-Tu as faim?

La voix de Suzanne a réveillé Mikara en sursaut. Un des effets secondaires mentionnés par doc Zéro qui craignait que les médicaments qu'elle avait reçus se révèlent inadaptés. Pour l'instant, elle somnolait sur sa chaise et elle avait des frissons. Rien qui ne me semblait grave.

-Hein? Oh, a-t-elle fait après un court instant. Un peu.

Suzanne nous a simplement servi du riz avec des légumes grillés- rien de trop lourd pour l'estomac, a-t-elle précisé à Mikara. Elle ne m'avait qu'à peine adressé la parole, mais le fait qu'elle me laisse rester avec Mikara alors qu'elle chassait toute personne osant s'aventurer en cuisine me semblait déjà une marque de gentillesse étonnante.

Je l'ai observé piquer un morceau d'aubergine avec sa main droite et lui ai demandé si elle avait besoin d'aide, entre les frissons qui la secouaient et la lenteur de son geste.

-Je vais me débrouiller, a-t-elle répondu avant de déposer sa fourchette et de se frotter le visage.

Quand elle m'a regardée à nouveau, elle avait déjà l'air un peu plus réveillée.

-Mais c'est gentil.

Elle a souri, comme si absolument rien ne s'était passé durant les derniers jours.

-C'est à cause de ça que tu es végétarienne? ai-je voulu savoir avant de prendre une bouchée.

-Oui, sans doute. J'ai toujours détesté la viande.

-Sauf le poisson, a corrigé Suzanne, un peu plus loin.

Mikara a acquiescé d'un mouvement de la tête.

-À l'occasion, j'aime bien. Avec le lait et les œufs et certaines viandes ''végétales'', mais ne me sers pas de steak, je n'en serais jamais capable.

-De la viande végétale?

-Comme du tofu.

-Ah.

-Quand on y pense, de la viande n'est rien d'autre que de la chair morte.

-Et les légumes? N'es-tu pas une plante?

Très mature. Je sais.

Loin de se vexer, elle a lâché un petit rire.

-Les insectes sont des animaux. As-tu des scrupules à tuer une araignée?

J'ai fait signe que non.

-Eh bien, tu sembles drôlement réveillée, à présent.

Elle a ri à nouveau.

-J'ai les idées plus claires, en tout cas.

Je me suis apercu que Suzanne nous écoutait attentivement. J'ai préféré m'obliger à l'ignorer plutôt que de faire un commentaire.

-Alors tu te souviens de...?

Nous avons baissés les yeux en même temps sur sa manche vide.

-Je ne vois pas pourquoi j'aurais oublié, a-t-elle murmuré.

Elle a remué son épaule.

-Je me sens bizarre. J'ai l'impression de le sentir encore, et pourtant c'est comme si je serais déséquilibrée. Mais en même temps... Je suis étrangement contente de ne plus avoir mal.

-Tu es droitière ou gauchère?

-Gauchère. Mais je peux en faire beaucoup avec ma main droite.

Et jouer de la guitare? me suis-je questionné en silence, me doutant que ça lui avait traversé l'esprit. Je n'en ai pas dit un mot, elle non plus.

-Zéro m'a parlé de solutions, a-t-elle poursuivi. Je pourrais obtenir une prothèse.

-Un membre mécanique?

-Une simple prothèse, pour l'instant. J'ai vérifié vite fait, et en fait elles captent certaines informations directement à travers la peau.

Elle regardait ce que j'ai supposé être le mouvement d'une main fantôme.

-Les sensations ne reviendraient pas toutes, mais ce serait tout de même génial.

Suzanne a lâché un son réprobateur. Je me suis tourné vers elle, étonné.

-Je lui ai parlé plus tôt, s'est-elle justifié avec un geste vague. Je ne sais pas que ce le docteur lui a donné, mais c'est du lourd.

-Je suis sérieuse! s'est indignée Mikara à son intention avant que son attention ne revienne à moi. Je veux une prothèse avec un style un peu steampunk.

-Un style... quoi?

-Steampunk, a-t-elle répété. Tu sais, avec du cuivre et du laiton et des engrenages?

-C'est absurde, a répété Suzanne.

-Non, a protesté Mikara.

-Tu n'es pas dans ton état normal, et...

-Je suis très sensée! Ce n'est pas laid parce que ça n'essaie pas d'imiter un bras humain. Ce sera très esthétique, si c'est comme je le pense.

Elle a cherché mon appui.

-Tu ne trouverais pas ça beau, Ramis?

-Euh, je ne sais pas.

Je ne tenais pas à m'embarquer dans une dispute avec Suzanne, et je n'avais réellement aucune idée de ce qu'elle imaginait.

-Peut-être?

-Quand elle ira mieux, a tranché Suzanne, et elle comme moi avons préféré nous taire.

...

-Tu penses que je suis droguée, pas vrai? m'a demandé Mikara, dix minutes plus tard, juste devant la porte des cuisines.

Elle ne dormait plus debout. Au contraire, elle semblait presque trop réveillée. Elle souriait encore en me posant cette question.

-J'hésite.

-Pourquoi? m'a-t-elle raillée, riant presque. Je ne suis pas encore assez bizarre?

-Tu fais exprès?

Elle a éclaté de rire.

-Je me sens bien, si tu veux savoir. J'ai juste un peu froid, c'est tout. Mais peut-être que je suis encore sous l'effet des médocs et que je ne m'en rends pas compte, a-t-elle poursuivi non sans ironie.

-Et pour le coup de la prothèse?

Frottant son poignet contre sa hanche pour retrousser la manche de sa veste, elle m'a montré son bracelet.

-Tu vois? C'est joli, et pourtant c'est une forme de mutilation. C'est la même chose.

-Tu le prends plutôt bien.

-Ce n'est pas comme si j'avais le choix...

Son expression s'est assombrie l'espace de quelques secondes, puis est revenue à la normale.

-Je vais bien voir si Zéro me laisse faire, a-t-elle repris, désignant son épaule du menton.

Son collier s'est balancé à son cou, suivant le mouvement.

-Où l'as-tu eu? n'ai-je pu m'empêcher de demander.

-De quoi?

-Le collier avec le coquillage.

Elle l'a attrapé entre ses doigts avec une certaine nervosité.

-Oh. Un ami de ma mère biologique me l'a donné, sur Terre.

-Un ami? Ton père?

La réflexion m'avait échappée: elle avait parlé de sa mère, de sa tante et de sa sœur, mais jamais mentionné son père biologique. Mais Mikara n'a pas nié.

-Il a prétendu que non mais je n'en suis pas certaine.

Elle m'a regardé, une seconde, comme s'il y avait quelque chose de plus que je devais comprendre, avant de détourner la tête.

-Il prétend que non, a-t-elle répété. Et je ne suis pas certaine de vouloir savoir, au fond.

...

Nausicaa a appelé en urgence le capitaine sur le pont. Il y avait dans l'espace une deuxième sphère noire.

-Point d'impact estimé: Hellas Planitia, sur Mars.

-Devrions-nous la détruire? ai-je demandé.

-Non, attends. Compare les paramètres de cette sphère avec celle qui est arrivée sur la terre.

-Elles sont identiques, ai-je annoncé après un instant. Mais celle-là est beaucoup plus petite.

-Positionne l'Atlantis et l'Ilot sur l'itinéraire de la sphère.

Nausicaa a exécuté la manœuvre. Au loin, la sphère s'écrasait sur Mars.

-Encore cinq secondes avant l'alignement de l'Atlantis, Mars et la Terre. Trois, deux, un...

L'Atlantis s'est mis à trembler de gauche à droite.

-Qu'est-ce qui se passe? ai-je sursauté.

-Une sorte de puissant signal directionnel.

-De telles ondes doivent être émises pour mettre en relation les deux sphères noires, a supposé Albator.

-Alors... Les sylvidres auraient calculé précisément leur positions et leur distance jusqu'ici?

J'ai surpris un regard de Nausicaa derrière moi, par dessus mon épaule. Mikara, ai-je deviné. Au moins il n'y avait pas de haine dans son expression. Ça ressemblait plus à de l'incompréhension.

-Je calcule leur trajet, a-t-elle annoncé en se détournant.

La carte est apparue sur le sol, à nos pieds.

-Et si on suit cette route?

-Nous aurions une chance de tomber sur la principale flotte sylvidre, a répondu le capitaine.

-Je crois savoir d'où viennent les ondes, a poursuivi Nausicaa. Elles sont émises d'un point au delà de la galaxie d'Andromède.

-Andromède, ai-je répété. Le secteur M-31, où d'innombrables supernovas se sont effondrées en trous noirs. Si nous la rejoignons... Ce serait un grand risque. Qu'est-ce que tu décides, capitaine?

-Nous allons nous mettre à la recherche de l'armada. Tout le monde à son poste, et que tout soit près pour tenter une sortie, et vite!

Il avait un air pensif, pendant quelques minutes, le temps qu'on lui annonce que tout était prêt pour le décollage, puis il a donné ses instructions. Nous avons quittés l'Ilot de l'ombre morte pour nous diriger vers Andromède. Il nous a fallu des jours. J'en ai compté dix-huit, presque trois semaines. J'étais ici depuis presque six mois, et Mikara, depuis trois.

Nous nous quittions rarement. Elle n'avait plus grand monde à qui parler. Moi, Clio, Suzanne, doc Zéro et le capitaine à l'occasion. On l'évitait parce qu'elle mettait mal à l'aise. Je ne sais pas à quel point ça pouvait lui peser, elle ne se plaignait pas. J'ai laissé passer deux jours avant d'oser aborder à nouveau l'éléphant entre nous.

-Je suis née d'une sylvidre, a-t-elle fait posément. Ma mère était un soldat sylvidre, je porte son nom et je le suis à moitié.

Elle a pris une inspiration.

-Est-ce que je te fais penser à elles?

-Non, pas du tout.

-J'avais peur que tu me haïsses... À cause des circonstances de ma naissance.

Je n'ai pas répondu. Elle avait entendu assez de ma haine, trop pour que je fasse marche arrière maintenant.

-Tu n'es pas comme elles.

-On me l'a déjà dit, a-t-elle souri.

Elle jouait nerveusement avec ses pendentifs.

-Penses-tu que ce sera sincère? a-t-elle questionnée.

-Je le voudrais, ai-je répondu spontanément.

-Tiens-tu vraiment à moi?

-Oui.

-Moi aussi.

Elle a brièvement évoqué toutes les fois où elle avait eu peur de me perdre, citant par exemple l'épisode Erossa et celui avec Torus. Je souriais. Elle aurait eu bien des raisons de m'en vouloir, mais contre toute logique, non.

Elle s'est penchée vers moi en premier. Sa peau était froide, mais ses lèvres étaient sucrées.

Il a été bizarre, au départ, de la regarder et de me dire que j'étais en couple avec elle. Je comprenais ce qu'elle voulait dire par sincérité: je pensais parfois à Erossa et à toutes les histoires de manipulation que j'avais entendues. J'ai repoussé mes craintes rapidement. Je savais que ce n'était pas le cas, rien ne m'était confus et elle ne mentait plus.

On me dirait par la suite que cette attirance n'était due qu'aux hormones, parce qu'elle était jolie et la seule de mon âge à bord. Peut-être. De toute façon, je ne lui promettais pas mon amour éternel, je voulais juste l'avoir près de moi tant que c'était possible. Bientôt je dormais avec elle, et à un moment donné, dans cette proximité, nous nous sommes mis à nous parler de nos vies d'avant. Elle, surtout. Elle a parlé d'Abigaël, de Jason, d'Ilana et de Sasori, d'Ayano, puis d'Élie, de Carina et de Chase. Elle m'a révélé sa date de naissance: le 11 mai 2061, le jour où était morte Alizé et où mourraient ses parents adoptifs.

-Comment tu t'appelais, avant?

-Aénor Callaghan, a-t-elle répondu sans hésiter. Même s'il m'arrive de me demander si elle est morte en même temps que Jason et Abigaël. Pas moi, s'est-elle empressé de préciser. Elle. Comme si je devenais quelqu'un d'autre.

J'ai fait signe que je comprenais.

-Je vois la différence avec ce qui reste de ma famille, a-t-elle poursuivi, encore nerveuse. Avec Ayano, notamment. Comme si la distance avait brisé quelque chose entre elle et moi.

J'ai gardé un moment de silence, ne sachant quoi dire. Elle a détourné la conversation d'elle-même, affichant soudainement un sourire que j'ignorais réel ou pas.

-J'espère te la présenter un jour.