellement. Tu n'as pas d'excuse, pour ça ?"

Peut-être que tu as changé. Juste assez pour savoir où frapper, toi aussi.

À nouveau le silence pesa sur eux. Puis lentement, très lentement, Seïshiro détourna le regard.

" Non," répondit-il enfin. "Non."

Il entendit Subaru soupirer. Puis :

" Pourquoi fais-tu ça ? "

" Quoi donc ?"

" Tout ça. Les rendez-vous, les conversations, ton appartement…"

" Pourquoi pas ?"

Il lui lança un regard sévère. Seïshiro sourit cordialement.

" Parce que ça m'amuse. Parce que je peux le faire. Parce que tu l'acceptes. Pourquoi… C'est à toi que tu devrais poser le question. Pourquoi ?"

Subaru releva ses yeux tristes sur son interlocuteur. Il sourit à son tour.

" Je n'en ai pas besoin. Je ne me suis jamais demandé pourquoi je t'ai suivi. Je me suis simplement détesté pour l'avoir fait."

" Tu es compliqué."

" Oui. Les Hommes sont compliqués. Tu ne pourrais pas comprendre."

Seïshiro émit un bruit méprisant, à mi-chemin entre le rire et le dépit. Il ferma les yeux un instant. Il n'était plus l'heure de se laisser déstabiliser. Il ne laisserait pas Subaru l'attaquer sur son propre terrain. Il leva une main et la posa doucement sur la poitrine du jeune homme. Il sentit la respiration de Subaru se raréfier d'un seul coup, puis se tendre et se détendre à un rythme irrégulier. Il lui suffisait de frapper…

" Calme toi."

" Je te remercie de tes conseils."

" Ce n'est pas un conseil."

Sa main remonta jusqu'au cou. Il dut se faire violence pour résister à l'envie de le briser.

" Qu'est-ce que c'est, alors ?" Murmura Subaru.

" Un ordre," répondit-il en se penchant pour l'embrasser.

Il sentit tout le corps du jeune homme se tendre contre le sien dans un effort désespéré et contradictoire, si bien qu'il ne sut pas s'il cherchait à se rapprocher ou à se dégager. Peu importait, d'ailleurs. Son odeur frappa Seïshiro de plein fouet. Odeur de cannelle, odeur de pluie, de terre gorgée d'eau. De sang, surtout. De vie. La même, exactement, légèrement mêlée à la fragrance plus âpre de la nicotine. Sa peau irradiait toujours les parfums entiers des jours de vie.

Ses lèvres avaient pris le amer goût du café noir. Une amertume qui le fit aussitôt vibrer. Il se trouva soudain pris d'une frénésie qui s'était faite de plus en plus rare à mesure que les années polissaient ses gestes. Il l'embrassa partout sur le visage et les yeux et les mains et les cheveux et les larmes, sur son goût de douleur.

" Tu me détestes ?" Murmura-t-il sans s'interrompre.

" Oui," chuchota Subaru.

Encore des baisers.

" Tu m'aimes ?" Ajouta-t-il.

Le corps du jeune homme fut agité d'un long spasme, une houle gracieuse mais saccadée qui le propulsa encore plus loin dans les bras de Seïshiro.

" Oui," sanglota-t-il.

Il sentit quelque chose se tordre dans son ventre, cet étrange mélange de bien-être et de violence, ce désir tiraillant de faire encore plus mal.

" Plus que tout le reste ?" Demanda-t-il vicieusement. " Plus que ton clan ? Plus que ta mission ? Plus que tes amis ?"

" Plus que tout…"

Aller jusqu'au bout.

" Même après tout ce que j'ai fait ? Tout ce temps ?"

" Oui !" Hurla Subaru en enfonçant ses ongles dans les épaules de Seïshiro.

" C'est bien," lui dit-il doucement en caressant ses cheveux, un geste d'apaisement qui ne ferait que le tourmenter davantage.

Subaru pleurait. Il pleurait toujours facilement, quoique moins facilement qu'avant. Le visage enfoui au creux de l'épaule de Seïshiro, les mains crispées sur sa poitrine, il sanglotait sans le moindre bruit, comme s'il avait eu peur qu'on puisse l'entendre, le visage baissé pour échapper au regard perçant de son hôte.

Bien. C'était bien. Tout avait marché à merveille. Il avait si consciencieusement labouré, lacéré, écrasé ce cœur que ce garçon ne pourrait plus jamais s'en servir. Il était à lui, maintenant et pour toujours, il serait encore à lui bien après sa mort. Le Sakurazukamori n'aimait pas qu'on lui soit infidèle.

Sans moi tu n'es plus qu'un corps. Tu n'es plus qu'un fantôme. Tu n'es plus rien.

Il passa ses bras autour de la taille de Subaru et l'embrassa encore.

OoOoOoOoO

" Qu'est-ce que tu fais ?

" J'écoute."

" Tu écoutes… ?"

" Ton cœur. Il bat toujours aussi vite ?"

Seïshiro releva légèrement la tête pour regarder Subaru à travers l'obscurité. Son pouls avait des allures de chauve-souris affolée. Il aurait sans doute dû consulter un médecin à ce sujet.

" Non," répondit doucement le jeune homme en appuyant la tête de son amant sur sa poitrine.

Il se remit à écouter, les yeux fermés pour mieux sentir les mains de Subaru dans ses cheveux. Les draps conservaient leur double chaleur et la diffusaient autour d'eux comme un cocon de tiédeur. Il sentit une main se poser sur son cœur. Il dut réprimer un léger frisson.

" Et le tien, il est toujours aussi calme ?"

Seïshiro hésita. Juste une seconde.

" Non," dit-il enfin.

Le silence les embrassa à nouveau. Pendant de longues minutes, il n'y eut que le battement inhabituel de leurs deux cœurs dans l'oreille de l'autre, un grand secret qu'on ne n'aurait su énoncer à voix haute qui passait de sang à sang avec un murmure irrégulier.

" Seïshiro-san…"

" Subaru-kun ?"

" Ce ne sera plus très long."

" Non," concéda-t-il après un instant de réflexion.

" Et si…"

" Non."

Subaru soupira légèrement, comme un vol d'oiseau, un petit oiseau qui défroissait ses ailes. Seïshiro se hissa pour l'embrasser sur le front. Il le sentit se tendre comme il s'appuyait contre lui.

" Je t'ai fait mal ?"

Subaru eut un éclat de rire froid et claquant qui ne lui allait pas et qui ennuya Seïshiro.

" Est-ce que… Tu m'as fait mal ?" Répéta-t-il comme s'il s'agissait d'une plaisanterie de mauvais goût. "Je n'aurais jamais cru que tu oserais me poser cette question…"

" Tu vois toujours un double sens à mes mots ? "

" Comment pourrais-je ne pas en voir ? C'est ce que tu m'as appris, non ? Regarder derrière."

" Non. Regarder dedans. "

Subaru se tut un long moment, très absorbé par cette nouvelle réflexion.

" Comment fait-on ça ?" Demanda-t-il finalement.

Seïshiro posa doucement une main sur les yeux du jeune homme. Il sentit ses longs cils papillonner contre sa paume.

" Ferme les yeux."

Il s'exécuta.

" Et puis ? "

" Et puis rien. Ça suffit."

" Ça ne change rien. On ne voit pas, c'est tout."

" C'est tout. Ça fait du bien."

Il déposa un baiser sur chacune des paupières closes. Elles se soulevèrent imperceptiblement.

" Garde les yeux fermés," intima-t-il. "C'est moins laid de l'intérieur."

Puis il se mit à rire en songeant que l'intérieur était souvent encore plus terrible. Sauf, peut-être, pour Subaru.

" De toute façon il fait noir," répliqua son partenaire, contrarié.

" Dehors, il fait noir."

" Arrête de parler comme ça," fit Subaru avec irritation. "Je déteste quand tu ne veux rien dire."

" Tu détestes quand tu ne sais pas ce que je veux dire," corrigea Seïshiro avec une tendresse qui le surprit lui-même.

Le corps du jeune homme se raidit contre le sien, puis se détendit aussitôt. Un nouveau soupir courut dans les ténèbres. Un souffle chaud lui caressa la gorge.

" Je ne sais jamais ce que tu veux dire," murmura Subaru avec sa tristesse latente, si précieuse et si agaçante.

Seïshiro l'embrassa sur la tempe.

" Rendors toi."

" Je ne peux pas. J'ai froid."

" Ah…"

De fait, la chaleur dégagée par les draps s'épuisait. Le lit redevenait froid. Il saisit une couverture de plumes, négligemment rejetée à leurs pieds et enroula leurs deux corps à l'intérieur. La peau de Subaru changea aussitôt de température.

" Et là, c'est mieux ?"

" C'est mieux."

" Qu'est-ce que tu deviendrais, sans moi ?"

Une ombre. L'ombre d'une ombre.

" C'est par curiosité que tu me poses la question ?"

" Peut-être"

Mais Subaru ne lui offrit aucune réponse. Il n'en attendait pas, d'ailleurs, il verrait bien assez tôt. À nouveau, le silence passa sur eux, avec sa traîne de secrets. Le temps s'amenuisait.

" Dis-moi…"

Dis-moi

Les yeux de Subaru étaient grand ouverts. Seïshiro sentit ses membres se raidir malgré lui.

" Dis-le moi."

Dis moi que tu m'aimes

Les ongles du jeune homme s'enfonçaient fébrilement dans la peau de ses bras. Plus aucun souffle ne troublait la quiétude de la chambre.

" Dis moi que tu m'aimes. Je me moque que ce soit un mensonge."

Seïshiro se demanda s'il répétait consciemment les mots exacts de leur dernière rencontre.

" Tu ne veux pas ?" Murmura Subaru d'une toute petite voix.

Il ne répondit pas.

" Pourquoi ? Ça ne te coûte rien. C'est comme tout le reste. Ça n'a pas de sens."

" Alors pourquoi veux-tu l'entendre ?"

" Parce que… Parce que. Tu me dois bien ça."

C'était vrai. Il n'avait aucune raison de le lui refuser. Alors pourquoi en avait-il tellement envie ? Il avait cédé, la fois passée. Il se rappelait avec une inquiétante précision le goût des mots dans sa bouche. Celui d'un alcool trop fort sur des lèvres gercées. Il approcha sa bouche de l'oreille de Subaru.

" Je t'aime."

Un soubresaut.

" Je t'aime…"

Il embrassa le front fiévreux, les lèvres moites, les yeux fermés.

" Je t'aime, je t'aime, je t'aime…"

Subaru émit un gémissement de douleur et Seïshiro sentit les larmes rouler sous sa bouche. Le jeune homme s'accrochait à lui de toutes ses forces, comme s'il avait eu peur d'être emporté par la marée sitôt qu'il le lâcherait.

" Tu pleures ?"

" Non. Je…"

Les sanglots lui coupèrent la parole.

" Je ne pleure plus !" S'écria-t-il soudain. " Je ne pleure plus depuis neuf ans ! Je ne pleure pas sans elle, je ne pleure pas sans toi…"

Il fut prit d'une convulsion si violente que Seïshiro dut lui emprisonner les poignets pour le maintenir couché.

" Calme-toi. Je suis là, je ne pars pas."

" Tu ne pars… pas ?"

Les yeux de Subaru clignèrent comme de grands papillons de nuit.

" Pas encore."

Le jeune homme murmura quelque chose qu'il ne comprit pas, puis son corps se détendit sous le sien. Il demeura immobile de longues minutes durant, jusqu'à ce que la respiration de Subaru se soit parfaitement stabilisée. Le sommeil avait apaisé son visage et adouci ses traits. Il ressemblait presque exactement au petit garçon perdu dans le parc Uéno, à l'enfant tout en blanc, sous l'arbre en fleurs…

Seïshiro se redressa en prenant bien soin de ne pas réveiller son compagnon. Il se glissa hors du lit et se rhabilla en silence. En jetant un regard à la forme endormie, enroulée dans les draps, il pensa au chaton qui vivait depuis quelques semaines sous l'hôtel de ville. Il crut presque entendre le rire de Kamui.

" Ne réveille jamais un chat qui dort, surtout pas celui-ci. J'ai un mal fou à la convaincre de ne pas me suivre dans la rue dès que je sors. C'est parce qu'elle m'aime tellement… Kanoé m'a dit que quand je ne suis pas là elle tourne en rond en poussant des cris à fendre l'âme. Mais si elle dort, tout se passe en douceur…"

Comme si c'était à lui qu'on devait enseigner les mœurs félines… Il se dirigea vers la porte. Sa main s'enfonça dans sa poche et effleura le paquet de cigarettes, paisiblement endormi, lui aussi. Subaru avait tellement détesté qu'il fume.

Il referma la porte de la chambre derrière lui. La nuit, sur ses fenêtres, était épaisse et fade comme une coulée de boue. Kamui serait sans doute à l'Hôtel de ville, ce soir. Il supportait mal les nuits venteuses, semblait-il.

Seïshiro s'arrêta une seconde sur le seuil de son appartement. Subaru ne serait pas cotent de se réveiller seul ici… Mais il faudrait bien qu'il s'y fasse. Après tout, le dernier acte approchait, et le moment serait bientôt venu pour lui de quitter la scène. Il ne serait pas prêt, naturellement, mais il n'y pouvait rien. Avec toute cette agitation, il serait bien obligé de hâter les choses.

- Comment sais-tu que c'est ce qu'il veut ?

Kamui l'avait regardé curieusement.

- Que pourrait-il vouloir d'autre ?

- Les humains sont plus complexes que tu sembles le croire.

- Peut-être. Ça ne change rien.

Kamui avait ri.

- Tu l'aimes.

Seïshiro avait allumé une cigarette.

- Mais il ne le sait pas. Vous êtes complètement fous, tous les deux, est-ce que tu t'en rends compte ?

Ç'avait été au tour de Seïshiro de sourire.

- Je ne savais pas que tu avais des leçons à me donner en la matière.

Il fit tourner la poignée et sortit en silence. Sitôt son palier passé, il prit une cigarette dans son paquet. L'odeur âpre de la nicotine l'enveloppa avec douceur, lui amenant un effluve très lointainde cannelle, de pluie, de terre gorgée d'eau. De sang, surtout. De vie. Seïshiro inspira une longue bouffée et descendit lentement le long du corridor, les yeux posés sur les néons.

Peut-être que Kamui avait raison, après tout, peut-être qu'il aimait Subaru.

Mais, au fond, ça ne changeait absolument rien : il se moquait éperdument de ce qu'il pouvait bien vouloir.

-

Si tu pie se desvía de nuevo

Será cortado.

Si tu mano te lleva

a otro camino

se caerá podrida.

Si me apartas tu vida

Morirás

Aunque vivas.

Seguierás muerta o sombra,

Andando sin mí por la tierra.

El desvío, P. Neruda.

Pour ceux qui ne font pas d'espagnol… Euh, traduction improvisée, me tapez pas si c'est moins joli…

Si ton pied s'égare à nouveau,

Il sera tranché.

Si ta main te mène

vers un autre chemin

Elle tombera gangrenée.

Si tu m'écartes de ta vie

Tu mourras

Même si tu vis.

Tu seras une morte, une ombre,

En marchant sans moi sur la Terre.