(1)

En entendant la cloche de l'entrée retentir, Gee se renfonça dans ses couvertures. Sa mère lui avait interdit d'ouvrir la porte à qui que ce soit, mais ce n'était pas comme s'il comptait le faire, de toute façon. À cette heure-ci, ce devait certainement être un vendeur au porte à porte, ou des témoins de Jéhovah – autrement dit, rien qui ne réclamait son attention.

Quand il était finalement arrivé chez lui vendredi soir, il avait déclenché une vague d'affolement (presque) sans pareille, et il avait à peine eu le temps de dire quoi que ce soit que sa famille et lui étaient déjà en route pour l'hôpital. Arrivés aux urgences, ils durent patienter trois bonnes heures avant d'être pris en charge, et en attendant, Gee dû répondre aux millions de questions que ses parents et son frère lui posèrent. Il avait mis au point une version légèrement différente de la réalité, et c'est celle-ci qu'il servit à sa famille, et plus tard, au docteur : en rentrant du lycée, il était tombé sur trois mecs qui lui avaient demandé son argent, et, constatant qu'il n'avait rien sur lui, ils l'avaient passé à tabac. Gee était malheureux de mentir à sa famille, mais c'était plus simple comme ça. Ses parents voulurent porter plainte, mais il réussit à les en dissuader : après tout, il ne les connaissait pas, ces types, alors ça ne servirait à rien d'aller voir les flics. Son argument sembla les laisser un peu sceptiques, mais ils lâchèrent l'affaire, au grand soulagement de Gee.

Il passa toute une batterie de tests, et on lui annonça qu'il avait trois côtes fêlées, en plus de sa large collection d'ecchymoses et de plaies en tout genre. Ce n'était rien de très grave, et à part attendre que ça passe, il n'y avait pas grand-chose à faire. Gee s'en fichait, d'attendre : l'hôpital lui avait donné assez d'antidouleurs pour qu'il ne sente plus rien, et mieux, il avait droit à dix jours d'arrêt. Ainsi, il n'aurait pas à retourner au lycée avant trois semaines ! C'était une bien maigre consolation face à ce qu'il avait subi, mais ça ne l'empêchait pas de s'en réjouir.

Il ne savait pas qui c'était, mais la personne à la porte s'entêtait, ne relevant son doigt de la sonnette que pour de très courts intervalles. Gee commença à s'inquiéter. Qui pouvait être tant désireux de voir la famille Way en plein milieu de l'après-midi ?

Il finit par se décider à aller voir, et il rejoignit la porte d'entrée sur la pointe des pieds. Ses côtes fêlées le faisaient souffrir, et une petite grimace froissait son visage. Retenant sa respiration, il souleva délicatement l'obturateur du judas et jeta un coup d'œil dehors.

Gee recula immédiatement, retenant une exclamation de surprise. Frank ! C'était Frank qui était là, sur le pas de sa porte, et qui sonnait avec insistance depuis plusieurs minutes ! Gee n'arrivait pas à savoir s'il en était enchanté ou horrifié.

Mais il ne pouvait pas ouvrir comme ça ! Avec son vieux sweat taché et ses cheveux sales, il ne ressemblait tout simplement à rien. Et que dire de son visage ! Des bleus de différentes couleurs s'épanouissaient sur sa peau, et donnaient l'impression que sa peau se décomposait.

Frank sonna à nouveau, mais bien moins longtemps que les fois précédentes. Gee, paniqué, réfléchit à toute vitesse à la recherche d'une solution. Il ne voulait pas que Frank le voie comme ça, mais il ne pouvait pas non plus le laisser partir sans lui parler !

N'ayant rien trouvé de mieux, Gee rabattit la capuche de son sweat sur sa tête et tira le tissu pour couvrir un maximum de son visage. Il se sentit stupide d'agir ainsi, et encore plus de croire que ça suffirait à dissimuler son état.


(2)

Frank était sur le point de partir quand il entendit qu'on tirait le verrou. La porte s'ouvrit avec un petit grincement, et Gee apparut dans la lumière de l'après-midi. Frank vit l'état de son visage, et il sentit une partie de lui se tordre en un nœud douloureux et désespéré. Pourquoi lui ? chuchota une petite voix dans sa tête. Puis cette tristesse abominable fut balayée par une violente vague de haine. En effet, pourquoi lui ?! Qu'est-ce qui pouvait bien justifier un déchaînement pareil ?

Il serra les poings et les dents à se faire mal. Ils s'en étaient pris à Gee, ils avaient osé... Ils avaient osé ! Frank allait les tuer.

« Qui est-ce qui t'a fait ça, Gee ? »

Sa voix trembla.

« E-Euh, j-je... J'en sais rien, je... J-Je ne les connaissais pas... » balbutia Gee tout en sachant que son histoire ne prendrait pas avec Frank.

« C'est Parker, hein ? Avec Allary et McMillan ? »

« Euh, je... N-Non, je... »

« Je sais que c'est eux, Gee ! Mais il faut que tu me le dises ! »

« M-Mais, à-à quoi ça peut bien servir, de savoir qui m'a fait ç-ça ? »

« Ça me fera une très bonne justification quand il faudra que j'explique pourquoi je leur ai explosé la gueule. » répondit Frank d'une voix très calme, effrayant bien plus Gee que s'il avait hurlé.

Mais Frank n'irait pas le venger de quoi que ce soit. Il était hors de question qu'une telle chose arrive.

« Non, Frank. Ce n'était pas eux. »

« Ne me raconte pas de bobards, Gee, je sais très bien que c'était eux, j'ai entendu... »

« Tu me traites de menteur, Frank ? » demanda froidement Gee.

« Je... Non, pas du tout, Gee, je... » bafouilla Frank, désarçonné par sa réaction.

« Je te dis que ce n'était pas eux. Et de toute façon, ça ne te regarde pas. »

« Euh, non, peut-être, mais... »

« Mais quoi ?! Tu crois que je ne suis pas capable de me débrouiller tout seul ? Que j'ai forcément besoin de ton aide ? »

Gee allait trop loin, il le savait, mais il devait à tout prix dissuader Frank de faire ce qu'il avait en tête.

« Hé, non, Gee, c'est pas ce que j'ai dit ! Je n'ai jamais dit, ni même pensé que tu avais besoin de moi, mais je... je t'apprécie beaucoup, et je... Enfin, excuse-moi de m'inquiéter pour toi ! »

Gee faiblissait. Il était fatigué, il avait mal partout, et tout son cœur se hérissait à l'idée qu'il était en train de crier après Frank.

« Eh bien, c'est très gentil à toi, mais tu ferais mieux de te mêler de tes affaires ! »

Et avant de céder à la tentation de prendre Frank dans ses bras, il se réfugia à l'intérieur en claquant la porte derrière lui.

Frank la regarda, abasourdi. Mais qu'est-ce qu'il lui prenait ? Il savait qu'il avait raison ! Pourquoi Gee tenait-il tant à les couvrir ?

Il revint un peu de son étonnement, et une affreuse culpabilité l'étrangla. Il ne comprenait pas ce qu'il s'était passé, mais il avait la désagréable impression de s'être mal comporté avec Gee. Et s'il était en train de pleurer ? Il l'avait certainement rendu triste, à lui parler comme il l'avait fait. Il ne valait pas mieux que les trois autres connards. Ah, merde, il avait vraiment tout foiré !

Frank avala sa salive et il entendit sa gorge émettre un cliquetis. Il n'avait qu'une envie, lui présenter ses excuses, mais il ne trouva pas le courage de frapper. Il resta un moment sur les marches, indécis, puis il fit demi-tour et regagna la rue.

Il s'alluma une cigarette pour s'éclaircir les idées. Tout ce qu'il voyait, c'était le visage tuméfié de Gee. Ça lui faisait mal comme si c'était lui qui s'était fait tabasser – ce qu'il aurait préféré, d'ailleurs. Il connaissait cette violence aveugle et stupide, et si c'était horrible d'en subir les frais, ça l'était encore plus d'en voir les traces sur quelqu'un d'autre.

Surtout sur Gee.

Sa colère lui revint avec force, chassant sa surprise. Ils avaient osé s'en prendre à Gee... Ils avaient sciemment attendu qu'il soit parti, sachant qu'il ne pourrait pas se défendre, pas seul contre trois... Sa haine se cristallisa dans sa poitrine.

Gee avait tort. Ça le concernait, et de très près.


(3)

Gee resta lui aussi un long moment à contempler la porte, avant de faire quelques pas tremblants en direction du salon. Il essaya de gagner le canapé, mais ses yeux étaient noyés de larmes qu'il ne pouvait retenir. De gros sanglots secouaient sa poitrine, et il n'arrivait plus à respirer. Encore une fois, encore une fois, il avait tout foutu en l'air ! Pourquoi s'était-il conduit de cette façon ? Frank essayait juste de l'aider, et Gee l'avait engueulé comme si tout était de sa faute. Il ne lui parlerait plus jamais, plus jamais, plus jamais !

Une peur encore plus terrible s'insinua dans son esprit. Frank devait être encore plus en colère qu'en arrivant – et s'il allait se battre avec Parker, Allary et McMillan ? Et s'il lui arrivait quelque chose ?

Gee se releva du sol où il s'était agenouillé sous la douleur, et monta à la salle de bain. Il ne pouvait pas supporter tout ça, il ne pouvait pas supporter le désespoir et l'épouvante qui le menaçaient.

Il sortit une lame de la cachette qu'il avait ménagé il y a longtemps dans un coin du placard (il aurait du les jeter la dernière fois qu'il y avait pensé, il aurait du les jeter mais maintenant c'était trop tard). Il se coupa plusieurs fois, cherchant vainement un soulagement qu'il ne trouvait jamais.

Plus tard, il réunit le peu d'énergie qu'il lui restait et il se traîna jusqu'à se chambre. Il s'enfonça tout au fond de son lit, et il se demanda si un jour il trouverait la force de mettre fin à tout ça.


(4)

Il était plus de six heures du soir quand Frank rentra finalement chez lui. Au cours de l'après-midi, il avait presque oublié qu'il lui faudrait affronter sa mère, et il revint vite sur terre quand elle surgit de la cuisine, irradiant de fureur.

« Frank Iero Jr. ! Je peux savoir est-ce que tu as passé l'après-midi ?! »

« Je… J'étais dehors, et, je... »

« Et tu y foutais quoi, dehors, hein ? Tu avais cours, au cas où tu aurais oublié ! »

« Non, j'avais pas oublié, mais... »

« Mais quoi ?! Dois-je te rappeler pourquoi on a traversé ce foutu pays ? Parce que ce n'était pas pour que tu t'amuses à jouer les filles de l'air pour aller faire Dieu sait quoi en ville ! »

« Je sais tout ça, maman, mais... »

« Et tu as vu l'heure qu'il est ? C'est une heure décente pour rentrer, peut-être ? »

« Je suis désolé, maman, mais... »

« Tu peux l'être, désolé ! Parce que je ne t'ai pas éduqué comme ça, certainement pas ! Et tu ferais mieux de t'en souvenir, la prochaine fois qu'il te prendra l'envie de sécher le lycée ! »

« Maman ! »

Frank n'avait pas voulu crier, mais c'était plus fort que lui.

« Je sais que j'ai fait de la merde et que je n'aurais pas dû partir comme ça, mais il fallait absolument que je sorte, et... »

« Et ça ne pouvait pas attendre deux heures que les cours finissent ? »

Il s'apprêtait à lui répondre quand il comprit que dans le fond, sa mère n'avait pas tort. Mais comment aurait-il pu attendre ? Et comment pouvait-il expliquer tout ça à sa mère ?

Rendu dingue par sa propre impuissance, il cria qu'elle ne pouvait pas comprendre, que de toute façon, elle ne comprenait jamais rien, et puis merde, c'était pas ses affaires !

À court de répliques sensées, il balança la porte contre le mur avant de s'enfuir dans la rue. Il partit en courant dans la nuit qui était en train de tomber, fuyant ses pulsions destructrices. Cette journée le poussait à bout, et il s'étonnait de n'avoir encore rien fait de vraiment stupide. On aurait du l'en féliciter, au lieu de l'engueuler pour quelques cours manqués !

Le visage de Gee lui revint en mémoire, et il s'arrêta, à bout de souffle. Il se vengerait, peu importe le temps que ça prendrait. Il ne laisserait personne toucher impunément à Gee. Personne.