Un immense merci à mes deux commentatrices de choc ! Comme promis, j'essaie d'augmenter un rien ma cadence... Et le mystère va commencer doucement à se lever...
Chapitre 11
Une fois le détective parti, Selma eut du mal à reprendre le fil de son autopsie. Elle demeura pétrifiée de longues secondes, contemplant l'incision qu'elle devait refermer sans réellement la voir. Holmes entrait et sortait de la morgue à l'aide d'un badge, sans doute contrefait ou volé. Elle ne pouvait pas croire que Lestrade ait pu lui en donner un, ça aurait été contraire à toute déontologie. En même temps, il profitait des installations de Saint-Bart comme s'il faisait partie du personnel. Non, il y avait morgue et morgue, on ne pouvait pas comparer celle du Yard à celle d'un hôpital. Mais il faudrait qu'elle vérifie les listings, qu'elle identifie le nom sous lequel il s'introduisait dans les lieux et qu'elle le fasse rayer des autorisations.
Elle secoua la tête et reprit son travail. Il faudrait aussi qu'elle sache s'il était entré récemment. Il devait y avoir des caméras de surveillance, même si, à sa connaissance, personne n'était derrière les écrans. Peut-être n'enregistrait-on rien. Ou effaçait-on les données toutes les 24 heures. La morgue était une zone sensible, les cadavres devaient être protégés de toute interférence extérieure. Il y aurait des traces, avec un peu de chance.
Une fois sa couture terminée, elle se pencha sur la joue qu'avait touchée le détective pour faire un prélèvement, puis prit son dictaphone.
« Dépôt d'ADN sur la joue droite non pertinent, datant de l'autopsie. » fit-elle, un peu lasse.
Elle referma ensuite la housse de protection autour du corps et rapprocha le brancard de transfert. Quelques minutes plus tard, elle refermait le tiroir sur Elisabeth Donovan, 78 ans, décès par suffocation, y collant au passage un post it jaune marqué de la lettre R.
Des noyés, pourquoi avait-elle été inventer quelque chose d'aussi évident ? S'il avait demandé à regarder dans les frigos, il aurait détecté la supercherie dans l'instant. Et s'il songeait à interroger d'autres employés de la morgue… Un seul des six corps incriminés avait effectivement séjourné dans la rivière. Elle avait été prise au dépourvu, voilà tout. Elle avait perdu l'habitude de se créer des couvertures crédibles : les gens étaient généralement peu curieux. Ils ne s'intéressaient qu'à leurs propres aventures, se souciant à peine des motivations des autres. Evidemment, Sherlock Holmes n'était pas n'importe qui, on l'avait mise en garde à son sujet, elle aurait pu, dû, mieux se préparer à l'affrontement.
Elle éteignit les lumières, remonta le couloir, sortit sur le trottoir et alluma une cigarette. Un instant, elle songea à appeler John Watson, histoire de mettre les choses à plat avant que son colocataire ne s'en charge. Mais à quoi bon ?
Je deviens sentimentale, songea-t-elle, en observant le ciel plombé par la pollution.
Utiliser le médecin pour obtenir des informations sur son ami avait semblé être une bonne idée. C'était même la procédure, elle l'avait appliquée mille fois. Alors pourquoi avait-elle renoncé ? Parce que l'ancien soldat avait l'air d'un type bien ? Sans doute que non. Parce qu'elle avait envie de coincer Holmes à la loyale ? Certainement pas. Parce qu'elle était un peu fatiguée de sans cesse, éternellement, tromper les gens ? Peut-être bien.
Elle éteignit son mégot contre la semelle de sa chaussure, puis chercha une poubelle des yeux. Son portable sonna. Lestrade. La nuit n'était pas terminée.
Un quart d'heure plus tard, Selma garait sa petite voiture devant un cordon de sécurité. Des gyrophares coloraient les façades voisines par intermittence, et une douzaine de personnes semblaient courir à droite, à gauche, uniformes à peine visibles dans l'obscurité. Le médecin sortit à la rencontre de l'agent qui surveillait les abords de la scène, brandit sa carte d'identification, puis se glissa sous la bande plastifiée. Quelques regards échangés, un ou deux signes, et elle gagna les lieux du crime. Des lampes halogènes cernaient déjà le cadavre et Selma salua l'équipe criminalistique.
« Je suis la dernière, on dirait. » fit-elle en arrivant à hauteur de Lestrade.
L'inspecteur avait l'air épuisé et la chaleur nocturne avait marbré son front de sueur.
« Je n'étais pas certain d'avoir besoin de toi, répondit-il avec une grimace embarrassée. Ça ressemblait à une mort naturelle, jusqu'à ce qu'on trouve ça… »
Il désigna le mur où un doigt malhabile avait griffonné des lettres noires. De là où elle était, Selma ne parvenait pas à lire ce qui était écrit.
« C'est du sang ?
— Apparemment pas. Les prélèvements sont partis au labo. »
La jeune femme s'approcha de l'inscription, se pencha pour mieux la regarder. Elle prit une profonde inspiration.
« En tout cas, c'est vague, comme accusation… C'est encore lui. Très informatif. A moins que notre mort n'ait déjà été victime d'un crime plus ancien…
— On est en train de faire des vérifications. Une idée de ce que c'est ?
— On dirait une sorte de boue. Il y a une vague odeur de vase, non ?
— Je ne suis pas très calé là-dedans. »
Il poussa un léger soupir.
« Je pensais appeler Sherlock Holmes.
— Non, répondit-elle.
— Non ? s'étonna-t-il. Tu es déjà passée dans le camp de Donovan et consorts ? En si peu de temps ?
— Greg, il est entré dans la morgue ce soir, comme ça, avec une carte d'accès. Il aurait pu n'y avoir personne. Il aurait pu aller ouvrir un tiroir ou l'autre, tripoter un cadavre au hasard, par curiosité… »
Y abandonner ses empreintes, son maudit ADN, songea-t-elle encore, sans le verbaliser.
« C'est le genre de choses qu'il fait. Cela ne cause de tort à personne.» dit simplement Lestrade, avec un haussement d'épaules.
Selma s'interrompit et marcha jusqu'à l'inspecteur, se plantant droit devant lui.
« Je suis certaine que Sherlock Holmes vous a permis de résoudre bien des affaires complexes, je ne doute pas une seconde de son utilité, Greg. Mais un corps, dans une affaire criminelle, c'est un élément de preuve décisif. Si en plein procès, on découvre soudain qu'il y a eu manipulation en dehors du cadre strict de l'instruction… »
Elle soupira.
« Ton ami le détective doit arrêter de toucher nos cadavres. C'est crucial. Tu ne vas pas l'appeler ce soir, non. Et je vais faire révoquer son autorisation d'accéder à la morgue. Comment voulez-vous que je fasse mon travail, tous, si vous agissez comme des enfants ? »
L'inspecteur demeura muet, stupéfait face à cette subite envolée. Selma eut un sourire embarrassé.
« Je suis désolée, c'est juste… C'est juste important. Qu'il donne son avis, qu'il regarde de loin, qu'il demande des informations, tout ça est très bien.
— Anderson disait exactement la même chose. » siffla Lestrade.
Il était contrarié, elle s'en rendit tout de suite compte. Elle soupira, capitulant. Elle n'était pas obligée de se faire des amis.
« Et Anderson avait raison. » lâcha-t-elle en se détournant.
Elle ouvrit sa besace, en sortit une boîte de gants, se protégea le visage d'un masque et alla vers le corps. Un homme d'une quarantaine d'années gisait à plat ventre sur le sol, au pied de son fauteuil. La télévision était encore allumée sur le kaléidoscope coloré d'une émission de variétés. La télécommande avait filé sous la table basse. Un bol de chips s'était renversé. Une crise cardiaque, à n'en pas douter. Il en avait le teint.
« Qui l'a trouvé ? » demanda-t-elle, mais la réponse ne vint pas : Lestrade s'était éloigné.
