A & S : Hello ! Nous voilà de retour avec un nouveau chapitre, tout beau, tout neuf ! Encore désolées pour l'attente (A : Roh, ça va, cinq mois, c'est rien... S : on pourra jamais battre mon record, à mon avis...) mais bon, pour compenser un pitit peu, c'est le plus long chapitre de la fic ! Les chapitres devraient plus ou moins reprendre un rythme de parution régulier, maintenant que c'est les vacances et tout ça ! Donc voilà, hein, on va vous laisser lire et on se retrouve en bas !
Bonne lecture !
CHAPITRE 14 :
Un voile blanc avait recouvert le ciel. Lentement, des flocons emplissaient furtivement l'air, s'échouant çà et là dans un ballet silencieux. L'horizon disparut peu à peu, ne laissant que la pureté de la neige envahir l'espace, et figer le temps. Le monde semblait être le spectateur hébété de cette danse immaculée. Et rien, ne paraissait pouvoir briser la paix qui s'était doucement instaurée. Rien.
Pas même le son de ce corps qui tombe, à terre. Pas même les cris de cette jeune fille, seule devant la trahison. Pas même les battements de ce cœur, torturé par la noirceur qui l'envahit. Rien.
À ce moment-là, Lenalee aurait aimé faire quelque chose. Elle ne savait pas, n'importe quoi. Rattraper Chao Jî, peut-être. Le retenir, lui parler. Essayer de le convaincre de détourner les yeux du chemin sur lequel il avançait. Vraiment, elle aurait aimé faire quelque chose, n'importe quoi. Et alors peut-être, peut-être, qu'il en aurait été autrement. Peut-être que Kanda ne se serait pas retrouvé inconscient, à ses pieds, du sang s'écoulant légèrement de sa nuque. Et peut-être que la lueur meurtrière dans les yeux de son ami ne se serait alors pas retournée contre elle.
Mais elle n'avait tout simplement rien pu faire. Elle s'était contentée de regarder la scène, en simple spectatrice, comme fascinée. Tétanisée par le choc que cette révélation soudaine venait de provoquer, ses membres restaient paralysés, incapables du moindre mouvement. Inconsciemment, elle s'était retrouvée à espérer. Espérer que tout ça ne fut qu'une mascarade, une simple comédie montée de toute pièce. Espérer que Chao Jî se retourne, et lui sourit. Espérer qu'il y ait soudain un retournement de situation. N'importe quoi. Mais en vain.
Lorsque cet espoir s'effondra, ce fut comme un déchirement. Comme une partie d'elle-même qui disparaissait. Un autre de ses amis s'en allait. Encore un. Un parmi tant d'autres, qui partaient en la laissant seule derrière eux, sans se soucier de ses sentiments. Et c'était à elle de se relever, sans soutien, à elle d'aller de l'avant, en gardant espoir. Car elle était leur appui, à tous, même s'il lui semblait que personne n'était le sien. Chaque fois qu'un de ses amis la quittait, son monde s'écroulait. La douleur en était immense. Allen… Lavi… Bookman… Link… et maintenant Chao Jî. Combien encore la laisseraient tomber ? Combien encore continueraient leur chemin sans elle ? Combien encore l'oublieraient ?
Et à présent, Lenalee se retrouvait dévastée une fois de plus. Perdue, seule, affrontant un danger qu'elle se savait incapable de surmonter. Si les Noés se décidaient à les tuer, c'était la fin. Elle n'aurait pas eu la volonté même de se défendre à cet instant précis.
Ses yeux dérivèrent alors sur le visage blême de Kanda, allongé sur l'épaisse couche de neige qui s'était formée. Ses cheveux trempés se mélangeaient avec le sang qui coulait de l'arrière de son crâne, tandis que sa poitrine semblait peiner à se soulever à chaque bouffée d'air frais. Il tremblait violemment et Lenalee se rendit brusquement compte, terrorisée, que la peau du japonais se glaçait peu à peu sous ses doigts. Il était mal en point. Et il lui parut alors plus vulnérable que jamais. En voyant son ami dans un si triste état, un immense abattement se saisit de la jeune fille. Elle ne réalisa vraiment qu'à ce moment-là dans quelle situation elle se trouvait réellement. Elle écarquilla les yeux, tentant de réfléchir à une solution.
Que pouvait-elle faire ? Pouvait-elle encore le sauver ? Y avait-il encore ne serait-ce qu'une alternative à leur mort certaine ?
Elle leva un regard troublé vers les Noés, qui se tenaient en face d'elle. La tension dans l'air était presque palpable. Les secondes avaient cessé de s'écouler, dans l'attente interminable du sort qui lui serait réservé. Son cœur manqua un battement lorsque les yeux de Tryde rencontrèrent les siens. Il se remit à battre à une allure folle lorsqu'elle comprit que son destin se jouait en ce moment même. Tout pouvait s'arrêter aujourd'hui. Et alors sa vie n'aurait eu aucun sens. Qu'aurait-elle accompli ? Si elle mourrait avant d'avoir tenté de vivre, à quoi sa lutte aurait-elle servi ?
Son cœur s'accéléra à cette pensée. Mourir ? Elle en était si proche. Mais si elle mourait, qu'adviendrait-il de son frère ? De tous les autres à la Congrégation ? Ne serait-elle plus capable de les revoir, de leur parler ? Ils attendaient tous leur retour. Elle s'imaginait facilement l'inquiétude de son frère et la scène qu'il ferait une fois qu'ils seraient rentrés. Cette pensée légère la fit presque sourire. Et elle prit une décision à ce moment-là. Leurs camarades attendaient leur retour. Ils feraient donc tout pour revenir, sains et saufs, peu importe ce que cela pouvait impliquer comme sacrifices.
Cette prise de conscience seule suffit à lui donner une rage suffisante pour se relever.
Elle n'eut pas le temps de terminer son mouvement que Tryde s'avançait vers elle, jetant de temps à autre des coups d'oeil furtifs à Chao Jî, qui se tenait derrière lui. Ce dernier semblait toujours en proie à un conflit intérieur qui le laissait bouleversé.
- Il est temps d'en terminer avec cette mission, lança-t-il d'une voix grave.
Cette phrase eut l'effet d'une claque pour Lenalee. Car cela ne laissait présager qu'une chose quant au sort qui leur serait réservé. Rapidement, elle se jeta sur le Noé afin d'entamer le combat, muée par la force du désespoir. Elle enchaîna coup sur coup, ne laissant aucun répit à son adversaire, qui parvenait néanmoins à parer chacune de ses attaques. Son corps bougeait tout seul, sous la rage et la peur qui l'habitaient. Grâce à son Innocence, elle pouvait éviter facilement les offensives de l'ennemi, sautant hors de sa portée. Aussitôt, elle revenait à la charge, continuant furieusement de frapper le Noé pour essayer de le déstabiliser.
Elle sauta le plus loin possible afin de rétablir une distance de sécurité avec ses ennemis, le temps de reprendre son souffle. Elle lança un regard à sa droite. Le corps de la créature était allongé sur la glace, immobile. Son innocence gisait à ses côtés, intacte. Une idée lui vint subitement. Si elle ne pouvait les vaincre, au moins elle les empêcherait de gagner complètement. Une fois chose faite, elle reposa son regard brûlant de rage sur ses adversaires.
- Chao Jî ! s'écria-t-elle, s'accrochant au mince espoir que sa voix puisse encore l'atteindre.
Le concerné ne daigna même pas tourner la tête vers elle, incapable sûrement de se concentrer sur autre chose que sa propre douleur. Tryde profita de ce que la jeune fille baissait sa garde pour l'attaquer, encore une fois, projetant son trident dans les airs. Lenalee ne remarqua celui-ci qu'au dernier moment, et ne parvint à l'éviter que de justesse, son brusque mouvement de recul lui valant une écorchure au bras droit. Elle retomba sur la neige, essoufflée.
Complètement hors d'elle, elle ne prit pas plus d'un instant pour récupérer ses forces et s'élança à nouveau sur Tryde, obsédée par sa seule fureur.
Absorbée par ses tentatives effrénées, mais vaines, elle ne vit pas l'ombre se déplacer derrière elle à une vitesse inouïe. Il était déjà trop tard. Elle n'eut que le temps de sentir une violente douleur se répandre à l'arrière de son crâne avant de s'effondrer, le monde autour d'elle s'assombrissant peu à peu. Elle ne put saisir les dernières paroles de Tryde qui se penchait lentement vers elle. Ce n'est que lorsque ses yeux se fermèrent enfin qu'elle perdit finalement conscience.
La pièce était plongée dans un lourd silence.
Lorsque Lynn se réveilla, clignant des yeux comme par réflexe, elle s'attendit à se retrouver aveuglée par une lumière intense. Mais il n'en fut rien. Elle essaya de distinguer ce qui se trouvait autour d'elle, mais en vain. La pénombre était totale. Il ne régnait aucun bruit, aucune odeur. Seule la sensation des draps sous ses doigts lui permettait d'imaginer où elle pouvait se trouver en ce moment même. Ce simple contact avec un élément connu la rassura quelque peu. C'était son seul point de repère. Elle était allongée sur un lit, sans même savoir pourquoi. La dernière chose dont elle se souvenait… Le train. Apocryphos. Allen. La douleur dans sa poitrine.
Dans sa mémoire, les événements semblaient ne pas avoir de lien entre eux, comme désorganisés. Rien n'était clair. Elle secoua la tête, essayant de se calmer un peu sans le savoir, évoquer ces souvenirs avait amplifié la panique de son cœur. Elle ferma les yeux à nouveau, se concentrant sérieusement afin de se remémorer.
Ils parlaient. Une atmosphère légère régnait entre eux. Puis…
Il y avait eu un bruit d'explosion.
Et Apocryphos… était soudainement arrivé dans le train.
Sans qu'ils ne puissent rien faire, l'Innocence d'Allen était tombée sous le contrôle de cette… chose.
La suite s'était enchaînée très vite.
Il avait réussi à retourner leur ami contre eux, le forçant à blesser alors la jeune fille.
Néanmoins, le fait était qu'elle était encore en vie. Et cela signifiait pour elle énormément. Apocryphos avait voulu la tuer, elle en était certaine. Mais le geste meurtrier s'était arrêté comme par enchantement, la sauvant in extremis d'un danger mortel. La volonté d'Allen était parvenue à s'échapper suffisamment du joug d'Apocryphos, pour pouvoir décider par lui-même d'interrompre le mouvement qu'il avait amorcé.
C'est du moins ce qui semblait le plus évident pour la blonde. Sinon pourquoi serait-elle encore en vie, capable de respirer, capable de ressentir ? C'était la seule explication logique possible.
Lynn se redressa, soupirant longuement. Ce qui avait bien pu se passer ensuite… elle ne pouvait l'imaginer. Ses yeux perdus dans le vague, elle mit quelques instants avant de remarquer la présence d'un minuscule halo de lumière éclairant le sol, à travers les rideaux. Elle se précipita vers la fenêtre, espérant y dénicher un quelconque indice sur l'endroit où elle se trouvait actuellement.
De l'autre côté de la vitre, le croissant de lune commençait à disparaître, le ciel s'éclaircissant peu à peu en ce matin de printemps. Les maisons en contrebas étaient illuminées d'une faible lueur. Les lumières nocturnes disséminées çà et là, fonctionnant encore à cette heure si matinale, laissaient apparaître une infime partie de la ville, qui offrait déjà à Lynn un sentiment mystérieux de déjà-vu. Sur le coup, elle ne reconnut pas tout de suite cet enchevêtrement d'habitations, ou encore ces ruelles caractéristiques.
Un soulagement immense s'empara d'elle lorsqu'elle comprit qu'ils étaient enfin arrivés à destination. Alors tout s'était finalement arrangé. Peut-être qu'Allen et Lavi avaient déjà rencontré son père, peut-être qu'il avait pu apporter des réponses aux questions que son ami aux cheveux blancs n'arrêtait pas de se poser. Peut-être qu'ils avaient pu penser à un plan d'action contre le 14e. Peut-être… que tout allait bien se passer, dorénavant. Au fond de son cœur, elle savait que son espoir d'avenir heureux était idiot et incroyablement naïf. Mais elle ne pouvait y renoncer. Ç'aurait signifié baisser les bras, et c'était quelque chose qu'elle se refusait à faire.
La jeune fille retomba sur son lit, dans un nouveau soupir. Combien de temps avait-elle dormi… combien de choses avaient bien pu se passer en son absence. Elle aurait aimé savoir immédiatement où était Allen, ce qu'il faisait. Elle aurait aimé savoir ce qu'il leur était exactement arrivé, à Lavi et lui, comment ils allaient. Elle secoua la tête. Il allait falloir qu'elle patiente…
Une douleur soudaine la tira de ses pensées. Elle se redressa vivement, une main sur le cœur. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'elle remarqua le bandage qui recouvrait sa poitrine, l'empêchant de voir l'état de sa blessure. Malgré un sentiment de fatigue persistant, la douleur semblait déjà moins intense. Etait-ce l'effet que la magie avait sur son corps ?
Elle se releva, abandonnant l'idée de se rendormir, et se mit peu à peu à bouger dans la pièce. Cette dernière paraissait presque entièrement vide, à l'exception de son lit.
C'est alors qu'elle l'entendit.
Une respiration faible, presque inaudible, qui avait l'air chaque fois plus douloureuse.
De légers froissements de drap. Des mouvements furtifs, imperceptibles, comme des tremblements.
Il y avait une autre personne dans cette pièce. Et peu importe qui ça pouvait être, cette personne semblait être en train de lutter pour survivre.
Elle se rapprocha peu à peu du souffle rauque qui envahissait la pièce, et lorsque son pied buta contre un lit, elle mit quelques instants avant de se décider à baisser la tête pour découvrir qui s'y trouvait. Lorsqu'elle baissa finalement les yeux, un frisson lui parcourut l'échine. Son cœur manqua un battement.
La femme était assise à son bureau, et malgré cette heure presque indécente, elle s'occupait à ranger quelques documents peu importants afin de se distraire. Elle se sentait vidée. Son métier de docteur avait toujours été plus ou moins fatigant, c'était un fait. Mais depuis l'arrivée d'un certain roux aux cheveux longs, c'était comme si ses forces l'avaient définitivement quittée. Dernièrement, elle n'arrivait même plus à dormir la nuit, ses pensées s'enroulant dans la spirale des mystères que Cross avait ramenés avec lui. Elle ne savait même pas, lorsqu'elle avait vu Lynn arriver pour la première fois, si elle serait à la hauteur.
Elle soupira. Et maintenant, un nouveau patient s'ajoutait à la liste… Elle soupirait une seconde fois, se laissant retomber contre le dossier de sa chaise, lorsque la porte à sa gauche s'ouvrit avec fracas.
- ALLEN ! Qu'est-ce qui lui est arrivé ? Pourquoi ? Pourquoi ?! s'écriait la jeune fille aux cheveux blonds, tentant tant bien que mal de se diriger vers le docteur.
Elle titubait, et semblait en manque de forces. Sa tête lui tournait, mais elle continuait d'avancer, s'époumonant encore et encore. Lynn nageait en pleine incompréhension. Elle n'arrivait même pas à déterminer s'il était possible que ce qu'elle avait vu soit vrai ou non. Cela lui paraissait tout bonnement invraisemblable. Allen n'aurait jamais fait ça. Allen… n'aurait jamais abandonné aussi lâchement.
Il fallait qu'elle sache.
Elle fit un pas de plus et se planta devant le docteur, faisant fi des tremblements qui saisissaient son corps, en proie à une douleur qu'elle semblait ignorer. Avec un ultime effort, elle agrippa le col de la jeune femme et rapprocha son visage du sien.
- Qu'est-il arrivé à Allen ? prononça-t-elle simplement, sur un ton presque monotone.
Sa voix ne trahissait aucun sentiment. Sur son visage, on ne décelait aucune peur, aucune colère. Elle avait l'air complètement impassible. Lynn elle-même n'arrivait pas à déchiffrer ce qu'elle ressentait. Sûrement rien de plus qu'un profond désespoir, provoqué par cette situation qui la dépassait ? Sûrement.
Le docteur la regarda dans les yeux, nullement ébranlée par son attitude.
- Tu veux savoir ? Ton ami s'est tranché les veines.
Lynn écarquilla les yeux. Elle devint brusquement pâle et vacilla sur ses jambes. C'était peut-être trop douloureux à entendre. Néanmoins, elle raffermit sa prise sur la chemise de son interlocutrice. Cette dernière ne broncha pas.
- Je sais ça ! cracha Lynn, perdant peu à peu son sang-froid. Mais pourquoi ? Pourquoi a-t-il fait ça ? Il ne…
- Crie un peu plus et tu le réveilleras. Tu pourras alors lui poser la question directement.
La blonde serra les dents. Réveiller Allen dans l'état où il était ? Et risquer qu'il se dégrade encore ? Elle secoua la tête. Elle préférait encore ne rien savoir à ce compte-là. Lynn regarda la femme en face d'elle férocement, mais comprit rapidement qu'elle n'en tirerait sûrement aucune information utile. C'était juste un docteur, après tout, elle ne faisait que son devoir.
D'ailleurs, elle s'imaginait très bien qu'avoir à s'occuper de patients de manière informelle était déjà un assez gros problème en soi.
Lentement, elle relâcha sa prise et sa main retomba à son côté. Elle ne savait plus vraiment quoi penser. Alors c'était bien vrai ? Allen avait vraiment… mais pourquoi ? Et Lavi, où était-il ? Avait-il réussi à retrouver Cross ?
Il lui restait trop de choses à savoir, et elle n'était même pas sûre d'en avoir le temps. Cet endroit ne lui promettait aucune sécurité durable et Apocryphos représentait toujours une menace permanente. Que pouvait-elle encore faire ?
- Je… -
Lynn n'eut pas le temps de continuer que ses jambes se dérobèrent sous elle, et elle s'effondra sur le sol. Ses forces venaient de l'abandonner. Elle avait complètement ignoré la douleur jusqu'à présent, trop inquiète au sujet d'Allen. Même sa conscience semblait peu à peu dériver, et sa migraine se fit plus intense.
- Tout va bien ? s'enquit le docteur. Tu devrais vraiment te reposer.
La jeune blonde secoua la tête. Elle avait l'impression de devoir s'occuper de beaucoup de choses avant de penser à seulement se reposer. Du moins, tant que la situation n'était pas claire…
- Pour ce qui est des informations que tu recherches, tu devrais attendre la visite de Cross et Lavi. Ils répondront sûrement à tes questions, continua la femme, toujours inquiète pour sa patiente.
Lynn tourna la tête vers elle, interloquée par ses paroles. Elle avait bien dit « Cross et Lavi » ?
- Vous connaissez mon père… ?
Alors qu'elle finissait de murmurer sa phrase, la porte d'entrée s'ouvrit à la volée. Une faible lumière vint alors éclairer la pièce. Cross y rentra d'un pas assuré, suivi de peu par Lavi. Ils s'arrêtèrent sur le seuil, interloqués de voir Lynn réveillée, assise ainsi aux pieds du docteur. Un lourd silence s'installa sur eux, laissant une atmosphère tendue régner. Ils se regardaient tous, dans l'attente de quelque chose.
- Ahem… on peut repasser plus tard, sinon… déclara Lavi, gêné par cette soudaine tension.
Cross profita de ce que Lavi brisait le silence pour s'élancer vers sa fille avec tout l'amour dont il était capable.
- Lyyyyyyyynnnn ! Ma fille adorée ! Tu m'as tellement manquée ! Viens faire un câlin à ton papounet !
- Beurk, cracha presque Lynn.
- Pouvons-nous remettre les effusions à plus tard ? Je crois qu'il est temps que nous ayons une discussion sérieuse à propos de tout ça, continua le docteur.
- Quoi ? Vous voulez un câlin vous aussi ? fit Cross avec son sourire le plus charmeur.
- … Ca ira…
- Vous n'étiez assurément pas obligés de venir si tôt, ce matin, commença le docteur, en versant du café dans trois tasses.
Ils étaient tous les quatre rassemblés autour d'une table, tel que l'avait suggéré la jeune femme, afin de discuter des détails les plus importants rapidement. Elle avait examiné à nouveau Lynn ce matin, et elle n'en revenait toujours pas. Cette jeune fille n'était pas normale, elle en était certaine. C'est pour en avoir le cœur net qu'elle provoquait maintenant cette petite réunion.
Le docteur jeta un regard sur Lynn. Elle semblait mal à l'aise, évitant soigneusement tout contact avec son père, qu'elle jugeait avec mépris. Tout cela était vraiment curieux.
- Quelle heure il est, Lavi ? demanda la blonde.
- À peu près 7h du matin, je dirais… répliqua-t-il, en voyant l'œil foudroyant de Cross le toiser. Ce dernier semblait avoir très bien compris que sa fille s'appliquait à s'éloigner de lui.
- Et… ça fait combien de temps que je suis ici ? lança-t-elle à nouveau, déterminée à comprendre tout ce qu'il s'était passé durant son absence.
- Une semaine, répondit alors le docteur sur un ton étrange. Et je ne comprends toujours pas.
- Quelque chose ne va pas avec Lynn ? s'inquiéta son père.
- Je l'ai examinée à nouveau pour faire le point. Elle a perdu beaucoup de sang, il lui reste donc encore quelques temps avant qu'elle ne récupère complètement. Mais sa plaie a entièrement cicatrisé et elle s'est rétablie bien plus tôt que prévu. Je ne comprends pas.
- Ah, soupira Cross, soulagé. Ce n'est que ça. C'est bien ma fille, ça !
- Peut-être, mais ce n'est pas normal. Puisque vous êtes son père, vous devriez savoir. A-t-elle toujours eu une telle capacité de guérison ?
- Hun, sourit Lynn, sarcastique. Il est peut-être mon père, mais ça ne veut pas dire qu'il sait quoi que ce soit à mon sujet. Je suis sûre qu'il y a quelques jours il ne se souvenait même pas que j'existe.
Personne n'osa répondre. Elle avait raison. Il y a quelques jours, Cross en avait oublié jusqu'à son prénom. Celui-ci sourit étrangement.
- Il y a très longtemps, quand elle avait seulement 15 ans, elle s'est coupée en frappant un arbre.
- Quand elle avait seulement 15 ans ? Pourquoi, elle a quel âge maintenant ? Et pourquoi frappait-elle un arbre ?
- … Hum, elle a 15 ans. Elle frappait un arbre pour son entraînement. La plaie a mis presque une semaine avant de cicatriser et un mois avant de disparaître.
- C'est bien ce que je disais. Tout ceci n'a rien de normal. Que ce soit le père, ou la fille, murmura le docteur pour elle-même.
Pour la première fois depuis qu'ils étaient arrivés, Lynn parvint à regarder Cross dans les yeux. Alors comme ça, il se souvenait d'un détail aussi insignifiant. L'espace d'un instant, entendre une telle chose de sa part lui avait fait plaisir. Elle secoua la tête. Son père était une personne égoïste et elle devait s'empêcher d'espérer trop de lui. Il n'avait jamais été un bon père, trop souvent absent de la maison. La jeune fille se demandait souvent comment sa mère avait pu s'enticher d'un homme pareil. Ou peut-être… qu'il était différent à cette époque ?
Perdue dans ses pensées, ce n'est que la voix de Cross près de son oreille qui la fit revenir à la réalité.
- Ca ne peut vouloir dire qu'une chose, chuchota-t-il sur un ton mystérieux.
Lynn soupira en fermant les yeux. Bien évidemment, il n'y avait qu'une seule explication possible à cette guérison presque instantanée. Ils l'avaient tous les deux très bien compris. La Magie Interdite. Depuis que l'entraînement avait porté ses fruits, Cross lui avait transmis le secret de ce pouvoir si spécial. Et depuis, son corps en gardait les traces.
Elle hocha la tête en réponse à son père. Mieux valait que personne ne sache quoi que ce soit à ce sujet.
- Qu'est-il arrivé à Allen ? demanda Lynn à brûle-pourpoint. Qu'est-ce qu'il s'est passé depuis que je me suis évanouie ?
Un nouveau silence s'installa. Lavi était le seul à vraiment pouvoir répondre à cette question, et il doutait que le moment était approprié pour en parler. Il décida de rester le plus vague possible, pour éviter d'impliquer plus le docteur dans leurs affaires qu'elle ne l'était déjà.
- Apo… l'ennemi est parti, après qu'Allen soit revenu à lui. En remarquant que tu étais toujours en vie, nous nous sommes précipités ici, et on a rencontré ton père. Et après… je ne sais pas. Même s'il prétendait le contraire, Allen semblait ne pas aller bien. Peut-être… qu'il en avait assez, de toute cette histoire avec le 14e, les Noés, la Congrégation… je suis arrivé trop tard. Et même si nous nous sommes dépêchés, Allen n'est pas encore sauvé. C'était il y a cinq jours.
Lynn ne savait pas quoi dire. C'était un résumé succinct, mais elle comprenait. Découvrir ce qu'il s'était passé ne la surprenait pas, car les événements lui apparaissaient logiques. Elle était seulement bouleversée. Elle aurait voulu être là, pour les soutenir, les aider. Elle aurait voulu pouvoir éviter la tentative de suicide d'Allen. Maintenant qu'elle y réfléchissait vraiment, c'était compréhensible. Dépassé le choc que cette nouvelle avait d'abord provoqué, elle commençait à saisir les sentiments de l'albinos. Plus encore… c'était humain. L'envie de tout abandonner. L'impression qu'avancer ne mènerait plus à rien. La solitude. Allen avait dû supporter de lourds fardeaux, toujours seul. Il avait dû faire face à des trahisons, des dangers, toujours seul. Elle comprenait enfin. Mais cet acte lui semblait toujours aussi impardonnable. Lui qui avait juré de continuer à avancer, quoi qu'il lui en coûte…
- Cross, appela enfin Lavi après de longues minutes de silence.
Celui-ci tourna la tête vers lui, lui intimant par un simple regard de ne pas poser de questions ennuyantes. Lynn regarda Lavi. Il semblait incroyablement fatigué, des cernes énormes cerclant ses yeux. Sa joie de vivre naturelle semblait avoir disparu, et il était anormalement silencieux, aujourd'hui. Oui, le garçon avait changé, depuis la dernière fois qu'elle l'avait vu. Après tout, lui aussi avait dû affronter les derniers événements seul. La blonde eut un sourire amer.
- Des réponses, continua le jeune roux. Vous nous aviez promis de nous raconter ce qu'il s'est passé avec Apocryphos, ce jour-là. Comment se fait-il que vous soyez encore vivant ? Pourquoi vous êtes-vous retrouvé ici ?
Cross, qui semblait jusqu'alors au-dessus de la conversation, comme s'il n'en avait cure, devint subitement sérieux. Son regard s'assombrit. Que pouvait-il vraiment révéler ? C'était l'apprenti de Bookman, certes, il ne faisait que son devoir de récolter des informations. Mais il ne pouvait décemment pas dire quoi que ce soit devant le docteur, qui semblait, elle, nager en profonde confusion. Cette ville n'apportait pas plus de sécurité qu'une autre, et ses révélations pouvaient changer de nombreuses choses.
Non, il ne pouvait assurément rien dire. Du moins, tant qu'Apocryphos représentait toujours une réelle menace.
- Alors… C'était un jour de pluie, à peu près comme les autres. À cette époque, j'étais encore un pécheur, aveugle à la lumière et à la vérité. Certes, j'avais réussi à m'enfuir, mais j'allais mourir, comme un pauvre vagabond, sur la route. Et c'est alors qu'une déesse est venue à mon secours, et grâce à elle, j'ai retrouvé le droit chemin. Elle m'a recueilli, et sauvé. Depuis, je reste avec elle pour la protéger…
- J'espère que vous ne parlez pas de moi, le coupa le docteur.
- Ne sois pas timide, voyons, susurra-t-il à son intention.
La jeune femme ne répondit rien, désespérée par l'attitude de cet homme. Elle pouvait comprendre pourquoi Lynn semblait le haïr, bien qu'il soit son père.
Lavi soupira. Il n'obtiendrait rien de Cross, il le savait. Sa question était survenue au mauvais moment, mais il n'avait pu s'en empêcher. Il souhaitait savoir. Le jeune garçon secoua la tête. Toute leur discussion, aussi longue qu'elle ait été, n'avait servi à rien. Aucune information utile n'en était ressortie. Il n'en avait rien appris. Autant y mettre fin dès maintenant. Lynn semblait fatiguée, le docteur n'avait rien d'autre à leur apprendre et Cross ne révèlerait rien. La situation s'était bloquée.
Lavi se leva de sa chaise, en soupirant.
- Bon, je crois que nous en avons terminé. Nous allons laisser la patiente se reposer, dans ce cas, conclut-il. On repassera peut-être plus tard.
Il tira Cross avec lui, et ils quittèrent enfin la pièce. Ces derniers temps, -depuis « l'accident » de Allen, en fait- l'humeur de Lavi était massacrante. Son inquiétude pour son ami prenait presque toutes ses pensées, et il avait l'impression que tout ce qu'il faisait était inutile. Il était impuissant face à cette situation et cela le mettait dans une rage folle. Il voulait que quelque chose change, n'importe quoi, du moment que la situation évoluait. Tout ceci n'était qu'une perte de temps. Jusqu'à ce qu'Allen se réveille.
- Docteur, soyez honnête, commença Lynn en se rapprochant de la jeune femme. Que pensez-vous vraiment de l'état d'Allen ? A-t-il une chance de s'en sortir ?
Son interlocutrice se tourna vers elle. Des chances de s'en sortir, oui. Mais elles étaient faibles. A part si, comme Lynn, il pouvait guérir miraculeusement…
- Il est en train de lutter pour survivre. Je ne sais pas s'il retrouvera conscience rapidement… mais il est possible qu'il s'en sorte. Théoriquement. Si Allen est de la même trempe que toi…
Lynn trouva la force de lui adresser un sourire.
- Ca devrait aller, alors. Allen a toujours été plus solide que moi. Combien de temps dois-je encore rester alitée ?
- Je dirais une semaine, pour être totalement sûr. Afin que tu sois vraiment en forme, tu devras encore ménager tes forces durant le mois à venir. Mais tout de même, de là à croire que tu puisses te rétablir aussi vite…
- Ah ah. Ce n'est rien d'exceptionnel si on compte tout ce que j'ai pu voir dans ma vie… peut-être que je devrais être reconnaissante envers mon père pour m'avoir donné une vie aussi intéressante, après tout.
Ce n'était qu'une faible sensation, si faible qu'il n'était même pas sûr qu'elle soit réelle. Il avait regagné conscience lentement, sans même s'en rendre compte. Il ne voyait rien, pourtant Allen gardait les yeux ouverts, immobile.
Respirait-il ? Etait-il encore vivant ? Il n'aurait su le dire. Ce qu'il ressentait était vague, il ne parvenait même pas à ressentir son cœur battre. Son corps semblait ne plus lui appartenir. Etait-il encore « Allen » ? Il n'aurait lui-même pas pu répondre à cette question. Son esprit était embrumé, il ne savait pas ce qu'il se passait autour de lui.
Il percevait parfois quelques frissons de sa main, mais son cerveau ne paraissait pas capable de capter d'autres informations à cet instant-là. Il ne parvenait pas à sentir son corps. Il n'aurait su dire combien de temps il resta dans cet état de semi-éveil, au bord de l'oubli. Mais l'albinos perçut néanmoins clairement sa conscience dériver, et lui échapper. Au profit d'une autre. Quelque chose… ou quelqu'un, tentait de reprendre avec force le dessus sur son esprit déjà affaibli.
Lorsque cette autre conscience s'éveilla, « Allen » sembla s'effacer. Sans s'en rendre compte, la peur s'insinua en lui… qu'il se mette à disparaître.
Lorsque Lynn ouvrit la porte de la chambre, elle comprit presque immédiatement que quelque chose n'allait pas.
Le docteur l'avait gardée avec elle pour s'assurer une nouvelle fois de son état de santé, avant de lui intimer de retourner dormir. Il était déjà presque midi, et le soleil éclairait la pièce comme en plein jour, malgré les rideaux qui tentaient en vain de le retenir. La jeune fille soupira en voyant cette scène. Allen aurait mieux fait d'être placé dans une chambre, seul, et isolé de tout, afin que rien ne vienne perturber son repos. Mais elle s'imaginait bien que la femme qui les soignait ne pouvait pas forcément répondre à un tel luxe.
Elle s'avança difficilement jusqu'au lit d'Allen, comme pour s'assurer qu'il était toujours là, à ses côtés. Ce n'est que lorsqu'elle s'approcha encore un peu plus du jeune garçon qu'elle comprit. Surprise, elle s'immobilisa sur place, cessant tout mouvement, et le contempla. Lynn se mit à attendre, que quelque chose, peut-être, se passe, comme elle l'avait plus ou moins ressenti.
Soudain, elle le vit ouvrir grand les yeux, qui se mirent à fixer le plafond. Au bout de quelques secondes seulement, elle vit ses pupilles redescendre pour se poser finalement sur elle. Elle retint son souffle presque inconsciemment. Quelque chose n'allait pas. Elle le savait. L'aura qui se dégageait d'Allen était noire. Ses yeux, légèrement jaunâtres. Et sa peau commençait peu à peu de se teinter…
Elle connaissait que trop bien cette situation. Mais elle ne voulait pas y croire. Allen devait encore être en train de lutter, sinon…
Mais ses doutes se confirmèrent lorsqu'une voix, différente de celle d'Allen, retentit dans la pièce :
- Yo, Lynn. Ca faisait longtemps ? déclara-t-elle, sur un ton presque enjoué.
- Le 14e… répondit Lynn avec mépris.
Un long silence s'installa. Parler devait déjà demander un effort intense pour le corps d'Allen qui se remettait difficilement de l'épreuve. Lynn restait figée face au Noé, incapable de dire ou de faire quoi que ce soit. Elle le regardait, encore et encore, espérant en vain trouver une trace, aussi faible soit-elle, de la présence d'Allen dans ce corps. Au fil du temps, l'image de l'albinos devant elle se confondit avec un autre visage, une autre personne, depuis longtemps oubliée… C'était comme si elle ne voyait plus Allen. Après tout, c'était lui, le 14e…
La jeune fille secoua la tête. Le moment était assez mal choisi pour continuer à raviver ses souvenirs. Elle se rapprocha encore du lit d'Allen, et murmura, sur un ton presque inaudible :
- Néah… qu'est-ce que tu as fait à Allen…
Le 14e ne répondit pas, mais ses yeux s'écarquillèrent, sous la surprise que cette phrase venait de provoquer. Sa tête retomba violemment sur le coussin, et il sembla alors perdre conscience. C'était du moins ce que pensa Lynn lorsqu'elle vit ses yeux se fermer et ses membres s'immobiliser.
Pourtant, à peine quelques secondes plus tard, ses yeux se rouvrirent. Plus doucement, cette fois, presque avec fragilité. Ses pupilles semblaient avoir retrouvé leur couleur d'origine et sa peau était devenue plus pâle. Le cœur de Lynn manqua un battement. Allen ? Il était enfin revenu à lui ?
Son regard croisa le sien.
Pour Allen, cette sensation, cette conscience restait toujours assez faible. Néanmoins, petit à petit, il en vint à remarquer sa respiration, ses battements de cœur et même les plus légers frissons qui parcouraient son corps. Il était en vie. Et il était toujours « Allen ». Son corps lui appartenait à nouveau. Il était faible, il le sentait. Il ne s'était pas toujours senti comme ça, cela impliquait donc que quelque chose n'allait pas. Mais quoi… ?
Tout d'abord, ses yeux s'habituèrent à la clarté du jour. Quelques secondes plus tard, il se mit à tourner la tête pour inspecter les alentours. C'est à ce moment-là qu'il remarqua la présence de Lynn dans la pièce. Il ne la reconnut pas tout de suite. Mais lorsque son regard croisa le sien, son cœur s'accéléra. Et tous les souvenirs qui étaient liés à cette jeune fille refirent surface.
Ses membres se mirent à trembler, et ses pensées commencèrent à se désordonner. Il ne parvint plus à réfléchir logiquement, submergé par un seul sentiment qui dominait tous les autres. La honte. Il revoyait son geste, encore et encore, en boucle. Comment avait-il pu faire ça ? Avait-il un jour été aussi faible ? Etait-ce la raison pour laquelle il se retrouvait… dans cet état ?
Des larmes commencèrent à perler au coin de ses yeux. Même pleurer lui semblait douloureux désormais. Au prix d'un immense effort, il se releva sur ses coudes et tenta –en vain- de repousser la couette qui le couvrait. À cet instant, il ne pensait qu'à s'enfuir s'enfuir pour éviter d'autres problèmes, pour éviter le mépris de ses amis, pour éviter… -
- Allen ! Qu'est-ce que tu fais ! s'écria Lynn, énervée en se rapprochant de lui.
Presque aussitôt, il abandonna sa tentative et retomba sur le lit, vidé de ses forces. Pourquoi… pourquoi le faire, si c'était pour le regretter ensuite… pourquoi est-ce que cette idée lui avait-elle traversé l'esprit ?
Il parvint néanmoins à se faufiler sous la couette, cachant son visage déformé par la douleur à son amie.
- Allen… l'appela-t-elle, d'un ton qui se voulait rassurant.
- Tais-toi ! chuchota-t-il avec fureur, alors que sa voix tremblait à ses mots. Ne me regarde pas !
Sur le coup, elle ne sut pas quoi dire. Alors Allen pouvait agir ainsi, lui aussi… ? Néanmoins, elle se surprit à comprendre les raisons d'une telle attitude.
- C'est trop tard, murmura-t-elle à son tour.
Sa voix s'était brisée sur le dernier mot. Sans s'en rendre compte, des larmes se mirent à couler sur ses joues, trahissant toute la détresse qu'elle avait ressentie en apprenant la tentative de suicide d'Allen. L'entendre lui parler lui paraissait encore comme un rêve. Lentement, celui-ci sortit sa tête, et se mit à la regarder en silence. Elle pleurait.
- Allen, espèce de lâche… alors, comme ça, tu voulais nous laisser ? Idiot… tu te souviens de la promesse que tu as faite à Mana ? Alors tu préfères laisser le 14e gagner… ? Tu n'as plus envie de te battre ? (Elle le voyait tenter de secouer la tête au fur et à mesure de ses paroles) C'est faux, et tu le sais très bien. Tu es Allen, depuis le début, et tu le seras jusqu'au bout. Ne laisse personne décider à ta place ! Si tu dois mourir, tu le feras en étant toi-même. N'est-ce pas ce que tu m'as toujours répété ? Même si tu ne sais plus où tu dois aller… ni qui sont tes amis ou tes ennemis, ça n'importe pas ! Ne perd juste jamais de vue qui tu es, ce qui fait de toi la personne que tu es !
Elle parlait vite, trop vite, perdue entre ses larmes et sa colère. Allen peinait à suivre, mais il comprenait facilement la détresse que transportaient ses paroles. La jeune fille devint tout à coup silencieuse, et vint saisir sa main. Ce mouvement arracha un léger cri de douleur à Allen, mais il n'émit pas de protestation. Elle essayait de le réconforter. Ses paroles faisaient mouche, et il savait qu'elle avait indéniablement raison. Avant de le promettre à Mana, il se l'était promis à lui-même. De ne jamais abandonner. À cette époque, peut-être que ce serment l'aidait simplement à résister au désespoir, c'était une promesse vague et floue sans grand sens pour lui. Mais il n'aurait jamais imaginé qu'il cèderait ainsi. Lynn avait raison. Tout cela était faux. Tout ce en quoi il avait cru, tout ce qui faisait de lui l'exorciste qu'il pensait être. Alors… qu'est-ce qui était vrai, dans ce monde ?
Lynn reprit soudainement le cours de son monologue :
- Franchement… ne refais plus jamais ça. Ne me laisse pas toute seule à nouveau !
En prononçant ces mots, elle serra plus fort la main d'Allen, les yeux fermés. Allen ne comprenait pas vraiment où elle voulait en venir, mais il saisit cependant à quel point dire une telle chose lui semblait difficile. Il était bouleversé. Cette fille était vraiment étrange. Inconsciemment, des larmes se mirent à couler le long de ses joues, et il voulut pleurer. Mais c'était trop d'effort. Au bout de quelques minutes, il finit par se rendormir.
- Je… n'abandonnerais certainement pas. Devant personne. Et surtout pas toi, Apocryphos, murmura Allen, le regard fixant un point quelconque au plafond.
Après l'épisode avec Lynn, Allen avait sombré dans un sommeil profond et sans rêve. Rester éveillé l'avait éreinté. Trois jours avaient passé depuis, au moment où il émergea. Les souvenirs qui lui restaient de sa dernière prise de conscience lui revinrent immédiatement, et il vérifia autour de lui si Lynn était encore là. Elle semblait dormir sur son propre lit, à quelques mètres de là. Il soupira. Sa condition semblait ne pas s'être améliorée. Cet état de faiblesse l'énervait au plus haut point, et il désespérait du jour où il pourrait quitter ce lit.
Il retourna la tête pour fixer le plafond, se perdant dans ses pensées. Les paroles qu'Apocryphos lui avait adressées dans le train étaient gravées dans sa mémoire.
« Regarde les morts qui t'entourent. C'est ainsi, et ce sera ainsi chaque fois que tu essaieras de me fuir. »
Il se remémora ce qu'il s'était passé. Il avait grièvement blessé Lynn, et avait tué –sans le savoir, certes- deux personnes innocentes. Un remords amer lui serra la gorge. Il avait tué, et de cela il ne pouvait se pardonner. Comment pouvait-on jamais oublier une telle chose ? Mais il s'était décidé. De ne pas baisser les bras. De ne plus baisser les bras. Il allait continuer à avancer, comme il avait toujours promis de le faire.
« Je peux t'offrir la puissance qui te permettra de vaincre le 14e, pour que seul subsiste « Allen ». Le véritable Allen. Tu comprends ? »
De belles paroles et un beau discours. C'est ce que pensa l'albinos en revoyant la scène. À ce moment-là, il y a une semaine à peine pourtant, il était si bouleversé qu'un rien aurait pu le faire chavirer. Il aurait pu accepter n'importe quoi, même de l'aide venant de son pire ennemi. Il en était devenu vraiment confus, au point de se blâmer et de ne plus pouvoir penser correctement. Tout se transformait en un mal quelconque, tout semblait se retourner contre lui… et il n'y avait plus d'échappatoire pour lui. Enfin, c'est ce qu'il en était venu à penser. Et il en était arrivé à une telle extrémité… qu'il n'aurait jamais dû atteindre. Apocryphos n'avait jamais voulu son bien, et il ne le voudrait sans doute jamais. « Allen » n'avait d'intérêt pour lui que par son innocence, Crown Clown.
« Je continuerai à te surveiller, et lorsque le moment opportun sera arrivé, tu devras te confronter à ta décision. »
Pour lui, il n'y avait pas de moment opportun à attendre. Sa décision était prise. Personne n'aurait jamais le droit de lui dicter quoi faire, et il savait Apocryphos dangereux. Assez dangereux pour faire fuir son maître. Assez dangereux pour le pousser lui-même à commettre une tentative de suicide.
Il n'y avait même pas à y réfléchir, c'était hors de question. Sa décision était prise. Il avancerait seul, s'il le fallait, il se battrait peut-être sans défense, mais il était sûr d'une chose. C'est qu'il était « Allen », et qu'il allait se confronter à son destin en tant que tel. Et vaincre le Comte et ses armées une bonne fois pour toutes.
Sa décision était prise.
- Hey, crétin de disciple, appela une voix forte à ses côtés.
Allen tourna la tête à grand-peine, et aperçut la silhouette de Cross, accompagné de peu par Lavi, franchissant la porte. Son maître s'avança quelque peu pour s'arrêter près du lit.
Le regard de Cross brillait d'une lueur étrange. Lorsque ses yeux croisèrent ceux d'Allen, l'albinos frissonna. Quelque chose n'allait pas. Était-il contrarié ? Ou peut-être déçu ?
Non, il avait l'impression que son humeur n'avait rien à voir avec ça. Enfin, quoi qu'il en soit, ça devrait être à propos de « ça », n'est-ce pas ? Allen ferma les yeux, s'attendant à la colère de son maître. La honte revenait à lui. Il avait une irrésistible envie de fuir à nouveau.
- Alors, Allen. Je peux savoir ce qui t'est passé par la tête ? Et tu as intérêt à ne pas me donner d'excuse pitoyable.
A & S : Tintintin... mais quel suspense... que retenir de ce chapitre ? Allen s'est réveillé, et les choses devraient vraiment bouger à partir de maintenant ! Merci à BlackEmilyMalou et Sonata Fuling pour leurs reviews !
En espérant que vous ayez aimé ce chapitre ! À la prochaine !
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