DOWN IN A COLD DIRTY WELL
Elle ouvrit péniblement les yeux, immédiatement désorientée par l'obscurité.
Où était-elle ?
Elle n'en avait aucune idée. Elle était rentrée du lycée, et là... Elle s'était faite agresser.
Pire, on venait de l'enlever.
Qui ? Qui avait pu faire une chose pareille ? Qui lui voulait autant de mal ? Certainement quelqu'un qu'elle ne connaissait pas.
Une seule chose était sûre, elle devait dégager de là. C'est à ce moment-là, quand elle voulut se relever, qu'elle se rendit compte que ses mains étaient liées à ses chevilles par une corde qui semblait bien résistante. On lui avait mis quelque chose sur la bouche... un morceau de téflon, peut-être ? Elle avait beau faire, elle n'arrivait pas à bouger d'un pouce, coincée dans cette position, les genoux serrés contre la poitrine, assise sur un sol lisse... du parquet ? Ça lui en avait tout l'air.
Sa respiration s'accéléra en même temps que la panique la gagnait. Ça n'arrivait que dans les films ces trucs-là, pas dans la vraie vie ! Quel genre de fou furieux...
Une douleur la saisit brusquement à la tête, l'empêchant pendant un long moment de penser clairement; elle ferma les yeux, tentant de passer outre...
Ce malade lui avait littéralement fracassé le crâne à coups de batte de baseball. Combien de temps s'était-il écoulé depuis ce moment ? Si elle était restée inconsciente longtemps, peut-être qu'il l'avait...
Elle entendit du bruit, au dessus-d'elle. Un étage ? Non, elle était plus probablement dans un sous-sol. Elle cria à l'aide en oubliant que sa bouche était couverte. Que pouvait-elle faire ?
Soudain, un filet de lumière parcourut la salle. Elle entendit des bruits de pas... le sol grinçait ? Et puis elle fut complètement aveuglée par la lumière.
Elle cligna des yeux plusieurs fois, s'habituant à la lumière qui pourtant n'était pas si forte que ça; rester plongée dans l'obscurité avait juste totalement anesthésié ses yeux. Lorsqu'elle vit à nouveau convenablement, son regard était fixé sur le sol. Elle vit une paire de chaussures avancer vers elle.
Elle savait que les chaussures en disaient long sur leur propriétaire. Des derbys noires cirées à la perfection, lacées sans défaut.
Elle remonta lentement la tête, intriguée, pour découvrir le visage de celui qui la séquestrait.
Pendant un moment, elle avait espéré ne pas le connaître. C'était raté. Elle le connaissait; d'ailleurs, qui ne le connaissait pas dans cette ville ? Et Nathan le connaissait encore plus, étant son fils.
Brooke mit quelques minutes pour accepter le fait que c'était Dan Scott qui l'avait agressé, ligoté, et enfermé dans ce qui semblait être son sous-sol.
Est ce que c'était... une blague ? Une caméra cachée, ou une émission de télé réalité absurde ? Autrement, ça ne pouvait pas être vrai...
Dan la regardait, l'air anxieux. C'était comme s'il ne savait pas quoi faire avec elle. Et pourquoi pas la détacher, hein !?
Il s'approcha d'elle doucement; elle aurait reculé si elle avait pu, mais elle était bloquée. Il s'accroupit en face d'elle.
« Si je t'enlèves ça de la bouche... Tu ne crieras pas ? »
Elle était encore sous le choc, mais réussit à secouer doucement la tête. Il soupira et lui arracha d'un coup sec le morceau de scotch. Elle retint un cri de douleur, les larmes lui montant aux yeux.
« Je vais te faire à manger. Vu que tes mains sont liées... Ce sera de la soupe. Je te passerai une paille. »
Brooke ouvrit la bouche, mais eut du mal à articuler ses mots.
« Qu... Qu'est ce qu'il se passe ? »
Elle était complètement perdue. Où était-elle exactement ? Pourquoi lui avait-il fait ça ? Que comptait-il faire d'elle ?
« Tu n'as toujours pas compris ? Je t'ai enlevé, Brooke. »
Comment pouvait-il dire une chose pareille avec tant de simplicité ?
« Tu es chez moi, au sous-sol. »
La maison sur la plage, là où il habitait depuis son divorce. Pas de voisins, personne qui pourrait l'entendre.
« Mais vous... n'avez pas pu...
– Pas pu quoi ? M'introduire chez toi, t'agresser, puis te ramener ici ? C'est pourtant ce que j'ai fait.
– Mais pourquoi ? »
Sa voix tremblait. Elle devait l'admettre, elle était tétanisée et ne reconnaissait plus la personne en face d'elle.
« C'est de ta faute ».
Il se leva brusquement, comme contrarié, et lui lança un regard accusateur avant de lui tourner le dos.
« Tu es devenue trop curieuse, tu ne m'as pas laissé le choix... »
Mais qu'est ce qu'il racontait ? Elle voulait des explications, pas qu'il l'embrouille encore plus !
« De quoi vous parlez, merde !? »
Il serra le poing, et lui fit de nouveau face.
« Tu es allée voir la police. »
Elle plissa le front, perplexe. De quoi parlait-il ? Oh, de mercredi dernier sans doute.
« Oui, et ?
– Cette affaire était terminée ! Mais toi... Tu leur en as reparlé, et ils m'ont appelé le soir-même !
– Ce n'est pas une raison pour...
– Il auraient pu comprendre ! »
Comprendre ? Comprendre quoi ? Pourquoi était il autant effrayé que la police...
Oh non.
Non, non, non, ça ne pouvait être vrai. Pas lui !
« Vous... Vous avez... »
Elle n'arrivait même pas à le dire.
« Non ! C'est faux, vous n'avez pas... Vous êtes le maire, putain ! Le père de Nathan et Lucas ! Vous étiez son frère ! »
Elle avait hurlé cette dernière phrase sans le vouloir. Il s'avança si vite qu'elle ne put échapper à la gifle qu'il lui infligea.
« Tu as dit que tu ne crierais pas. »
Il avait tué Keith. Ce n'était pas Jimmy Edwards, l'adolescent en dépression qui était le meurtrier, mais le respecté maire et frère du défunt.
« Vous l'avez tué...murmura-t-elle.
– J'ai pas besoin que tu le dises, j'étais aux premières loges. Assez discuté. »
Une vague d'angoisse la submergea à nouveau.
« Qu'est ce que vous allez faire de moi ? Mes amis... Nathan verra que j'ai disparu. Qu'est ce...
– Ferme la. »
Elle dut obéir. Il se redressa, fit les cents pas devant elle, comme frustré. Ce pouvait-il réellement que... lui-même ne savait pas ce qu'il allait faire ?
« Tu as faim ou pas ? »
Il était sérieux ? Il s'attendait vraiment à ce qu'elle mange docilement ce qu'il lui donnerait ?
« Je ne compte pas accepter quoi que ce soit venant de vous.
– Tu comptes ne pas manger ? Te laisser mourir de faim ?
– Je préfère encore ça à me laisser nourrir par un monstre. »
Car c'était ce qu'il était : un monstre.
« Tu n'as encore rien vécu dans ta vie; n'essaie pas de me juger. »
Il partit, la laissant seule dans le noir. Mais elle ne comptait pas y rester très longtemps, surtout maintenant qu'elle savait qui l'avait enlevé.
Aussitôt que la porte fut refermée, elle força sur les cordes pour les défaire, ou au moins passer ses mains entre. Ce qui allait être dur vu à quel point il avait serré les cordes. Mais elle ne pouvait pas baisser les bras.
Elle se tortura littéralement la main droite en la faisant lentement glisser contre la corde. Sa peau allait sans doute en souffrir, mais il était hors de question qu'elle reste là.
Au bout de quelques minutes d'efforts qui lui semblaient inhumains, sa main se libéra enfin. Elle libéra l'autre bien plus facilement, et, les mains tremblantes, se détacha les liens aux chevilles; elle ne pouvait pas s'enfuir convenablement les pieds liés.
Quand elle fut totalement libre de mouvements, elle se leva immédiatement, cherchant à tâtons les escaliers que Dan venait de monter. Elle trébucha sur une marche; soulagée, elle monta les autres. Au moment d'arriver à la porte, elle se demanda ce qu'elle allait faire exactement. Dan était logiquement dans la cuisine, il ne la verrait donc pas sortir si elle était assez discrète. Et s'il sortait au même moment ? Tant pis, elle prenait le risque.
La porte s'ouvrit à la volée sans qu'elle ne touche à la poignée. Brooke ne comprit que trop tard ce qui se passait; Dan laissa tomber le plateau repas qu'il avait dans les mains, et d'un coup de pied rageur, la fit dévaler les marches.
Quand elle roula sur le sol, elle cria de douleur; sa tête allait exploser. Elle était complètement sonnée, mais encore consciente. Dan en profita pour la traîner jusqu'à un coin de son sous-sol ou quelques tuyaux étaient encore visibles. Il s'éloigna d'elle un instant et revint, chaînes à la main. Il attacha ainsi chacune des chevilles de Brooke à la tuyauterie au bas du mur, et menotta ensuite ses mains. Le pire dans tout ça était que Brooke n'avait pas même la force de l'en empêcher.
Dan était maintenant plus que furieux; il commença à lui crier dessus, ce qui ne fit qu'empirer son mal de tête.
« ... pas pu tomber sur pire ! Est ce que tu m'écoutes au moins !
– Oui...
– Quoi, tu as reçu trop de coups sur le crâne ? »
Elle ne répondit mais rien, mais il devina tout seul la réponse. Il remonta à l'étage puis revint une bouteille d'eau à la main. Il ouvrit sa main gauche, et s'approcha d'elle. Un comprimé.
« C'est juste de l'aspirine, tiens.
– Je n'en veux pas...
– Prends le.
– Non. Allez savoir pourquoi, je ne vous fais pas confiance. »
Il s'énerva de plus belle. Sa main gauche agrippa violemment le menton de Brooke; de l'autre il introduisit le comprimé dans sa bouche. Elle voulut immédiatement le recracher, mais il plaqua sa main contre sa bouche, l'obligeant à l'avaler. Ce ne fut qu'après ça qu'il retira sa main.
« Vous n'êtes qu'un...
– Un quoi ? Salopard ? Je sais. Et si tu veux tout savoir, ton intuition était bonne, ce n'était pas vraiment de l'aspirine. »
Quoi ? Mais alors que venait-elle d'avaler ?
« Ne t'inquiètes pas, ce n'est qu'un somnifère.
– Un somnifère ? Pourquoi ?
– J'ai une sorte de gala ce soir, et en tant que maire, je dois me présenter... Ce n'est pas le moment d'éveiller des soupçons. Je ne comptais pas te faire prendre de somnifères, mais je n'aurais jamais que pensé que tu t'acharnerais autant à vouloir partir.
– A quoi bon, je suis déjà enchaînée, je vais pas aller loin...
– Mais on ne sait jamais avec toi. »
Il se releva et fit quelques pas vers l'escalier.
« L'hôtel m'héberge, mais je partirai le plus tôt possible demain matin.
– Qu'est ce que vous allez faire de moi ? »
Elle essaya de ne pas trahir sa peur. Ce n'était pas le moment de paraître faible.
« Tu as déjà posé cette question.
– Et vous n'y avez pas répondu. Se pourrait-il que vous n'avez pas de plan ? »
Il la fusilla du regard. Ce n'était qu'un regard, au moins.
« On verra ça demain. »
Il repartit, éteignant à nouveau les lumières.
Elle mit une bonne demi-heure avant de ressentir les effets du somnifère, et avant même qu'elle ne le sache, elle s'endormit.
Elle rouvrit lentement les yeux, encore dans les vapes. Ses idées n'étaient pas claires; le médoc agissait plus que jamais sur elle. Elle était comme à moitié consciente, mais elle put quand même se rendre compte que quelque chose n'allait pas. Un bruit à la fois assourdissant et lointain lui parvenait aux oreilles. Des voix aussi, une sorte de brouhaha. Était-ce une hallucination ? Soit elle était en plein délire, soit une fête avait bien lieu au dessus d'elle.
Non, Dan n'était pas là, et... Et c'était donc l'occasion rêvée pour Nathan pour organiser une soirée. Il lui en avait même parlé, il y a deux semaines de cela ! Son père devait participer à un gala annuel, regroupant les maires de la région...
Elle essaya d'appeler au secours. Cependant, non seulement il ne lui restait plus beaucoup de forces, et le somnifère n'aidait pas, mais en plus avec le son de la musique, c'était sûr que personne ne l'entendrait.
Elle continua quand même de crier à l'aide, espérant qu'au moment où la musique stopperait, on l'entendrait. Mais la musique ne s'arrêtait pas, et la fatigue regagnait rapidement Brooke.
Désespérée, elle essaya autant que possible de se faire entendre, et de rester éveillée, mais ni l'un ni l'autre ne semblait possible.
Quand elle ouvrit les yeux, une assiette pleine de nourriture était à ses pieds. Elle savait ce que cela voulait dire; Dan était rentré. Il n'avait sans doute même pas remarqué que son fils avait fait une fête chez lui.
Merde ! Comment avait-elle pu laisser un opportunité pareille lui échapper !?
Dan descendit la voir; elle n'avait pas touché à son assiette. Il la reprit en silence. Il ne lui dit rien d'autre et partit, sans doute au travail.
Lorsqu'il revint, Brooke était de plus en plus affamée, mais se refusait d'accepter quoi que ce soit de
lui. Il passa voir si elle était bien là, et détacha les chaînes qu'elle avait aux chevilles pour qu'elle puisse aller aux toilettes. Étant donné qu'il pointait en permanence une arme sur elle, elle ne pensa même pas à s'échapper. Cependant, elle put voir que Dan rangeait la clé de ses chaînes dans le tiroir d'un bureau situé à l'autre bout de la salle.
Brooke eut du temps, beaucoup de temps durant cette journée pour réfléchir. Pas forcément à comment elle allait sortir de là, mais plutôt à comment on pouvait tuer son frère. Elle n'en avait pas; bien sûr, elle considérait Nathan comme tel, mais c'était totalement différent, ils ne se connaissaient pas depuis plus de 30 ans.
Alors quand Dan descendit à nouveau pour lui demander si elle voulait bien manger, elle lui posa enfin cette question qui lui brûlait les lèvres.
« Pourquoi vous l'avez tué ? »
Dan la dévisagea, le front plissé.
« Pourquoi tu veux savoir ?
– Je ne sais pas vraiment... Vous ne m'avez pas encore tué, alors je me dis que ce n'est pas vraiment un de vos hobbys.
– C'est vrai; Keith est le seul homme que j'ai tué. »
Au moins, il n'était pas serial-killer.
« Alors pourquoi ?
– A ton avis ? »
D'après ce que Brooke savait de Keith, il n'était pas du genre à vouloir du mal aux autres. Peu avant sa mort, il s'était fiancé à Karen et s'apprêtait à adopter Lucas...
« Vous étiez... jaloux ? »
Il s'enflamma aussitôt.
« Jaloux ? D'un pauvre mécanicien de campagne !? Pour qui me prends tu...
– Mais...
– Il a volé... ce qui m'appartenait.
– Comment ça...
– Il a couché avec Deb. »
Oh.
« Vous ne l'avez quand même pas tué pour... pour une histoire d'adultère !? C'est insensé, si tous les maris trompés par leurs femmes se vengeaient de votre manière...
– Il ne m'a pas seulement pris ma femme.
– Qui d'autre ? »
Dan détourna le regard, comme désorienté; il s'assit sur la première marche de l'escalier, à quelques mètres d'elle.
« Pourquoi devrais-je t'en parler ?
– Pourquoi pas ? De toute manière, vous ne comptez pas me laisser partir, pas vrai ? »
Dan sembla réfléchir à cela quelques secondes.
« Karen. Lucas. »
Brooke était complètement incrédule.
« Pardon ?
– Ils étaient sur le point de...
– De devenir une famille, oui ! Vous avez déjà empêché Karen et Lucas d'être une famille complète il y a 17 ans, et vous avez recommencé !? Putain, mais ils vous ont fait quoi, exactement !? »
Dans sembla légèrement surpris de la voir s'énerver.
« Les raisons pour lesquelles j'ai quitté Karen...
– ... sont inacceptables, quelles qu'elles soient ! Vous l'avez abandonné alors qu'elle était enceinte ! Vous ne savez pas ce qu'elle a pu ressentir...
– Parce que toi oui ? rétorqua-t-il, agacé. »
A quoi bon lui cacher ? Si elle sortait, elle le dénoncerait à la police, si elle ne sortait pas, elle...
« Oui. »
Il arqua un sourcil, visiblement surpris.
« Mais elle au moins, elle avait Keith. »
Il se leva, soudainement furieux.
« Keith, Keith, Keith ! Tu ne l'as même pas connu, et comme les autres, tu n'as que ce nom à la bouche ! C'est moi qui ait réussi dans le vie ! J'étais celui qui avait un excellent job, de l'argent, une vraie famille ! Et pourtant... Ils parlaient TOUJOURS de lui ! « Keith est un si bon grand frère ! », « Keith est si gentil d'aider Karen », « Keith est revenu en ville ! », « Keith vient d'entrer dans l'école pour sauver votre fils » !
– Il n'a jamais fait tout ça pour vous voler ! Il aimait Karen, Lucas... Il voulait juste protéger sa famille, dont Nathan faisait partie ! »
Il la regarda d'une telle manière qu'elle crut qu'il allait encore la frapper.
« Tu es encore jeune, tu n'as sans doute jamais vécu dans l'ombre de quelqu'un. Tu ne sais pas à quel point ça peut être frustrant, à quel point on peut déraper... »
Déraper ?
« Donc... Vous avez des remords ? Je veux dire... Vous n'êtes pas complètement inhumain, vous devez bien regretter votre acte, non ? »
Dan eut un regard fuyant; elle sut à ce moment-là qu'elle avait raison.
« Il... Il me hante. Comme un vrai fantôme. »
Il avait l'air sincèrement sérieux, et... effrayé.
« Donc, vous avez bien des regrets.
– Non. »
Il avait le visage dur.
« Ce ne sont pas des remords, c'est juste qu'il continuera à me pourrir la vie même après sa mort... »
Elle eut l'espace d'un instant un petit sourire satisfait que Dan ne manqua pas d'observer.
« Quoi ?
– Vous voulez savoir ce qui me soulage un peu dans cette histoire ? »
Elle était sans doute suicidaire, ou bien c'était l'adrénaline ou la faim qui la rendait folle, mais tant pis, elle était du genre à dire ce qu'elle pensait.
« Je ne peux pas vraiment vous juger pour ce que vous savez fait... Même si je trouve ça abjecte, inhumain, cruel, horrible... Je crois que je n'ai même pas de mot assez fort pour décrire ce que j'en pense. Mais au moins, vous n'êtes pas en paix, et je suis quasi sûre que vous ne le serez jamais. Au moins, vous serez tourmenté jusqu'à votre fin, et vous n'oublierez pas que vous avez tué votre frère. Quelles que soient les raisons qui vont ont poussé à le faire, aucune ne vous donne le droit de décider ou non de la mort de quelqu'un. Et croyez moi, si je sors d'ici indemne, la première chose que je ferai sera de vous dénoncer au commissariat. En fait... »
Elle inspira profondément, tâchant de ne pas trembler.
« Vous avez foiré depuis le début. Je ne savais même pas que vous aviez tué Keith, et si vous ne m'aviez pas enlevé, je ne l'aurais probablement jamais su. Et maintenant, soit vous me libérez et vous me rendez à la police, soit vous me tuez et alors vous vivrez avec deux morts sur la conscience. Mais ça, vous n'en serez pas capable, vu comment vous réagissez pour un seul meurtre... »
La fureur envahit Dan. Il s'approcha d'elle à toute vitesse, l'empoigna par le cou, la souleva dans les airs et la plaqua contre le mur. Nouveau coup sur la tête; elle laissa échapper une grimace de douleur.
« Je ne parierais pas là-dessus. »
Sa voix était menaçante; Brooke était tétanisée, et pourtant, alors qu'il lui broyait la gorge d'un main robuste, elle parvint à articuler une phrase.
« Je tiens le pari. »
Il la relâcha brutalement; elle retomba aussitôt sur le sol, ses genoux heurtant le parquet. Elle reprit difficilement sa respiration, crachant à moitié ses poumons. Sa tête tournait à nouveau; sans doute le résultat de l'accumulation de la fatigue, la faim, et des coups reçus.
« Tu joues avec le feu. »
Peut-être avait-elle reçu trop de coups sur la tête, mais elle crut presque entendre une sorte... d'admiration, dans la voix de Dan.
« Tu crois que je ne pourrais pas me débarrasser de toi ? »
Disons qu'elle l'espérait fortement.
« Je me demande comment tes amis réagiraient... Vu le nombre de fois que Lucas t'as appelé depuis hier soir. »
Lucas ! Il avait du se rendre compte de quelque chose en voyant qu'elle n'était pas là ! Ou bien... il avait pensé qu'elle lui avait posé un lapin. Non, il savait sans doute qu'elle ne ferait jamais ça...
« Ce qui veut dire qu'ils se sont déjà rendus compte que je n'étais pas là. »
Il eut un rictus moqueur.
« Supposons qu'ils aillent voir la police, tu crois vraiment que le premier lieu où l'on viendra te chercher sera chez le maire ?
– Quoi, vous comptez me garder ici pendant des mois ? »
Il ne répondit rien, et remonta au rez-de-chaussée. Alors il ne savait toujours pas ce qu'il allait faire d'elle, hein ?
Le lendemain, il revint la voir dans la matinée, sans doute pour vérifier qu'elle était encore en vie, puis revint en soirée. Elle était alors affamée, fatiguée, sa tête était sur le point d'exploser. Elle n'en pouvait plus, elle savait que son corps ne résisterait pas plus longtemps.
« Fatiguée ? »
Il afficha un sourire narquois.
« T'as beau affirmer que tu es forte, en fin de compte tu ne restes qu'une ado de 17 ans... »
Elle soupira, exaspérée de voir qu'il avait raison.
« Tu es sûre de ne pas vouloir manger quelque chose ?
– Certaine. »
Il lui lança à nouveau un regard presque admiratif, et retourna en haut, sans doute pour aller se préparer à manger.
Elle baissa la tête et la posa contre ses genoux, essayant de s'endormir. C'était tout ce qu'il lui restait à faire, bien qu'il ne fut que sept ou huit heures. Elle avait juste envie que cette journée finisse; elle commençait à adorer la nuit, car c'était le moment où elle dormait et où elle pouvait oublier totalement sa situation présente.
Car être enlevée par le meurtrier de l'oncle de son petit-ami, qui s'avère être son père à lui et à son meilleur ami, n'était pas vraiment commun.
En entendant du bruit, elle rouvrit immédiatement les yeux. Dan sembla se ruer vers son sous-sol et quand il approcha Brooke, ce fut avec une sorte de foulard qu'il enroula deux fois autour de sa bouche avant de faire un nœud bien serré. Qu'est ce qui lui prenait, à la bâillonner... Se pouvait-il qu'il ait de la visite ?
Dan remonta aussitôt les escaliers, et elle put l'entendre verrouiller la porte. Plongée dans le noir, un élan d'espoir la secoua. Elle se contorsionna pour atteindre de ses mains le nœud que Dan avait fait derrière son crâne, et tenta de le défaire, tout en essayant d'écouter ce qui se passait. Elle entendait surtout une voix familière. Très familière, même. Nathan.
Elle redoubla d'efforts pour enlever ce foutu foulard, consciente du fait qu'elle n'aurait pas de deuxième chance comme celle-là.
Elle réussit enfin à le défaire, et à peine eut-elle enlevé le foulard de sa bouche qu'elle cria aussi fort que possible le nom de Nathan.
C'était un cri désespéré, plaintif, et qui aurait pu être dix fois plus fort si elle n'avait pas été dans cet état-là. Mais cela suffit à ce que les voix à l'étage s'évanouissent.
Alors elle cria, hurla même le nom de son ami une deuxième fois, le cœur battant plus vite que jamais. Et cette fois-ci, elle entendit son propre nom en retour. Il l'avait entendu.
Elle se débattit donc, mais rien n'y faisait, les chaînes ne lâchaient pas. Elle entendit des bruits de pas rapides, qui allaient dans tous les sens. Et finalement, quelqu'un tambourina à la porte.
« J'suis là, en bas ! »
Sa voix était devenue si faible, qu'elle se demanda s'il l'avait entendu. Mais peu après, elle perçut de violents coups contre la porte, suivis de jurons. La serrure céda, et Nathan et Lucas, qui avaient sans doute foncé sur la porte, se rattrapèrent de justesse à la rampe des escaliers. Ils balayèrent immédiatement la salle des yeux, jusqu'à trouver Brooke. Jamais elle n'avait pensé être aussi heureuse de les voir.
Au passage, Nathan alluma la lumière; ils se jetèrent presque sur elle, mais elle pensait à autre chose.
« Je vais bien, mais... Ne le laisse pas s'enfuir. »
Nathan comprit tout de suite de qui elle parlait. Il se tourna vers Lucas.
« Appelle la police. »
Il envoya un dernier regard vers Brooke, sans doute pour s'assurer qu'elle allait bien. Et bien qu'il semblait complètement... déstabilisé, ce qui était plus que compréhensible, il courut en direction de la plage.
« Brooke ? »
Il prit son visage dans ses mains; son regard la scruta de haut en bas, et s'arrêta sur son front. Il passa un pouce dessus.
« Il t'a frappé !? »
Il était plus que furieux; il tremblait même de rage. Il essaya de lui arracher les menottes qu'elle avait, en vain.
« Le tiroir... Là-bas. »
Il suivit ses instructions et vida le tiroir à la hâte, trouva les clés et lui libéra presque aussitôt poignets et chevilles. Elle se les massa, essayant d'atténuer la douleur. Pendant ce temps, Lucas appela la police, et leur gueula presque en leur disant qu'il n'en avait rien à foutre qu'il s'agisse du maire ou pas, et qu'ils avaient intérêt à débarquer aussi vite que possible, avec une ambulance.
C'est à ce moment-là que Brooke se rendit compte qu'elle venait d'envoyer Nathan rattraper un meurtrier/kidnappeur. Et si Dan allait jusqu'à faire du mal à son propre fils !?
Paniquée, elle se leva brusquement, mais ses jambes défaillirent; Lucas la rattrapa de justesse, l'air ahuri.
« Ne bouges pas !
– Mais Nathan...
– Va le rattraper, ne t'inquiètes pas.
– Tu ne comprends pas ! Il a tué son frère, alors pourquoi pas son fils !? »
Lucas plissa le front.
« Comment ça... Qui... »
Puis il sembla comprendre; il écarquilla les yeux, sous le choc. Il prit Brooke par les épaules et la secoua légèrement.
« Tu es sûre de ça ? »
Elle évita son regard.
« Brooke !
– Il l'a dit lui même. »
Les tremblements de Lucas redoublèrent, il semblait sur le point de faire une crise de nerfs. Il la lâcha subitement, et se rua vers les escaliers.
« Non, Lucas ! »
Trop tard, il était lancé.
Merde, merde, merde ! Elle et sa grande gueule...
Elle marcha aussi rapidement que possible, ce qui signifiait très lentement, jusqu'aux escaliers, et continua ainsi jusqu'à être dehors. L'air frais de la mer lui fit tellement de bien, que pendant une seconde, elle en oublia presque ce qui se passait...
Elle marcha, bien trop lentement à son goût, jusqu'à la plage, et partit à droite, voyant trois silhouettes au loin.
Plus elle se rapprochait, plus elle discernait la situation... Quand elle arriva enfin à quelques mètres d'eux, Nathan était sur le côté, assis sur le sable et regardait le spectacle qui se déroulait sous ses yeux d'un air effondré. Le spectacle en question... était Lucas à califourchon sur Dan; il l'empoignait d'une main par le col, et l'assenait de coups de l'autre. Brooke crut être malade quand elle vit le sang apparaître dans la bouche de Dan. Celui-ci n'opposait aucune résistance, comme s'il... capitulait.
« Lucas, arrête.
– Non ! lui hurla-t-il. »
Nathan ferma péniblement les yeux et enfouit sa tête dans les genoux.
« C'est toi qui l'a tué ! Toi, personne d'autre ! »
Brooke voulut s'approcher de Lucas, mais ses jambes encore engourdies ne tinrent pas plus longtemps et lâchèrent une nouvelle fois.
« Lucas. »
Sa voix brisée reflétait bien son état actuel. Mais lui semblait ne pas l'entendre, ou plutôt ne pas l'écouter, et continuer à donner des coups de poing rageurs à Dan.
« Arrêta ça, tu vas finir par le tuer !
– Il ne mérite que ça !
– Mais tu n'es PAS comme lui ! »
Lucas s'arrêta lentement, fixa Dan du regard, puis se tourna vers Nathan. Celui-ci le regarda à son tour et secoua la tête de droite à gauche.
Lucas posa à nouveau son regard sur Dan, le visage déchiré par la haine, mais aussi... par la déception. Il lui donna un dernier coup, un peu moins violent, mais de toute manière Dan semblait dans les vapes. Puis Lucas se releva et recula vers elle, s'agenouillant à ses côtés.
Elle s'empêcha de pleurer; il semblait aussi exténué qu'elle, mais il l'embrassa dans les cheveux. A bout de forces, elle se laissa tomber dans ses bras, et tomba dans un sommeil profond.
