Chapitre 14 : Quelque chose
Sam est en sueur, son expression de chasseur, concentré et impitoyable, plaqué sur le visage.
« Merde ! »
Il jure quand sa cible lui glisse entre les doigts. Le Shapeshifter passe par la fenêtre et s'enfuit dans la nuit noire.
« Dean ! »
Sam hurle à l'attention de son frère, un peu en arrière, encore dans le couloir alors que Sam se jette à la poursuite de sa proie.
« Il s'échappe ! »
Sam est lancé à pleine allure.
« Sam ! »
Mais son frère est déjà trop loin pour l'entendre. Dean se précipite à sa suite en balançant quelques injures. Sam court derrière le Shapeshifter et Dean court après Sam. L'histoire de sa vie !
L'ordure est rapide, Sam le perd presque de vue plusieurs fois, mais il finit quand même par le coincer dans une ruelle obscure. Le monstre lui fait face en grognant. Et c'est vraiment bizarre, parce qu'il ressemble comme deux gouttes d'eau à Dean.
« Sam ! »
Crie le Dean qui arrive derrière lui.
« Attrape ! »
Il lui lance un couteau en argent. Sam s'empare de l'arme et se tourne vers sa cible. Il n'hésite qu'une seconde. Une seule seconde. Pourtant c'est suffisant, le Shapeshifter escalade une issue de secours et se retrouve sur les toits en moins de deux.
« Fais chier ! »
Les deux frères grimpent à leur tour.
« Qu'est-ce qui t'a prit ? Pourquoi t'as été si lent ? »
Dean l'engueule déjà pour cette erreur. Son frère est un partenaire exigeant et attentif, qui ne laisse rien passer.
« T'es marrant ! C'est toi quand même ! »
Malgré son essoufflement, Dean se débrouille pour le tancer vertement :
« C'est pas moi, imbécile ! Te laisses pas avoir aussi facilement ! »
Sam lèverait bien les yeux au ciel, mais le monstre apparaît soudain devant lui. Il est acculé au bord du vide. Sam doit rester concentré. Le Dean devant lui tend les mains dans un geste d'abandon.
« Sam, attend, pour l'amour de Dieu ! »
Il le supplie, la peur assombrissant ses yeux. Sam le dévisage et doute encore. C'est bien le visage de son frère, là, devant lui, qui le conjure de l'épargner.
« Sammy ? »
Le Dean à coté de lui fronce les sourcils.
« Déconne pas ! Tu vois bien que c'est pas moi hein ?!
-Je ... »
Mais Sam ne peut se résoudre à planter un couteau dans la chair de son grand frère. Il refuse d'assister à cette douleur une fois de plus. Impossible de se forcer à tuer Dean !
« Sam, espèce de mauviette. »
Le Dean à sa droite lui arrache le couteau des mains et l'enfonce violemment dans le cœur du Dean en face de lui. La seule expression que trahit son visage, c'est de la haine, pure et dure. Il observe avec intérêt chaque seconde de l'agonie de ce monstre qui a osé prendre l'apparence de Dean Winchester.
En fait, c'est presque agréable. Dean devrait sans doute s'en inquiéter, mais ça lui fait du bien de se voir mourir. D'être la cause de ce décès même ! Si seulement il pouvait tuer si facilement cette part de lui qui lui pose problème, cette noirceur qui l'empêche d'aimer Sam comme un frère ...
Sam n'a pas les même sensations que Dean c'est certain. Ça lui fait mal d'assister à cette scène. Il n'est pas plein d'empathie pour le monstre qui a assassiné sauvagement plusieurs personnes, non, par contre voir son frère trépasser devant lui n'est pas la plus apaisante des visions. C'est bien ses profonds yeux verts qui se ferment pour toujours, c'est bien ses grandes mains agiles qui se crispent sur sa poitrine, c'est bien sa bouche qui se tord de souffrance. Il détourne le regard avant que la créature n'expire son dernier souffle. La gorge serrée, Sam se reproche cet accès de faiblesse. Il est conscient que cette chose n'est pas Dean, mais regarder son aîné mourir est au dessus de ses forces.
Dean perçoit son trouble. Dean perçoit toujours ses sentiments, c'est pas juste ! Sam a l'impression d'être un livre ouvert … Dean se rapproche de lui, abandonne une minute son propre cadavre.
« Pourquoi tu as l'air aussi triste ? »
La tête penchée sur le coté, Dean le fixe, perplexe. Il le fait exprès ou quoi ? On peut pas être aussi innocent que ça ! Surtout pas Dean ! Pourtant son expression inquiète a l'air sincère.
« Pardon. »
Dean chavire devant la mine déconfite de son frère. Il rit doucement, un peu content.
« Je te l'ai déjà dit, Sam. Ce truc, c'est pas moi, loin de là ! »
Sam hoche la tête mais Dean voit bien qu'il est encore perturbé.
« Sam ... »
Il place sa main sur le coté de la tête de Sam, un sourire ravi aux lèvres.
« Remet toi, princesse ! »
Sam est surprit par le geste de Dean. Il y a de la tendresse dans cette caresse. Il lève les yeux du rebord du toit pour les fixer dans ceux de son aîné. Savoure la sensation de ses doigts contre sa peau. Oui, il le savait, que les mains de son frère étaient rugueuses. Il ferme les paupières, un rien trop prit dans ses sensations physiques. Pose sa main par dessus celle de son frère.
Dean a l'air d'hésiter d'un coup. Il fronce les sourcils, désarçonné par la réaction de Sam, un peu trop consentant à son goût. Il retire sa main et prend grand soin de regarder ailleurs.
« Bon, ça c'est fait. »
Dean se sent bien.
C'est rare ! Appréciable ! Qu'il l'eut cru ?! Et pourtant, il se sent en paix. Il sirote sa bière au bar en attendant que Sam revienne. C'est un sentiment plutôt sympa, de savoir que Sam est en route pour le rejoindre. D'être conscient que seulement quelques minutes le sépare encore de la présence indispensable de son cadet. A ses cotés. A sa place.
Dean sourit bêtement dans le vide. Sam n'est pas un cadeau, pas tous les jours. Mais putain, impossible de vivre s'il n'est pas avec lui ! Cette passion le terrorise encore, soyons réaliste. Pourtant Dean n'est plus aussi à vif qu'avant. C'est un fatalisme un peu apaisé. Une certitude rassurante. Sam est avec lui. Rien d'autre ne compte, rien d'autre n'a compté et rien d'autre ne comptera jamais. La confiance est revenue, et avec elle cette complicité si forte qui les conduit aux quatre coins du pays.
Sam et Dean Winchester contre le reste du monde !
Dean lutte toujours, bien sûr, conscient qu'il ne pourra jamais arrêter de combattre ses sentiments les plus extrêmes … mais tant qu'il n'est pas seul, Dean peut faire face à presque tout. Il l'a déjà prouvé par le passé, passe sa vie à le prouver en fait. L'équilibre est à portée. N'a jamais été aussi proche.
Dean commande une autre bière quand le motard à sa gauche renverse son verre. Rien de bien étonnant, Dean a remarqué depuis un moment déjà que le grand barbu est complètement bourré. Il n'aurait rien dit, si seulement un peu de bière n'avait pas atteint sa veste en cuir et si le gus en question n'émettait pas cette odeur de vieille chèvre morte depuis un bail.
« Hé vieux, gaffe à tes coudes. »
Le motard se tourne vers lui avec un grognement. Ok Dean, c'était pas forcément une bonne idée d'attirer son attention comme ça... Le barbu fronce les sourcils, se passe lentement la langue sur les lèvres, prenant son temps pour dévisager Dean. Beurk !
« T'es qui toi ? »
Dean lève les yeux au ciel. Et voilà, c'est parti ! Une conversation qui commence comme ça c'est jamais bon signe. Pourtant Dean ne l'a pas cherché. Les merdes lui tombent juste dessus sans qu'il puisse rien y faire.
« Barack Obama. Et toi ? Santa Klaus ? »
Bon ok, là, il l'a un peu provoqué. Mais on va pas non plus ramper devant tous les piliers de comptoir qu'on croise ! Et puis Dean en croise un sacré grand nombre dans ses déambulations à travers le pays.
« T'es un marrant toi ! »
Il serre son poing gauche dans sa main droite avec une grimace désapprobatrice. Oh mon dieu, est-ce qu'on peut être encore plus cliché que ça ?! Oui on peut, quand les mains en question sont entourées de vieilles mitaines en cuir dégueulasses.
« Ouais, on me le dit souvent.
-T'aurais du fermer ta gueule cette fois. »
Mais Dean a vu le coup arriver à des lieux à la ronde. Il se contente de se baisser pour esquiver le direct du droit que lui balance le barbu à moto.
« Hé mais j'ai rien contre les motards moi ! Quelle agressivité ! »
La foule s'écarte prudemment autour des deux bagarreurs. Direct du gauche. Cette brute n'a pas beaucoup de prises dans son répertoire apparemment. Dean rigole doucement en évitant pour la deuxième fois la rage de ce Hell's rider raté.
« Bon ça va oui ?! »
Il lui envoie à son tour un coup de poing. Puisqu'il ne semble communiquer que par ce moyen.
« Aie ! »
Ce mec a la tête dure. C'est le moins qu'on puisse dire. Dean secoue sa main, choqué. Il ne méritai pas ça, tout ce qu'il voulait, c'est profiter de sa bière tranquillement en attendant Sam ! Mais non, il a fallu que robocop cherche la bagarre avec lui. Pourquoi est-ce que l'univers considère qu'il n'a pas droit au repos du juste ? Il ne doit pas être assez juste…
Le barbu lui adresse un sourire édenté. De mieux en mieux. Dean affiche ouvertement une grimace de dégoût.
Direct du gauche.
Sans dec' ce mec a vraiment rien d'autre à proposer ? Dean esquive d'un pas de coté. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est le copain moustachu de son barbu. Oui, celui qui l'attrape par derrière juste quand il s'apprête à ébahir la foule de son merveilleux coup de pied retourné (celui qu'il a appris dans Bloodsport mais n'a jamais pu placer face à un monstre).
« Petit merdeux ! On va t'apprendre à parler comme ça à Big Bob !
-Big Bob ? BB ? Sans rire ? »
Là ça commence à sentir le roussi. Surtout après le premier coup de pied qu'il se prend dans le bide. Quand il redresse la tête c'est son regard de chasseur qu'il adresse aux deux mastodontes.
« Croyez moi, vous voulez pas faire ça. »
Mais apparemment ils le veulent vraiment. C'est un vrai passage à tabac qui se prépare quand un géant débarque en hurlant et se jette sur le mec qui tient Dean. Il l'envoie au sol en un seul coup. Et ouais, Sam a largement plus de talent dans son petit doigt que l'ensemble de ces motards réunis ! Largement plus de muscles aussi. C'est impressionnant.
Enfin libre Dean fait un quart de tour afin de sourire à son frère.
« Sam. Bienvenue à la fête !»
Mal lui en prend, il a oublié le barbu n°1, qui en profite pour lui écraser son poing dans la face. La honte. Dean voit des étoiles. Bon ok, ce mec ne connaît qu'un coup, mais il faut reconnaître qu'il le maîtrise à la perfection.
Sam hurle de rage et se place face à BB. Ben quoi, apparemment c'est son vrai nom hein ?! Il pose une main sur la poitrine de Dean, le forçant à reculer. Dean se laisse faire à contrecœur. Voilà que Sam l'écarte comme un enfant à présent !
Sam lance un regard si menaçant à l'idiot en mitaines que Dean en aurait presque des frissons, s'il ne se tenait pas la joue comme un abruti qui vient de s'en prendre une.
« Pas touche à mon frère. »
Sam retrousse les babines, et ok, cette fois, Dean a vraiment des frissons. Le grand motard commet l'erreur de ne pas s'enfuir en courant. Quelques secondes plus tard il gît au sol et Sam escorte Dean hors du bar sous les yeux admiratifs et peut être un peu effrayés des clients.
« Je peux pas te laisser seul cinq minutes, c'est hallucinant !
-Non tu peux pas.
-T'es un vrai aimant à emmerde !
-Alors heureusement que tu es là. »
Et Dean se retourne vers les buveurs avec un sourire triomphant. Il pointe Sam du doigt.
« Hé c'est mon frère ! Mon petit frère !
-Arrête tes conneries » gronde Sam à mi-voix.
« Faut profiter de ton heure de gloire, Sam !
-Je vais surtout en profiter pour te ramener au motel. Comment ça se fait que ce mec ai réussi à te toucher au fait ? »
Dean est douché dans sa bonne humeur.
« Une erreur. C'est bon, ça peut arriver à tout le monde ... »
Cette fois Sam éclate de rire.
« Si papa te voyait...
-Bon, ça va, on est pas tous devenu gigantesque en grandissant, on va pas en faire toute une histoire !
-Espèce d'imbécile.
-Ouais. Mais avoue, avec moi tu t'ennuie pas hein ?
-C'est sûr ! »
Dean se rengorge, fier comme un coq sans vraie raison. Il est de bonne humeur et ce n'est pas une petite bagarre qui va changer ça, au contraire ! Il lève le regard vers le ciel étoilé. Content de sa soirée.
Sam soupire devant tant d'insouciance. La bagarre de bar entre probablement dans le top 5 des meilleurs moyens de se détendre pour un chasseur. Ça n'a aucun sens, et Sam refuse de devenir comme ça !
Mais quand il tourne la tête vers Dean et le surprend si réjoui il se dit qu'après tout ce n'est pas si grave. Il est là pour veiller sur lui.
Quelque chose change.
Quelque chose se passe, sans que Sam n'arrive à mettre le doigt dessus exactement. Quelque chose a évolué, avancé dans l'ombre jusqu'à sortir enfin à découvert. Une différence subtile. Un changement inattendu et furtif.
Sam fixe Dean et il peut la sentir là, en lui, cette énergie nouvelle qui s'amuse de son grand corps. Comme une envie tapie au fond de lui qui sort prendre l'air. Un frisson désagréable et doux à la fois. C'est possible ça ? Sam soupire, se tient la tête entre les mains. Ça ne veut rien dire ! Rien du tout ! Pourquoi donc ses pensées jouent aux montagnes russes en ce moment ? Ça n'a aucun sens ! En fait, c'est plutôt énervant.
Sam n'arrive plus à suivre Sam. Il a l'impression bizarre d'être quelqu'un d'autre. Plus le même en tout cas.
Quelque chose change.
Quand ses yeux se posent à nouveau sur le Dean endormi à sa droite son estomac se noue à son tour. Dean, Dean, Dean ! Il n'y en a que pour lui ! Sam ne pense qu'à lui. Il se pince l'arrête du nez, crispe ses paupières. Tout se bouscule, s'affole, se renverse. Méli mélo de sensations. Sam a le cœur qui bascule. Ne comprend pas ces signaux que son corps lui envoie désespérément depuis quelques temps.
Dean soupire, probablement prit dans un rêve. Change de coté, les yeux toujours fermés. Sam n'en perd pas une miette. Il prendrait bien une photo, là, tout de suite, mais hors de question de risquer de réveiller le dormeur !
Sam se dit que si Dean savait qu'il l'observe dormir comme ça, il ne serait pas content. C'est en partie pour ça qu'il ne le fera pas. Finalement, le seul moment ou Dean baisse sa garde, c'est dans le sommeil.
Sam repousse ses draps et s'approche lentement, s'assoit par terre, dos au lit de Dean. Comme il faisait toujours, à l'époque, pour lire pendant que Dean jacassait sur tout et n'importe quoi. Comme il le fait depuis le début, et comme il espère le faire encore longtemps.
Il n'a qu'à tourner la tête pour apercevoir le visage de son frère. Sam ne laissera jamais plus d'un mouvement les séparer encore. Il ferme les yeux, laisse l'arrière de son crane reposer contre le rebord du lit.
Quelque chose change.
Si seulement il pouvait entrer dans le rêve de Dean. Partager avec lui cet espace merveilleux ou rien n'est impossible ! Ou la liberté exerce ses droits, en dépit de toute logique ou de toute morale. Est-ce que Sam se sent prisonnier ? Est-ce que c'est ça qui cloche chez lui en ce moment ? Des chaînes invisibles qui le clouent au sol un peu plus chaque jour ? Peut être.
Mais cette légèreté qui lui gonfle la poitrine et lui envoie une tonne de papillons dans le ventre alors ? Qu'est-ce qu'elle vient faire là ? Cette joie brutale qui jailli soudain, à des moments qui lui paraissent complètement aléatoires ?
Le seul point commun, la seule récurrence, c'est Dean. Dean. La base autour de laquelle Sam a construit sa vie. Sans forcement s'en rendre compte. Sans le faire exprès. Et voilà qu'un beau jour, paf ! Il prend la réalité dans la tronche ! Il ne peut plus vivre sans lui. Sam a beau partir souvent, est-ce que ce n'est pas pour pouvoir mieux revenir ensuite ? A moins que ce ne soit juste une tentative inconsciente d'échapper à ce lien exclusif et puissant qui régi sa vie ? Un caprice enfantin, une révolte mal réfléchie contre le destin qui l'a attaché comme un forcené à son frère ?
Quelque chose change.
Sam grogne doucement. Il a mal à la tête et mal à l'âme. Essaie de ne pas se trahir. De saisir ce qui lui échappe. C'est juste à sa portée pourtant, il le sent ! Juste là ! La conclusion évidente à son tourment. La réponse à la question qu'il n'a toujours pas trouvé. Celle qu'il voudrait se poser mais qui ne se dévoile pas encore. Fermement camouflée dans une partie de lui qu'il n'a pas encore atteint.
Sam se frotte les yeux, fatigué, torturé même ! Par ce questionnement incessant. Il tourne à nouveau la tête vers Dean, à la recherche d'un réconfort qu'il ne peut trouver que dans la présence de son frère. Dean ronfle un peu et ce simple fait amène un léger sourire sur les lèvres de Sam.
Son frère est le plus plus bel homme du monde. Le plus brave aussi. Le plus casse pied et le plus incroyable à la fois. Le plus, point. Et Sam est fier de marcher à ses cotés. Il ne le décevra plus jamais, s'en fait la promesse solennelle.
Quelque chose change, mais dans un sens, Sam sait que ce n'est pas forcement négatif.
Il caresse les cheveux de Dean en un geste protecteur et tendre. Peut être un rien possessif aussi. Dean, qui se vante d'être toujours sur ses gardes, ne cille même pas.
Sam pense que quelque part, dans son cerveau reptilien, Dean doit savoir que la personne qui le touche de cette manière ne peut lui vouloir que du bien. Peut être même sa chair a-t-elle enregistré depuis longtemps la sensation de la main de Sam sur lui. Comme une mémoire du sang, des gènes. Finalement, est-ce qu'ils ne sont pas qu'un ? Un seul être, plein de doutes, de regrets et de souffrances, mais un quand même. Liés par la vie et les morts. Connectés à jamais.
Parce que Sam est Sam et Dean est Dean.
Et parce que ça, ça ne change pas.
« Bon alors... »
Sam met un peu d'ordre dans le bordel de feuille éparpillées sur la table de leur chambre. Un motel qui se targue du beau nom de Pink Paradise.
Pour l'instant, la seule chose qui rappelle le paradis à Dean, c'est ce lit au matelas ni trop mou, ni trop ferme. Parfait ! Son dos le remercie à grands cris de ce répit et c'est avec un soupir de contentement que Dean prête l'oreille à ce que raconte son frère.
« Rebecca Smith, mariée, 43 ans, originaire du coin. Retrouvée morte chez elle par son amant.
-Ah ben elle se faisait plaisir celle là ! Dommage qu'elle soit morte, elle me plaît déjà. »
Sam lève la tête, un peu amusé, même s'il ne devrait pas.
« Parait que la confrontation avec le mari ne s'est pas très bien passé.
-Tu m'étonnes.
-Bref » Sam reprend son sérieux.
« D'après le rapport du légiste...
-Que tu as obtenu avec talent, reconnaissons le.
-Si tu fais référence au fait que je l'ai distrait pour que tu puisses te faufiler et piquer le dossier, alors oui, avec talent.
-Je fais surtout référence à ta chemise déboutonnée juste ce qu'il faut et à son sourire gourmand.
-N'importe quoi.
-Allez, arrête. Il te dévorait des yeux ce beau docteur.
-Bon ça va Dean ? On va pas en parler pendant trente ans ! J'ai retenu son attention, c'est tout. Rien de plus.
-Tu as dragué ce pauvre type.
-Jamais de la vie !
-Et tu lui a pas laissé la moindre chance.
-Dean, c'est toi qui a déboutonné ma chemise ! J'avais rien demandé moi ! »
Dean éclate de rire devant les grands airs de son frère, révolté par ces accusations. Il décide magnanimement de ne pas le provoquer plus que ça.
« Et alors, qu'est-ce qu'il raconte ce précieux rapport ? »
Sam grommelle quelques mots que Dean ne peut pas entendre avant de retrouver le fil.
« Oui, donc, notre victime avait absolument tous ses organes liquéfiés...
-Ah dégueu ! C'est nouveau ça !
-On a également retrouvé des marques de liens sur ses poignets.
-Séquestration alors.
-Ouais, et elle s'est débattue, son corps était plein de bleus. On a aussi retrouvé des résidus sous ses ongles abîmés. Les flics attendent encore l'analyse de ces fragments.
-...
-Mais tu veux savoir le plus bizarre ?
-Quoi, plus bizarre que tout son intérieur qui se transforme en gelée d'un seul coup ?! Vas y, surprend moi.
-Notre banlieusarde infidèle avait également un crane de lapin dans l'estomac. Enfin, dans son ventre quoi, vu que l'estomac avait disparu...
-Une tête de lapin ? »
Dean se redresse enfin, s'assoit de manière à faire face à son frère. Il grimace.
« Ça sent la sorcellerie ça non ? Le rituel noir …
-J'y ai pensé, mais il y a rien dans le journal de papa sur une incantation nécessitant un crane de lapin. »
Les deux hommes restent silencieux un moment, plongés dans leurs pensées. Finalement leurs regards se croisent.
« Peut être que Bobby sait quelque chose ? » avance Dean.
« J'allais le dire » Sam sourit. « Appelons le. »
Sam esquisse un geste vers son portable mais quelque chose l'arrête.
« Dean ? Viens par là. »
Dean apprécie un peu trop cette injonction. Il se jetterai volontiers sur Sam oui. Mais non. Ça n'arrivera pas.
« Quoi ? »
Sam fixe son visage.
« Viens je te dis !
-Hola, on se calme ! J'arrive. »
Dean s'avance, les sourcils froncés. C'est quoi ce délire encore. Mais quand il n'est plus qu'à quelques centimètres de son frère, Sam lève la main et lui caresse la joue. Enfin, c'est ce que croit Dean, jusqu'à ce que Sam précise :
« T'as un cil qui est tombé. »
Il lui sourit doucement et Dean se consume dans la seconde. Foudroyé par son petit frère, comme d'habitude. Bien sûr il n'en laisse rien paraître. Comme d'habitude. Tout ce que Sam détecte dans son attitude c'est de la perplexité. Dean se laisse faire, étrangement docile.
Sam met un temps infini à attraper ce cil.
Ils sont proches, très proches. Dean peut presque sentir le souffle de Sam sur ses lèvres. Si seulement quelque sorcier bienveillant pouvait figer le temps pour eux ! Faire en sorte que ce moment ne s'arrête pas.
« Fait un vœu. »
Sam lui présente son doigt avec un petit rire, conscient que Dean va très probablement l'envoyer bouler. Mais pas du tout, Dean se contente de pencher la tête de coté et de souffler avec application sur cette petite partie de lui. Son air sérieux et concentré décontenance un peu Sam. Dean a toujours les yeux rivés dans les siens.
« Sam ? »
Le cil s'envole mais Dean ne recule pas.
« Ouais ?
-T'es bizarre.
-De quoi tu parles ?
-Je sais pas. Différend. »
Dean est terrible, ne laisse rien passer. Toujours à l'affût du moindre changement dans le comportement de son cadet.
Sam ne sait pas comment se justifier. Comment expliquer que la seule différence en lui c'est qu'il a prit conscience de l'importance de Dean dans sa vie ? Juste un sentiment remonté à la surface mais qui était là depuis longtemps. Juste une chaleur qui l'enveloppe tout entier quand il pense que Dean est avec lui. Qu'ils sont ensemble et que Sam souhaite que ce soit ainsi jusqu'à la fin.
« Ben non, je suis toujours pareil.
-Sérieux ? Le coup de souffle et fait un vœu, tu affirmes que c'est pas bizarre alors ? Que tu aurais fait ça avant ?
-J'en sais rien moi. »
Sam a soudain la pénible impression de subir un interrogatoire. Il se mordille la lèvre inférieure. Dean est révolté devant ce geste. Un violent courant électrique le parcoure des pieds à la tête. Comme un besoin impérieux de couvrir le corps de son frère du sien. Sam n'a pas le droit d'être aussi sensuel ! Ce n'est pas juste !
Dean se lève. Tout pour ne pas rester là, à contempler ce qu'il ne pourra jamais avoir.
« Bon appelle Bobby ok ? Je vais prendre une douche pendant ce temps. »
Ouais, une douche bien froide …
« Ok »
John vient de tuer une goule. Là. Tout de suite.
Le monstre guettait juste derrière la porte du motel où il avait laissé ses fils. Elle aurait pu les attaquer. Attendait juste le bon moment. John aurait pu ne pas revenir à temps.
Une fois de plus, il a risqué la vie de ses enfants. Peut il y avoir pire père au monde que lui ?! Quelle horreur ! John veut protéger ses fils, et tout ce qu'il réussit à faire c'est à les mettre toujours plus en en danger... Rien n'y fait, leur chasseur de père attire toujours auprès d'eux les pires engeances du monde !
Il passa ses doigts sur la coupure qui lui entaille le torse et grimace. Ce n'est pas bon. Il faut qu'il se soigne. Il marque un arrêt en voyant le sang sur sa main. Ce n'est pas passé loin. Non, vraiment pas. Ce n'est pas passé loin que ce soit le sang de ses fils rependu sur ce sol.
John s'imagine une seconde la scène. Rentrer et retrouver Sam et Dean morts, étendus par terre, les entrailles éparpillés autour d'eux. Leurs visages tordus en une dernière grimace de douleur. Ce n'est pas passé loin.
Bouleversé, il ouvre la porte de la chambre sans s'annoncer. Immédiatement il se retrouve avec un .45 braqué sur lui. Dean veille au grain. Impitoyable.
« Papa ? »
Son fils de 14 ans écarquille les yeux de surprise et John éclate en sanglot.
Parfois c'est trop. Parfois il a beau faire de son mieux, il n'arrive à rien. Parfois John se dit que c'est lui qui aurait du mourir et pas Mary. Souvent en fait. Que ça aurait été mille fois mieux pour le bonheur de ses enfants.
John pleure et Dean est désarçonné, ne sait pas quoi faire. Il se sent impuissant et se déteste pour ça. Alors il fait la première chose qui lui vient à l'esprit.
Il prend son père dans ses bras et lui caresse l'arrière de la tête, le visage dur et fermé.
Le câlin n'est pas vraiment en usage dans cette famille, mais Dean ne renoncera jamais à apporter un peu de paix à son père. Il fera tout ce qu'il peut pour ça. John accepte la moindre miette de réconfort que peut lui accorder Dean. Sam passe la tête par l'encadrement de la porte, curieux. Reste figé devant la scène. Frappé par la détresse de son père, qui sanglote toujours contre Dean.
Ce dernier ressemble à une statue. Déterminé et droit tandis que son père s'effondre. Quelqu'un doit maintenir cette famille à flot, et si son père ne peut plus le faire, Dean s'en chargera.
« Ça va aller. » lui murmure-t-il à l'oreille.
« Ça va aller papa. Tiens bon. »
C'est Sam qui sent les larmes lui monter aux yeux à présent. Pas vraiment habitué à voir son père craquer de cette manière. Les sanglots de John diminuent peu à peu. Dean sent qu'il tremble moins. Il passe ses bras autour du torse de son fils et le serre à son tour contre lui.
« Dean.
-Je suis là papa.
-T'es un bon gars tu sais. »
Il redresse la tête enfin. La crise est passé. Son fils aîné est un bon calmant. John s'en veut. Ce n'est pas à lui de réconforter son père, ça devrait être l'inverse. Décidément, il a vraiment tout fait de travers. Quelques larmes s'échappent encore de son visage ravagé quand il aperçoit Sam qui les observent avec un air triste de l'autre bout de la pièce.
Il lutte pour lui adresser un sourire mais cela ressemble plus à une grimace qu'à autre chose. Alors il ouvre les bras et l'appelle doucement.
« Sam. »
Sam se rapproche et serre prudemment son père dans ses maigres bras d'enfant, un peu incrédule mais ravie de cet éclat de tendresse. John lui embrasse le haut de la tête.
« Je suis désolé petit homme. Tu mérites mieux que ça. »
John recommence à pleurer et le cœur de Sam déborde.
« Papa ! »
Leur étreinte est plus forte. Un peu désespérée. Mais emplie d'amour, sans conteste. Dean les rejoint et rajoute ses bras autour des deux autre Winchester d'un air grave. Cette fois ils sont ensemble. Trois êtres prit dans la tempête. Trois pauvres naufragés. Et même s'il arrive au capitaine de faire des erreurs, jamais ses matelots ne le laisseront tomber. Non. Trois ils sont, trois ils doivent rester.
Dean se battra pour ça. Jusqu'au bout. Sauvagement. De toute son âme. John enlace ses deux fils, se gorge de leurs odeurs, de leur présence. A travers eux, c'est Mary qu'il embrasse.
« Je suis sans doute un vieil imbécile les garçons, un sergent instructeur plus qu'un père. Mais je vous aime. N'en doutez jamais ! »
Dean est frappé par cette déclaration. Il le sait que son père ferait tout pour eux, bien sûr. Mais c'est tellement rare de l'entendre le dire à haute voix ! C'est réconfortant.
« Tous les deux, je vous aime plus que ma vie. »
C'est une communion qui se passe là. Une mise en commun de courage et de force. Un appel à l'espoir et à l'union. Pourvue que la vie ne les heurte pas plus que jusqu'à maintenant ! Pourvue qu'un peu de paix leur soit accordée !
Sam sourit. Son père l'aime. Il le savait, mais ce soir est un peu différent. Entendre ces mots est agréable. Il se sent plus serein.
« C'est pour vous. Pour vous que je fais tout ça. On est une famille. »
C'est indéniable. Et pourtant si rassurant à entendre. John a encore envie de pleurer. Il ne pense pas que ce besoin le quittera un jour. Non, le bonheur n'est pas envisageable dans une vie ou Mary n'existe plus.
De l'espoir, il voudrait bien en voir quelque part, mais au fond il sait bien que pour lui c'est vain. Ce qu'il voudrait, c'est que ses fils ne le suivent pas aussi bas. Il doit être le seul à toucher le fond du gouffre. Pas question d'entraîner Sam et Dean là dedans !
Dean, lui, se recule et fixe ses yeux dans ceux de son père.
« La prochaine fois je viens avec toi. »
Ce n'est pas une question. Dean ne lui laisse pas le choix. Alors John acquiesce et son cœur se serre encore un peu plus. Il a transformé ses fils en soldats. Et le pire dans tout ça, c'est qu'il est incapable de le regretter.
Dean remarque le sang sur le flanc de son père.
« Sam, ordonne-t-il, va chercher la trousse de secours. »
Gaali1, merci beaucoup pour ta dernière review, je n'ai pas pu te répondre personnellement alors je le fais ici. Ça m'a fait très plaisir x) Et je préfère aussi prendre mon temps, c'est pas évident de traiter d'un tel sujet tout en restant fidèle aux personnages (Sam et Dean Winchester, merde ! C'est pas n'importe qui !).
Et puis j'espère que ce chapitre vous a aussi plu, oui vous mes revieweurs habituels ! Plus la peine de vous nommer, si ? ;)
MicroFish à mon tour de t'envoyer de bonnes ondes ! Du courage en boite ! Je pense à toi.
