Leçon 14 : Avenir
Dans un quartier aisé de la ville de Kyoto, un jeune garçon, de petite taille, portant l'uniforme du lycée Hakuouki, faisant les cent pas devant l'immense domaine de la famille Gozen. Pestant, soupirant, cachant très mal son impatience, sans cesse en train de regarder l'heure sur son téléphone, il railla pour au moins la dixième fois :
« Bon sang, mais qu'est-ce qu'elle fabrique ! »
Kaoru grogna. Mais qu'est-ce que c'était que ces manières ! Lui qui avait fait l'effort de se déplacer pour venir la chercher chez elle, alors qu'elle ne vivait pas à côté, pour l'accompagner au lycée, alors que n'importe lequel de ses domestiques pourrait l'y emmener, pour la protéger alors tout ce qu'il savait faire, c'était trois prises d'aïkido et du kendo… Et elle le faisait attendre devant le portail !
Kaoru piétina, regarda encore l'heure : sept heure et demi. Les cours commençaient dans une demi-heure, et si on comptait les vingt bonnes minutes de marche rapide, il ne faisait aucun doute qu'ils devaient partir au plus vite.
Le jeune étudiant de première année grogna encore, se souvenant qu'en tant que membre du comité de discipline, il devait être devant les grilles dès l'ouverture de l'établissement à sept heures pile. Son senpai Saito étant en examen ce matin, il était donc seul à assurer cette tâche pour aujourd'hui. Sen avait décidément mal choisi son jour pour traîner :
« J'imagine quel foutoir ça doit être devant le portail. »
N'y tenant plus, Kaoru prit son téléphone pour joindre son amie qui se faisait bien trop attendre, inspirant un grand coup pour contenir sa mauvaise humeur :
« Allo, dit la voix ensommeillée de Sen au bout du fil.
- QU'EST-CE QUE TU FABRIQUES IDIOTE ! T'as vu l'heure, on va être en retard. Magne-toi.
- Mais… Tu sais, un bon sommeil est le secret de la beauté chez les femmes, plaida Sen comme pour donner une excuse à son retard.
- Tu n'as qu'à te coucher plus tôt le soir.
- Mais, une fille a besoin de temps pour se préparer le matin.
- Du temps ? Du temps pour quoi ? J'espère que tu n'es pas en train de te maquiller ? Selon le règlement, les étudiantes n'ont pas le droit de mettre du maquillage.
- Mais, et mes cheveux, t'as vu comme sont longs ! J'ai besoin de temps pour les démêler.
- Une bonne lotion nutritive les empêchera de trop s'emmêler. Allez bouge-toi, tu crois que ça me plait de faire le pied de grue devant ta grille. Je ne suis pas à mon aise dans ce quartier, moi qui ne suis qu'un citoyen lambda. Et puis, je te rappelle que je fais partie du comité de discipline. Normalement, je suis devant le portail tous les matins à sept heures, pas plus tard.
- Sept heures ! Mais je ne me suis jamais levée avant sept heures le matin.
- Et bien, tu v'as t'y mettre sinon je ne viendrai plus te chercher.
- Non attends, j'arrive de suite. »
Le temps que Kaoru se rende compte que Sen venait tout bonnement de lui raccrocher au nez et qu'il range son téléphone dans son sac, la jeune fille était déjà au portail de sa résidence, se soutenant aux grilles, le corps courbé pour reprendre son souffle. L'ancien travestit fronça les sourcils. Il s'était passé quoi, deux minutes à tout casser :
« Ouah, ça c'est un record du monde. Je te manquais tant que ça ? demanda-t-il avec un mélange d'humour et de sarcasme dans sa voix.
- Mais, tenta d'articuler Sen encore complètement essoufflée, je ne voulais pas que tu partes sans moi.
- Pff, tu es vraiment quelqu'un toi. Maintenant que je suis là, je n'allais pas partir sans toi. Non mais sérieux, regarde-toi, tu aurais au moins pu prendre le temps de t'arranger. »
Effectivement, dans sa précipitation, Sen n'avait guère pris le temps de boutonner la veste de son uniforme, ou même de nouer correctement le noeud papillon. Ses lacets étaient défaits, ses chaussettes mal remontées, ses cheveux encore à moitié emmêlés. En cet instant, elle ne ressemblait en rien à une jeune fille de bonne famille bien éduquée :
« Tu dois me trouver ridicule, dit-elle en commençant à pleurnicher tellement elle avait honte. Je ne voulais pas me présenter comme ça devant toi.
- Je dois avouer que c'est bien drôle, effectivement, ça me donne envie de prendre une photo, mais… »
Kaoru leva son bras pour essuyer les larmes naissantes aux coins des yeux de Sen, après quoi il se baissa pour lui nouer ses lacets :
« Je dois t'avouer que de savoir que tu as pris le risque de t'humilier pour ne pas me rater, ça fait battre mon cœur de bonheur. Sen-chan, tu n'as pas besoin de faire des efforts pour être plus jolie, sois naturelle, c'est ainsi que tu es plus mignonne. »
La jeune fille devint aussi rouge que son nœud qu'elle noua à l'arrache, de même que les boutons de sa veste qu'elle décala tellement son esprit était chamboulé par ces propos. Ses mains maladroites tremblaient, et son cœur battait à la chamade comme suite à un jogging forcé, imposé par Nagakura-sensei. C'était étrange, elle avait déjà entendu tellement des mots gentils de ceux qu'elle croyait être ses amis, mais c'était la première fois que son corps réagissait ainsi et contre sa volonté. Comment expliquer cette palpitante sensation qui s'immisçait en elle ?
De son côté, Kaoru avait fini de lacer les chaussures de la jeune fille et s'apprêtait à lui remonter ses chaussettes quand une soudaine chaleur l'envahit. Il ne l'aurait jamais cru, mais la cheville dénudée de Sen était vraiment attirante. Fine, blanche et imberbe, probablement douce. Il voulait toucher, mais sa raison l'arrêtait. Pas encore, c'était trop tôt, et surtout pas ici, qu'allaient penser les passants ? Sen était belle et pure, une vrai Déesse dans le corps d'une adolescente. Il n'avait pas envie de la souiller, mais il se promit de devenir un homme fort et digne pour se permettre, un jour, d'assouvir son désir de la toucher, de lui faire la cour et de l'aimer.
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En vitesse, Chizuru laça ses chaussures, regarda une dernière fois avec amour ce nouveau pendentif qu'elle portait autour du cou, puis elle sortit de chez elle pour se rendre à la maison voisine. Elle toqua, mais personne ne lui répondit, alors elle entra sans hésiter, sachant que la mère d'Heisuke laissait la porte déverrouillée quand elle partait travailler. Sur la table de la cuisine, des tartines avait été beurrées, et toujours ce même mot griffonné sur un morceau de papier : « Ton bentô est prêt, évite de grignoter et mange équilibré ». Isuzu Tôdo était vraiment une mère attentionnée. Que donnerait Chizuru pour un jour lui ressembler.
La jeune fille, qui connaissait bien la maison, monta à l'étage et entra dans la chambre désordonnée de l'adolescent. Ses habits de la veille étaient éparpillés, les manettes de la console de jeux traînaient, et le lit était complètement défait. Heisuke dormait là dans un pyja-short peu séduisant, enlaçant son oreiller, bavant sur le matelas, exposant ses jambes fines à sa petite-amie qui ne put s'empêcher de sourire. Vraiment, c'était tous les matins la même chose ! Ils allaient encore devoir courir.
Chizuru était sur le point poser sa main sur l'épaule de l'endormi mais elle suspendit son geste, fixant à nouveau les jambes dénudés de son petit-ami. Ses joues s'empourprèrent, elle avait bien envie d'y faire glisser l'un de ses doigts. Elle avait le droit, non ? Ils s'aimaient, et puis Heisuke, lui, avait déjà passé la main sous sa robe, c'était donc son tour.
La jeune fille s'assura à nouveau que sa victime dormait à point fermé, après quoi elle avança sa main tremblante vers la cuisse de l'adolescent, frôlant d'abord la peau froide puis posa sa main complètement à plat. Heisuke bougea un peu mais ne se réveilla pas, Chizuru en profita donc pour commencer son exploration dermique et témoigner de la douceur des jambes du jeune homme. Les picotement dans son corps et plus particulièrement dans son bas-ventre lui reprirent. Bien malgré elle, elle sentit comme sa culotte se mouiller, et elle retira sa main complètement gênée. L'endormi bougea ses jambes, laissa apercevoir ses pieds, ce qui fit glousser Chizuru d'envie. Elle avait bien envie de passer un doigt sur la plante pour voir s'il était chatouilleux. Ca pouvait être amusant !
L'heure tournait, la jeune fille trépigna, ne sachant que faire, tiraillée entre son désir et sa raison. Jusque là, elle avait toujours été une enfant sage, mais Heisuke éveillait en elle des tentations telles qu'elles consumaient sa docilité.
Il dormait encore, autant profiter de cette occasion. Son index fila des orteils jusqu'au talon de son petit-ami, et ce dernier bougea immédiatement son pied. Le sourire de la lycéenne s'étira, elle en voulait encore plus. Elle s'apprêtait à bloquer sa cheville d'une main pour recommencer, mais un bras l'agrippa subitement par la taille, la faisant basculer en arrière. La seconde suivante, Chizuru se retrouva allongée sur le lit d'Heisuke, plaquée contre lui, ce dernier la ceinturant avec ses bras petits mais robustes :
« Et bien demoiselle, je ne pensais pas que tu étais du genre à profiter du repos des autres pour les taquiner, dit-il d'un ton amusé.
- Heisuke-k… »
La jeune fille n'eut pas le temps de terminer qu'elle sentit les doigts de son petit-ami gratouiller son bas-ventre au travers de son uniforme. Très sensible de partout, elle ne put se retenir de rire et de gesticuler, remuant bassin, jambes et tête, sentant encore plus son sous-vêtement se mouiller, excitée bien malgré elle par les attouchements d'Heisuke, croisant les jambes en espérant naïvement que cela stopperait cette afflux de liquide, preuve de sa volupté :
« Hihihi, Non, Heisuke-kun. Hihihi, arrête, ça chatouille.
- Oh, j'aime quand tu me supplies, ça me donne envie de continuer, plaisanta le jeune homme sans cesser ses chatouillis.
- Hihihi, le lycée… Retard… Hihihi, arrête, veut faire pipi.
- Ah, ça c'est l'excuse facile, dit-il d'un ton faussement déçu en libérant sa victime qui reprenait son souffle, regrettant que le temps lui manquait. Je te donne un sursis, mais n'espère pas échapper à ta punition pour avoir voulu profiter de mon sommeil pour me piéger
- C'est plutôt moi qui devrais te punir pour nous faire mettre en retard et me faire courir tous les matins, répondit-elle d'un ton enjoué, serrant sa main dans la sienne, toujours allongée contre lui. Un conseil, fais attention à tes pieds. »
Elle ne le vit pas, mais Heisuke sourit, ravi de la voir se prêter au jeu et se lâcher, ravi qu'elle s'ouvre à lui telle une fleur. Ses lèvres allèrent se poser dans le cou de la jeune fille, faisant soupirer cette dernière qui ne s'attendait pas à ça, plus sensible qu'elle ne l'aurait cru à cet endroit. Elle rougit, sa culotte était maintenant complètement trempée, allait-elle passer inaperçue au lycée ? Et d'ailleurs, arriverait-elle à calmer son cœur et sortir des bras tendres et protecteurs d'Heisuke ?
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Hijikata tapotait de ses doigts sur la table de la salle des professeurs, guettant l'heure, trouvant le temps incroyablement long. Les cours n'avaient pas commencé, et pourtant la frimousse embarrassée de son petit élève lui manquait déjà. Ce ne faisait pourtant même pas une heure qu'il l'avait déposé au lieu du concours. Et par-dessus tout, pour exacerber encore plus son impatience, Itô avait décidé d'échauffer sa voix en vue du cours OPTIONNEL de musique qui avait lieu APRES les cours :
« La la la la la , chantonnaient Itô, ses vocalises manquant à chaque fois de faire exploser les vitres, quelle belle journée .
- Que le ciel m'accorde la grâce de mes oreilles, persifla Hijikata en sortant un livre de son sac, prêt à le balancer dans la tronche du professeur d'histoire du Japon et de musique mais son geste fut stoppé par une tasse de café qui se posa devant lui.
- Are you nervous, professor Hijikata ? Do you want a cup of coffee¹ ? lui demanda son collègue aux yeux verts qui enseignait les langues étrangères.
- Meeeerciiiiiii, répliqua le brun en prenant la tasse et en insistant bien sur sa réponse en japonais.
Après quoi il se leva et se posta à la fenêtre pour y témoigner du foutoir sans nom qu'il régnait devant la grille du lycée. Ah, ça se voyait que son Hajime n'était pas là pour imposer sa discipline !
« Allez Sano, si tu ne me dis pas qui c'est que tu aimes, je vais me sentir obligé d'engager un détective privé, menaça Shinpachi qui ne supportait pas l'idée que son ami, et futur amant selon lui, lui cache des choses.
- Mais enfin Shinpachi, entre les réparations que tu dois au lycée et ton sake, où vas-tu trouver l'argent pour engager un détective ? répliqua le rouquin nullement impressionné par ce chantage, buvant tranquillement sa tasse de café.
- Arghh, c'est vrai. Mais je le découvrirai, qu'importe la méthode, et je te ferai la cour aussi longtemps qu'il le faudra ! Foi de Shinpachi, je ne baisserai pas les bras !
- Oh, voilà une belle détermination Nagakura-sensei, dit la voix calme et flippante de Sannan. Je vous propose un marché. Buvez donc ce sirop de grenadine et je vous financerai les frais de détective.
- Euh… Non merci Sannan-san, trembla le professeur de sport à la vue de la boisson tabou, j'y arriverai par mes propres moyens, par la force de mon amour.
- Harceleur, baragouina Sano, la bouche dans sa tasse de café.
- L'amour brille sous les étoiles , continua de chantonner la Castafiore pour se mettre dans l'ambiance de la salle des professeurs.
- Professor Itô, it's not the night. You mean under the sky and not under the stars, right ³ ? s'empressa de rectifier Ootori. »
Hijikata soupira. Décidément, entre les vocalises d'Itô, Ootori qui semblait avoir oublié sa propre langue maternelle, Sannan qui lisait un étrange livre sur les expériences humaines tout en émettant un ricanement de dément, ajouté à cela Shinpachi qui ne se lassait jamais d'harceler et séduire Sanosuke Harada, pas étonnant que leur établissement ait une drôle de réputation et que les élèves semblaient si indisciplinés. Et Kondo trop gentil qui ne sévissait jamais, se contentant de sourire bêtement en se grattant la tête, ne sachant nullement user d'autorité. Franchement, s'il n'y avait pas Saito, probablement que le vice-principal aurait déjà oublié sa vocation et démissionné :
« Veuillez m'excuser messieurs, dit la voix grave et calme du surveillant Shimada qui venait d'entrer dans la pièce, Sannan-san est-il ici ?
- Je suis là Shimada-kun. Vous êtes-vous enfin décidé à prendre cette potion qui vous donnera un physique plus attirant, répondit Sannan en mettant la main dans la poche de sa blouse blanche, prêt à dégainer son ochimizu.
- Euh non, transpira le pauvre homme peu séduisant, encore célibataire à trente-trois ans, c'est juste qu'un élève fait les cent pas devant l'infirmerie, et il refuse d'aller en cours tant qu'il ne vous a pas parlé. C'est qu'il m'a l'air assez têtu, même une avalanche ne le ferait pas bouger, expliqua-t-il en gardant ses distances avec l'infirmier.
- Hum, je vois, le devoir m'appelle, déduisit Sannan en remontant ses lunettes, si vous me permettez donc chers collègues.
- Moi aussi je vais y aller, déclara Sano en se levant, il y a un endroit où je voudrais passer avant de commencer les cours. »
Le rouquin lava sa tasse puis salua l'assemblée, quittant la salle des professeurs d'un pas précité, impatient, se dirigeant bien sûr les toilettes pour y retrouver son petit amant. Son cœur battait, bien malgré lui, à la chamade, son esprit uniquement tourné vers Sôji tant et si bien qu'il ne se rendit pas compte que Shinpachi était en train de le suivre.
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Dans la salle du conseil des élèves, le président Kazama s'était confortablement installé la tête sur les genoux d'Amagiri et n'écoutait que d'une oreille les suggestions de ce derniers :
« Le club de dessin demande des frais supplémentaires pour le rachat de matériel…
- Rejeté, le coupa Kazama qui s'amusait avec un des boutons de l'uniforme de son amant. S'ils veulent s'amuser à faire du coloriage, qu'ils achètent leurs propres crayons de couleur.
- Hum, et les habitués de la bibliothèque aimeraient pouvoir se procurer de nouveaux livres…
- Rejeté, a quoi servirait que ces pseudo-intello aient de nouveaux livres. De toute manière, aucun d'entre eux ne sera aussi intelligent que moi.
- Chikage, notre devoir et de répartir l'argent de l'établissement en fonction des besoins des différents clubs. Il va falloir qu'on se décide combien donner à qui, expliqua le grand rouquin dans une vaine tentative de motiver un peu son président.
- Hum, et si on prenait l'argent et qu'on s'enfuyait toi et moi, proposa le blond et se mettant à califourchon sur les jambes d'Amagiri, rapprochant son visage du sien. C'est un bon plan, tu ne trouves pas ? »
Le studieux lycéen voulut lui répondre qu'il serait plus raisonnable d'attendre qu'ils aient fini le lycée avant de s'enfuir, mais les mots restèrent bloqués sur le bout de sa langue, arrêtée par celle de Kazama qui venait la taquiner. Amagiri lâcha son tas de feuilles et passa ses bras de part et d'autres de la taille de son amour, passant même une main sous sa chemise pour toucher sa peau, faisant enfin danser sa propre langue avec celle du blond.
Le jeune homme de bonne famille commençait déjà à déboutonner sa veste blanche différente des autres étudiants sans cesser d'embrasser son compagnon lorsque la porte du conseil des étudiants s'ouvrit, laissant apparaître un adolescent aux cheveux bleus :
« Salut les gars, désolé pour le retard. J'ai pas réussi à me réveiller, ma mère m'a encore passé un savon, et ma pisseuse de petite sœur voulait que je lui démêle ses cheveux parce que soit disant que ma mère est une brute avec un peigne dans la main. Ben du coup, ça m'a retardé… »
Shiranui, qui n'en finissait jamais d'expliquer son énième retard, ne se rendit pas compte que ses deux camarades, toujours enlacés l'un contre l'autre, le regardaient d'un air peu satisfait, leur aura meurtrière laissant clairement comprendre qu'il gênait :
« Ah, réalisa enfin le dernier arrivant en sentant ces ondes néfastes dirigées contre lui, euh, en fait, je pense que j'ai toujours un problème de constipation. Je vais aux toilettes, je ne sais pas si j'aurai fini avant le début des cours. A plus tard les gars, je vous laisse gérer les reste, dit-il d'un air à la fois gêné et dégoûté de voir ses deux collègues amoureusement enlacés, repartant lentement en marche arrière. Désolé et merci. »
Les deux autres membres du conseil des élèves n'avaient pas dit un mot jusqu'à ce que la porte se referme, les laissant de nouveau seuls dans la pièce. C'était tous les matins la même chose : Shiranui en retard, dégainant chaque jours de nouvelles excuses bidons tout droit sorties de son esprit dérangé, puis qui repart en cachant très mal sa répulsion de l'homosexualité pour se rendre aux toilettes, prétextant être constipé. En somme, il cumulait plus les absences que les présences, faisant de lui un membre fantôme.
Enfin, le couple s'en fichait qu'il ne vienne jamais, ainsi ils pouvaient être tranquilles juste tous les deux, profiter l'un de l'autre dans cette salle où ils s'étaient si souvent unis, si souvent aimés. Encore aujourd'hui, à peine la porte fut-elle refermée que Kazama s'empara à nouveau de la bouche de son compagnon musclé, espérant rattraper ce petit contretemps, poussant le tas de dossier à traiter au sol.
L'amour d'abord, le devoir après. Kazama avait déjà trop souffert d'avoir négligé l'essentiel.
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« Vous rendez-vous compte, Sannan-san, Hajime Saito et Hijikata-sensei s'embrassaient dans une voiture, arrêtés à un feu, bloquant ainsi la circulation, s'écria un jeune étudiant bien enflammé, à la coiffure démodée, face à infirmier complètement désintéressé. Je les ai vus ce week-end, je traversais justement au passage piéton. C'est tout bonnement inadmissible. Les hommes ne doivent pas s'embrasser et encore moins couper la route. Les hommes sont faits pour aimer des femmes et non leurs homologues masculins. Je suis choqué d'un tel comportement, surtout venant de notre vice-principal, cela va à l'encontre de notre culture nippone. Par-dessous tout, même si j'admire la dextérité de Saito-senpai au kendo et sa force d'autorité en tant de membre du conseil de discipline, je ne puis tolérer qu'il use de sa main gauche pour écrire. Vous vous rendez compte, un gaucher dans notre école, et c'est lui qu'on choisit pour nous représenter au concours national d'écriture ! C'est une honte, les hommes doivent écrire avec leur main droite… »
Sannan regardait l'étudiant sans vraiment écouter son interminable monologue, puis il finit par demander à Yamazaki resté debout à côté de lui :
« Qui est ce jeune garçon ?
- Tokishige Masaki, en première année, fait partie du club de kendo, répondit immédiatement le studieux étudiant qui tenait dans ses mains la fiche de renseignements de leur patient. Selon les dires des professeurs, c'est un élève très sérieux, avec de bons résultats, délégué de sa classe. Note particulière de Nagakura-sensei, il a très peu de succès auprès de la gent féminine du fait de sa coupe démodée qui ressemble à celle d'un samourai de l'époque, et de son côté un peu relou.
- Ah, pour être relou, il l'est, confirma l'infirmier qui avait été très vite ennuyé par le discours sans fin de l'étudiant en face de lui.
- Je ne comprends pas comment Saito-senpai peut avoir la côte chez les filles avec son air taciturne et ses cheveux dans les yeux, continuait l'étudiant outré. C'est inadmissible, les cheveux des garçons ne doivent pas gêner. Il devrait les attacher…
- Oui, je comprends tes troubles, Masaki-kun…
- Et je n'accepte pas que vous ajoutiez le suffixe Kun à mon nom !
- Je vais t'apprendre deux choses mon petit. Primo, t'es qu'un gosse, alors c'est normal qu'un adulte comme moi utilise le Kun. Deuxio, je suis infirmier, je soigne donc les maladies physiques. Alors je te demande ce que tu es venu faire à l'infirmerie si c'est pour déballer ce qui te déplait chez le brillant élève Hajime Saito. Ce n'est là que jalousie. Tu devrais cesser toutes ces aversions contre lui et essayer de le prendre comme un exemple à suivre. Personne n'est parfait, et Saito-kun a le droit d'avoir ses défauts comme d'être gaucher, d'aimer un homme et de couper une circulation.
- Mais ce sont là de graves péchés ! s'entêtait encore Masaki.
- Mais rapporter n'en ait-il pas un aussi ?
- Grands Dieux, c'est vrai, réalisa l'étudiant de première année cette fois au bord de la panique. Sannan-san, aidez-moi, que devrais-je faire pour expier ma faute ? J'irai prier au temple pour que le ciel protège Saito-senpai…
- Allons, le coupa le lunetteux, ce genre de méthode n'a jamais marché. Ne sois pas si vieux jeu, je te propose une autre façon de te purger en usant des dernières techniques médicales existantes.
- Euh Sannan-san, osa demander Yamazaki en frissonnant, vous n'allez quand même pas…
- Yamazaki-kun, l'interrompit le savant fou de sa voix de psychopathe, apporte moi l'essai deux-cent-quatre.
- Euh, celui-ci ? crut mal comprendre le membre du comité de santé. Vous avez bien dit deux-cent-quatre ?
- Oui, deux-cent-quatre. Après quoi, tu pourras disposer et aller en cours, Yamazaki-kun.
- Tout de suite, répondit l'étudiant en transpirant, allant chercher dans une autre pièce une fiole contenant un liquide blanchâtre qu'il posa devant le patient avant de s'en aller, refusant d'être impliqué dans la purge de ce pauvre adolescent.
- Qu'est-ce donc ? demanda Masaki.
- Je l'ai appelé le Desdop viscéral, mais le nom importe peu, c'est les effets qui comptent. Aie confiance en mon génie et je peux t'assurer que ce médicament te purgera. Tu n'en ressortiras que vidé.
- Je n'ai pas peur, je vais le prendre et me repentir » affirma l'étudiant avec entrain et en débouchant la fiole.
Le temps que le liquide s'écoule dans son gosier, Sannan se leva pour aller ouvrir la porte, un sourire satisfait sur les lèvres, ravi d'avoir trouvé un stupide candidat pour cet essai. Le savant fou se frottait les mains d'impatience à l'idée de noter les effets du médicament sur son carnet.
La réaction du patient fut immédiate. A peine la dernière goutte ingérée, il se précipita hors de l'infirmerie, oubliant ses affaires et courant comme un dératé dans le couloir, dépassant Yamazaki qui se rendait tranquillement à sa classe, bousculant plusieurs élèves qui remarquèrent que le pauvre bougre se tenait le derrière.
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Caché derrière un mur, Shinpachi avait trouvé là un point de vue parfait à l'entrée des toilettes dans lesquelles s'était réfugié Sanosuke. Persuadé que son collègue, ami et futur amant lui mentait sur sa constipation, le professeur de sport avait passé son week-end entier à réviser ses maths et ainsi faire des statistiques cette fois non erronées :
« Alors, voyons voir, réfléchit le brun aux yeux bleus en écrivant tout un tas de chiffres et de noms sur sa feuille. Depuis que mon Sano est entré dans les toilettes, trois étudiants y sont entrés dont Kyo Shiranui que j'avais déjà sur ma dernière liste, ce serait donc un amant potentiel. Ouais, cette fois je vais y arriver, et quand je saurai qui est le voleur de Sano du lycée, je mettrai tout en œuvre pour briser leur relation et m'accaparer ce bel éphèbe aux yeux dorés. Ah Sano, pourquoi te tourner vers un gamin alors que je suis là et que je chauffe le lit rien que pour toi...
- Excusez-moi. »
Shinpachi sursauta, faisant tomber son tas de feuilles, et grogna, très mécontent d'avoir été tiré de ses calculs. Pour une fois qu'il utilisait ses neurones ! Il se tourna vers la source de sa déconcentration et ses yeux tombèrent sur un super décolleté féminin, cachant la moitié d'une poitrine fort généreuse. Il déglutit, ne pouvant s'empêcher de détourner le regard de cette magnifique paire de seins. Dans ses souvenirs, pas la moindre étudiante ne possédait pareille poitrine, et puis la personne devant lui ne semblait pas porter l'uniforme :
« Mes yeux sont plus hauts, jeune homme. »
Shinpachi rougit et se redressa d'un seul coup, si brusquement qu'il se cogna la tête contre le mur derrière lui, lui faisant pousser tout un tas de jurons tous plus drôles les uns que les autres. La jeune femme rit à s'en tenir le ventre. Elle était grande, belle, bien en forme, avec de très longs cheveux châtain foncés et des yeux violets impeccablement maquillés, une vrai beauté adulte tout à fait au goût du professeur de sport qui rougit quand leurs yeux se croisèrent enfin :
« Hum, je m'excuse, je ne me suis pas présenté, dit l'homme aux yeux bleus avec un rire gêné. Je m'appelle Shinpachi Nagakura, j'enseigne l'éducation physique. Il est bien rare trouver une femme dans ces locaux, tous mes collègues sont des hommes.
- Dois-je donc en déduire que je serai la première femme professeur de cet établissement ? Je m'appelle Kimigiku Otose, mais j'aime que l'on m'appelle uniquement par mon prénom. Je suis ici pour enseigner les arts ménagers à ces demoiselles*, se présenta à son tour le nouveau professeur en souriant très aimablement et en s'inclinant. Ce lycée est très grand et je pense que je me suis perdue. Pourriez-vous m'indiquer le bureau du directeur Isami Kondo, je voue prie ?
- Trop mignonne, pensa Shinpachi entouré de petits cœurs invisibles au commun des mortels, je n'aurai jamais cru flasher sur un autre professeur que mon Sano. Comptez sur moi ma petite dame. Moi Shinpachi Nagakura, je vous servirai d'escorte.
- C'est fort aimable à vous, remercia Kimigiku en suivant l'homme aux yeux bleus. Alors comme ça, vous êtes professeur de sport ?
- Oui, ça ne se voit pas ? Regardez-moi ces muscles ma chère petite dame, du béton. Vous pouvez toucher si vous voulez, se vanta sans retenue Shinpachi. Et vous Kimigiku-san, faîtes-vous régulièrement du sport ? demanda cette fois l'enseignant en passant son bras au travers des épaules de la jeune femme comme s'ils étaient amis depuis toujours.
- Oh oui… »
A peine Kimigiku eut-elle répondu qu'elle bloqua le bras de son nouveau collègue avec l'une de ses mains puis effectua une prise tout en souplesse et rapidité, éjectant le pauvre Shinpachi à l'envers contre le mur qui se fissura sous l'impact :
« Gné, ne put que dire l'enseignant aux yeux bleus encore sous le choc, sa tête ayant à présent heurté le sol.
- Je suis la descendante d'une famille de shinobi. Mon père m'a toujours enseignée les arts martiaux japonais en tout genre, et surtout il m'a appris les principes de respect d'autrui, de pureté d'esprit et surtout de corps. Je vous prierai donc de garder vos distances avec moi, Nagakura-sensei, j'ai juré que je ne serai jamais touchée par un homme, expliqua la jeune femme ayant perdu sa gaîté pour laisser apparaître un regard de meurtrier. La prochaine fois que vous vous montrez si familier avec moi, je vous bute. Est-ce clair, Mister muscle ?
- Une si belle femme, baragouina Shinpachi toujours renversé, les yeux larmoyants, mais quel gâchis…
- Nagakura-sensei ! tonna la voix du démoniaque vice-principal. Mais c'est pas vrai, vous avez encore saccagé les locaux ! Je pense qu'il est inutile de vous préciser que les frais de réparation seront déduits de votre salaire, gronda Hijikata en montrant la fissure au mur.
- Y a-t-il une justice dans ce monde ? pleurnicha le professeur de sport toujours étalé à l'envers le long du mur fissuré, sans que personne ne s'arrête pour venir s'enquérir de son état. »
Shinpachi n'aurait pourtant pas dû bouger de son point de vue. A quelques minutes près, il aurait pu voir le mystérieux amant de Sanosuke franchir les portes des toilettes d'un pas précipité, impatient de se retrouver dans les bras du rouquin et de l'embrasser. Sôji Okita en avait trépigné toute la soirée du dimanche et toute la nuit, avide de revoir son amour, son désir lui tordant les tripes :
« Te voilà, ma tendre canaille, sourit le professeur de math en soulevant légèrement son svelte compagnon pour l'embrasser.
- Sano-san, dit à voix basse l'étudiant aux yeux verts en répondant à chacun des baisers furtifs et passionnés. Tu m'as manqué.
- On s'est quitté hier soir, lui rappela le rouquin avec un rictus moqueur.
- Je t'aime, je t'aime, chaque instant passé loin de toi me tranche le cœur comme un poignard. Je t'aime Sano-san, embrasse-moi. »
L'homme aux yeux dorés sourit encore avant de répondre à ses attentes, aimant entendre la voix jeune et passionnée de son petit élève lui répéter encore et encore qu'il l'aimait :
« Moi aussi, je t'aime »
Leurs sens enflammés, leur corps affamé, leur langue chaude et humide qui s'entremêlaient, malgré l'atmosphère peu romantique des toilettes, rien ne semblait venir troubler le petit bonheur de ces deux hommes férus d'amour… Du moins jusqu'à qu'un sauvage pénètre dans les sanitaires de façon anarchique et donc fort peu discrète, testant l'ensemble des cabines pour en trouver une libre, son bonheur se situant juste à côté des deux amants qui crurent entendre comme un énorme pet probablement suivi d'éjections anales couleur chocolat au lait, remplissant sans doute le cabinet :
« Je la sens, hurlait le pauvre étudiant au bord de l'agonie, je la sens, ma magnifique purge.
- Charmant, fit remarquer Okita. Ca m'a coupé l'envie de t'embrasser.
- Moi aussi » renchérit Sanosuke aussi blasé que l'homme dans ses bras.
A coup sûr que Tokishige Masaki en sortirait vidé.
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La main gauche de Saito tenant le stylo tremblait. Cela faisait plus de trois heures que l'épreuve avait commencé, et sa page était encore aussi blanche qu'à sa fabrication. Le sujet était pourtant simple, il suffisait d'écrire ce qui nous inspirait, en respectant un minimum de caractères, en soignant évidemment son style et son orthographe. En temps normal, l'étudiant aux yeux bleus était bon pour ça. Son esprit regorgeait toujours d'idées nouvelles, de scénarios inédits, mais alors pourquoi, pourquoi aujourd'hui, rien ne voulait venir.
Cinq, dix, quinze minutes passèrent encore, il restait moins d'une heure avant de rendre les copies. A coup sûr que même si l'inspiration venait maintenant, il n'aurait jamais le temps d'écrire suffisamment pour remplir les critères :
« J'ai échoué, pensa l'étudiant désespéré, tous les espoirs qu'Hijikata-sensei avaient fondés en moi, je les ais tous brisés. »
Les larmes coulèrent le long des joues de Saito :
« Pourquoi, pourquoi je n'y arrive pas ? Hijikata-sensei, qu'est-ce que ne va pas avec moi ? »
Hijikata, Hijikata, ce nom ne sortait plus de la tête de l'adolescent. Il pensait à lui, sans cesse, à chaque seconde, ce visage pâle noircis par sa chevelure ébène et colorés par ses yeux améthystes. Ce visage qui le fascinait depuis son entrée au lycée, ce visage… Non, plutôt cet homme qu'il aimait :
« Hijikata-sensei, je vous aime… Mais depuis que je vous aime, je n'arrive plus à rien. Plus à réviser mes leçons, plus à écrire mes histoires. Vous avez beau être entré dans ma vie, sans ma plume, sans mes bonnes notes, je ne vaux plus rien… Et vous me jetterez très vite. »
Les larmes silencieuses de l'étudiant redoublèrent. Il n'allait pas que perdre ce concours, il allait tout perdre. Son honneur, son amour, son univers littéraire épique, il ne lui resterait plus rien, que ses yeux pour pleurer :
« C'est de votre faute, Hijikata-sensei, si vous ne m'aviez pas enseigné l'amour… Mais sans l'amour, que serai-je devenu au fil du temps ? Non, je ne regrette rien, je ne regrette pas mes sentiments pour vous. Je vous aime, plus que tout, plus que l'écriture. Je vous aime, Hijikata-sensei, et je veux vous voir. »
Une main se posa sur son épaule, il s'agissait de l'une des surveillantes du concours qui le dévisageait avec angoisse :
« Tout va bien ? demanda-t-elle en cherchant un mouchoir dans ses affaires, puis remarquant ensuite la page vide du candidat. Tenez, séchez vos larmes et continuez, il reste encore une demi-heure, dit-elle avec un sourire. »
Saito s'interloqua, elle avait pourtant bien vu sa page toujours vierge, et elle lui disait de continuer ce qu'il n'avait pas encore commencé. Quelqu'un d'un tant soit peu censé lui aurait demandé s'il souhaitait abandonner et quitter la pièce… Mais non, pas elle. Saito se risqua à jeter un oeil vers cette femme qui devait approcher de la quarantaine. Elle s'était assise à un bureau et bouquinait à présent un livre, un récit que connaissait Saito, une de ses histoires préférées, un livre sur le Shinsengumi. Depuis tout petit, l'adolescent avait toujours admiré ces hommes qui ne vivaient que pour aller au bout de leurs convictions, qui n'abandonnaient pas, qui n'avaient pas peur de défier la mort en face… qui ne pleuraient pas devant la défaite, et qui, toujours, allaient de l'avant, même si c'était perdu d'avance.
Saito sécha ses larmes, regarda encore l'heure, il restait vingt minutes. Il posa la mine sur la feuilles puis pensa :
« Je n'ai plus le temps pour creuser mon imagination, alors je vais écrire ce que dicte mon cœur. Même si j'échoue, j'aurai laissé ma trace dans l'histoire de ce concours, dans l'histoire de mon lycée, dans le cœur d'Hijikata-sensei. Je ne regrette rien, c'est la vie que j'ai choisie. On dit que le sabre est l'âme du samourai, alors mon âme à moi sera ma plume. Bouge, plume, mène-moi vers la victoire. »
Et le stylo bougea enfin.
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Hijikata était seul dans son bureau, regardant tantôt la pendule, tantôt la porte close, tantôt l'appétissant bentô en face de lui, ravalant sa salive d'envie chaque fois qu'il pensait à cet alléchant mélange de légumes, poisson et riz, délicatement concocté par le seul homme qu'il ait aimé :
« Hajime, tu t'es perdu dans le métro ou quoi ? Dépêche-toi, ce n'est pas que le bentô que j'ai envie de manger. »
L'épreuve était terminée depuis une bonne demi-heure maintenant. Le temps du trajet, Saito ne devait plus être très loin du lycée à présent, mais la patience n'était pas le fort d'Hijikata. Chaque tour de la trotteuse le faisait encore plus trépigner sur place, lui donnant l'impression que cette ridicule boîte sur son bureau était en train de la narguer :
« Et si j'en mangeai juste une bouchée, Saito ne verra pas la différence. Juste une. »
N'y tenant, le brun céda au péché de la gourmandise et prit les baguettes dans ses mains. Lentement, il commença à ouvrir la boîte, jetant un très léger coup d'œil à l'intérieur, ne tenant pas à être davantage tenté par la vue du savoureux met. Ses deux bâtonnets de bois s'approchèrent doucement du poisson, quand soudain…
Toc toc
Les coups frappés à la porte firent bondir l'homme aux yeux violets qui en balança ses baguettes à l'autre bout de la pièce :
« Ah, euh, entrez. »
Ce fut un Saito tout timide qui apparut dans l'encadrement de la porte, demandant tout bas s'il pouvait se permettre d'entrer. La réponse ne se fit pas attendre, Hijikata le tira littéralement par le bras, l'entraînant à l'intérieur, puis referma la porte contre laquelle il plaqua le dos de l'étudiant pour l'embrasser furieusement :
« Hajime, je t'attendais, tu n'imagines pas combien j'ai faim, soupira le brun entre deux baisers.
- Et bien mangeons, Hijikata-sensei.
- J'ai faim de toi, Hajime, dit-il avant de l'embrasser à nouveau, poussant sa langue jusqu'au fond de la gorge de l'étudiant, ce dernier s'accrochant son cou, répondant au baiser qu'il attendait aussi. Hajime, mon Hajime, je t'aime.
- Hijikata-sensei, je vous aime. »
Il s'embrassèrent, se câlinèrent en restant habillés, bien qu'Hijikata aurait volontiers passé sa main sous la veste de l'adolescent qui frémissait un peu plus à chaque baiser.
Malgré le désir qui montait en chacun d'eux, ils se gardèrent quand même une dizaine de minutes pour manger le bentô, Saito se moquant de son professeur qui n'avait pas su se retenir de goûter en voyant la boîte ayant été laissée entrouverte :
« Vous ne seriez pas un tantinet gourmand, Hijikata-sensei ? »
Ne sachant que répondre, le brun prit son élève par la taille et le fit s'asseoir sur ses genoux, posant son nez dans son cou :
« Tu disais ? »
Saito gloussa, même le souffle de son professeur dans son cou le chatouillait. Ensemble ils mangèrent, parlèrent, s'échangèrent des bouchées par baguettes ou par baiser, et juste avant que la cloche n'annonce le reprise des cours, l'étudiant osa demander :
« Hijikata-sensei, vous ne me demandez pas comment s'est passée l'épreuve ?
- Si tu veux m'en parler, alors je t'écouterai mon Hajime. Mais comme je te l'ai déjà dit, pour moi, tu as déjà gagné. »
Saito sentit son coeur taper plus fort. D'une main tremblante, il prit le poignet d'Hijikata et posa sa paume sur sa poitrine pour qu'il sente l'intensité de ses battements, pour qu'il sente la force de son amour. Hijikata se servit de son autre main pour approcher le visage de son élève du sien et déposer un chaste baiser sur ses lèvres :
« Vous savez, commença l'adolescent, j'ai compris ce que vous vouliez me dire la semaine dernière, quand vous disiez que mes écrits manquaient de sentimentalisme. Autrefois, j'écrivais tout ce qui me sortait par la tête, mais aujourd'hui, j'ai écrit juste quelques mots qui ne venaient pas de ma tête mais de mon cœur. Et je pense que ces quelques mots auront plus d'impact que toutes les longues pages que j'écrivais autrefois. Le secret d'une bonne écriture, c'est le cœur. Et ça, je le dois à vous, à votre enseignement et votre amour. »
Hijikata caressa la joue de Saito de bout des doigts et posa son front sur le sien avant de lui chuchoter :
« Le cours est terminé, tu as tout compris, tu as la note maximale. Dès maintenant et tous les jours d'après commence ta vie de diplômé de l'amour.»
Après quoi les deux hommes se sourirent avant de s'embrasser tendrement, tandis que dans un autre quartier de la ville de Kyoto, une femme ramassait une à une les copies des candidats au concours d'écriture. Quand ses yeux rencontrèrent la copie d'Hajime Saito, elle sourit, lisant encore et encore ces quelques mots qui ne lui feront jamais gagner le concours, mais qui resteront sans doute à jamais dans l'esprit de cette femme avide de lecture.
Ce Haiku au sens profond
Ces quelques mots venant du cœur
Même en fin d'été, l'iris Violette fit fleurir un amour nouveau
FIN
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¹ Are you nervous, professor Hijikata ? Do you want a cup of coffee ? : En anglais, cela signifie "Êtes-vous nerveux, professeur Hijikata ? Voudriez-vous une tasse de café ?
² L'amour brille sous les étoiles : Référence à l'un des meilleurs Disney jamais existé
³ Professor Itô, it's not the night. You mean under the sky and not under the stars, right ? : En anglais, cela signifie "Professeur Itô, ce n'est pas la nuit. Vous voulez dire sous le ciel et non sous les étoiles, n'est-ce pas ?"
* Enseigner les arts ménagers à ces demoiselles : Au Japon, il me semble que certaines écoles donnent des cours d'arts ménagers aux filles.
