Chapitre 14 : Une prise d'otages
- Charlie tout va bien ?
Le mathématicien leva la tête vers Amita qui entrait après avoir discrètement frappé à la porte de son bureau. Il lui sourit d'un sourire un peu tendu, un peu crispé, qui laissait percevoir que non, décidément ça n'allait pas vraiment bien. Pourtant il tenta de prétendre le contraire, mais la jeune femme ne fut pas dupe.
- Charlie… Ce n'est pas ta faute ce qui arrive.
- Je sais mais c'est tellement…
- …moche ? proposa-t-elle alors qu'il semblait chercher le mot approprié.
- Oui.. moche. Bon sang ! Ces gamins avaient tout pour réussir : l'intelligence, la santé, et l'argent en plus. Et ils ont tout gâché ! Et moi…
- Toi tu n'as rien fait de mal Charlie. Tu n'as fait que soumettre une hypothèse au F.B.I. Ce n'est pas ta faute si elle s'est révélée exacte. Ces garçons ont creusé leur propre tombe.
- Je sais…, abdiqua-t-il. Mais ça ne rend pas les choses plus faciles.
- Oh Charlie…
Elle s'approcha de lui et prit ses lèvres pour tenter de le détourner de ses pensées moroses, de cette culpabilité qui semblait de pas devoir le quitter. Il répondit à son baiser d'abord tendrement puis, petit à petit, ses lèvres se firent plus exigeantes, sa langue quémanda et obtint le passage vers sa jumelle qu'elle commença à caresser avec ardeur. Ils se détachèrent juste le temps de reprendre un peu leur souffle, puis leurs bouches se trouvèrent à nouveau. Amita s'installa à califourchon sur les cuisses de son fiancé et celui-ci laissa ses mains s'infiltrer sous le chemisier de soie grège qu'elle arborait ce jour-là.
Oubliant le lieu où ils se trouvaient, ils se cramponnaient l'un à l'autre, ne se quittant que pour mieux se retrouver et les mains et les bouches commencèrent à dériver vers d'autres zones érogènes : le cou, la poitrine… Ils avaient besoin de ce contact pour effacer les dernières traces de malentendus, toute cette tension qui s'était installée entre eux depuis deux jours, la culpabilité que chacun ressentait : lui de lui avoir menti, elle de n'avoir pas su déceler son mal-être.
Amita se rapprocha un peu plus du corps de son amant, ondulant doucement des hanches sur la virilité qu'elle sentait durcir entre ses cuisses. Les mains de Charlie descendirent sur ses hanches et se rejoignirent dans le dos, faisant glisser la fermeture éclair de sa jupe tandis qu'elle-même déboutonnait la chemise du mathématicien avant de poser sa bouche sur son mamelon, avec beaucoup de délicatesse. La peau était marquée et elle ne voulait pas le faire souffrir. Mais il n'y avait aucune douleur dans le gémissement qu'il poussa lorsque la langue habile de la jeune femme commença à lécher le bourgeon de chair.
Un toussotement un peu gêné les fit soudain s'écarter l'un de l'autre, le teint écarlate. L'agent Jazz se tenait sur le pas de la porte, le café qu'il était allé cherché au distributeur à la main.
- Euh… désolé de vous déranger professeur, balbutia le jeune policier, ne sachant comment dissimuler son embarras.
Les deux enseignants se détachèrent l'un de l'autre, le rouge au front, tentant rapidement de remettre de l'ordre dans leurs tenues débraillées.
- Non… Ce n'est rien…, réussit finalement à articuler Charlie essayant de dissimuler sa frustration et de faire revenir une certaine partie de son anatomie à une position un peu plus « professorale ».
- De toute façon, j'allais y aller, enchaîna Amita en passant une main nerveuse dans ses cheveux. J'ai un cours dans dix minutes.
Elle passa rapidement devant l'agent puis, au moment de quitter le bureau, elle se retourna vers Charlie :
- Tu m'attends pour rentrer ?
- Ca comptes-y ! promit-il avec un sourire qui ne laissait aucun doute sur ses intentions de mener à bien ce qui venait d'être interrompu aussitôt qu'ils seraient chez eux.
- Alors à dans deux heures…
Elle lui envoya un baiser du bout des doigts et s'éclipsa dans le couloir tandis qu'il la regardait aller, un franc sourire sur les lèvres, s'efforçant de ne pas sentir le désir qui pulsait au niveau de son bas ventre.
- Je suis vraiment désolé, professeur, reprit l'agent Jazz, soucieux de ne pas déplaire au frère de son patron.
- Non… De toute façon elle avait un cours, tenta de le rassurer Charlie, ne pouvant empêcher un accent de regret de glisser dans sa voix. Vous vouliez quelque chose de particulier ? reprit-il après une seconde de silence.
- Non. Je dois simplement rester près de vous…
- Ah oui… C'est vrai…
Le délicieux intermède avec Amita lui avait totalement fait perdre de vue l'ordre donné au jeune agent de le garder à l'œil. Il avait vainement tenté de prouver à son frère qu'une fois les étudiants arrêtés il ne risquait plus rien, mais il s'était heurté à un mur. Toutefois, ayant besoin de son équipe pour l'arrestation, Don avait confié le « baby sitting » à cette recrue arrivée six mois auparavant que Charlie connaissait peu, mais qui était visiblement soucieux de bien faire. Le mathématicien ne parvenait simplement pas à savoir si cela était dû à une vraie conscience professionnelle ou au fait qu'il était le frère de Don.
Tiens, il pourrait toujours se pencher sur ce problème en attendant Amita. Quoi qu'il ferait mieux de se pencher sur les corrections en souffrance qu'il délaissait depuis trop longtemps au profit de ses enquêtes, officielles ou non.
- Vous n'êtes pas obligé de rester là, dit Charlie. Je vais corriger ces devoirs et ça n'aura rien de drôle pour vous. Si vous voulez il y a une télévision dans la salle des professeurs.
- Désolé, professeur, je ne dois pas vous quitter. Ordre de l'agent Eppes.
Charlie poussa un soupir exaspéré : malgré ses demandes réitérées, Jazz refusait obstinément de l'appeler autrement que « professeur ». Il se demanda si, en sortant de Quantico, Don avait été aussi emprunté et aussi scrupuleux du moindre règlement. Non… Don n'avait sans doute jamais eu cet air de premier de la classe désirant plus que tout s'attirer les compliments du maître. Don était un électron libre qui savait d'instinct jusqu'où il pouvait aller et comment le faire.
Comme si le simple fait d'évoquer son frère le faisait se manifester, le téléphone de Charlie sonna et celui-ci vit s'inscrire le numéro de Don. Il porta l'appareil à son oreille.
- Charlie, c'est moi… Passe-moi Jazz tu veux…
- Don ? Il se passe quelque chose ?
- Non… Plus tard… Je dois parler à Jazz…
Au ton de son frère, il comprit que ce n'était pas le moment de perdre du temps en vaines questions qui trouveraient forcément des réponses. Il tendit l'appareil à l'agent en lui disant :
- C'est pour vous. Mon frère.
- Agent Jazz, monsieur, se présenta le garde du corps.
- Jazz… Il semble que le gang Ackerman soit dans le coup. Alors vous restez dans le bureau avec Charlie jusqu'à ce que j'arrive…
- Le gang Ackerman ? Vous voulez dire les frères Ackerman ?
- Oui…
- D'accord. Et vous serez-là dans combien de temps ?
- Dans vingt minutes environ.
Avant que l'agent n'ait pu ajouter quoi que ce soit, Charlie lui avait repris l'appareil.
- Don, tu vas me dire ce qui se passe ? Tu as un souci ?
- Non Charlie… Tu restes avec Jazz, vous vous enfermez et tu m'attends.
- Mais enfin… dis-moi ce que…
- Il t'expliquera. Je suis sérieux Charlie, tu ne bouges pas !
Avant qu'il ne puisse protester, Don avait raccroché et il lança un regard interrogatif vers le jeune agent qui avait sorti son arme avant de s'approcher de la porte pour la fermer à clé.
- Jazz mais qu'est-ce que…
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Il y eut un chuintement et le policier partit à la renverse, lâchant son arme et s'effondrant au sol où il resta immobile. Charlie mit quelques secondes à comprendre ce qui se passait, quelques secondes durant lesquelles trois hommes pénétrèrent dans son bureau.
- Content de vous retrouver professeur…
Le son de cette voix lui fit dresser les cheveux sur la tête : c'était celle de son bourreau. Son regard égaré se posa sur Jazz qui ne donnait plus signe de vie : une tache rouge s'agrandissait sur sa poitrine. Puis il le posa sur la main de l'homme et s'aperçut qu'il tenait un pistolet prolongé par un silencieux : le chuintement qu'il avait entendu.
- Alors professeur, on a été un peu trop bavard ? reprit l'homme en s'approchant de lui, un mauvais sourire sur les lèvres.
Charlie se laissa tomber dans son fauteuil, les jambes coupées, le cœur battant la chamade : le cauchemar recommençait ! Mais cette fois-ci il savait qu'il n'en sortirait pas vivant : les trois hommes qui se tenaient devant lui ne portaient pas de masque.
- On vous avait pourtant prévenu…, continua Samuel Ackerman en pointant son arme sur la tête du mathématicien recroquevillé sur son siège. Il souriait de plus belle, visiblement ravi de la panique qu'il inspirait à sa victime.
Il jouit un peu trop longtemps de cette peur. Au moment où il allait presser la détente, un hurlement retentit et ses deux acolytes se retournèrent avec un juron. Une étudiante se trouvait sur le seuil et regardait la scène, tétanisée, la main crispée sur sa bouche. Quand elle vit les trois hommes se tourner vers elle, elle sortit de sa sidération et s'enfuit en hurlant de plus belle.
- Merde ! pesta Jason Ackerman. Descends-le et on file !
Charlie se recroquevilla encore plus dans son fauteuil. Pourtant il savait qu'à la distance où il se tenait, le malfrat, il n'avait aucune chance de lui échapper.
- Trop tard ! s'exclama Steven Flich qui regardait par la porte.
En effet, des agents de sécurité du campus se hâtaient vers le bureau, vraisemblablement envoyés par Don pour prêter main forte à Jazz en attendant son arrivée.
Le criminel lâcha deux coups de feu dans la direction des policiers et ceux-ci se mirent à couvert. Jason en profita pour fermer rapidement la porte et tourner la clé dans la serrure.
- Bordel ! Je t'avais dit qu'il fallait l'attendre dehors ! fulmina-t-il vers son cadet qui ne semblait pas affolé outre mesure de la situation.
Ce n'était pas la première fois qu'ils se trouvaient ainsi assiégés par les forces de l'ordre. Il avait une idée très précise de la manière de s'échapper de ce piège.
- C'aurait été beaucoup moins drôle, rétorqua-t-il à son frère en regardant Charlie avec un sourire qui donna la nausée à son otage.
- On fait quoi maintenant ? questionna Stich.
- Comme d'habitude…, déclara Samuel en regardant son frère.
Celui-ci, le premier mouvement d'humeur passée, sourit à son tour. Oui… ce n'était pas la première fois qu'ils se faisaient piéger et ils s'en étaient toujours sorti grâce aux otages. Et là ils en avaient un de choix. Et même deux si ce connard de fédéral n'était pas encore mort.
- Hé vous dehors ! cria l'aîné des Ackerman en se tournant vers la porte. Vous allez m'écouter attentivement. On a deux otages ici ! Si vous ne nous laissez pas passer on les massacre !
- Que voulez-vous ? demanda une voix un peu tremblante.
Les policiers de l'université n'étaient certes pas taillés pour ce type d'événements.
- Vous avez dix minutes pour nous laisser le passage : on veut une voiture, moteur allumé, devant la porte. On part avec le prof en vous laissant le flic. Et si personne ne nous suit, on vous rendra le prof sain et sauf…
- Enfin… après avoir passé quand même un agréable moment avec lui…, murmura distinctement Samuel en fixant Charlie épouvanté droit dans les yeux.
Le professeur ne pouvait pas se méprendre sur le message qu'il voyait dans ce regard. Le souvenir des mains de cet homme sur lui le fit frissonner. C'était bien lui qui lui avait parlé durant tout son calvaire, lui qui avait osé les caresses indécentes dont le souvenir lui mettait le cœur au bord des lèvres, lui qui n'avait pas caché qu'il aurait aimé le violer. Il comprit que s'il sortait avec cet homme, il n'échapperait pas à cette abomination cette fois-ci et ses yeux s'emplirent de larmes.
Il aurait voulu avoir la force de crier aux agents de ne pas céder, de donner l'assaut quitte à mettre sa vie en danger s'il le fallait. Il préférait mourir là, d'une balle, dans ce bureau, que d'être livré aux instincts bestiaux de cet homme avant d'être exécuté. Parce qu'il n'y avait aucun doute dans son esprit : ces hommes le tueraient dès qu'ils n'auraient plus besoin de lui.
Perdu dans ses pensées effrayantes, il n'entendit pas le reste du dialogue entre Ackerman et les vigiles mais soudain il s'aperçut que le chef du gang avait cessé de parler, comme s'il avait obtenu un délai.
- Alors ? interrogea Samuel. Tu crois qu'ils vont faire ce qu'on leur demande ?
- Je présume qu'ils vont en référer au niveau supérieur. Ce ne sont pas de vrais flics alors…
- Ils vont peut-être avoir besoin d'un petit encouragement, intervint Stich. Une balle dans la tête du fèd et on le leur envoie, ça devrait leur prouver qu'on est sérieux non ?
- Non ! Pas encore… Je pense qu'ils vont nous envoyer quelqu'un qui saura prendre les bonnes décisions. Alors pour le moment on les garde tous les deux en vie ! D'ailleurs, regarde-donc où il en est…
Un instant il crut que son cousin allait le défier, mais celui-ci savait quand il valait mieux ne pas contrarier l'aîné et il se baissa vers Jazz, cherchant une impulsion dans son cou.
- Ouais… il vit encore, mais à mon avis il n'en a pas pour très longtemps si un toubib ne s'occupe pas de lui très vite.
- Très bien…. Ca va donner plus de poids à notre négociation. Si sa vie est en danger, ils seront plus pressés de le sortir de là et donc plus enclins à céder à nos demandes.
Charlie de son côté poussa un soupir de soulagement : le jeune agent était en vie ! Il n'osait l'espérer au vu du sang qui maculait désormais sa chemise et commençait à former une flaque sur le sol de son bureau.
- Vous devriez le laisser sortir…, articula-t-il d'une voix faible.
- Comment ? Qu'est-ce que tu as dit ? questionna Samuel en se tournant vers lui.
Charlie sentit le sang quitter son corps : jamais personne n'avait eu à ce point le pouvoir de lui faire perdre son calme, de le terroriser d'un seul mot, d'un seul regard, sans même poser la main sur lui, au point que ses pensées s'entrechoquaient sans qu'il arrive à les aligner. Pourtant il se devait d'essayer de sauver la vie de l'agent fédéral.
- Vous devriez le laisser sortir. Ca compterait…
Un grand éclat de rire l'interrompit…
- Regardez-le ! Il tremble comme une feuille mais veut sauver la vie du gentil fédé qui est là… Pourtant il n'est pas très doué le pauvre… C'était bien lui qui était chargé de veiller sur toi non ? Pas l'inverse ?
Pendant que son frère se moquait ainsi, Samuel faisait le tour du bureau pour s'approcher de Charlie qui se rencogna plus encore dans son fauteuil à l'approche de son bourreau, cet homme qu'il avait pris pour le chef et dont il s'apercevait à présent qu'il n'avait été aux commandes que sur ce cas précis, sans doute parce que son sadisme le rendait le plus apte à organiser « l'entrevue ». Il tenta de reculer lorsque le criminel tendit la main vers lui, mais celui-ci bloqua son geste et sa main vint courir sur sa joue.
Charlie hoqueta et ferma les yeux, sentant sa peau se rétracter sous la caresse.
- Attends Jason… Peut-être que le professeur est prêt à nous offrir quelque chose en échange de la libération de son garde du corps pas très doué… Hein professeur ? Que nous offres-tu si on le laisse sortir maintenant ?
Charlie retint son souffle tandis que l'homme faisait courir ses doigts sur sa chemise, exactement comme Amita quelques minutes, quelques siècles, plus tôt. Mais l'effet n'était pas du tout le même et le mathématicien retint un gémissement en sentant les mains s'insinuer sous le tissu pour venir caresser sa peau encore meurtrie.
- Hé… On n'a pas le temps pour ça maintenant ! gronda Jason en s'approchant à son tour.
Samuel ouvrit la bouche pour lui répondre, mais à ce moment-là une voix venue de l'extérieur l'interrompit :
- Ackerman ! Est-ce que vous m'entendez ? Ici l'agent Don Eppes du F.B.I. Relâchez vos otages immédiatement et sortez les mains en l'air, sinon nous donnons l'assaut !
Les trois hommes se regardèrent, brusquement en alerte : il n'était plus question de plaisanter ou de perdre du temps. Ils savaient que les minutes à venir allaient décider sinon de leur vie, du moins de leur liberté. Le F.B.I. était là et vraisemblablement le SWAT n'allait pas tarder non plus. Ils devaient partir très vite. Et l'aîné des Ackerman savait qu'il avait un atout non négligeable dans sa manche : celui qui menait les négociations était aussi le frère de son otage, et ça, c'était plutôt bon pour lui.
- Tiens donc… Ton grand frère…, sourit-il en s'adressant à Charlie. Pourquoi est-ce que je n'en suis pas étonné ?
Le premier mouvement de Charlie avait été le soulagement : Don était là ! Comme d'habitude il allait le sortir de ce piège ! Don ne le laisserait jamais tomber.
Et puis soudain il lui était revenu les menaces proférées à l'encontre de son frère et un gémissement d'épouvante lui monta aux lèvres : ces hommes risquaient de l'abattre, quitte à mourir eux-mêmes, rien que pour le plaisir de prouver au professeur qu'ils tenaient leurs promesses, eux.
- Agent Eppes ! cria Ackerman à travers la porte. Je crois que vous n'êtes pas en mesure de donner des ordres. On tient votre frère et un de vos hommes et si on n'a pas une voiture dans les cinq minutes, ça risque de très mal tourner pour eux.
- Comment vont-ils ? exigea Don.
- Le professeur va bien… pour le moment…
- Et l'agent Jazz ?
- Il aurait besoin d'un médecin assez vite. Vous devriez éviter de perdre du temps.
Don sentait l'affolement le gagner. Au moment où il arrivait sur le parking de l'université, il s'était rendu compte qu'une certaine panique régnait aux abords du bâtiment de mathématiques. Un mauvais pressentiment lui avait serré le cœur. Il avait interpellé un garde qui courait dans sa direction :
- F.B.I., avait-il dit en brandissant sa carte. Que se passe-t-il ?
- Des types on pris un de nos professeurs en otage…, avait balbutié l'homme, plus blanc que sa chemise d'uniforme.
Don n'avait pas eu besoin de plus de détails pour comprendre et son cœur avait chuté dans sa poitrine. Il était arrivé trop tard ! Tout en se hâtant vers le bâtiment, il avait appelé David, lui ordonnant de revenir au plus vite : il ne trouverait pas le gang Ackerman au nid.
Maintenant il était devant la porte du bureau et il avait peur comme jamais. Son petit frère était à l'intérieur, prisonnier de malfrats prêts à tout et il ne pouvait rien faire pour lui. Et il y avait Jazz, un agent sous sa responsabilité, qui, de l'aveu même du criminel, était sérieusement blessé. Il devait faire quelque chose ! Il devait sortir son frère de là ! C'était sa responsabilité !
Il jeta un coup d'œil nerveux à sa montre : David et les autres ne seraient pas là avant dix minutes au moins, le SWAT, prévenu, arriverait encore plus tard. Et apparemment Ackerman et ses complices n'avaient pas l'intention d'attendre si longtemps. Gagner du temps ! Bon sang ! Gagner du temps !
Il prit une grande inspiration avant de déclarer :
- Je vous propose un échange !
- Un échange ?
- Non… Don…
Charlie aurait voulu hurler mais ce n'était guère qu'un souffle qui passa ses lèvres. Il savait très bien à quel genre d'échange son frère pensait. Sa protestation ne fut évidemment pas perceptible du couloir, mais Samuel Ackerman, lui, l'entendit. Il se tourna vers lui avec un sourire qui lui fit comprendre que, lui aussi savait où Don voulait en venir, et qu'il s'en réjouissait. Cela ne fit que décupler sa peur : cet homme s'en prendrait à Don pour le simple plaisir de le faire souffrir, lui, Charlie, qui n'avait pas su tenir sa langue !
Inconscient des affres que traversaient son cadet, Don continuait :
- Moi contre l'agent Jazz. J'entre, je l'aide à sortir et je reste avec vous…
- Pas question qu'il entre ! souffla Stich qui semblait un peu agité.
Jason, lui, semblait réfléchir à la proposition. Deux otages en bonne santé valait mieux qu'un seul valide et l'autre à demi-mort…
- Sam ? demanda-t-il en interrogeant son frère du regard.
- Ca pourrait être amusant, rétorqua le cadet, un sourire sadique sur le visage.
L'aîné sourit à son tour. Oui… Ca pourrait être amusant de tenir ce flic entre les mains, surtout ce flic-là qui leur avait bien souvent mis des bâtons dans les roues. Et avec son petit frère dans la ligne de mire, il ne ferait pas le malin.
- D'accord… Vous contre lui…
Charlie essaya de nouveau de protester, de hurler à son frère de ne pas se jeter dans la gueule du loup, mais ses cordes vocales semblaient lui refuser tout service.
- Vous venez sans arme, évidemment…, continua le malfrat.
- D'accord… Ouvrez-moi.
- Un instant.
Il eut un autre regard vers son frère et celui-ci comprit sans qu'il ait besoin de dire un mot. Il passa rapidement derrière Charlie, le força à se lever et, le maintenant d'un bras douloureusement serré autour de son cou, il pressa son arme contre sa tempe. Le mathématicien ferma les yeux, s'efforçant de lutter contre la panique qui menaçait de le dominer.
- Que ce soit bien clair agent Eppes. Mon frère a son arme braquée sur la tête du tien ! A la moindre entourloupe de ta part il est mort !
- Il n'y a pas de piège, rétorqua Don.
- D'accord… Ouvre, ordonna Jason à Stich.
Celui-ci hésita, parut sur le point de dire quelque chose, puis, devant le regard implacable de son cousin, il céda.
La porte s'ouvrit, laissant apparaître Don, en chemise, les bras levés à hauteur d'épaule pour montrer qu'il n'était pas une menace.
Charlie avait ouvert les yeux et Don put lire toute sa peur, tout son désarroi dans ceux-ci. Il s'efforça de le réconforter du regard, même si la vision de son cadet, retenu par un criminel, une arme sur la tempe, faisait presque se dérober ses jambes sous lui. S'efforçant de se détourner du spectacle traumatisant, Don s'approcha de son agent, cherchant rapidement un pouls :
- Il est vivant je t'ai dit…, grommela Jason. Alors tu le sors d'ici vite fait avant que je ne vous garde tous les trois.
Don saisit le jeune homme sous les aisselles et le tira vers le couloir. Dès qu'il lui eut fait passer le seuil, Ackerman, qui se tenait derrière le battant, ferma la porte, les enfermant tous les cinq dans le bureau.
- Stich, tu le fouilles ! ordonna l'aîné en pointant son arme sur Don qui ne bougeait pas.
Il avait de nouveau les yeux rivés sur son frère et celui-ci tentait de lire le message qu'il semblait vouloir lui faire parvenir. Des encouragements, certes, mais aussi…
Il se souvenait de cette expression. Don l'avait eu vingt six ans auparavant lorsqu'un jour ils s'étaient trouvés confrontés à deux petites brutes de dix ans qui prenaient régulièrement Charlie comme souffre-douleur. Don était intervenu plusieurs fois pour défendre son cadet, parvenant toujours à l'arracher à ses tourmenteurs, deux sales gosses plus bêtes que méchants qui n'admettait pas que le gamin de trois ans plus jeune qu'eux réussisse systématiquement mieux. Mais ce jour-là, l'un des gamins avait amené ses frères aînés, deux voyous de treize et quinze ans qui se jetèrent sur Don. Celui-ci avait plié sous le choc : il avait beau être vif et plutôt fort pour ses douze ans, il n'était pas de taille. C'est alors qu'il avait eu ce regard qui disait à son frère : « Tous les deux on peut s'en sortir mon pote. Il suffit juste que tu te battes aussi. Ensemble on peut réussir ! » Et Charlie s'était jeté dans la bataille avec toute la rage qu'il avait retenue durant des mois. Il avait saisi la batte de base-ball que Don avait laissé échapper et s'était rué sur les agresseurs de celui-ci avec un cri où se mêlait la terreur et la colère, survolté par une impression d'invulnérabilité qui avait annihilé toutes ses craintes et fait sauter toutes ses barrières. Il avait fallu que Don l'arrête sinon il aurait sans doute blessé sérieusement les petites brutes qui ne s'étaient plus jamais attaquées à lui.
Aujourd'hui Don lui donnait le même ordre : « Bats-toi frangin ! Ne te laisse pas faire ! Ne laisse pas la peur te bouffer ! »
Il vit Sitch s'approcher de Don pour le fouiller et comprit qu'il devait agir sur le champ. Sans prendre le temps de réfléchir, sa main agrippa violemment le bras qui l'étouffait en même temps qu'il lançait sa tête en arrière. Samuel ne s'attendait pas à ce geste et il poussa un hurlement de souffrance quand l'arrière du crâne de Charlie heurta son nez, le brisant net. Un peu sonné par son geste, Charlie sentit la prise sur sa gorge se relâcher et aussitôt, mettant en œuvre les leçons du F.B.I., il tourna la tête vers le pli du coude de son agresseur, saisit le bras à deux mains et se dégagea tout en envoyant son coude dans l'estomac de l'homme qui se plia en deux.
L'attaque du mathématicien surprit totalement les deux autres criminels qui mirent une fraction de seconde à réagir, fraction de seconde que Don mit à profit pour se baisser et saisir son arme de secours, passée dans son étui de cheville. Roulant sur le dos, il fit feu sur Stich, le plus proche de lui, touchant son bras armé qui laissa échapper le pistolet. Puis il dirigea son arme vers Samuel : celui-ci était trop proche de Charlie, il devait impérativement l'empêcher de reprendre le contrôle sur lui.
Samuel s'était courbé en deux sous le coup reçu à l'estomac. Son esprit battait un peu la campagne. Son nez brisé laissait échapper des flots de sang. Puis soudain une rage homicide le saisit : ce petit prof de rien avait osé se rebeller ! Pire ! Il l'avait eu par surprise, lui qui se vantait de ne pas se faire avoir facilement. Il n'y avait qu'une sanction à ce geste.
Charlie s'éloignait de lui en titubant un peu sous l'effet de la peur et il leva son arme, visant le dos du mathématicien. Il n'eut pas le temps d'appuyer sur la détente : une balle le heurta à la gorge et il s'effondra, cherchant vainement à reprendre son souffle. Sa dernière pensée fut qu'il s'était fait avoir par un minable professeur de mathématiques… Bon sang ! C'était…. La mort le prit avant qu'il ne puisse trouver le mot qui lui manquait.
- Sam !
Ackerman vit tomber son frère. Il tourna son arme vers l'agent du F.B.I. en même temps que celui-ci, désormais tranquille pour son cadet, retournait son attention sur lui.
Bon Dieu ! Pourquoi est-ce qu'il n'avait pas écouté Stich ? Pourquoi s'était-il cru plus fort que ce maudit fédéral ? Parce qu'il tenait son frère ? Parce que jamais il n'aurait pensé que le prof, visiblement terrorisé, risquerait un geste pour se défendre ? Il avait gravement sous-estimé l'entente et l'affection entre ces deux là ! Mais il allait rectifié les choses tout de suite !
Il tira au moment où une balle le percutait à l'épaule droite, lui faisant lâcher son arme. Il s'effondra en poussant un cri de douleur.
A ce moment-là, la porte du bureau fut enfoncée et plusieurs agents se ruèrent à l'intérieur, David en tête, les armes brandies. Très vite ils constatèrent qu'ils n'avaient rien d'autre à faire qu'a appeler les secours.
Charlie restait prostré derrière son bureau, le souffle court, les oreilles bourdonnant, n'arrivant pas à maitriser ses tremblements.
- Charlie… Charlie… ça va…
Il leva des yeux incertains vers la voix qui lui parlait et reconnut Colby, le visage pâle. Il tenta de reprendre ses esprits, de calmer les battements frénétiques de son cœur.
- Oui… Je…
Et puis soudain l'anomalie le frappa de plein fouet : pourquoi était-ce Colby qui s'inquiétait de lui ? Normalement Don aurait dû être là, Don aurait dû le prendre dans ses bras pour le serrer contre lui en lui murmurant que tout irait bien, qu'il était sauvé…
- Don !
Il se redressa brusquement et chercha son frère des yeux.
- Noooooon !
Eperdu il se précipita vers son aîné qui gisait au sol, Liz et David s'empressant autour de lui, tandis que les autres agents passaient les menottes à Jason Ackerman et Steven Stich, ayant tout de suite vu que, là où il était, Samuel Ackerman ne répondait plus de la justice des hommes.
- Non… Donnie… Non, non, non…., psalmodiait le mathématicien en se jetant auprès du corps.
Ils avaient gagné finalement ! Ils avaient mis leurs menaces à exécution ! Ils lui avaient pris son frère. Tout ça c'était sa faute, sa faute, sa faute !
- Charlie… Charlie…
Une voix faible qui l'appelait, une main qui venait se poser sur la sienne, l'arrachèrent à la folie dans laquelle il se noyait. Il leva ses yeux pleins de larmes et s'aperçut que Don le regardait. Il était pâle, ses traits étaient figés de douleur, mais il le regardait, il lui souriait même d'un sourire certes un peu contraint, mais un sourire quand même !
- Oh Donnie… Donnie… J'ai cru que…
Il explosa en sanglots tandis que son frère chuchotait :
- T'inquiète frangin… Ca va aller… Tu ne crois pas que ces minables allaient m'avoir non ? Je croyais t'avoir déjà dit une fois qu'ensemble on était invincibles.
Il renifla, tentant de reprendre le contrôle de lui-même, honteux de se donner ainsi en spectacle, inquiet de l'opinion que son frère allait avoir de lui.
- Invincibles… Pas tant que ça…, tenta-t-il de plaisanter en s'efforçant de détourner le regard de la tâche rouge qui s'élargissait sur le flan de son frère.
- Oh ça… Juste un petit accroc à ma tunique… On va vite réparer ça, répondit Don, tentant de distraire son frère de sa peur.
David appuya un peu plus fort sur la blessure pour empêcher le sang de couler et il gémit malgré lui. Charlie pâlit encore un peu plus, ce qu'il aurait cru impossible tant il était déjà blafard.
- Donnie…
- Ca va Charlie… C'est juste que… David est une brute !
Celui-ci lui sourit à son tour, sans parvenir à dissiper les rides d'inquiétude qui barraient son front.
- Et toi tu es une tête brûlée ! Depuis quand on entre dans une pièce où se trouvent trois criminels armés et dangereux hein ?
- Depuis que son équipe est trop lente pour être là à temps, attaqua Don en guise de défense.
- Don tu aurais pu…
- David ! coupa Don, comprenant très bien ce qu'allait dire son adjoint et ne voulant surtout pas qu'il le dise devant Charlie déjà bien assez perturbé comme ça, on les a eu non ?
- Ouais… N'empêche que…
L'agent ne finit pas sa phrase. Ce n'était ni le lieu ni le moment. Et puis il comprenait ce qui avait motivé l'action de Don. Celui-ci ne pourrait jamais rester calme et respecter la procédure quand une vie était en jeu, à fortiori si cette vie était celle de son petit frère.
De toute façon, l'arrivée des ambulanciers l'empêcha de continuer cette conversation, quand bien même il l'aurait envisagé. Jazz avait déjà été évacué sur l'hôpital et les nouveaux venus se concentrèrent sur Don tandis que deux de leurs collègues s'occupaient des criminels menottés dans un coin de la pièce.
Quelques minutes plus tard, l'agent était sanglé sur une civière et Charlie, en état de choc, fut invité à l'accompagner à l'hôpital. Au moment où il quittait la pièce, il entendit un cri et reçut Amita contre lui.
- Oh Charlie… J'ai eu si peur… pleurait-elle.
Elle s'aperçut alors que le mathématicien ne réagissait pas à son étreinte, ne croisait pas son regard. Alarmée elle interrogea Colby :
- Qu'est-ce qu'il a ? Il est blessé ?
- Non… Il est choqué simplement, répondit Colby. Amita… Est-ce que vous pouvez prévenir Alan ?
- Mais… Je veux aller avec eux… Comment va Don ? s'inquiéta-t-elle soudain.
- Ca devrait aller. Je les accompagne.
- Je veux venir aussi.
- Amita. Ils ne vous prendront pas en plus dans l'ambulance. Allez chercher Alan et rejoignez-nous à l'hôpital.
Sur ces mots, il courut pour rejoindre les ambulanciers qui avaient continué leur route, poussant la civière à laquelle Charlie était accroché, les yeux rivés sur Don qui l'encourageait du regard, conscient qu'en cet instant précis, il était la seule chose qui retenait son frère de basculer dans l'hystérie.
Lorsqu'ils eurent disparus, Amita resta un instant désemparée puis elle s'efforça de maîtriser le tremblement de ses mains. Colby avait raison : elle serait plus utile en allant prévenir Alan qu'en restant aux côtés de Charlie qui, pour le moment, n'avait besoin que de s'assurer que son frère était en vie.
Elle se détourna rapidement pour regagner son bureau afin d'y prendre les clés de sa voiture : plus vite elle préviendrait Alan, plus vite elle retrouverait Charlie.
(à suivre)
