-Chapitre XIV-
L'intrus
Bella passa aussi silencieusement que possible devant la chambre d'Edward. Un murmure mélodieux lui parvint, il écoutait de la musique. Elle reconnut sans peine une pièce de Debussy, la sonate au clair de lune ; sa mère l'écoutait souvent. Elle fut prise d'un cafard terrible. Arrivée dans sa chambre, elle se fit couler un bain et disparut sous la surface. Un bruissement la sortit de sa torpeur.
- Ce n'est que moi Bella…
Elle reconnut la voix d'Alice et espéra un instant que celle-ci allait venir, comme un peu plus tôt dans la matinée, lui faire son cinéma. Un peu de sollicitude lui ferait le plus grand bien…
- … Je te pose des affaires propres.
Ben non, elle était déjà repartie. Par quelle prouesse Bella avait-elle réussi à se les mettre tous à dos en l'espace de quelques heures ? En y réfléchissant bien, elle venait de vivre sa pire journée depuis sa transformation. Laurent était parti, la confiant à des gens merveilleux et qui allaient risquer leur vie pour elle, sauf qu'en cet instant, ils devaient être en train de se demander si elle en valait bien la peine. La douce Alice, infatigable bavarde, semblait désormais n'avoir plus rien à lui dire, Emmett et Rosalie avaient choisi l'option de l'ignorer, Jasper était un bloc de marbre et Edward… inutile d'y songer.
Elle avait essayé de séduire Jacob ! C'était n'importe quoi et résultats des courses, primo ça n'avait pas marché mais ça c'était prévisible et secundo, elle avait déçu les Cullen. Des gens tout droit issus de la fin du dix-neuvième siècle avaient forcément certains principes qu'elle avait piétiné allègrement. Dire qu'elle s'était vantée auprès d'eux d'être la mieux placée pour négocier l'arrivée des Volturi ! Ça, elle avait fait preuve d'une sacrée technique de persuasion ! Elle avait vraiment tout gâché et cet imbécile de Jacob allait sans doute réussir à se faire tuer. Jusqu'où serait-elle allée avec lui s'il l'avait prise au mot ? Elle préféra ne pas répondre à cette question et s'extirpa de la baignoire.
Alice avait posé sur son lit des vêtements propres ; un corsaire de couleur indigo, avec un caraco en soie sauvage, grège ainsi que sa surchemise. Elle enfila le tout en soupirant, le pantalon était trop moulant et le top si transparent qu'il ne dissimulait rien de ce qu'il y avait dessous. Elle voulut remettre ses affaires sales, mais Alice avait tout raflé, évidemment ! De dépit elle noua les pans de la liquette, bien serrés autour de son ventre.
Son cafard avait pris des proportions alarmantes et elle réfléchit qu'elle n'avait d'autre choix que de ficher le camp pour guetter, comme elle l'avait proposé à Sam, l'arrivé de Liam et accessoirement des Volturi, de l'autre côté de la réserve. Elle ne pouvait pas rester comme ça à attendre que quelqu'un se fasse tuer à cause d'elle. Elle évita soigneusement de réfléchir à ses motivations profondes mais il était évident que l'idée de demeurer chez les Cullen, dans cette ambiance particulièrement pesante, ne faisait qu'accentuer son désir de fuir. Elle n'aurait su expliquer pourquoi, mais elle redoutait qu'Edward ne lui demandât des explications. Il était tellement… furieux, songea-t-elle, comme si elle l'avait personnellement déçue ! Alors qu'il était la dernière personne à laquelle elle aurait voulu déplaire, bien au contraire.
Enfin, sa décision prise, elle n'avait qu'à s'y tenir. Bella réfléchit quand même, qu'elle ne pouvait tout de même pas partir comme ça sans laisser ni explication, ni remerciement, au risque de passer en plus du reste, pour une ingrate. Elle se dirigea aussi discrètement que possible vers le bureau de Carlisle, chercher du papier et un crayon. Des stylos de toutes sortes étaient posés dans un plumier laqué de noir avec des incrustations de nacre blanche qu'elle trouva très joli. Elle commença d'ouvrir les tiroirs à la recherche de papier à lettres qu'elle découvrit dans celui du milieu, puis elle s'assit et entreprit de réfléchir à ce qu'elle allait bien pouvoir dire.
Chers hôtes,
C'était la bonne formule, « amis » aurait été un mot inadapté, lui sembla-t-il.
Comme vous l'avez constaté de visu, je suis capable de tout pour protéger les gens que j'aime et je vous aime malgré que je m'apprête à vous quitter.
Je sais que je me suis montrée peu digne de votre confiance et je déplore la sale habitude que j'ai de décevoir ceux qui ne mériteraient que reconnaissance et amitié.
Ne cherchez pas à me suivre, ma décision est prise et je suis certaine d'arriver à m'en tirer toute seule. Je vais entraîner Liam si loin derrière moi, qu'il ne sera plus pour vous que le souvenir d'un mauvais rêve et qui ne sera jamais devenu réalité.
En me pistant, les Volturi tomberont fatalement sur mon créateur, mais si à tout hasard, je réussissais à les égarer, je compte me rendre, par le chemin des écoliers, jusqu'en Indonésie, pays aux innombrables îles.
Merci encore de votre formidable accueil et de votre dévouement. Et pardon… mille fois pardon.
Bella
Elle fut dérangée dans sa relecture par des bruits inattendus de soupirs et de gémissements. Edward avait augmenté le volume de sa stéréo mais les lamentations d'Orphée ne suffisaient pas à couvrir les frémissements d'amour dont toute la maison vibrait. Les couples Cullen savaient comment mettre leurs nuits à profit, songea Bella en chassant de son esprit, les images d'eux faisant l'amour. Elle rangea consciencieusement les affaires de Carlisle là où elle les avait trouvée. En l'espace d'un battement de cœur, elle réalisa que quelqu'un approchait, il était trop tard pour se cacher, aussi n'eut-elle que le temps d'attraper le premier ouvrage qu'elle vit dans la bibliothèque ; Edward était dans la pièce.
« M… ! Ca c'est pas de peau ! », grogna-t-elle intérieurement. Elle n'avait nullement l'intention de discuter avec lui de sa décision.
- Intéressant ? Questionna ce dernier, très soupçonneux.
Bella se demanda un instant de quoi il parlait, puis réalisant qu'il s'agissait de l'ouvrage qu'elle avait dans les mains, hocha la tête piteusement en prenant grand soin d'éviter son regard.
- Je l'ignore, je l'ai choisi au hasard. Je cherchais juste de quoi m'occuper l'esprit quelques heures.
Elle mentait avec un aplomb qui la surprenait, elle qui d'ordinaire s'empêtrait, même en disant la vérité.
- Je comprend, acquiesça Edward radoucit. Je peux voir ce que c'est ?
Oh la la, c'était trop beau ! Elle ne pouvait lui tendre le livre, la lettre était avec. Les maudites fringues d'Alice ne comportaient aucune poche et elle avait dû garder son billet à la main.
- Laisse tomber, lâcha-t-elle en forçant délibérément le passage jusqu'à la porte. Ça n'a aucune importance.
C'était à la limite de la grossièreté et elle ne put retenir un coup d'œil angoissé au bel ange. Le moins que l'on pouvait dire c'était qu'il n'était pas content du tout, « exaspéré » lui sembla même un mot approprié. Il l'attrapa par le bras et lui arracha l'ouvrage des mains.
- Faut qu'on p…
La phrase resta en suspens comme il découvrait la lettre. D'un geste précis il l'ouvrit et en prit connaissance. Son visage passa de la colère à la surprise, puis finalement, laissa place à une sorte de... détermination, lui sembla-t-il. Elle en conclue, fort judicieusement, qu'elle allait passer un sale quart d'heure.
- Faut qu'on parle Bella, assèna-t-il.
- Y'a rien à dire, s'emporta-t-elle.
Oh ça, on pouvait convenir qu'elle jouait de malchance. Elle n'avait pas le moins du monde l'intention de se justifier, sachant déjà que ce serait peine perdue. Edward lui paraissait du genre à être long à se mettre en colère, mais une fois qu'il était parti, mieux valait se mettre à l'abri.
- Tu ne crois pas sérieusement que je vais te laisser t'en aller comme ça ?
Bella haussa les épaules d'un air de dire « Ben pourquoi pas ? ». Alors là, pour le coup, il en fut abasourdi et elle en profita pour tenter de quitter la pièce.
- Désolé, bredouilla-t-elle en passant devant lui, sans oser le regarder.
Vite, vite, vite avant qu'il ne se reprenne… Oups ! Trop tard. De nouveau il l'avait attrapée par le bras et obligée à faire demi-tour.
- Puis-je savoir ce que tu es encore aller te fourrer dans la tête ? Tu n'as déçu aucun d'entre nous et si tu as eu le sentiment que ma famille te jugeait mal… c'est à cause de moi.
- Je n'ai besoin de l'aide de personne pour décevoir. Je sais très bien faire ça toute seule, répliqua Bella. Tu ne peux plus me voir en peinture et je reconnais volontiers qu'il y a de quoi. Aussi, je pense préférable qu'on en reste là.
Edward laissa échapper un gémissement sourd et elle ne put s'empêcher de lever la tête vérifier s'il n'allait pas chercher à l'étrangler auquel cas, elle détalerait comme un lapin.
- D'accord, tu l'auras voulu…
Il ne put mettre sa menace à exécution car son portable se mit à sonner. Il décrocha immédiatement et son visage reprit sa beauté tranquille. Bella aurait dû en profiter pour quitter la pièce en courant, mais le regard d'Edward, fixé sur elle, l'en dissuada. Elle attendit donc patiemment qu'il raccrochât, ce qui ne lui prit que quelques secondes.
- C'était Carlisle, asséna-t-il. Les loups ont délogé un vampire qui tentait de traverser la réserve. Il a réussi à leur échapper en se jetant dans l'océan. Il faut que tu ailles renifler les traces qu'il a laisser et confirmer s'il s'agit de Liam.
« Non, pas déjà, songea-t-elle, paniquée. Il ne peut pas m'avoir retrouvé, pas maintenant » !
- Faut qu'on y aille Bella, l'encouragea-t-il… on discutera plus tard.
Il lui prit la main et la traîna jusqu'au salon, où les autres les attendaient. Bella se sentait comme une guimauve, ses jambes étaient en coton et son cerveau faisait un blocage il refusait d'admettre que Liam l'avait retrouvé. Tous ses clignotants étaient au rouge.
- Bella chérie, la rassura Alice. Tu n'as pas à avoir peur, nous te protégerons.
L'ère glaciaire paraissait terminé. L'arrivée des ennuis semblait renouer les liens. Rosalie lui adressa un sourire encourageant et Emmett un clin d'œil plein d'entrain ; visiblement lui n'était pas contre un peu d'action. Jasper piétinait sur place, pressé de savoir à quoi s'en tenir. Belle se demanda comment ils étaient déjà tous au courant, sans doute une vision d'Alice, à moins que leurs oreilles affûtées n'aient suivi leur conversation à l'étage… Ben comme ça, au moins, tout le monde était au courant qu'elle avait été sur le point de les quitter.
Edward prit sa voiture et les conduisit à la réserve, jusqu'au pied d'une falaise qui surplombait la mer.
- Hum Bella, il va y avoir des humains, les anciens de la réserve qui sont au courant pour les loups, l'avertit Alice de sa voix chantante. Est-ce que ça te pose un problème, auquel cas je leur demanderai de rentrer chez eux.
Bella secoua la tête.
- Honnêtement, l'odeur du sang humain m'attire indéniablement, mais je ne trouve pas plus difficile de m'en passer que de renoncer à mettre le doigt dans un pot de Nutella. Beaucoup moins même, vu que j'ai souvent craqué pour le dernier et jamais pour le premier.
Comment trouvait-elle le courage de plaisanter alors qu'elle était terrorisée ? Enfin ça en valait la peine parce qu'ils étaient tous morts de rire. Même le bel Edward semblait la trouver bien bonne. Bella se fit la réflexion que le bonheur lui allait bien. Bien sûr il était beau tout le temps, même quand il n'était pas content, mais là, il était en quelque sorte, plus… humain. Il l'attrapa de nouveau par la main et l'entraîna vers le bruit de voix un peu plus haut. L'endroit grouillait de monde. Un énorme loup vint à leur rencontre et se frotta voluptueusement contre l'épaule de Bella. Elle fut certaine qu'il s'agissait de Jacob. Au moins, ne semblait-il pas lui tenir rigueur de son attitude déplacée. Elle fut tentée de le caresser à son tour, quand, de manière totalement inattendue, Edward mit un coup de pied dans le derrière du loup et l'expédia contre un tronc d'arbre.
- Tu ne la touches pas, gronda-t-il d'une voix furieuse.
Immédiatement l'ambiance devint électrique. Tous les loups se regroupèrent en un front menaçant, dents dehors et poil dressé. Les Cullen quant à eux, entourèrent Edward, en position d'attaque. Même la douce Alice était effrayante, elle grondait comme un chat sauvage. Rosalie avait un air si mauvais qu'elle aurait donné des cauchemars à n'importe quel humain, même passionné de films d'horreur.
- C'est bon, grogna Jacob qui venait de se transformer. Je l'ai cherché, affirma-t-il.
Ils échangèrent avec Edward un regard appuyé et ce dernier sembla se détendre. Lorsque le jeune Quileute avait sa forme humaine, il pouvait lire dans ses pensées ; celles-ci devaient être apaisantes.
- Approche Bella, l'encouragea Carlisle.
Edward voulut lui reprendre la main mais elle s'en défendit. S'était sa façon à elle de réprouver le coup porté à Jacob. La mâchoire de l'ange justicier se contracta, mais il n'insista pas. Les indiens qui se trouvaient là, les observaient attentivement. Tous voulaient savoir à quoi ressemblait la nouvelle sangsue qui leur attirait autant d'embêtements. Bella leur sourit gentiment et tâcha d'avoir l'air aussi inoffensive que possible, mais après la scène qui venait d'avoir lieu, ils étaient, comment dire … dubitatifs pour le moins et pour être sincère, carrément hostiles. Des observations malveillantes fusèrent, comme quoi les vampires n'avaient rien à faire sur la réserve, que cette entorse au traité était inqualifiable etc…, jusqu'à ce que Sam se fâchât et leur demandât de quitter les lieux. D'autres commentaires s'ensuivirent désapprouvant qu'on les chassât de chez eux, mais ils finirent pourtant par obtempérer ; les loups commençant sérieusement à s'énerver. En son for intérieur, Bella ne put qu'approuver leur colère. Une fois de plus elle se morigéna sur sa poisse génétique et la cortège d'emm… qui s'ensuivait.
Carlisle l'accompagna jusqu'à l'endroit où l'intrus s'était jeté dans le vide. C'était un sacré plongeon, au moins soixante mètres, évalua Bella. Elle renifla sans conviction les traces laissées par Liam... puisque c'était bien de lui dont il s'agissait. Elle avait reconnu l'odeur du traqueur dès qu'elle était sortie de la voiture et de toutes les façons, son radar à em… l'en avait déjà informé, sitôt qu'Edward avait fait mention d'un intrus sur la réserve. Elle hocha silencieusement la tête et Esmée s'empressa de la serrer sur son cœur pour la rassurer. Mais Bella ne tremblait plus, elle en avait pris son parti… c'était la guerre. En fin de journée les Volturi allait arriver, apportant la promesse d'un combat sanglant et d'une traque impitoyable. Elle frémit en songeant qu'il y aurait peut-être, des dégâts collatéraux.
Jasper et Emmett scrutaient l'océan, dès fois qu'ils apercevraient Liam, mais c'était la pleine nuit et malgré leur vue perçante, ils ne purent rien distinguer.
- Tu devrais la raccompagner Edward, conseilla Esmée. Bella se sentira plus en sécurité à la maison.
Bella se sentait déjà en sécurité, là, dehors, au milieu d'eux tous. Par contre, l'idée de rentrer et de se retrouver seule, face à Edward… La crainte dut se lire sur son visage.
- Nous patrouillerons autour de vous Bella, ajouta Rosalie dans l'espoir de la rassurer. Personne ne s'approchera de toi, je te le promet.
Ben présenté comme ça ! Elle poussa un soupir résigné.
- Et nous, nous resterons avec toi et Edward, dans la maison, ajouta Alice en l'enlaçant.
Ça par contre, c'était une bonne nouvelle. Si elle arrivait à captiver la pile électrique, Edward pourrait longtemps attendre ses explications. Longtemps, très longtemps. En fait, Bella se sentait capable de parler fringues et maquillage jusqu'au bout de la nuit. Elle jeta un coup d'œil en douce au bel Edward, en grande conversation avec Jasper, Emmett et Sam. Comme s'il l'avait senti, l'ange tourna le regard vers elle et rompit le cercle instantanément. Il la rejoignit en un instant et sans l'avoir jamais quitté des yeux ; ce qui inquiéta beaucoup Bella. Elle avait le sentiment très net qu'il était hyper contrarié et tout naturellement elle se figura que c'était après elle qu'il en avait.
- Rentrons, intima-t-il en passant un bras autoritaire autour de ses épaules.
