Faillaise – Rucheline

Elle ne s'attendait pas à une fête, ou même à des cris de joie en remettant les pieds dans la Souricière, mais au moins à des sourires, une ou deux tapes sur son épaule, une raillerie concernant son mauvais caractère. Un geste qui lui prouverait que sa famille adoptive ne l'avait pas reniée. Seuls des yeux froids l'accueillirent.

Lorsqu'elle quémanda du travail, Brynjolf l'envoya vers Delvin en ne lui accordant qu'un bref regard. Montrant autant de sympathie, celui-ci lui confia un contrat mal rémunéré dont elle récolta le salaire sans un mot. Plus de la moitié s'en écoula dans des bouteilles de bière et d'hydromel.

De retour à Rucheline, elle ingurgita ses gains, affalée par terre devant l'âtre. Elle se réveilla au même endroit, affligée d'une gueule de bois ravageuse mais libre de rires démoniaques. Pendant près d'un mois, elle s'adonna à ce rituel, travaillant jusqu'à ne plus pouvoir tenir debout quand ses déplacements l'empêchaient de noyer ses peurs dans la boisson.

Un matin pourtant, elle n'ouvrit pas les yeux sur un tas de cendres froides et de cadavres de bouteilles. Son crâne tambourinant s'enfonçait dans un oreiller. Dans son oreiller, réalisa-t-elle en s'asseyant. En tombant, la couverture révéla sa poitrine nue. En fait, elle était entièrement nue. Les pièces de son armure marquaient le trajet depuis son plus récent tas de bouteilles jusqu'au côté gauche du lit. Et sur sa droite…

Le monde sembla se renverser. À peine capable de respirer, et encore moins de penser, elle observa le visage paisible de Cynric jusqu'à ce qu'il se réveille. Il bâilla en s'étirant lascivement, se frotta les paupières, puis tourna la tête. Le bleu acéré de ses iris s'illumina d'une étincelle enjouée lorsqu'il se posa sur elle. Il s'assit, un sourire trop satisfait soulevant ses pommettes, et se pencha pour l'embrasser.

- Qu'est-ce que tu fais là ? souffla-t-elle, la voix assourdie par l'hébétude.

- Même dans ton état, je pensais que tu te rappellerais un peu de la nuit dernière, pouffa-t-il en lui caressant l'épaule, tu avais vraiment besoin de parler.

Pas seulement de parler, pensa-t-elle, blême, alors qu'une substance visqueuse imbibait le matelas sous ses fesses. La légère irritation entre ses jambes confirma ses suspicions. Entre couvrir sa nudité, chasser Cynric et se jeter dans le lac, elle ne sut lequel de ses projets exécuter en premier.

- J'ai parlé de quoi ? bredouilla-t-elle en fixant le vide.

- De ce qui t'est arrivé à Markarth. Je comprends que tu essaies de l'oublier, dit-il en indiquant les bouteilles d'un geste du menton, et du coup, tu ne dois pas non plus te rappeler que j'ai promis de te tenir compagnie jusqu'à ce que tes terreurs nocturnes se calment.

Il promit également de ramener un peu de chaleur dans ses relations avec le reste de la Guilde, que son coup de sang et son absence prolongée avaient érodées, ce qu'elle accueillit avec la même apathie. La réalité la heurta un moment après qu'il fut parti, mais elle ne savait toujours pas comment réagir. Un doux picotement subsistait du baiser qu'il avait déposé sur ses lèvres en guise d'au-revoir. Elle n'osa pas descendre dans la Souricière ce jour-là.

Il n'avait pas menti. Le soir même, il entra chez elle sans frapper et s'attela à la distraire jusqu'à ce qu'elle n'ait plus l'énergie de se rappeler de Markarth. En dépit de sa nervosité, ils retournèrent ensemble dans les sous-sols de la ville. Un voile ternissait encore les sourires de ses collègues, mais ils souriaient. Ils lui souriaient.

Sa vie retrouva un semblant de sens, rythmée par les contrats et les visites de Cynric. Ses bras ne lui offraient pas le même cocon protecteur que ceux de Miraak, mais ils faisaient l'affaire. Du moins, quand il le voulait bien. Les absences irrégulières qu'il n'annonçait jamais la laissaient parfois seule, enroulée dans des draps froids, à la merci de Molag Bal. Elle préférait ces quelques terreurs à une chambre constamment vide.

Puis, après plusieurs mois d'absence, le trouble se réinstalla chez elle. Tout en récoltant le salaire d'une rapine, elle sentit une âme terriblement familière approcher de la ville. Une partie d'elle voulait sauter de joie, il lui avait tellement manqué, mais Cynric ne partagerait pas cet enthousiasme. Terrifiée, elle ne revint sur Nirn que lorsque deux doigts claquèrent juste devant son nez.

- Pardon, je pensais à autre chose, s'excusa-t-elle devant le regard sévère de Vex.

Elle la salua d'un sourire peu convainquant, qui disparut dès qu'elle se retourna. Cynric venait d'arriver. Les genoux flageolants, elle attendit qu'il termine de s'entretenir avec Delvin pour lui faire signe de la suivre. Ils se rencontrèrent dans le couloir qui séparait le bar du Réservoir.

- Ça tombe bien que tu sois là, on va pouvoir rentrer ensemble, roucoula-t-il en lui attrapant le poignet.

- Il vaudrait mieux que tu attendes mon retour avant de monter, bredouilla-t-elle d'une traite.

La poigne de Cynric se crispa.

- Il est revenu ?

- À l'instant, il n'est même pas encore à Rucheline, se hâta-t-elle de préciser, je vais lui dire de partir et on aura la maison pour nous deux.

Ses pieds reculèrent d'eux-mêmes quand il voulut la tirer près de lui. Elle se heurta au mur.

- Ça ne me plaît pas que tu sentes sa présence.

- Ce n'est pas comme si j'y pouvais quelque-chose, couina-t-elle en secouant son bras pour se libérer.

Un frottement de bottes en provenance du bar les interrompit. Vex s'immobilisa un instant en les voyant, sans autre expression qu'un sourcil levé. Elle passa à côté d'eux et entra dans le Réservoir en s'abstenant de la moindre remarque. Après quelques secondes d'un lourd silence, Cynric la lâcha et grommela qu'elle devait se débarrasser de Miraak rapidement.

Chez elle, au pied des escaliers, elle perdit toute volonté de le chasser. Il rangeait une montagne de livres dans la bibliothèque du sous-sol et exhalait un épuisement écrasant, un sentiment confirmé par les énormes cernes que ses pommettes peinaient à soutenir. Le désir de lui cuisiner un repas chaud la démangea, mais Cynric ne le lui pardonnerait jamais. Heureusement, Miraak l'aida à choisir une émotion appropriée dès qu'il ouvrit la bouche.

- Tu n'as pas attendu très longtemps avant de retomber dans les bras de ce rat, gronda-t-il sans se détourner de son rangement.

- Comment tu ?…

- Je l'ai senti. Beaucoup de fois, cracha-t-il en lui décochant un regard sombre, ça ne m'a pas aidé à me concentrer sur la destruction de l'autel.

- J'avais peur, crissa-t-elle en serrant les poings.

- Tes angoisses seraient probablement devenues gérables si tu en avais parlé au lieu de les ignorer. Kosoveyd do dovahkiir.

- C'était trop récent pour que j'en parle, et ensuite tu n'étais plus là ! s'emporta-t-elle, les mains jetées en l'air. Qu'est-ce que j'étais censée faire ? Pleurer dans mon lit toutes les nuits en t'attendant ?

- Tu aurais pu venir à Fortdhiver.

Cette simple remarque moucha sa colère. L'idée ne l'avait pas même effleurée, réalisa-t-elle en baissant les yeux. En même temps, pourquoi y aurait-elle pensé ? Toujours agacée, elle croisa les bras.

- J'ai senti ton malaise, je le sens encore, ça t'aurait dérangé que je me colle à toi comme une sangsue.

- Sentir ce joor te manipuler m'a bien plus dérangé que te prendre dans mes bras.

Malgré la colère palpable qui contamina l'atmosphère du sous-sol, ces mots propagèrent une douce chaleur dans le torse de Siltafiir, ainsi qu'une ribambelle de questions dans son crâne. Elle n'aurait pas dû céder à la curiosité, chaque seconde qu'elle passait à ne pas le sortir de chez elle risquait de tout gâcher une fois de plus avec Cynric.

- Pourquoi ?

Il cessa de chercher un dernier centimètre de libre entre les rayons de la bibliothèque et étendit le livre qu'il tenait sur son sommet. Une lente inspiration donna l'impression à Siltafiir qu'il s'apprêtait à parler, mais il se tourna vers elle et approcha. Sans qu'elle le réalise, son malaise s'était mué en une déprimante résignation.

Elle ne s'attendait pas à ce qu'il couvre sa joue d'une paume tiède et sa bouche d'un baiser brûlant. Ses bras s'enroulèrent d'eux-mêmes autour de son cou. Malgré l'ombre qui ternissait son aura, elle sentait son plaisir avec une clarté éblouissante. Au cœur de leur euphorie partagée, elle crut s'envoler, aussi la prit-il au dépourvu lorsqu'il recula soudainement et soupira :

- Ça ne durerait pas, tu te lasserais de moi.

- Bien sûr que non ! s'offusqua-t-elle, prise d'un frisson qui la replongea dans les tréfonds de Markarth. Vith m'a dit la même chose. C'est elle qui t'a mis cette idée dans la tête ?

- Même si ses intentions étaient néfastes, elle avait raison, il te manquerait…

Il se passa une main sur le visage et marmonna derrière ses doigts, mais ne termina jamais sa phrase.

- Il me manquerait quoi ? l'encouragea-t-elle en regrettant déjà ses paroles à venir. Si tu m'expliques, je te raconterai tout ce qui s'est passé à Markarth.

- Très bien, accepta-t-il après une courte hésitation.

Son malaise réapparut, plus vibrant que jamais. Un sincère confusion naquit dans l'esprit de Siltafiir pendant qu'il cherchait ses mots avec une peine presque douloureuse. Les arts alchimiques et culinaires demeuraient ses principales lacunes, mais il n'avait jamais cessé de les pratiquer en gaspillant des ingrédients, et ce malgré ses réprimandes. Craignait-il tout de même de ne pouvoir la soigner ou la nourrir ? La croyait-il vaine à ce point ?

- Je n'aime pas le sexe.

Elle abaissa et releva lentement ses paupières. Ça n'était pas la réponse qu'elle attendait. Pas qu'elle sache vraiment à quoi elle s'était attendue, mais ça n'était certainement pas ça.

- Pourtant tu profitais de Vith sans que ça te gêne, gronda-t-elle, de plus en plus confuse.

- C'était plutôt elle qui profitait de moi, rétorqua-t-il en croisant les bras à son tour, le corps agité d'un frémissement, pour être honnête, ça me surprend que tu ne l'aies pas senti.

- Bien sûr que je n'ai rien senti, grimaça-t-elle, peu désireuse de se remémorer leurs ébats, je faisais tout ce que je pouvais pour penser à autre chose, me concentrer sur vous deux était trop désag… oh…

Ses épaules s'affaissèrent sous le poids de la réalisation, puis se relevèrent, poussées par la colère. S'il avait existé un moyen dénué de daedra, elle aurait ressuscité Vith encore et encore pour lui infliger le même supplice qu'elle lui avait fait endurer. Cependant, la vampire n'était pas seule source de son indignation.

- Pookus uvokriin ! M'accuser de m'être laissée faire alors que Vith t'avait manipulé pendant des semaines, tu mériterais que je te jette dans le lac !

Ce simple éclat étourdit Miraak. Elle ne le laissa pas reprendre ses esprits avant de continuer :

- En plus, tu me prends pour qui ? Une disciple de Molag Bal ? Je ne force pas les gens à venir dans mon lit, et même si c'était le cas ton âme rendrait ça insupportable, tu devrais le savoir !

- Je le sais, c'est pour ça que-

- Que je me lasserais de toi ? Vith s'est trompée !

La bouche entrouverte, il la fixa un moment pendant qu'elle reprenait son souffle, puis leva un sourcil étonné.

- Ça ne te manquerait pas ?

- Pas spécialement. Ce n'est pas pour ça que je… que j'ai envie d'être avec toi. J'ai passé presque dix ans à me faire plaisir toute seule, rien ne m'empêche de recommencer.

Envahi d'un soulagement étourdissant, il se jeta sur elle et dévora son visage et sa gorge de baisers désespérés. Une soif intarissable s'était éveillée. L'impression d'être une oasis dans laquelle se plongeait un rescapé du désert Alik'r saisit Siltafiir. Après quatre millénaires d'emprisonnement, suivis de l'affection conditionnelle de Vith, elle aussi se serait délestée de toute retenue, songea-t-elle en l'abreuvant de cajoleries.

Cela ne le guérit en rien de sa curiosité. Plié en deux pour cacher son visage dans le creux de son cou, il la rappela à sa promesse :

- Est-ce que tu vas enfin me dire ce qui s'est passé à Markarth ?

Malgré un brusque désir de se rouler en boule, elle rassembla son courage et ses mots. Sa douleur avait crû pendant qu'elle l'occultait, ou peut-être que l'indolence causée par l'alcool et le sexe l'y avait rendue plus sensible. D'une langue pâteuse, elle bredouilla son histoire en s'accrochant aux robes de Miraak.

La cage aux barreaux pointus, les coups de masse, les résurrections forcées, le rire de Molag, chaque aveu la rapprocha un peu plus des larmes. Au fil du récit, ils se mirent au lit. Elle ne compta pas les heures passées à pleurer dans ses bras, mais chaque sanglot s'accompagnait de la certitude qu'il ne la lâcherait pas.

À suivre…

Termes draconiques

Kosoveyd do dovahkiir – Comportement d'enfant dragon ("kiir" veut littéralement dire "enfant", dans le sens "personne en pleine croissance", tandis que "kiin" signifie plutôt "descendant de" ou "de la famille de")

Pookus uvokriin ! – Puant hypocrite !

Sachant que les dragons de Skyrim ne se reproduisent pas, je suppute que le culte draconique n'accordait pratiquement aucune importance à tout ce qui était de nature sexuelle. Ma théorie est qu'ils laissaient les membres gérer ça entre eux discrètement et si des enfants en résultaient ils les rassemblaient et leur donnaient à tous la même éducation, séparant à mesure les plus forts des plus faibles. Pareil pour tout ce qui était romance et intimité. Du coup, n'ayant aucune raison de s'y intéresser jusqu'à présent, Miraak n'y connaît rien, que dalle, à part la théorie biologique basique bien entendu.

On s'approche gentiment de la conclusion, j'espère que ça vous plaît encore et que vous partagerez votre ressenti. J'aimerais vraiment beaucoup savoir tout ce que vous avez à dire sur ce récit.