« Steve. »
Elle avait prononcé son nom aussi solennellement qu'une prière. Steve avait perdu sa mère très tôt. Il ne gardait d'elle que des souvenirs d'enfance. Des impressions. Le ton qu'elle avait quand elle l'appelait. Cette façon qu'elle avait de lui caresser les cheveux dès le moment où elle passait près de lui. Son odeur. La lavande. Ses longues boucles blondes qui lui couraient le long du dos, dans ces rares moments où elle laissait ses cheveux détachés. Les bruits qu'elle faisait à la cuisine, le soir, alors qu'il faisait semblant d'être endormi dans son lit. Son air nostalgique et triste qui semblait ne jamais vouloir la quitter depuis la mort de son petit frère. Il sut qu'il rêvait dès le moment où il l'aperçut. Ils n'étaient pas dans leur appartement de Brooklyn. Il ne connaissait pas ce salon. Mais il s'en moquait éperdument. Elle était là, comme elle l'avait toujours été. Jeune et fière dans une de ses éternelles robes à fleurs. Ses cheveux remontés contre sa nuque. Ses lèvres rouges comme elle ne les peignait que le dimanche. Souriante comme il ne l'avait jamais connue. Oui, Sarah Rogers était une femme magnifique lorsqu'elle se permettait un sourire. Et comme elle lui avait manqué ! Elle était bien là, assise dans ce grand fauteuil près de la cheminée, une tasse de thé posée près d'elle. Lorsqu'elle tourna la tête vers lui, plongea son regard océan dans le sien, Steve eut l'impression qu'il allait éclater en sanglots. Debout dans l'embrasure ses portes françaises, il était paralysé d'émotion.
« Steve. »
La voix était venue d'ailleurs. Sur le canapé, une autre femme était assise. Winnifred Barnes. La mère de Bucky. Elle aussi était décédée très jeune, mais avait néanmoins eut le temps de prendre soin de lui après le décès de sa mère. Il se rappelait très bien sa voix forte et aigüe. Sa délicatesse exquise et son amour qui semblait ne vouloir que se multiplier. Cette manière dont elle l'avait accueilli chez elle, sans poser de questions et sa jamais laisser paraître un seul regret malgré la pauvreté qui les accablaient alors. Non, Winnifred Barnes n'était pas une femme aussi splendide en apparences que l'était Sarah Rogers. Mais il émanait d'elle une telle lumière, une telle joie de vivre et tant d'amour qu'on ne pouvait que rester là et l'admirer. Et penser qu'elle était la plus belle femme du monde. Aussi brune que Sarah était blonde, aussi grande que l'autre était petite, Winnie portait sur elle un sourire qui ne voulait jamais la quitter. Les deux femmes semblaient antagonistes en tous points. Et pourtant elle était là, elle aussi, dans ce rêve qu'il avait tant espéré depuis l'enfance. Les revoir, toutes les deux. Ces deux mères qui avaient pris soin de lui et qui l'avaient aimé, chacune à leur manière.
« Steve. »
La voix lui était des plus familières. Il tourna un peu plus la tête et ce fut à ce moment qu'il la vit. Assise près de Winnifred. Peggy. Vêtue de son fidèle uniforme de l'armée qui ne semblait avoir été conçu que pour elle. Ses cheveux tressés et ses lèvres rouges telle qu'il se la remémorait toujours. Aussi souriante que les deux autres, belle comme le jour, elle était assise là, tranquille, comme si le monde autour avait cessé de tourner. Margaret Carter, cet ouragan de personnalité, cette tempête qui cachait une des femmes les plus sensibles et attentionnées qu'il avait jamais connues. Celle qui avait su voir au-delà des apparences. Qui l'avait vu, lui, tel qu'il était alors. Qui ne s'était pas arrêtée au maigrelet qu'il avait été. Il n'avait qu'à fermer les yeux pour la revoir dans les moindres détails, pour sentir son parfum, pour entendre le timbre de sa voix scintillante. Même s'il ne l'avait côtoyée que très peu de temps, Peggy avait été pour lui le synonyme d'un avenir plus bleu, d'un futur où enfin il aurait sa place dans le monde. Il avait l'impression de l'avoir connu toute sa vie. Et elle était là, comme les deux autres, belle comme pas une et l'appelant par son prénom.
« Steve. »
Les trois femmes le regardaient sans toutefois le dévisager, semblant attendre qu'il se joigne à elles. Mais il demeura debout dans l'embrasure des portes, immobile, figé par ces apparitions. Il savait qu'il rêvait. Il aurait donc été normal qu'il puisse faire ce qu'il voulait. Qu'il ait le contrôle sur son propre rêve. Mais toujours demeurait-il là, stoïque. Incapable du moindre mouvement, du moindre pas. Il avait tant souhaité, toutes ces années durant, toutes les revoir et pouvoir les serrer dans ses bras. Les retrouver comme aux temps où elles étaient bien là, avec lui, dans ces moments heureux qu'il n'avait alors que trop peu su apprécier à leur juste valeur. Il était paralysé, mais curieusement n'arrivait pas à maudire ce rêve qui l'empêchait de bouger et d'aller les rejoindre. Il était serein. Heureux de simplement pouvoir les voir, et les sentir près de lui une fois encore.
« Steve. »
La voix, grave, venait cette fois de derrière lui. Pour la première fois depuis le début de son rêve, il réussit à bouger et se retourna. De l'autre côté de l'entrée, la porte menant à l'extérieur était ouverte. Appuyée contre le cadre, bras croisés, ses cheveux longs cheveux roux illuminés par la lumière du jour, Natasha l'observait avec un sourire en coin. Ce sourire. Ce regard. Il fit un pas en avant, et ses pieds répondirent. Il sentit la chaleur du soleil qui réchauffait son visage alors qu'il avançait vers l'extérieur. Natasha ne bougea pas mais ne baissa jamais son regard. Ces puissants yeux verts pour lesquels Steve aurait été prêt à tout. Il tendit la main vers elle et toucha son visage. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il réalisa que sa joue était mouillée. Elle pleurait.
Steve se réveilla en sursaut. Il faisait toujours nuit noire. Il avait froid. Le feu n'était plus que braises, et la tête de Natasha avait quitté ses genoux. Il était seul. Il regarda tout autour de lui; aucun signe d'elle. Il se leva, repoussa sa couverture et ce fut à ce moment qu'il réalisa que la couverture de Natasha n'était pas là. Il se dirigea lentement vers l'âtre, se pencha pour y jeter trois bûches et en secouer les braises, puis il se releva et marcha en direction du seul endroit susceptible d'abriter l'espionne. Il ouvrit la porte menant à l'extérieur et c'est là qu'il la vit, à l'extrémité droite de la galerie, assise sur la rambarde et lui tournant le dos, emballée dans sa couverture, les pieds pendant dans le vide. Il s'approcha d'elle mais garda une certaine distance. Il la connaissait assez pour savoir qu'elle avait besoin de sa solitude. Il savait également qu'elle avait pleinement conscience de sa présence, malgré le silence qu'elle s'obstinait à garder. Steve lui donna un moment, puis s'approcha d'elle lentement et pris place à côté d'elle, debout près de la rambarde. Elle ne tourna pas la tête. Ne bougea pas d'un centimètre. Elle avait pleuré. Il pouvait encore voir les sillons creusés par le passage des larmes sur ses joues. La rougeur de ses yeux si précieux. Elle aussi avait eu un rêve. Un rêve violent qui n'avait rien à voir avec la douceur du sien. Délicatement, il dégagea son visage de son éternelle couette rebelle, mais sa main ne la quitta pas et s'attarda dans ses cheveux, près de sa tempe. Elle tourna lentement la tête vers lui et du moment où elle croisa son regard, ce fut l'hécatombe. Les larmes reprirent de plus belle et son visage sembla se décomposer en un million de morceaux amers. Steve s'empressa de l'attirer à lui, de la serrer de toute la puissance de ses bras alors qu'elle appuyait son menton sur son épaule et s'agrippait à son dos comme si elle craignait de tomber. Il l'embrassa à travers ses cheveux et la colla contre lui, se disant qu'il la garderait ainsi pour l'éternité si tel devait en être son besoin.
- Je suis désolée, l'entendit-il sangloter au creux de son oreille d'une voix qu'il ne lui connaissait pas. Pardonne-moi, je suis désolée…
Il agrippa son visage entre ses mains et la força à le regarder. Puis rapidement, il secoua la tête.
- Pleure, Tasha. Pleure pour toutes ces fois où tu t'es empêchée de le faire. Mais ne t'excuse pas devant moi. Jamais.
Les larmes ne cessaient de couler. Natasha sanglotait bruyamment et arrivait à peine à soutenir son regard.
- Je suis là, Tasha. Je suis là pour te retenir et pour te serrer contre moi. Je serai là chaque nuit où tu auras besoin de verser des larmes, où tu chercheras la chaleur et où tu devras affronter ces démons qui te hantent.
Elle ne cessait de pleurer. Posant son front contre son torse, elle sanglota de longues minutes avant qu'il ne l'entende s'adresser à nouveau à lui.
- Tu n'as pas à faire tout ça.
Il passa la main dans ses cheveux et posa le menton sur le dessus de sa tête.
- Je sais, lui répondit-il. Je pourrais très bien partir et aller ailleurs. Aller finir mes jours au Wakanda, dans une hutte à élever des chèvres. Mais peux-tu seulement comprendre que je choisirai dix mille nuits à chasser des démons avec toi, plutôt qu'autant de jours paisibles et sans histoire ? Je t'aime, Tasha. Et je sais bien que tu ne me diras pas la même chose, du moins pas ce soir. Parce que tu es comme ça, et que c'est entre autres de ça dont je suis en train de tomber follement amoureux. De toi dans tout ce que tu as d'imparfait. Et de plus que parfait. Mais que m'importent ces nuits entrecoupées de cauchemars, parce que pour moi ils ne représentent qu'une raison de plus pour te serrer dans mes bras.
Elle releva la tête et le regarda, yeux mouillés, en serrant les lèvres.
- Tu n'as aucune idée, finit-elle par lui dire, aucune idée de toutes les horreurs que j'ai faites, Steve. Tu ne pourrais même pas imaginer tout le rouge qui se trouve dans l'histoire de ma vie. À quel point mon calepin dégouline de sang...
- Et tu ne réalises pas à quel point je peux t'aimer pour tout ce que tu fais afin de réparer chacune de ces erreurs. Nous ne sommes pas notre passé, Tasha. Ni notre avenir, d'ailleurs. Nous ne sommes que notre présent. Toujours.
Elle ravala un sanglot alors qu'il s'approchait pour poser ses lèvres sur les siennes. Il crut un instant qu'elle le repousserait, mais elle le laissa faire. Il sentit ses mains froides passer autour de son cou, et ce fut à ce moment qu'il sut. Il sut qu'il l'avait convaincue. Il était conscient qu'il devrait le lui répéter encore, et encore. Probablement jusqu'à la fin de ses jours. Natasha Romanoff n'était pas femme à se laisser aimer. Mais ce n'était là pour lui qu'une raison de l'en aimer davantage. Ses sentiments étaient clairs, il n'y avait aucune ambigüité possible dans son esprit. C'était clair comme un rayon de soleil, comme tous ceux qui l'éclairaient dans ce rêve qu'il avait fait quelques minutes plus tôt à peine. Il l'aimait. Depuis longtemps. Probablement depuis ce jour où il l'avait rencontrée sur le pont de l'héliport, dans cette petite camisole rouge et cette veste de cuir qui n'avaient, depuis, jamais quitté ses souvenirs et son esprit.
- T'arriverais à te rendormir, tu crois ? finit-il par lui demander au creux de l'oreille.
Elle secoua la tête.
- Pas cette nuit. Du moins, pas maintenant. Je crois que je vais aller courir un peu, ça me fera du bien.
Il tenta de cacher son inquiétude, laquelle fut rapidement trahie par le froncement de ses sourcils.
- T'en fais pas, ajouta-t-elle en passant sa main droite de haut en bas le long du bras du Capitaine. Je connais ces bois mieux que le complexe Avengers, crois-moi. Va dormir, je ne serai partie qu'une demi-heure.
Ce fut elle, cette fois, qui posa délicatement ses lèvres contre les siennes. Steve hocha la tête.
- Sois prudente.
Elle quitta ses bras, lui laissant sa couverture, et il la regarda descendre les marches de la galerie, puis disparaître à travers la noirceur et la forêt. Il retourna à l'intérieur où la chaleur du foyer avait à nouveau envahi la pièce principale. Il s'affala sur le canapé et passa un bras derrière sa tête, fixant le plafond. Il ne sut pas combien de temps il resta là, à fixer la danse des ombres que faisaient les flammes sur les murs, mais il réalisa qu'il s'était endormi lorsque des lèvres se posèrent sur les siennes : elle était de retour. Dehors, il faisait toujours nuit. À quelque part entre l'éveil et le sommeil, il sourit et lui laissa une place alors qu'elle venait s'asseoir où il avait été en début de nuit et qu'il posait à son tour sa tête sur ses genoux. Sentant qu'elle passait ses doigts dans ses cheveux, il ne put s'empêcher songer à leur inversion des rôles tout en ressentant la chaleur de son corps tout près du sien. Elle sentait la cerise; elle sortait de la douche. Il s'endormit, tête contre ses genoux, et ce ne fut que le lendemain matin qu'il se demanda s'il avait rêvé ou s'il l'avait vraiment entendue murmurer, tout bas :
« Ya tebya lyublyu ».
