Holà !
Eh bien... Ça fait une éternité qu'il n'y a rien eu de nouveau ici ; désolée pour ça. J'ai pris mon temps je l'avoue mais ça y est, j'y suis arrivée sacre bleu !
J'ai une très, très bonne nouvelle à annoncer : le dernier chapitre a été écrit, ça y est, la fic est FINIE ! L'attente aussi, trop bien non !?
Concernant le chapitre 12, il est petit je trouve mais j'espère que malgré ça il sera plutôt plaisant et intéressant à lire ; je croise les doigts.
Bonne lecture !
12
« Il s'est passé quoi entre vous trois ? »
Grey questionnait avec sérieux ; cette affaire le tracassait.
À dire vrai, dès que cet homme avait surgi son attention avait de suite été capturée. Plus que ça, cela vira en obsession ; qu'était-il (pour elle), ce qu'il (lui) avait fait, ce qu'il représentait ? Grey ni n'expliquait ni ne saisissait son attitude, cette soif à vouloir posséder ces informations. En réalité, ça devint une fixette au moment où Gajeel lui en apprit un peu plus ; un combat à mort qui allait se livrer, d'entre les morts ce type était revenu pour délivrer son message – les attendre et les affronter. C'était comme si d'un coup un train avait déboulé de nulle part et qu'il devait le rattraper, y monter pour comprendre. Quelles autres choses apprendra-t-il encore sur elle, une fois à bord… ?
La réplique prit son temps avant de s'énoncer.
Ils étaient en face l'un de l'autre, immobiles sur leur siège.
À gauche, un paysage défilait furieusement derrière une vitre.
« Pourquoi d'un coup ça t'intéresse ? J'crois que jusqu'à aujourd'hui tu t'es bien gardé de te soucier d'elle. »
Plus qu'un simple fait relaté, une accusation. Autant dans les paroles que dans le coquillard se lisait la mésestime.
Gajeel pouvait penser ce qu'il voulait, Grey s'en foutait bien. Son avis ne perturbait en rien (ou à peine) son sentiment de se tenir droit dans ses bottes. Il y avait du vrai dans ces mots et même si ça avait le don de rameuter (un peu, mais pas trop) la culpabilité, ce n'était pas ce sentiment qui primait. Ce qui taraudait plus qu'autre chose était cette question, celle-là posée par Gajeel et que lui-même n'avait cessé de se répéter telle une litanie.
Pourquoi tenait-il autant à savoir ?
Pourquoi s'était-il imposé ?
Pourquoi n'arrêtait-il pas de songer à elle, depuis leur dernière « discussion » ?
Depuis leur départ de Seven, ça avait tourné en boucle, cette image d'une Jubia lacérée, au regard mortifié ; ses mots avaient été des poignards, lancés à l'oral, transperçant la carne par leur véracité. Le cœur devant lui s'était brisé ; pas besoin d'entendre les éclats chuter au sol, rien que par cette expression décomposée, ça s'était su. L'implacable déluge qui avait suivi en avait été la preuve : les gouttes s'étaient effondrées sur la terre, elles avaient frappé le corps, avaient intoxiqué l'esprit. Grey n'était pas parti s'abriter ou avait fui cette criarde giboulée. Après tout, il en avait été l'investigateur — le faiseur de cette pluie acide et douloureuse — alors pour quoi s'en soustraire ? Il n'avait pas eu le droit de s'en défaire comme de normale, de faire comme si ça avait glissé sur lui sans que cela perforât quelque part, dans sa coque ; sous l'infatigable rincée il avait marché, mains dans les poches, le torse nu trempé.
Encore maintenant les phrases de son cru se rembobinaient, pas qu'il regrettait, non, mais… quelque chose restait, le tenait, l'agrippait. Plus que de la réflexion, un tracas qui ne le laissait pas en paix, qui le suivait telle l'ombre du soleil couchant. Il ne souhaitait pas revenir en arrière ou changer les choses, car les dires étaient conformes au ressenti, au vrai et pourtant, il lui était impossible de paraître comme à l'ordinaire, de faire comme si l'avoir rejetée suivait le cours normal des choses. Ça ne le laissait aucunement de marbre, lui le maître dans l'apparence du je-m'en-foutisme.
L'air de rien, il avait demandé où était passée l'invocatrice des flots ; un renseignement, demander juste comme ça or c'était beaucoup plus que ça. Ce n'était pas seulement pour se tenir informé comme lorsqu'on prenait des nouvelles de quelqu'un. Non, Grey avait voulu savoir où Jubia avait pris la tangente pour la simple et bonne raison que ça le préoccupait.
Lors de leur trajet de retour, son œil réglisse s'était posé sur l'orpheline, cette dernière étant assise à l'autre bout du train, front contre la vitre. Entourée du trio bizarrement aphone (tandis que lui avait fait avec la compagnie tout aussi muet d'Erza), Jubia avait semblé être totalement ailleurs, cloîtrée dans sa bulle, isolée du monde environnant. Sa lucarne avait retenu l'attention du sculpteur des glaces ; un regard éteint, si éloigné d'eux... Jamais encore il ne l'avait vue vêtir une telle mélancolique hormis lors de leur interrogatoire auprès du Père Justin. Elle avait paru tellement coupée de ce qui gravitait autour, son corps restant ancré dans l'actuel alors que sa psyché avait semblé se consumer tout autre part.
Puis il eut les infos délivrées par Gajeel et ce fut à ce moment que ça le frappa de plein fouet, lui donnant l'impression de recevoir une violente gifle : il ne connaissait pas Jubia. En dehors de son ex-affiliation à la guilde des Phantom Lords, que savait-il d'autre à son sujet ? Pas grand-chose. Grey ne savait rien d'elle pourtant celle à la touffe bleuet demeurait l'unique à être aussi omniprésente dans sa vie. Jamais avant elle il n'avait eu affaire à une telle Patafix… Pas une fois cependant ils n'eurent — se donnèrent — l'occasion de parler, réellement, ensemble ; lui n'en éprouvant aucune envie, elle n'osant peut-être pas (ou ne le voulant pas ?). Or à présent il y avait un besoin réel et tout à la fois étrange d'en apprendre plus sur cette femme des marées, non pas parce qu'il était curieux, non pas parce qu'il en avait envie, mais bien parce qu'il en ressentait la nécessité.
Un trou demeurait, un manque résonnait — l'obnubilait.
Pas moyen de mettre ça sous silence ; ça cognait trop et sans relâche pour que Grey l'effaçât d'un coup d'éponge ou de chiffon.
Et peut-être était-ce pour ça qu'il se trouvait sur ce chemin de fer, en face d'un Gajeel Redfox en attente (ou pas) d'explications.
« C'est vrai que j'suis pas le mieux placé pour fouiller dans ses affaires, mais y a un type qui veut sa mort alors si, ça me regarde, car y a pas moyen que je passe mon chemin et que je fasse comme si ça me faisait rien. »
La tirade s'asséna avec force, le noir vif des prunelles planté sur le Kurogane.
Le dragon slayer garda le silence un certain moment, bien calé dans la banquette en cuir rouge bordeaux.
Pas de verbes parasitant les tympans, plutôt la circulation ferroviaire
Juste un fond sonore dans l'air, pour ne pas laisser l'atmosphère seule avec elle-même et sans compagnon de route.
La vitesse ne fonçait pas en parfaite fusée, cette dernière préférait une vélocité normale. Ainsi le bruit du roulement pullulait dans l'oreille. Ainsi des crissements agressaient l'ouïe lors des freinages. À ceci s'accompagnaient quelques rares parlottes des coins avoisinants, les cabines n'étant pas isolées les unes des autres.
Ils restèrent muets une à trois minutes, tous deux bercés par le ronronnement du convoi, leurs pensées maintenues dans ce temps synchronique.
Puis le mage à l'allure de punk détourna sa rétine sur le vitrage.
« C'était un ennemi des Phantom. Il est entré dans la guilde sous une fausse identité et quand on a découvert qui il était, on m'a chargé de le tuer. »
Que le strict minimum, exposé.
C'était une réponse certes, mais cette dernière était très loin de contenter le semi-nudiste ; quel rapport cela avait-il avec la Femme Pluie ? Surtout ça qui (lui) importait et pourtant rien n'était éclairé ou ne l'avait rassasié, à ce sujet.
Il le faisait exprès ou quoi ? D'ainsi le laisser poireauter dans le brouillard. Grey se le demanda sérieusement, car Gajeel et lui n'étaient pas comme deux doigts de la main, mais plutôt comme deux poings en constante friction ; ils ne s'estimaient pas, ils faisaient souvent en sorte de frustrer l'autre et c'était précisément ça qui en l'instant se passait – du moins, c'était ce que supposait l'émérite du froid.
Ça l'agaça.
Grey eut envie de se lever, de taper du poing sur la table ; il n'en fit rien, se contentant de serrer les dents – de prendre sur lui – et de garder son sang-froid (malgré que ça commençait à chauffer dans le bouillon veineux...).
« Ça m'explique toujours pas ce qu'il s'est passé entre vous. Tu tournes autour du pot là, modéra-t-il comme il put son reproche.
— « Scuse Mister Freeze, je croyais que t'étais un adepte de ça, faire languir.
— Je suis pas d'humeur à jouer à ça Gajeel.
— Parce que tu crois que je joue ? C'est pas parce que tu te sens légitime d'avoir des réponses que j'vais te les donner. Ce n'est pas ni à toi ni à moi d'en décider, mais à Jubia. En plus, en bonus, tu lui feras plaisir : tu lui montreras qu'au moins une fois tu t'es intéressé à elle. »
De nouveau la critique, corrosive.
Durant plusieurs secondes le mutisme régna, les parleurs en train de se scruter dans le blanc de l'œil.
Devait-il y avoir une réaction ? Peut-être, peut-être pas. Grey n'aurait su dire si le mage à la tignasse corbeau voulait le faire réagir ou si c'était simplement une glaire crachée juste parce que ça démangeait. Qu'importait, car l'effet escompté (si tant est qu'il se recherchait) ne se manifesta pas : le tailleur de glace préserva son stoïcisme. Pour autant, ça ne lui passa pas au-dessus de la tête ; il ne tiqua pas sur la forme, mais sur le fond.
À l'entendre, un seul coupable demeurait or pour sûr que la mage d'eau tenait aussi sa part, dans cette histoire.
Pas lui, qui faisait preuve d'une telle dévotion – il ne l'avait jamais demandé d'ailleurs.
Pas lui, qui s'acharnait bec et ongles en dépit de la froideur renvoyée.
Pas lui l'authentique colle, celle qui du matin jusqu'au soir ne le lâchait pas d'une semelle.
Au début, ça l'avait passablement saoulé. Dans ce temps-là, il n'hésitait pas une seconde à l'envoyer bouler et malgré ça rien n'y avait fait : inlassable, l'orpheline avait poursuivi son manège infernal de masochiste, le gavant. Puis, à force, les rejets avaient été de plus en plus rares, la gêne avait muté en habitude ; Grey ne fit plus attention à cette présence devenue à mesure des mois inconditionnelle. Doucement, mais sûrement, la Femme Pluie avait fait son nid dans son quotidien et, dès lors, le pro de la gelée n'avait plus (souhaité ?) pensé à ça, à leur — ambiguë — relation. Ce flou lui avait convenu, quelque part il s'en était régalé, car s'était nourri sans être contraint : il n'avait pas été assez près, ainsi Jubia n'était pas parvenue à l'attraper de cette poigne ferme qui l'aurait empêché de (vouloir) se dégager. C'était tout bénef pour lui, ce voile qu'il posait sur eux ; ce qu'il y avait derrière ne comptait pas ; mis de côté, en stand-by… jusqu'à ce qu'elle décide que c'en était assez.
Levée du rideau.
Cette phrase, qu'elle lui jeta à la figure.
« Je suis amoureuse de toi. »
Tellement sérieuse.
Tellement désireuse.
Tellement… en attente.
Besoin viscéral d'avoir un retour.
Ça, plus qu'autre chose, qu'elle nécessita : qu'il sorte de ses remparts et se mette à table sans plus faire semblant ou feinter — ses ritournelles.
Souffler sur cette brume épaisse et si confortable.
Être à nu, comme jamais il l'avait été.
Ne plus jouir égoïstement.
Éprouver l'absence, le manque harassant.
Dire et voir pour de bon ce qui se trouvait derrière le voile.
De quoi lui retourner l'estomac.
De quoi l'étouffer.
De quoi lui presser le cœur tel un citron bien mûr.
Le bruit des moteurs se fit subito entendre ; la carcasse métallique ralentit sur ses rails, ses efforts de traction eux aussi mis en évidence dans le paysage acoustique.
« Le train de Fiore va entrer en gare de Norupare. Veillez à ne pas oublier vos bagages lors de votre descente. Notre train restera en station une quinzaine de minutes. Nous vous remercions d'avoir choisi la compagnie TrainFiorety et vous souhaitons une agréable journée dans le pays de Seven. »
En même temps que se déroula le speech monocorde, le train leva de plus en plus le pied jusqu'à s'immobiliser dans un crissement aigu des freins.
Les deux voyageurs délaissèrent leur place et se dirigèrent sans empressement vers la sortie.
Peu de monde descendit : seulement trois, quatre personnes. Pareil sur le quai, la foule n'était pas de rigueur et cela se comprit assez bien au vu des alentours. Surtout de la verdure et « peu » d'infrastructures. Il y avait une gare toute menue certes, mais elle était là – contrairement à l'arrêt où la mage d'eau et lui s'étaient arrêtés à leur début de mission. Tout ce sable environnant, avec juste un rail à l'infini et ce ridicule panneau de signalisation... Quel foutu coin paumé ! Ici au moins il y avait un peu plus de populace, ça ne valait pas Magnolia ou même Crocus, mais pour sûr que ça passait mieux que cette désertique ville de Kinsa.
D'ailleurs, en jetant vite fait un regard, Grey put remarquer une nette séparation : du côté gauche avaient poussé les champignons urbains avec ces boutiques touristiques, ces maisons de vie et autres bâtisses citadines. Le côté droit en revanche se voyait envahi par l'autre sorte d'habitant de la planète : miss nature et ses acolytes végétaux. Ça s'étendait sur des kilomètres – eux, surtout, qui dominaient le paysage, mais ce détail n'accapara que très brièvement l'attention du pro de la gelée.
Jubia était là elle aussi, à quelques mètres.
Il vit dans sa lucarne d'abord la surprise puis autre chose ensuite, un éclat qu'il ne parvint pas à traduire, à identifier ; juste qu'il y avait quelque chose de pesant, dans ce regard.
Elle ne le fixa qu'un très bref moment ; presque illico la jeune femme porta son attention vers le dragon slayer, se dirigeant vers lui sans plus donner une quelconque existence à celui qui, il y avait encore trois jours de ça demeurait le centre de son existence... Ironique retournement de situation.
« Je présume que si t'es là c'est que l'autre revenant t'a passé le bonjour. »
Les mots semblaient peut-être décontractés et enroulés dans la blague, ce n'était en réalité que la vitrine.
Derrière Grey y voyait la contrariété.
Le ton acerbe des paroles révélait en réalité que ça n'était pas quelque chose d'anodin et encore moins de bon, cette visite faite auprès de l'expatriée. Gajeel n'aima pas ça et Grey non plus pour tout dire, ça ne l'enchantait pas des masses, mais pour l'heure il fut surtout attentif à l'expression du visage féminin.
Jubia n'affichait pas au grand jour ses affects, ça restait plus ou moins sous contrôle même si… un quelque chose demeurait là, incontestablement là, placardé, pliant quelque peu les fossettes, injectant dans l'œil une lueur particulière.
« Il m'a dit que tu serais là toi aussi, signala celle-ci.
— Ouais, il a fait un p'tit arrêt minute par chez nous et m'a bien fait comprendre ses intentions. »
Encore ce timbre grave, de quoi signifier le sérieux de la situation.
Les anciens membres de la guilde noire se fixaient, chacun à une distance normale l'un de l'autre tandis que Grey se trouvait sur le côté, en biais et regardait – assistait à – leur échange.
Il n'avait pas de place outre celui de spectateur ; mis sur le banc de touche ; écarté.
Les anciens de Phantoms n'avaient pas besoin d'en dire davantage, tous deux se comprenaient, ils savaient alors que l'apprenti d'Ul non. Ça rameutait des choses reculées et sûrement voulues oubliées dont il ignorait tout, absolument tout. Durant un temps (à présent révolu) il fut, assurément, l'un des hommes qui importa le plus pour la faiseuse de pluie or cela ne lui avait pas pour autant donné accès à son histoire, à d'où elle venait, à qui elle était – à elle, Jubia Loxar, cette mage qui l'aimait, mais qu'il ne connaissait pas. En fin de compte, elle était une inconnue alors même qu'elle envahissait son quotidien, sa vie ; c'était fou et à mesure que Grey prenait conscience de cet état de fait, il éprouvait comme un insatiable besoin de corriger ça.
Toujours la lucarne visée sur sa camarade, l'Ice Maker vit cette dernière le fixait tout à coup, ses prunelles grisaille ancrées dans les siennes.
« Pourquoi tu es là ? »
Sonnaient le reproche et l'envie de ne pas le voir ici.
C'était curieux d'entendre le froid dans sa question – plutôt lui qui faisait dans ce registre, elle en général avait tendance à enrouler sa voix dans le mielleux lorsqu'elle s'adressait à lui. Pas la toute première fois que les tympans se confrontaient à ce timbre, juste que ça faisait toujours bizarre de la sentir hostile et si contraire à son image de femme puérile.
« Parce que ce type veut ta mort et qu'y a pas moyen que je reste là les bras croisés à regarder tranquillement que ça se passe. », rétorqua-t-il avec fermeté, sur un ton d'évidence.
La réplique ne vint pas, le mouvement si : Jubia se rapprocha de plus près, de quoi les rendre proches, beaucoup plus proches qu'elle ne l'eut été précédemment avec Gajeel.
Sa lucarne outremer fauchait sa réglisse oculaire.
Regard perçant, animé d'un feu rougeoyant.
Et ça fit son petit effet : le pouls accéléra subitement, la pensée mise en sourdine pendant un bref instant.
« Si jamais tu interviens Grey, je ne te le pardonnerai pas. C'est mon combat, mon passé. Ça ne te concerne en rien. Tu n'as pas à t'en mêler, quoi qu'il se passe. »
Ils restèrent ainsi plusieurs secondes, à se sonder dans le blanc des yeux.
Dès que le verbe, sévère, se révéla, il eut comme une mise en suspension des alentours.
Enfermés tous deux, dans une bulle, leur bulle, celle de toujours, celle qu'il avait crevée par les dents acérées de son détachement amoureux.
La réflexion demeura silencieuse, voire inexistence. À la place grondaient les chants de l'émotion, ceux qui trop souvent étaient les muets, avec lui. Cette fois-ci cependant ils leur étaient permis de résonner dans les caissons du corps et du cœur. Pas besoin de tinter avec démesure ou d'être en surnombre, ils eurent simplement à émettre un écho pour que ça perce, vibre, se ressente...
… cette colère, maigrelette, entrelacée avec la blessure.
Si facilement balayé, en à peine quatre phrases, sans aucune hésitation ou sans aucun regret ; un rejet, brutal, sincère, inflexible. Ça égratigna l'ego, car d'une certaine manière ça le remit à sa place ; Grey ; refourgué dans le camp des anodins, la marque distinguée du – sama parti en congés. Ou bien n'était-ce que le reflet de sa conviction, irrévocable ? Dans les deux cas, ça lésait, laissant pondre dans l'affect un sentiment de perte loin d'être plaisant...
… mais pas que.
Du désir, prégnant.
De l'attirance.
Une tension, physique.
De l'hypnose.
Leur proximité, conjuguée à cette dureté de l'être stimulait – l'excitait.
Entre eux il y avait comme un goût, un parfum, une... sensation d'intimité. Ce qui fut dit auparavant ne compta plus, en cet instant. Cela valait aussi pour les affects. Ne demeurait au final que le perceptif, ce qui là maintenant se ressentait jusque dans les fibres cellulaires et ça n'avait rien à voir avec un quelconque déplaisir ou une parfaite contrariété, du tout. Tout le contraire en fait qui pulsait dans les veines, dans la tête, dans la chair.
Soudaine envie d'embrasser, de toucher, de goûter... à cette femme devenue tout à coup appétissante – très appétissante.
Une imprévisible sensualité flottait, les entourait.
L'au-dehors s'effaça.
Juste se scruter, se sentir là, tous les deux, les orbes noués ensemble.
Grey ne sut combien de temps ils restèrent ainsi, immobiles, le souffle lent, en train de s'exiler dans cette ensorcelante connexion – attractive, car surgissant de nulle part, sans préavis ou de mise en garde ; ça jaillit, embrocha et enveloppa.
Elle ne l'avait pas du tout habitué à cette brusque infusion d'éros.
Il y avait eu, déjà, des occasions exceptionnelles où quelque chose de semblable embauma brièvement les sentiments. Cette fois pourtant c'était différent, tout était différent ; elle lui avait avoué, il s'était positionné, ils n'étaient plus dans cette relation, la leur, si particulière et hors du commun. Or c'était précisément ça qu'il retrouva à cet instant – leur proximité, celle qu'il n'avait avec personne d'autre. Tout à la fois cependant se diffusait aussi une impression de nouveauté, comme s'il découvrait – jouissait de – quelque chose qui jusqu'alors lui était invisible et hors de (sa) portée.
Le contact prit fin ; Jubia le (dé) laissa et partit rejoindre son ancien partenaire de guilde noire.
Le pas se traça, les deux ex-Phantoms au-devant et le troisième à l'arrière.
Ils remontèrent le chemin de fer, direction nord et quittèrent en à peine trente foulées la mini cité pour s'engouffrer dans l'immensité de la frondaison.
Durant les trente minutes de marche, le son propre à l'Homme ne résonna pas à travers les branches des augustes arbustes. Le soleil n'était plus à son zénith, pour autant les parages se nourrissaient avec voracité de son rayon brûlant. À certains endroits, ce dernier s'amplifiait en un même point, offrant à la vue une lumière semblable à un puits de jour. La fin d'après-midi respirait l'air frais et libéré, sa brise passant le bonjour aux enfants de Gaïa ; ses plantes et son herbe courbée par le vent, ses tiges de bois agitées un court moment, ses oiseaux perchés ou planants avec habilité, sa terre piétinée, son ciel dégagé.
Le duo avançait en silence à même hauteur tandis que lui les suivait, à quelques mètres, sa prunelle clouée sur l'invocatrice des flots.
En même temps que l'alizé faisait un tour et que l'arioso des volatiles sonnait, Grey s'enroula dans l'introspection.
Première fois qu'un tel mixte froid-chaud il subit, en à peine quelques secondes, de façon abrupte et par cette femme. Surtout ça, plus que tout le reste qui à la fois le déconcerta et l'attisa ; elle qui provoqua pareil changement de température (en lui ou dans la stratosphère ?). Pas dans ses habitudes ou dans son caractère de faire preuve à son égard d'une telle liberté. Elle et seulement elle qui déterminait s'il entrait ou non dans son cercle de l'intime. Ce n'était plus lui qui exerçait ce pouvoir d'agir, de choix, non, à cet instant il était demeuré son pantin ; lui qui fut soumis à sa conduite, à son humeur versatile et capricieuse.
Jubia s'émancipait, de lui.
L'éjecter pour dans la minute suivante créer ce contact montrait clairement qu'elle pouvait arpenter sa route avec ou sans lui ; elle seule qui en décidait.
Un peu comme si son mot à dire n'influençait plus.
Un peu comme si elle pouvait se passer de lui.
Un peu comme si leur tracé s'éloignait l'un de l'autre.
Un peu comme si elle lui échappait – pour de bon.
Et à dire vrai, il n'aima pas trop ça.
Au bout d'un certain temps – le sablier s'étant écoulé plus vite que ne l'aurait cru le créateur du givre –, une silhouette se distingua à l'horizon ; Grey plissa les sourcils.
À mesure de l'avancée, les contours flous laissèrent place à un profil connu. Celui-ci arborait l'allure du décontracté ainsi assis, l'air de rien, sur un énorme rocher. Plusieurs autres, de tailles semblables et plus petits s'entassaient autour ; un monticule.
Se joignait au bruissement futile de la bise un écoulement régulier, presque mélodique ; un cours d'eau. Ce dernier devait couler à quelques mètres plus loin, dissimulé – couvé – par les feuilles protectrices des acacias et des tilleuls.
Une vraie forêt, leur point de rendez-vous. Pour être tout à fait exact, ils se trouvaient dans une sorte de trou : la position des arbres formait un cercle. Précisément là, au centre qu'ils s'arrêtèrent et Grey eut comme une impression d'être mis en lumière, comme si des projecteurs étaient braqués sur eux.
Une scène, avec d'un côté un public mis en ronde et de l'autre des acteurs prêts à jouer leur dernier acte.
« Qu'est-ce qu'il fait là ? »
La question ne flirta pas tant que ça avec la menace. Un soupçon s'y percevait, mais dans l'ensemble – dans le ton, dans les pupilles, dans l'attitude – se montrait surtout de la placidité. Ainsi l'imprévu ne faisait pas trembler d'un iota le château de cartes. Ça ne comptait pas, car au final l'inéluctable se fera ; une dangereuse certitude ; le sang coulera, quoi qu'il se passe.
La peur néanmoins ni ne mordit ni n'afflua en trombe dans les bronches. À des types beaucoup plus impressionnants, voire terrifiants Grey avait eu affaire. Cet homme certes inspirait la mise en garde, mais il y avait aussi toute autre chose.
« Il n'interviendra pas, Jubia peut te l'assurer. »
Le mercenaire la fixa durant de brèves secondes avant de le scruter à son tour dans le blanc des yeux, sa brillance olive enfoncée dans sa réglisse. Ça ne dura pas longtemps et pourtant, de suite ils surent ; comprirent sans autre langage que celui de leurs orbes, expressifs. Chacun savait que si la mort de trop près s'approchait de la mage d'eau, l'Ice Maker s'interposerait à coup sûr ; tellement évident, tant et si bien que ça n'avait pas même besoin d'être dit.
Étrangement, Grey perçut et n'éprouva ni colère, ni jalousie, ni mésestime. L'éclat de l'hostilité ne luisait pas, du tout. En vérité, ils se jaugeaient : étaient-ils de ces hommes qui à un moment donné avaient importé dans la vie de Jubia Loxar et qui continuaient à l'être ? Chacun mesura, avec le peu de durée mis entre leur main leur poids respectif. Grey d'ailleurs ressentit de la satisfaction ; enfin, il était considéré et non plus absolument ignoré par ce type qui, à n'en pas douter, avait (eu) autant – si ce n'était pas plus – d'impact que lui. Une évaluation qui ne l'intimida pas, au contraire, l'émérite du froid s'affirma plus que jamais.
Oui, il tenait une place essentielle.
Oui, il était de ces hommes qui importaient.
Oui, il le dépassait.
Oui, il était là et avait la ferme intention de le rester.
Son prédécesseur coupa court à leur échange visuel, préférant s'enliser dans les prunes cobalt.
« Même s'il intervient, ça ne changera rien. Un de vous deux mourra dans tous les cas.
— Je crois pas non. C'est toi qui vas y rester ! »
Aussitôt l'exclamation détonna, aussitôt Gajeel fonça à vive allure sur l'ancien Phantom, sa main transformée en acier et prête à décalquer quelques dents (si ce n'était autre chose).
Un bruit clair et métallique résonna au moment où le coup fut bloqué juste à temps par un katana.
Seulement, à peine le manieur de sabre dégaina qu'une autre attaque lui tomba dessus : à l'instant où Gajeel s'élança, un fouet aquatique déboula dans les airs et envoya l'ennemi valser dans les hauteurs. Le combattant n'eut pas même le temps d'encaisser le coup qu'un nouvel assaut s'amorça.
Gajeel chargea à nouveau, mais avec une approche différente puisqu'il y alla à l'épée aux pointes acérées – une création qui sur le moment épata quelque peu le mage de glace.
C'était la première fois que Grey voyait la tête de clou faire apparaître un tel objet en un claquement de doigts. Surtout, il fallait voir l'engin : il devait au bas mot mesurer plus d'un mètre et peser une bonne dizaine de kilos. Pour autant, celui doté d'un flair hors pair maniait ça comme un batteur maniait ses baguettes, la preuve : dès qu'il la tint entre ses doigts, Gajeel fondit à nouveau sur son opposant (tout juste remis sur ses gambettes) qui, de justesse, esquiva par une roulade de pures gymnastes.
Le mercenaire se releva sur-le-champ puis sprinta, le souffle court, en direction de son arme abandonnée là-bas, à même pas douze mètres ; distance raisonnable, voire dérisoire si on faisait fit de la pluie de boules d'eau et de couteaux d'acier qui abondèrent sur le coureur-fou.
Un sacré parcourt du combattant, pour récupérer le katana.
Il fallut user d'esquives et d'autres pirouettes ; sauter, s'accroupir sans être égratigné ou neutralisé. Grey d'ailleurs fut presque admirateur de pareille agilité, surtout lorsque l'acrobate en question se baissa tout en souplesse et ramassa son bien. Cela lui valut en contrepartie de se prendre un féroce coup de poing dans la mâchoire, de quoi faire cracher le sang et faire gémir.
Grey avait vu Gajeel partir lui aussi en course juste après son jet de canifs ; se mettre pile au bon moment et au bon endroit. Ainsi il avait pu s'envoyer un puissant crochet du droit. Du reste, le mage de l'acier n'attendit pas qu'on lui donnât le feu vert pour remettre ça : il attrapa l'adversaire par sa veste blanche en coton et alors qu'il s'apprêtât à le frapper avec la délicatesse qui était sienne, l'attaque fut déviée.
D'une vitesse étourdissante l'ennemi sortit un second sabre – un wakizashi d'après ce qu'en distinguait le roi du nu – et embrocha avec brutalité la cuisse du dragon slayer.
La douleur cria ; ça transperça les molécules terrestres.
Gajeel lâcha sa prise aussi sec tandis que l'arme, ensanglantée, se retira tout aussi rapidement qu'elle s'était plantée. Son propriétaire n'eut toutefois pas fait sept pas qu'une Jubia furibonde ainsi que le sort Water Lock lui tombèrent dessus : une énorme bulle aquatique vint en un tournemain l'envelopper tout entier.
Non plus le gymnaste, mais le gesticulateur qui d'abord tenta de percer sa cloque sous-marine à l'aide de ses katanas, en vain. Par la suite et pratiquement dans l'instant il en vint à se débattre sous l'œil imperturbable de l'amoureuse déchue ; un regard sans pitié, fait de la même froideur que sa glace. Grey la fixa et ça ne lui plut pas, cette lueur. Dedans s'y reflétait une Jubia autre que celle de tous les jours, une Jubia qui depuis son entrée à Fairy Tail n'était pas (ré) apparue – cette Jubia, celle-là qu'il avait combattue.
Même scène.
Même attaque.
Même animosité.
Ou presque.
Cette fois, il ne s'agissait pas d'un simple affrontement.
Cette fois, ce n'était pas un parfait inconnu.
Cette fois, ça la concernait, elle et seulement elle.
Et lui demeurait en dehors, à côté, regardant, assistant au spectacle.
Il n'était plus au centre, son centre à elle et ça n'était pas quelque chose d'anodin – qui ne lui faisait rien.
Non, du tout.
La régente des ondées libéra son prisonnier.
Un son de bulle éclatée tinta.
Un corps chuta avec lourdeur au sol.
Une gorge toussa à s'en déchirer la cage thoracique.
De son côté, Jubia se rendit aux côtés de son compère blessé, ce dernier essayant tant bien que mal d'arrêter l'hémorragie – la jeune femme vint d'ailleurs lui prêter assistance.
Grey les regarda faire ; le silence traîna, le vent batifola.
Pendant un moment, chacun resta dans son coin ; le presque noyé reprenant peu à peu son souffle et le couple s'affairant à panser la plaie.
Une chaleur, de passage, descendit sur eux ; peau réchauffée.
Le calme berça les âmes le temps de quelques rayons d'en haut, ceux-là bienfaiteurs et qui anesthésiaient rien qu'un instant.
Puis la vague humaine reprit, prête à s'écrouler pour de bon.
« Je me doutais que vous seriez plus forts qu'autrefois, mais pas à ce point. »
Sa voix, maîtrisée, tombait dans l'atmosphère pour de suite être gobée par l'alizé.
Ça ne résonnait pas, ça sortait et s'évaporait tout aussitôt ; restaient surtout ce flegme, cette tranquillité interne qui transpirait autant dans les vocables que dans l'attitude. Il n'y avait pas d'émotions dans ces mots, mais une constatation. Grey n'en fut pas surpris, car le personnage était ainsi ; ça suait par tous les pores de sa peau, cette face lisse et presque hermétique.
« Toi par contre tu ne peux pas en dire autant ; tu ramollis sévère, lança sa critique la fée percée d'anneaux, se redressant avec pénibilité sur ses deux fers.
— À croire qu'un coma de quatre ans n'aide pas... et c'est pour ça que j'ai pris mes précautions. Je ne pensais pas y avoir recours aussi vite, cependant. »
Alors que l'affirmation, énigmatique, fit lever les sourcils (en plus d'attiser la vigilance), l'opposant sortit de sa ceinture en tissu une petite fiole.
Grey ne percuta pas de suite ; la méfiance tout autant que l'interrogation brouillait les liens. Il s'acharnait à décoder les intentions à travers les mots, à travers les expressions et les émotions ; ce que Grey en percevait ? Que le flegme apparent n'en atténuait pas la dangerosité de ce mec, au contraire, ça mettait le roi du nu sur ses gardes. Grey savait, pertinemment, que ce type ne rigolait pas ; aucun des trois ne prenait ça à la légère. Sur leur visage, dans leur coquillard, dans leur voix, en eux et chez lui le grave siégeait.
L'attente planait, la défiance à ses côtés.
Pas de bruits, juste quelques secousses fugaces du vent.
Le nœud des yeux se tenait, se resserrait ; personne ne bougeait.
Puis il avala, d'une traite.
Subitement, deux adversaires firent face aux fées, décontenancées.
Un clone.
D'un coup, comme ça, en buvant un élixir.
Une apparition qui laissa pantoise l'assemblée durant de maigres secondes.
Grey tilta – trop tard.
Les ennemis chargèrent dans la minute, ne donnant pas suffisamment de temps aux ébahis pour enregistrer l'information et se remettre en position d'alerte.
Ils déboulèrent sur eux comme une fusée, chacun sur sa cible, les séparant ; brisé, le combo.
Seuls, en un contre un.
À droite, Gajeel para in extremis à l'aide de ses deux poings. Sous la force du choc, ce dernier recula, mais résista, tant et si bien qu'il repoussa avec brutalité son assaillant. De suite il lança son sort de peau d'écailles, son épiderme se transformant instantanément en acier. Grey avait déjà vu cette technique et savait la puissance destructrice que cela engendrait chez le brun aux cheveux corbeaux.
À gauche, Jubia usa de son Water Double pour échapper à un coup mortel ; sa copie qui se fit transpercer le ventre. La vraie et non des moindres contre-attaqua dans l'instant : celle-ci envoya à toute allure un vortex sur sa cible, laquelle se reçut l'assaut de plein fouet. L'ancienne traqueuse le regarda gigoter dans ce tourbillon des eaux, mais presque aussitôt son attention se porta sur la rixe d'en face.
Des kunaïs, une dizaine, se précipitaient sur le dragon slayer.
Jubia changea sur-le-champ sa main en fouet aquatique et repoussa dans un geste violent les couteaux volants ; son typhon des mers s'écroula.
Le corps enfin tout entier recouvert d'écailles, Metallicana se jeta sur le sosie (ou le modèle ?).
Grey reporta alors son intérêt sur l'ange gardien de Gajeel.
La vision qui s'offrit à lui le fit pousser un cri d'effroi.
« Jubia ! »
La mage d'eau eut tout juste le temps de se retourner puis d'esquiver un coup de lame. Cependant, elle ne parvint pas malgré tout à éviter l'autre, celui venant se nicher dans son épaule ; elle hurla.
Le sang bouillonna direct ; Grey réagit au quart de tour et commença à sprinter vers sa compère, ses mains luisantes de ce givre – celui-là prêt à congeler cet enfoiré.
« Ne t'approche pas ! »
Cinglante sommation ; ça l'arrêta, net.
Plus que ça, l'émérite du froid demeura un instant déconcerté. Il eut l'impression que ce n'était pas juste un ordre lui imposant de ne pas bouger. Il y avait quelque chose d'autre dans le ton, comme s'il représentait une menace, comme si en venant vers elle il lui ferait du mal.
Elle le repoussait, sans égard ; pincement au cœur.
En plus de le rejeter, elle l'obligea à être l'observateur, un passif qui n'avait à intervenir en aucune façon ; ça lui fit serrer les poings, mais ce qui s'ensuivit le crispa beaucoup plus : alors que l'agresseur – s'étant mis derrière la blessée – lui emprisonna un des bras dans le dos, ce dernier se colla littéralement à la captive (gémissante).
Dans les environs tintaient les sons du pugilat.
Dégaines.
Crachats des globules rouges.
Coups de poing.
Craquements des jointures.
Mouvements du corps.
L'affrontement d'à côté poursuivait son manège, tranquille ; ça dérangeait ou perturbait d'une quelconque façon. La scène ne se trouvait pas là-bas, mais ici. C'était ces deux-là les acteurs principaux, eux qui demeuraient sous le feu des projecteurs. Ce qui se passait à deux pas n'était pas au premier plan ; un fond sonore, des seconds rôles. Pour autant, Grey ne faisait pas partie du décor ou de ces éléments pour combler l'espace, non, il tenait une place : l'auditeur, celui qui voyait, qui ressentait tout, tout de ce qu'il se passait et allait venir.
Ce qu'il observait ? Une mage d'eau hors d'haleine, retenant mal sa plainte.
Ce qu'il ressentait ? Une incontrôlable et puissante frustration.
Ce qu'il se passa ? La bouche du détracteur près du tympan de la captive.
Ce qui arriva ? Des mots et un point de non-retour.
« On ne peut pas revenir sur ce qui s'est passé, mais ça n'empêche pas que ça hante, que ça ronge. Les regrets fatiguent Jubia, glissa-t-il dans l'ouïe et dans l'air, son verbe empreint de lassitude. Depuis trop longtemps je les traîne avec moi et j'en ai marre ; je veux m'en débarrasser, une fois pour toutes. »
Dans le ton résonnait la résolution, celle prise et décidée il y avait un moment déjà.
Jubia essaya de s'extraire de « l'étreinte » forcée, mais à peine fut-elle un mouvement que le geôlier resserra plus fort sa prise, faisant d'une pierre deux coups : il fit grimacer plus douloureusement l'orpheline et énerva doublement le pro de la gelée. Mieux (ou pire) que ça, ce dernier contraint la prisonnière à regarder en direction de la rixe d'en face, celle-là qui battait son plein ; ce fut-là, à cet instant, que sa phrase il prononça et que ça bascula.
« Ce qui est fait est fait, mais certaines erreurs ne sont pas irrécupérables, il suffit d'être prêt à tout pour les rectifier. »
Aussitôt la déclaration fut formulée que son orateur retira la lame ensanglantée ; cri et giclée d'hémoglobine jaillirent à l'unisson.
Sous la violence du geste Jubia tomba à genoux, sa main droite venant compresser du mieux que faire ce peut la plaie ; un réflexe, car sa préoccupation première ne fut pas sa balafre, mais son investigateur : ses prunelles s'ancrèrent avec la force du désespoir sur cette silhouette meurtrière, comme si en ne le lâchant pas des yeux elle parviendrait à l'arrêter, à l'immobiliser.
Or sa marche il continua ; tout droit, inflexible, déterminé, la mort dans son arme et dans son âme.
« Arrête ! »
Elle hurla, de toutes ses forces.
« Ne fais pas ça ! »
Elle s'égosilla, la voix ou le cœur brisé (e).
« Ne m'oblige pas... »
Elle supplia, ses perles mouillées s'écroulant au sol.
Grey fut à deux doigts de se mordre littéralement le poing ; il éprouvait un tel besoin à rejoindre la jeune femme, à l'épauler, à la prendre dans ses bras, à apaiser cette détresse déchirante que c'en était douloureux et infernal de rester là impuissant, à juste regarder, à juste laisser-faire alors qu'elle...
Putain !
Ça lui en donnait (presque) la rage.
« EKIKO ! »
Tout se passa très vite, à un point que l'exhibitionniste n'eut pas même le temps de bouger ou de réaliser.
Jubia disparut, transformée en tourbillon aqueux.
Ekiko dégaina son sabre, prêt à l'enfoncer dans l'épiderme.
Gajeel se retrouva d'un coup sans adversaire, celui-ci s'étant évaporé.
Le vent, oscillant.
De l'eau, dans l'atmosphère et sur la peau.
Un bruit de chair transpercée.
Gajeel se retourna.
Ekiko s'immobilisa.
Jubia pleura.
Ils restèrent ainsi plusieurs secondes, figés dans leur posture.
Juste une bourrasque, des nuages gris, un calme ambiant, des gouttes de sang.
Puis la main ôta l'arme du ventre ; de la sève vermeille se cracha.
Non plus deux regards plongés l'un dans l'autre, mais une lucarne posait sur le petit sabre.
Un kaïken.
Un sourire ; des larmes.
Un corps s'effondra, des bras réceptionnèrent ; encore du sang toussé.
La pluie doucement tomba. Le silence mouillé berça.
Il lui caressa le visage, celui-là inondé et parfumé de chagrin.
« C'est ironique... non ? remarqua-t-il, la respiration enrayée. C'est par lui... que tu m'enlèves la vie... ce sabre que je t'ai donné cette nuit-là. »
Jubia ne répondit pas, ses perles humides glissaient ; elles parlaient à sa place.
Sur son visage et dans ses prunelles surtout ça se disait, se montrait ; le regret, la douleur, la fissure... Pas besoin d'être près, de là où il se situait Grey le sentait jusque dans sa chair, cet affect lacéré.
Juste avec le déluge on le devinait ; giboulée modérée, guère fine ou petite ; à grosses gouttes ça pleuvait. C'était de ces lavasses où très vite, en à peine dix minutes, les habits tout autant que la tignasse se trouvaient imbibés. Pour autant, personne ne s'en soucia ou ne le ressentit véritablement.
Seulement cette mort, cette affliction, cette réalité.
Seulement ça qui demeurait.
Leur fin.
Grey d'ailleurs ne sut dire ce qui faisait autant mal : le geste, la situation ou cette perte, immuable. Il ne le reconnut pas, mais ça lui fit quelque chose de la voir à ce point touchée – affligée – par ce qu'il se passait ; par cet homme, qu'elle aima et tua.
L'âme brûlait ; ça incendiait ses yeux de grisaille.
« Je ne te l'ai jamais dit, mais... cette nuit-là, je sus. Je sus que je t'aimais Jubia et... et que rien ne changerait ça, divulgua le tousseur de globules rouges
— Alors pourquoi Ekiko !? Pourquoi tu es revenu pour mourir !? »
En même temps que les mots s'éclaboussèrent, un flot de larmes plus virulent et plus douloureux se déversa.
Ekiko essuya de son pouce le sanglot écoulé avec abondance, ses orbes implantés dans le cobalt trempé.
« J'allais mourir, Jubia... quoi que je fasse. Notre dernier combat m'a laissé... des séquelles incurables, avoua-t-il, reprenant de plus en plus son souffle entre chaque bout de phrase. J'étais condamné, mais... je ne voulais pas mourir... sans avoir tenté de venger mon père... ni sans plus ne jamais te savoir... et te sentir mienne. »
Les égouttures chutèrent toujours alors que la récente fée posa sa main sur celle de son ancien amant, celle-là chaude, animée par l'affection et en train de caresser ses fossettes – de cette façon si tendre, comme auparavant, comme lorsqu'ils furent ces amoureux transis.
Elle enfonça sa tête dans cette douceur alors que les doigts, rugueux et masculins ne cessèrent d'effleurer cette joue.
Son regard d'homme la dévorait, la désirait d'une force presque dangereuse tant ça débordait – s'exhumait enfin.
Il ne cachait plus, ça remontait, sortait, pire, jaillissait sans aucune emprise.
Besoin viscéral de l'éprouver de lui montrer, de le partager.
Avec elle, seulement et à jamais pour elle.
Grey ne se sentit ni à l'aise ni tranquille – impassible – face à cette scène orchestrée devant (sans) lui.
Bien qu'il préservait (plus ou moins bien) son flegme, à l'intérieur ça remuait beaucoup et cela avait beau agiter ses émotions, le naturiste ne décrochait pas son œil du tableau. Au contraire, il le fixait sans en perdre une miette ; d'aucune manière il ne devait s'en détourner. Ça l'aspirait presque, l'envoûtait ? Le fascinant ? Peut-être ; qu'importait. Ce qui l'intéressait là tout de suite n'était pas de comprendre sa réaction, mais bien de capter tout ce qu'il se passait entre eux, tout ce qu'il y avait et avait eu. Ce n'était pas de la curiosité, de l'envie, non, c'était bien plus que ça ; un impératif. Il ne l'expliquait pas, ne saurait dire pourquoi il l'éprouvait de la sorte, comme une nécessité. Tant pis si ça n'était pas agréable, si ça lui faisait quelque chose, il sentait qu'il ne devait pas ignorer, que ça comptait – beaucoup.
Grey observa et absorba tout ce qu'il perçut même si ça le mit mal, cette intimité, ces paroles, ces pantomimes ; cet amour, puissant, immortel et incontestablement là, en eux – toujours, il y avait été, toujours, il y sera ; ça qui le dérangeait et le taraudait, car au fond ça révélait tout ce qu'il n'était (et ne serait) pas.
Grey ne dépassait pas Ekiko, du tout – jamais.
Une place à part, hors d'atteinte ce dernier détenait.
Grey s'en rendit compte par ce qui fut dit et fait par la suite – ces choses qui nouèrent son estomac et qui réveillèrent un remous qu'il ne saisit pas, encore une fois.
« Tu es ce qui m'est arrivé de mieux dans cette vie... Jubia... J'ai su ce que c'était que d'exister... à tes côtés. Tu... tu m'as fait vivre et tu restes et restera... la seule chose que je désire, assura le mourant ayant de moins en moins de souffle. C'est pourquoi il n'y a pas meilleure mort... que celle de mourir... dans tes bras. Une dernière fois... je voulais goûter à la femme que tu es. »
À la fin de cette tirade erratique se joignit un mouvement : sa main il remonta, la plaça derrière la crinière azur et poussa Jubia jusqu'à ses lèvres.
Pas de calme, de modération ou de retenue.
Mais avec fougue, violence et sentiments.
Comme des amants ils s'embrassèrent.
Puissamment.
Fiévreusement.
Désespérément.
Une dernière fois.
Juste comme autrefois.
Être et se sentir désirer, aimer ; une ultime fois.
Le cœur lâcha, la coque aussi ; les muscles, les articulations, les mains, tout se détendit d'un coup.
Il n'eut plus qu'une bouche qui pressa avec désolation, plus qu'un corps qui tint l'autre, plus que des pleurs uniquement.
La cataracte l'accompagna, l'enveloppa.
Ensemble à s'effondrer, leurs gouttes mêlées, percutées ; l'eau les unissait.
Ses lippes enfin elle décolla après des secondes semblant ne jamais s'achever.
L'insonorité siégea.
Il n'eut que le son de l'averse, régulier ; plainte monotone du firmament.
Jubia déposa avec une lenteur presque tendre le défunt, les pupilles de ce dernier fermées à perpétuité.
Le sang continua de couler ; s'incorpora à la pluie.
Elle le contempla, caressa son visage serein.
« Il n'y a eu que toi qui m'aies à ce point aimé et désiré. Tu m'as fait goûter à l'amour Ekiko, me l'as fait éprouver, comme jamais personne d'autre ne l'a fait, confessa-t-elle en versant de nouveau quelques larmes. Merci. »
Son dernier baiser elle légua sur le front.
Ce fut à ce moment que Grey comprit : il ne demeurait pas en tête de file, il ne l'avait jamais été et ne le sera à aucun prix ; quelqu'un déjà s'y trouvait.
Oui, à jamais Ekiko restera devant tous les autres, même devant lui.
Même si ce n'est pas extraordinaire ou quoi comme chapitre, je l'aime bien (surtout par rapport au PoV...) et j'espère que pour vous aussi, les quelques rares qui auront lu vous aurez trouvé ça pas trop mal.
Le tout dernier chapitre (oh oui, que c'est bon d'écrire ça !) sera posté la semaine prochaine.
Merci à ceux qui sont passés !
À la prochaine !
