13
Un peu plus tard, San en tête du trio arrivait dans le domaine du dieu Cerf. La nuit était tombée depuis longtemps. La forêt s'était transformée en un monde enchanté, très différent du jour, quand la lumière du soleil éclairait le paysage. Dans la douce obscurité, les lucioles et les vers luisants brillaient mystérieusement, illuminant le lichen phosphorescent qui recouvrait les gigantesques ramures des arbres. De scintillants petits ruisseaux serpentant entre les pousses de mousse miroitaient sous la lumière féerique de la lune. Seul le chant perpétuel des grillons égayait le silence du majestueux domaine de l'esprit de la forêt, ce monde inconnu et craint par les hommes. Sur les branches des arbres, de petits sylvains apparurent, un air étonné peint sur leur visage. Tous regardaient dans la même direction. Ils venaient de sentir la présence d'êtres vivants.
C'était justement la petite princesse Mononoke qui guidait Yakkuru à travers le domaine interdit. L'élan portait son maître sans connaissance sur son dos. La jeune fille marchait rapidement, semblant parfaitement se repérer dans la mystérieuse et immense forêt. Elle trottinait de temps à autre, ses pieds décrivant de petits sauts légers sur les îlots de mousse qui parsemaient le sol marécageux. Les petits esprits blancs se multipliaient et observaient soigneusement les étranges arrivants de leur petit sourire innocent. Une sorte de féerie magique se dégageait des lieux. Tout était paisible, fantastique.
Le trio, escorté maintenant de centaines de sylvains, arriva en vue d'un grand étang situé dans une clairière. Il était étrangement illuminé par la lumière de l'astre blanc, qui filtrait ses pâles rayons par un cercle entouré de cimes d'arbres, lequel ouvrait sur le ciel étoilé. Au centre des eaux transparentes du mystérieux lac, était placé un îlot formé de pousses d'herbes vertes et de mousse. Un étrange arbre argenté, dénudé de tout feuillage se dressait au milieu de l'îlot.
La jeune San tendit la main vers l'élan qui la rejoignait sur la rive. Puis elle regarda rapidement autour d'elle, comme cherchant quelque chose. Laissant Yakkuru au bord de l'eau, elle se mit à courir vers l'arbre le plus proche. Elle s'empara de son sabre, trancha une petite plante qui se trouvait là et repartit. Trois petits sylvains apparurent autour de la tige coupée, constatant, étonnés, la disparition de la plante.
Serrant entre ses doigts le rameau qu'elle venait de couper, la jeune fille courut vers l'étang et entra dans l'eau, faisant doucement signe à l'élan de venir vers elle. L'animal s'introduisit à son tour dans le lac, et s'avança sans crainte jusqu'à la princesse. Celle-ci fit glisser Ashitaka dans l'eau, et, portant le jeune homme en serrant la plante entre ses dents, elle se mit lentement en marche vers le centre de l'étang. Yakkuru, fidèle, la suivit. Ils progressèrent ainsi au ralenti dans l'eau, marchant sur le fond boueux et couvert d'herbes aquatiques. Des centaines de sylvains s'étaient groupés sur les rives, silencieux et immobiles, assistant respectueusement à la scène.
San aborda l'îlot, éclairé par la lumière argentée de la lune. Elle fit émerger la tête du prince, puis ses épaules et son buste. Elle l'installa ainsi, dans un petit renfoncement herbeux du bord de l'îlot, le corps à moitié immergé dans l'eau. Cela fait, elle planta le rameau dans l'herbe juste au dessus de lui. Puis la jeune fille s'accroupit et, posant son oreille contre la poitrine du jeune homme, écouta. Il battait normalement. Maintenant il n'y avait plus qu'à attendre.
La princesse se redressa ensuite et tourna la tête vers l'élan, resté dans l'eau.
- Tu es sage Yakkuru, lui dit-elle. Tu as compris qu'il ne fallait pas monter sur cet îlot.
Elle se remit debout et s'essuya rapidement le nez de son bras.
- Beuh… ça empeste l'humain !
Puis elle rentra à nouveau dans l'eau et nagea vers l'élan. L'animal la regarda venir sans crainte. Arrivée près de lui, San décrocha les rênes qu'il portait, le libérant ainsi.
- Tu est libre à présent, lui annonça t-elle en enroulant la cordelette autour de son bras, tu peux aller où bon te semble.
Sur ces mots, la jeune fille s'éloigna à la nage. Yakkuru, sans changer de place, secoua la tête, surpris de n'avoir plus sa bride habituelle. Puis d'un air décidé, il resta dans l'eau, immobile, juste en face de son maître sans connaissance.
Sur les rives, les petits sylvains, ouvrant des mines très étonnées et se consultant de regard commençaient à partir, peu à peu, en files indiennes organisées. De longues traînées blanches se dirigèrent ainsi vers les arbres et s'en allèrent lentement, serpentant entre les racines, montant sur les majestueux troncs envahis par la mousse et le lichen.
Bientôt, l'endroit fut désert, silencieux. Seuls le fidèle élan et Ashitaka restaient, l'un dans l'eau, l'autre à moitié allongé sur l'îlot. Plus aucun bruit ne venait à se faire entendre. C'était le milieu de la nuit.
Tout en haut, sur les plus hautes cimes d'arbres de la forêt, des milliers de sylvains sortaient, un à un des feuillages. Leur regard étaient impatients, éperdus d'admiration. Tous avaient les yeux fixés dans la même direction, vers les montagnes bleues au loin. Les arbres se blanchissaient au fur et à mesure du mouvement. Un événement se préparait…
La lune blanche et ronde brillait sur les faibles traînées de nuages à l'horizon. Soudain, une forme floue* commença à se profiler devant l'astre. Mais quelle forme !... Bientôt, on distingua une gigantesque silhouette touchant le ciel, marchant majestueusement au milieu des collines qui étaient deux fois plus petites qu'elle. On aurait dit un géant translucide, qui s'avançait vers la forêt. Il dégageait un tel sentiment de sagesse et de plénitude, que cette dernière semblait toute entière s'incliner respectueusement devant lui.
Un sylvain, sans cesser de fixer la « chose » fit doucement cliqueter sa tête, déclenchant ainsi un mouvement parmi ses semblables qui enchaînèrent aussitôt le cliquetis répétitif. Bientôt, cela produisit un énorme vacarme, semblable à une averse de pluie crépitant sur le sol.
L'incroyable créature bleue transparente arriva, marchant lentement au milieu de la forêt, dominant tous les petits êtres blancs qui la suivaient du regard, sans cesser leur cliquetis. Le géant continuait à progresser lentement au milieu du crépitement, laissant des traînées bleues sur son passage.
Quelque part, non loin de là dans la forêt, des êtres inattendus se tenaient, tapis au pied des arbres. Au premier abord, on distinguait seulement un ours qui dormait, dont uniquement la tête dépassait des racines.
Mais soudain, la tête se leva et l'on vit apparaître un visage humain familier sous la fourrure de la bête : c'était le petit bonze qu'Ashitaka avait rencontré quelques jours plus tôt ; c'était bien Jiko qui se tenait ici, derrière un grand arbre dans l'antre du Shishi Gami ! Il avait été envoyé par l'énigmatique organisation du Shishou Ren dans un but bien précis…
Le petit homme cligna des yeux, et poussa un murmure admiratif avant de se dresser à demi. Il était recouvert d'une peau d'ours. L'immense créature bleue venait de se dévoiler à lui au milieu des collines boisées.
- Mmh… Ooh… Le voila enfin, jubila t-il en ouvrant des yeux aussi grands que des assiettes. Le faiseur de montagne ; venez voir, vite !
Il parlait à deux autres hommes cachés dans les racines un peu plus en dessous de lui. Il étaient vêtus exactement de la même façon que le bonze.
- Mais dépêchez-vous bande d'imbéciles, s'énerva t-il. C'est pour ce spectacle que l'on a passé six nuits sous ces peaux de bêtes puantes !
Ses deux compagnons n'en menaient pas large, recroquevillés dans leur peau d'ours.
«- J'ai peur que si je regarde je devienne aveugle, fit le premier, tremblant de tous ses membres.
- Ce n'est pas toi que disais que tu étais le plus grand chasseur de l'ouest ? ironisa Jiko. Ha, ha ! Tu as oublié la mission que l'empereur lui-même t'a confié ?! Il t'a ordonné de lui rapporter la tête du grand esprit de la forêt ! ...»
Au même moment, le dieu translucide arrivait au dessus du lac sacré où reposait Ashitaka.
- On dit qu'au coucher du soleil il revêt le manteau de la nuit, reprit Jiko avec exaltation tandis que le premier homme apparaissait à ses côté en claquant des dents. Il se promène à travers toute la montagne… Il change d'aspect au lever du soleil... Regarde, le jour pointe, il se transforme !
Le géant plongeait lentement à l'intérieur du cercle formé par les arbres, au dessus de l'étang où se trouvait Ashitaka, tandis que ses contours se voilaient légèrement et que sa forme se modifiait. Un vent violent secoua soudain la forêt tandis que les petits sylvains souriaient en levant les bras sur les cimes des feuillages ballottés. Le mouvement venteux descendit peu à peu jusqu'à l'îlot sur le lac. Les pousses d'herbe frissonnèrent. De petites vaguelettes se formèrent et s'éparpillèrent pour aller mourir sur les rives. Le jeune prince, toujours étendu au même endroit n'avait pas bougé, sans connaissance. L'eau lui atteignait presque les épaules. Devant lui, Yakkuru était resté à la même place, debout dans l'eau, sans bouger d'un millimètre. Il fixait la berge de l'îlot.
Des pas se firent tout à coup entendre sur le sol herbeux. Une patte d'animal apparut et se posa sur le sol. Mais dès qu'elle eut touché la mousse, il se passa quelque chose d'incroyable. Des plantes émergèrent à toute vitesse autour de la patte mais perdirent la vie aussitôt quand elle se souleva pour continuer à marcher. A chacun des pas de l'étrange bête, la végétation jaillissait et se fanait instantanément après. Quelle était cette extraordinaire créature qui faisait apparaître des plantes sous ses pattes ?
Ce fut un animal fantastique qui s'approcha d'Ashitaka, à l'endroit ou la jeune Mononoke l'avait installé. Cette bête inconnue avait tout juste la taille d'un cerf. Une imposante couronne de bois entrelacés comme les branches d'un arbre décorait sa tête. Une longue encolure blanche, telle une grande barbe douce lui descendait jusqu'aux genoux. Sa fourrure était brune-ocre, d'une couleur profonde. Il aurait presque pu ressembler à une simple bête s'il n'avait pas possédé quelque chose hors du commun pour le distinguer des autres animaux. C'était une créature au corps de cerf, mais qui portait un visage étrangement humain. Ce visage était tel un masque ocre profond orné d'une bouche souriante et de deux yeux rouges au fond desquels se lisait une expression indéfinissable, emprunte de sagesse, de calme et de bonté. **
L'extraordinaire créature s'arrêta juste devant le rameau que San avait planté sur le renfoncement herbeux, au dessus du jeune homme. Les pupilles de l'animal prirent alors une couleur étrange, une expression très profonde lorsqu'il fixait la plante et le prince. Il avança alors un tout petit peu la tête et procéda à un échange. Il souffla doucement une fois sur le rameau. Les feuilles se fanèrent aussitôt, et se décrochèrent une à une. D'un simple souffle, la créature ôtait la vie à la tige, annihilait la blessure du jeune homme et lui rendait la vie...
* Didarabocchi, forme nocturne du dieu Cerf Shishi Gami
**Le Shishi Gami, sous sa forme diurne.
