Chapitre 13 :
I think I'm drowning
Asphyxiated
I want to break the spell
That you've created
Mathieu ouvre lentement les yeux et se fait la réflexion que la tapisserie d'Antoine est bien la pire chose à voir au réveil. Un sourire étire ses lèvres alors qu'il se remémore les souvenirs de la veille. Antoine est allongé sur le dos à ses côtés, un bras autour de ses épaules nues. La tête appuyée contre son torse, Mathieu l'observe longuement avec un sentiment de bien-être. C'est la première fois qu'il voit le visage endormi de son ami. Il se sent heureux. Le petit jour glisse ses rayons entre les rideaux à moitié tirés, la rumeur de Paris en plein essor monte jusqu'à ses oreilles. Il dépose un baiser sur une clavicule, se relève légèrement et enjambe le corps d'Antoine pour se positionner au-dessus de lui. Doucement, il penche son visage vers le sien et vient effleurer ses lèvres d'un baiser tendre et délicat. Son corps frêle se presse contre celui d'Antoine. Il se sent bien, en sécurité. Soudain il sent une main caresser sa cuisse et remonter jusqu'à son dos. Les lèvres répondent à son baiser et s'étirent en un sourire rayonnant. Antoine ouvre les yeux et fixe le visage de Mathieu comme s'il n'avait jamais vu une chose aussi belle auparavant. Mathieu sourit, ses yeux brillent d'une lueur irrésistible.
- Yo.
Antoine ne répond pas et se redresse légèrement pour venir à nouveau poser ses lèvres sur les siennes. Ses mains caressent son dos nus et ses bras le pressent contre lui comme s'il craignait qu'il disparaisse. Mathieu passe une main dans ses cheveux et joue avec les mèches ébouriffées. Leurs lèvres se séparent. Mathieu sourit sans le lâcher du regard et presse doucement son nez contre le sien. Antoine rit un peu.
- Alors comme ça même Mathieu Sommet a un côté mignon ?
Mathieu lui lance un regard aguicheur.
- Évidemment. Sinon je ne parviendrais jamais à séduire les proies innocentes et naïves comme toi.
Antoine lâche une exclamation faussement indignée et commence à le chatouiller malgré ses protestations. Les deux garçons roulent dans le lit sous les fous rires de Mathieu. Ils chahutent comme des gosses, les larmes aux yeux. C'est comme si le monde disparaissait pour laisser place à cet égoïsme doucereux des premiers jours, sensation d'apaisement absolu. Enfin ils s'immobilisent l'un à côté de l'autre, essoufflés. Ils restent ainsi de longues minutes, complices dans le silence, leur présence parlant pour eux. Leurs mains se pressent l'une contre l'autre et révèlent dans cette quiétude douce la puissance inattendue de leurs émotions. Finalement Antoine brise le calme de la chambre.
- Mathieu. Qui c'était l'autre soir ?
Mathieu reste impassible, mais il sent son cœur rater un battement. Il feint l'indifférence et se contorsionne pour atteindre une cigarette abandonnée sur la table de chevet. Il l'allume consciencieusement sous le regard patient d'Antoine.
- Quel soir ?
Antoine réprime un soupir et répond sans se départir de son calme.
- Le soir où tu es venu chez moi. Avec qui tu étais quand je t'ai eu au téléphone ?
Mathieu ne répond rien et exhale un nuage de fumée mortelle. Il joue avec le briquet, les yeux baissés. Antoine l'observe longuement avant de s'approcher pour déposer un baiser sur ses lèvres. L'odeur de tabac se répand sur sa langue avec un goût âcre.
- Excuse moi. J'aurais pas dû te demander ça. Tu m'en parleras quand tu te sentiras près.
Il s'apprête à s'écarter mais Mathieu le retient soudain par le poignet. Il reste silencieux quelques instants avant de s'allonger sur le dos, un bras replié sous la nuque et le regard fixé sur le plafond. Antoine, allongé à ses côtés, l'observe sans un mot. Il sent que le moment est plus grave qu'il n'y paraît et attend dans un silence respectueux.
- Tu sais, j'ai toujours vécu comme ça. Il y a longtemps, ma mère s'est remariée avec un sale type qui lui a fait un gosse. Une petite blonde avec des fossettes et les dents du bonheur. J'étais juste un ado. On vivait tous les quatre dans un appart' miteux près d'un terrain vague. Un jour ma mère est partie avec un riche anglais qui passait ses vacances sur le continent, elle nous a laissé là tous les trois. Mon beau père buvait pas mal, la nuit il me touchait quand ma sœur dormait à côté. Il disait que j'étais né mâle par erreur et qu'au fond j'étais une salope comme ma mère. Je passais ma vie dehors, plusieurs jours sans rentrer. Je m'accrochais de taudis en taudis, d'un gang à l'autre pour survivre, m'assurer une certaine protection. Je vivais dans l'instant comme un animal. J'acceptais les jobs douteux, les trucs que personne a envie de faire. Je rentrais quelques fois pour ramener du fric à la maison. Ma sœur c'était rien qu'un bébé, mais c'était quand même ma sœur. Une fois j'ai été mêlé à une dispute de gang et mon protecteur du moment a fini dans un sale état. Alors un mec m'a récupéré et m'a amené dans un grand hôtel luxueux au coin de la rue V… . Là, j'ai rencontré Eric. La première chose qu'il m'a dite, c'est qu'il aimait mon regard. J'étais juste un gamin débrayé, sale, une vraie bête sauvage. Il m'a proposé un marché : ma vie contre sa protection pour moi et ma famille. Et j'ai accepté, j'ai accepté de lui appartenir. C'était mon premier homme. Il m'a appris à vivre comme je vis aujourd'hui. Je faisais tout ce qu'il me demandait, je servais les hommes qu'il voulait que je serve. A ce moment, il était tout ce que j'avais. C'était mon absolu. Ma vie me semblait moins lourde à porter depuis qu'il en avait pris le contrôle. Un jour je suis rentré chez moi, mon beau père était parti avec ma sœur. Je ne les ai plus jamais revus. Il ne me restait plus qu'Eric. Je faisais n'importe quoi pour lui, repoussais la limite chaque fois un peu plus loin. C'est bête, mais j'avais l'impression que plus rien n'avait d'importance si ce n'était directement relié à lui. Puis, un jour, dans une chambre miteuse dans les bas fonds de la capitale… j'ai rencontré le Patron. Et tu connais la suite. Il m'a aidé à sortir de là et on a ramassé notre petite bande jusqu'à former SLG. Je n'avais pas revu Eric depuis plusieurs mois jusqu'à récemment. En fait, vous vous êtes déjà rencontrés. C'est l'homme qui m'a récupéré après la soirée chez Alexis, l'autre nuit, quand j'avais trop bu.
Un long silence suit sa tirade. La cigarette consumée dégage une mince fumée blanchâtre. Antoine ne le quitte pas du regard, l'air bouleversé. Mathieu sent bêtement les sanglots obstruer sa gorge.
- Je suis comme je suis Antoine, on ne peut plus me changer. Pourri.
Antoine ouvre la bouche pour l'interrompre mais Mathieu poursuit d'une voix chargée d'émotion.
- Tu sais, le pire c'est pas ce que les autres font à mon corps, c'est ce que moi je lui fait subir. S'il y a un monstre dans toute cette histoire c'est moi et moi seul. La nuit je refais sans cesse le même rêve, toujours, depuis des années. Je marche le long de couloirs identiques comme si je fuyais quelque chose, puis je finis par arriver à une porte. J'ouvre la porte et, en entrant dans la pièce, je vois qu'il n'y a rien mis à part un lit double en son centre. La porte se referme derrière moi et soudain un homme torse nu apparaît sur le lit. Je ne peux jamais me rappeler de son visage. Je commence à paniquer, car je comprends ce qu'il va se passer dans cette chambre sur ce lit, je sais ce qu'il va faire. Et pourtant il ne bouge pas. Il me regarde et il sourit un peu, c'est tout. Il attend. Et tu sais pourquoi il attend ? Parce qu'il sait très bien qu'il n'aura rien à faire, que je vais me donner moi-même de mon plein grès. Et je le sais aussi.
Sa voix se brise, des larmes roulent au coin de ses paupières. Il se sent ridicule à pleurer ainsi devant Antoine, mais en même temps un étrange soulagement l'envahit. Jamais encore il n'avait parlé de cela à quelqu'un, Antoine est le premier. Et peut-être que le fait même de formuler ses pensées les rendent plus concrète, peut-être que c'est là un premier pas pour leur faire face. Soudain, il réalise qu'il chute. Il se décompose depuis sa naissance. Et au bout il y a la fin, la mort. Il tic tac comme une bombe à retardement, il détruit tout jusqu'à l'explosion finale et alors ce sera le grand bouquet, les derniers instants d'une vie misérable, les applaudissements et le rideau qui se tire sur une scène rouge de sang et de larmes. Mais une vie il n'en a qu'une, il n'en aura jamais qu'une. Et lui est là, il existe, respire. Il est l'acteur en son plein centre, c'est à lui d'agir et de donner à cette vie la direction qu'il souhaite emprunter. Tout est là, neuf, à créer. Une page blanche…
Antoine a passé ses bras autour de ses épaules et le serre contre lui en embrassant son front avec douceur. La tête posée contre le cou du plus jeune, Mathieu ferme les yeux et inspire le parfum rassurant. Soudain Antoine s'écarte légèrement et cueille son menton du bout des doigts pour relever vers lui son visage tremblant. Mathieu se mord la lèvre, ses yeux liquides levé vers l'homme qui bouleverse les bases si solides de sa vie. Antoine caresse sa joue en le couvant d'un regard tendre.
- Tu es une personne très belle Mathieu. Autant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Alors ne laisse personne te faire douter de cela.
Mathieu lâche un petit rire en essuyant ses yeux.
- Tu dois bien être le seul au monde à penser ça.
Antoine sourit doucement.
- Quand bien même je serais le seul, cela devrait te suffire pour savoir que c'est vrai.
Mathieu sourit et pose ses lèvres sur les siennes. Et cette fois, oui, il a le sentiment que tout est possible.
Mathieu se brosse les dents en secouant la tête au rythme de la musique. La voix de Matt Bellamy s'échappe de l'enceinte et résonne dans toutes les pièces, haute et limpide. Il sent les notes tourbillonner dans ses oreilles, la musique déteint sur sa peau et glisse jusqu'à prolonger tous ses membres, bat au plein cœur de ses artères.
- Mathieu ?
La voix du chanteur s'élève, possède tout son corps, ses muscles, elle déchire son dos et lui fait pousser des ailes. L'air vibre autour de lui, il ressent sa présence au monde avec un détachement si net que la frontière entre esprit et réalité s'estompe comme un mirage. Il est là, arpèges, vivant.
- Mathieu !
Il se retourne brusquement. Antoine se tient à l'embrasure de la porte, les cheveux en bataille. Mathieu retient un sourire et crache le dentifrice dans le lavabo avant de débrancher l'enceinte. Le silence explose aussitôt dans la pièce comme un rugissement. Antoine pousse un soupir en se frottant les tempes.
- Je crois qu'il va falloir commencer une cure de désintox' là. Sérieusement Mathieu arrête un peu d'écouter ça !
Mathieu sourit et passe ses bras autour de la nuque du garçon avec un sourire provocateur, son regard électrique levé vers lui.
- Alors qu'est-ce que je devrais écouter selon toi ? Hmm ?
Antoine entoure la taille de son amant d'un geste protecteur et sourit en glissant une main sur la rondeur d'une fesse.
- Tu ferais mieux de m'écouter moi déjà.
Mathieu rigole et se dresse sur la pointe des pieds pour doucement venir presser ses lèvres contre celles d'Antoine. Ses doigts jouent avec les petits cheveux dans sa nuque, il sourit d'un air provocateur sans le lâcher des yeux.
- Mais je t'écoute. Je suis sage et obéissant... Alors dis moi ce que je dois faire, Daddy…?
Sa voix ronronne doucement avec une innocence feinte. Il se mord lentement la lèvre dans un demi-sourire et fait courir ses doigts et son regard vers le bas-ventre d'Antoine. Ce dernier lâche un grognement et l'embrasse vivement. Ses mains glissent entre ses cuisses, sa bouche caresse ses joues douces et sa nuque moite. Mathieu, les yeux mi-clos, laisse échapper un soupir de contentement quand soudain Antoine rompt leur étreinte et s'écarte légèrement. Ignorant la frustration manifeste de Mathieu, il lui tend son téléphone et explique avec un calme apparent :
- Le Geek m'a contacté sur Facebook, il voudrait que tu rentres.
Mathieu lit le message en silence. Le Geek reste très évasif sur ses explications, mais il sait bien qu'il ne lui demanderait pas de revenir si ce n'était réellement nécessaire. Et pourtant, l'idée de quitter cette maison lui semble soudain absurde et une véritable angoisse ronge son estomac. Ces derniers jours il a l'impression d'avoir vécu sur un nuage, hors du monde. Une émotion étrange entrave sa gorge. Il hoche la tête sans relever les yeux et rend son téléphone à Antoine.
- Il est temps pour moi de repartir je suppose.
Antoine ne répond rien.
Ils rassemblent en silence les quelques affaires que Mathieu avait à son arrivée et finissent rapidement dans le hall. Mathieu enfile ses chaussures et sa veste avant de s'immobiliser, maladroit, dans l'entrée. Les deux garçons se font face, silencieux, unis dans l'angoisse commune de voir disparaître le havre de paix qu'ils avaient fini par construire. Enfin, Antoine saisit timidement la main de Mathieu et la presse dans la sienne. Il l'attire près de lui et passe ses bras autour de ses épaules frêles.
- Prends soin de toi, murmure-t-il en embrassant le haut de son crâne.
Mathieu sent son cœur battre dans tous ses membres, des émotions inexplicables le traversent. Une peur froide le fait frissonner, une de ces peurs qui tord le ventre et qu'on ressent au bord d'une falaise juste avant le grand plongeon. Il se redresse et pose ses lèvres sur celles d'Antoine. Après quelques secondes le baiser prend vie dans un souffle. Ils s'embrassent longuement, doucement, avec une tendresse brûlante. Leurs bouches se séparent de quelques millimètres et Mathieu rouvre les yeux. Il se sent submergé par l'émotion, décharné, ses paupières se ferment pour chasser dans l'obscurité la puissance terrifiante de ce qu'il ressent. Un murmure quitte ses lèvres pour venir s'échouer sur celles d'Antoine.
- Je t'aime.
La porte se referme et Antoine reste seul dans le hall d'entrée, seul avec cette impression étrange d'être tombé d'un rêve et le souvenir impérissable des profondeurs cobalt de ses grands yeux brûlants.
La flamme du briquet oscille contre sa main, lèche sensuellement la feuille qui enserre le tabac. Mathieu inspire longuement, creusant les fossettes de ses joues rougies par le froid. Il se sent étrangement calme, c'est drôle comme parfois la vie semble se résumer à une simple cigarette, à une bouffée de tabac. Oui, c'est drôle quand on y pense. Il sourit un peu, regarde le ciel qui déjà disparaît sous la lumière des réverbères. La voix du Geek résonne dans sa tête, il croit encore sentir l'étreinte du Panda contre son corps. Cela fait une éternité qu'ils ne s'étaient pas vus. Le visage du Patron s'impose à son esprit. Finalement, il pourra payer sa dette envers lui.
Des bruits de pas le tirent soudain de ses rêveries. Oscar relève la tête et s'immobilise brusquement en avisant le jeune homme appuyé contre sa voiture. Mathieu le regarde et sourit devant son air surpris.
- Ça faisait longtemps.
L'homme ne répond rien, il se contente de le fixer de son air impénétrable. Mathieu se redresse et jette sa cigarette sur le trottoir.
- J'ai pas pris rendez-vous, j'espère que tu me feras tout de même l'honneur de me conduire auprès de lui.
Il s'avance vers la grille de l'hôtel quand soudain la voix d'Oscar claque dans son dos.
- Pourquoi ? Pourquoi est-ce que tu reviens à chaque fois ?
La question l'arrête net, il sent une boule se contracter dans son estomac, les émotions obstruent sa gorge. Pendant un instant le silence se tend entre eux comme une corde. Enfin il lâche un petit rire désabusé et se remet en marche sans lui accorder une réponse, soulagé que son visage ne se trouve pas dans le champ de vision du chauffeur.
Étonnamment l'hôtel est plutôt désert. Ils croisent quelques membres du personnel, impeccables dans leur costume réglementaire, un plateau à la main et l'air pressé. Les notes ténues d'un orchestre laissent supposées des danses et des robes longues dans une des innombrables pièces. Oscar le fait entrer dans un ascenseur et appuie sur le bouton le plus haut. Les portes se referment, battement de cils, inspiration. Mathieu concentre son attention sur les numéros des étages qui défilent dans le cadran, son cœur décolle dans sa poitrine sous la pression de l'ascenseur. Ding les portes s'ouvrent, Mathieu sort en premier et s'avance dans le couloir vide.
Comme s'il avait besoin de quelqu'un pour trouver son chemin.
Maintenant c'est lui qui dirige la marche, Oscar le suit de près, silencieux. Mathieu commence à ouvrir une porte quand soudain une main passe au-dessus de son épaule et la referme avec un bruit sec. Surpris, il se retourne et fait face au chauffeur qui le surplombe de toute sa hauteur. Ce dernier semble étrangement anxieux, ses yeux restent fixés sur le sol et ses muscles tendus tremblent légèrement. Mathieu ouvre la bouche pour l'interroger mais Oscar le coupe d'une voix un peu rauque.
- Pars. Pars maintenant et je ne lui dirai pas que tu es passé. Tu as encore le choix.
Mathieu observe longuement les traits de son visage, ses grands yeux un peu tristes. Au fond c'est plutôt un bon gars. Il sourit un peu, il ne pensait pas que certains se souciaient encore de son cas.
- Justement. Je n'ai pas le choix.
Il écarte le chauffeur d'un geste décidé et ouvre la porte pour pénétrer dans un nouveau couloir. Oscar le regarde partir, immobile, avant de le rattraper à grandes enjambées. Ils finissent le chemin ensemble, silencieux, et s'arrêtent enfin devant la porte immuable. Oscar lance un dernier regard au plus jeune puis frappe quelques coups secs sur le bois de la porte. Silence.
- Entre.
La porte s'ouvre, Mathieu tente d'ignorer le frisson d'appréhension qui remonte le long de sa colonne vertébrale et suit Oscar de près. Une vague nausée lui tord le ventre à la vue du petit salon bien ordonné, les fauteuils en cuir, le bureau impeccable. Quelques hommes sont regroupés dans la pièce, assis sur les canapés. Ils tournent la tête à son arrivée et laissent apparaître un rictus méprisant. Mathieu en reconnaît quelques uns, des hommes qui suivent leur maître depuis des années comme des chiens bien fidèles.
Et il y a lui. Il sent sa présence avant même de l'apercevoir dans le fond de la salle, les jambes croisées, un cigare entre les lèvres. Il le fixe de ses petits yeux de pierre comme le prédateur fixe sa proie. Un silence s'installe autour d'eux, Oscar ne semble pas vouloir prononcer la moindre parole. Enfin, Eric expire un nuage de fumée et lance avec un petit sourire :
- Eh bien… nous ne nous attendions pas à un tel honneur.
Ses hommes ricanent en s'échangeant des œillades grivoises. Ils savent tous qui il est. Mathieu déglutit mais ne détourne pas les yeux, son regard infaillible planté dans celui de cet homme jusqu'à en oublier la réalité alentour.
- Je dois te parler.
Il ignore les rires enclenchés par sa demande et se concentre sur Eric. Ce dernier le fixe longuement et Mathieu sait qu'il ne pourra retenir sa curiosité. En effet, il finit par se lever, repose son cigare et traverse la pièce vers la porte de la chambre. Mathieu le suit, repoussant ses craintes dans un coin éloigné de son cerveau.
La chambre est toujours la même : les draps blancs, la grande baie vitrée qui domine Paris. Eric se place face à la vitre, les mains dans les poches. Mathieu observe son dos immense, ses épaules carrées. C'est l'image qu'il a toujours eue de cet homme : un dos tourné, droit, implacable. Son ongle gratte la peau de sa main avec anxiété, un instant il pense ne pas trouver le courage nécessaire pour parler. Mais il le faut. Il a tout misé là-dessus, il est son dernier espoir.
- J'ai un service à te demander.
Eric se retourne et Mathieu sent un frisson parcourir tous ses membres lorsque son regard se pose sur lui. Respirer.
- Le Patron a disparu, il s'est fait enlevé dans un appartement de l'impasse des T… dans les bas quartiers, chez un certain William Slade. On suppose que ce sont ses anciens coéquipiers qui ont fait le coup. Vu son mode de vie et le milieu dont il est issu, prévenir la police c'était le condamner tout autant. La seule solution serait de le retrouver et de le libérer par nos propres moyens. Mais je ne peux pas faire ça, du moins pas tout seul.
Il fait une pause, Eric n'a pas esquissé un geste. Il ne semble pas décidé à prendre les devants et continue de l'observer d'un air indéchiffrable. Mathieu respire difficilement et rassemble le courage qui lui reste.
- Tu es le seul à qui je peux demander cela.
Un temps. Son regard glisse sur le sol, sa respiration se bloque. Dernier espoir. Sans cela tout est foutu, il ne le reverra jamais, lui qui est comme son père comme son frère. Il faut qu'il dise oui. Il doit dire oui.
- Si je comprends bien tu me demandes de rassembler mes gars pour courir après toute la racaille parisienne, et tout ça pour retrouver un pauvre mec ?
Le mépris dans la voix de l'homme le fait vaciller, le désespoir l'envahit. La Patron lui a sauvé la vie, il a tout donné pour faire vivre leur famille, il ne peut pas l'abandonner comme ça. Ses jambes tremblent, il s'agenouille lentement sans relever les yeux et murmure d'une voix chargée d'émotions :
- Je t'en supplie.
Son cœur bat dans sa poitrine, toujours, sans fin. Il résonne dans son corps vide, dans sa tête vide, seul rescapé de son organisme face à la peur déchirante. Tout se joue ici. Une parole de cet homme décidera du reste de sa vie. Soudain des pieds apparaissent dans son champ de vision et Eric s'accroupit devant lui. Il sent une main passer sur son crâne et empoigner ses cheveux pour relever son visage. Mathieu retient une plainte en sentant la douleur irradier dans son cuir chevelu et tente de garder son calme face au sourire cruel de l'homme.
- Ne pense pas que tes supplications valent tant que cela.
Sa main glisse sur son visage, caresse ses lèvres glacées. Mathieu tremble et concentre son regard sur le sol au coin de son champ de vision. Il ne veut pas voir son visage, il ne veut pas affronter son regard froid. Soudain les doigts s'enroulent autour de son poignet et le forcent brutalement à se relever. Eric le domine de toute sa hauteur et le bloque fermement contre le mur le plus proche. Mathieu est terrifié, il sait ce qui va se passer, il connaît la suite. Il tente du mieux qu'il peut de retenir ses tremblements et sa respiration haletante, mais la peur le dévore à grands coups de dents. Ses oreilles sifflent un peu, il se sent faible et nauséeux.
Les mains caressent son corps, lentement, comme une torture savoureuse. Il connaît le refrain par cœur. Eric passe un genou entre ses cuisses et se penche légèrement pour embrasser la courbe de son cou. Mathieu sent son souffle glisser sur sa peau comme un serpent, courir le long de son échine avec un frisson glacé. Une main passe sous son tee-shirt. Il tente de se faire violence pour calmer son organisme déréglé par la peur. Après tout ce ne sera pas la première fois, il a l'habitude. Et s'ils veulent sauver le Patron c'est le seul moyen.
Eric se redresse et pose ses lèvres sur les siennes. Mathieu sent la bouche dévorer sa chair avec un appétit vorace, la langue s'engouffre entre ses dents et envahit sa cavité buccale jusqu'à l'étouffement. Le monde tourne autour de lui, plus rien n'a de sens, les couleurs se fanent et son corps en putréfaction se flétrit autour de son âme vide. Le dégoût poursuit sa nécrose jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de vivant en lui, plus rien qu'un battement de cœur qui s'affole, une note ténue dans un esprit rouillé, vaincu. Il repense aux derniers jours, il repense à ce matin.
À Antoine.
Il s'arrache brusquement au baiser écrasant et tente de le repousser de ses bras faibles.
- S'il te plaît… murmure-t-il d'une voix brisée. Je peux pas faire ça, je peux plus faire ça… Rend moi ce service et je jure que ce sera le dernier, je jure que je te le revaudrai… mais pas comme ça. Je t'en supplie… Au nom de tout ce que j'ai fait pour toi pendant toutes ces années.
Mathieu tente de contrôler les tremblements qui secouent tout son corps. Eric l'observe pendant quelques instants, impassible, ses yeux gris posés sur lui avec une indifférence froide. Enfin il passe une main sur le visage du plus jeune et le force à lever la tête vers lui. Mathieu mord l'intérieur de sa joue pour empêcher ses dents de claquer. Il se perd dans ce portrait cruel qui le surplombe, la peur gèle son cerveau, il se sent physiquement incapable du moindre mouvement. Eric lâche un sourire du coin des lèvres.
- Le rôle de la pucelle vertueuse te va très mal, Mathieu.
La phrase claque dans son esprit. Puis les événements s'enchaînent avec une rapidité déconcertante. Il se sent violemment tiré hors de la chambre et jeté par terre sous les regards amusés des autres hommes. Il tente de se relever mais un coup de pied dans son estomac le cloue à nouveau au sol où il manque de vomir.
- J'en ai fini avec lui. Faites en ce que vous voulez.
La voix d'Eric résonne dans le silence étouffant du salon. Mathieu sent sa respiration se couper, ses oreilles se boucher. Les hommes l'entourent avec des sourires narquois, rigolent et lui lancent des remarques vulgaires. Mais au fond de leurs yeux il déchiffre un désir animal et morbide. Il est complètement bloqué, incapable de parler, incapable de bouger. La peur le dévore entièrement. N'existe plus qu'elle, froide, insidieuse. Une main empoigne son bras, le bloque à terre. D'autres mains attrapent son T-shirt, glissent dans la ceinture du pantalon. Sa respiration s'entrechoque contre ses tympans, son cœur s'affole et fait trembler toutes ses artères. Il a le sentiment de vivre un cauchemar : tout se passe là, devant lui, et pourtant il est incapable de faire quoi que ce soit.
C'est comme si son cerveau nageait dans un brouillard épais. Dégoût. Il a envie de vomir. Des cafards rampent sur sa peau, rentrent dans sa bouche et ses narines, dans ses yeux. Immondice. Il ne voit plus, voile noir, pourriture. Il sent vaguement le poids d'un corps appuyé sur le sien, une douleur vive au creux de ses reins, un sentiment trop familier. Il laisse là son corps mort au milieu de cette pièce hantée, son esprit s'élève vers le plafond comme un nuage de fumée.
Eric est là.
Il regarde tapi dans l'ombre d'un fauteuil. Un cigare. Et cette respiration qui empêche la sienne de se libérer…
