Chapitre 14

Autant les trois mois avait semblé à Elizabeth une éternité, autant ces cinq semaines passèrent à une vitesse folle. Elle voyait M Darcy tous les jours et de cette proximité était née une véritable intimité.

Il ne restait plus que trois jours avant le mariage. Ce matin là, Elizabeth avait rendez-vous à Pemberley pour le dernier essayage de sa robe de mariée. Avant d'aller retrouver la modiste qui l'attendait dans sa future chambre, elle fit un détour pour saluer Georgiana. Entendant les gammes qui montaient de la salle de musique, elle dirigea naturellement ses pas vers cette pièce. Elle frappa et sans attendre de réponse, elle entra. Quelle ne fut sa surprise de découvrir assise au piano, une superbe jeune femme qui jouait divinement bien. Cette dernière s'arrêta brusquement et dévisagea Elizabeth. Son visage gracieux s'était fermé et tout son corps montrait une certaine forme d'agacement. Elle la toisa, détaillant sa tenue.

« Normalement on attend la permission d'entrer. Un tel comportement est indigne du personnel de Pemberley. Je crois que je vais avoir une conversation à votre sujet avec M Darcy.»

Elizabeth s'inclina, amusée par le fait que cette jeune femme la prenne pour une domestique.

« J'étais à la recherche de Miss Georgiana. Auriez vous l'amabilité de m'indiquer où elle se trouve ?»

« Je n'ai que faire de vos problèmes. Maintenant sortez que je puisse me concentrer sur mes gammes.»

Elizabeth s'inclina de nouveau et referma la porte. Ce malentendu fut fort instructif pour la jeune femme. Elle comprit que l'apparence était une chose importante dans la haute société. M Darcy avait essayé de la prévenir, en lui offrant des toilettes davantage dignes de son futur rang. Forte de cette nouvelle leçon, Elizabeth s'engagea dans l'aile personnelle des Darcy. La modiste l'attendait patiemment pour faire les dernières retouches. Cette fois-ci sa mère n'avait pas tenu à l'accompagner. Sereine la jeune femme observait son reflet dans le miroir. Georgiana l'avait aidé à choisir le modèle et les tissus. Elle espérait que le résultat serait à la hauteur des espérances de M Darcy. Au bout d'une heure, la robe était enfin prête. La couturière la replaça avec soin sur le mannequin avant de la recouvrir d'un voile protecteur puis s'éclipsa. Elizabeth sonna puis s'avança jusqu'au placard qui contenait les robes de journée que M Darcy lui avait fait confectionner. C'est le nez dans les tissus que Kate la trouva.

« Miss Bennet.»

« Je suis heureuse de vous voir Kate. Pouvez vous m'aider à choisir une robe ?»

Bien qu'elle la trouva décidément un peu trop habillée à son goût, Elizabeth suivit les conseils de la bonne. Cette robe rouge grenat mettait sa silhouette en valeur et donnait plus d'éclat à son teint.

« Pourriez vous aussi faire quelque chose pour ma coiffure ?»

Kate sourit devant le changement d'attitude la future Mrs Darcy. Tandis qu'elle coiffait savamment ses boucles, Elizabeth la questionna.

« Je n'ai pas vu Miss Georgiana ce matin.»

« C'est normal Miss Bennet, elle est partie en compagnie de M Darcy tôt ce matin.»

« Je vois. J'ai fait la connaissance d'une charmante jeune femme dans le salon de musique mais je n'ai pas eu la présence d'esprit de lui demander son nom.»

« Il s'agit de Miss Clara Fitzwilliam.»

« J'ignorais que le colonel Fitzwilliam avait une soeur.»

Kate s'arrêta un instant. Visiblement la jeune femme n'était pas au courant des histoires familiales de l'oncle de M Darcy. Sentant la gêne de la bonne, Elizabeth la tranquillisa.

« Sans doute M Darcy saura m'en apprendre davantage. Je vous remercie Kate, vous avez vraiment des doigts de fée.»

Avisant une dernière fois sa tenue, Elizabeth sortit de la chambre. Tandis qu'elle descendait les escaliers, elle reconnut des voix dans le hall. M Darcy et Georgiana étaient sans doute rentrés. Elle s'immobilisa au pied des marches, observant la scène qui se jouait sous ses yeux. Ils venaient à peine d'entrer, que Clara Fitzwilliam, qui guettait leur arrivée, se précipita à leur rencontre. Elle embrassa vivement Georgiana, qui semblait gênée de cette effusion, et se pendit littéralement au bras de M Darcy qui resta de marbre. Soudain il se rendit compte de la présence d'Elizabeth. Dégageant brusquement son bras, il s'avança vers elle tout sourire.

« Miss Elizabeth.»

Il lui baisa tendrement la main avant de l'entrainer vers les deux jeunes femmes. Georgiana s'empressa d'aller à leur rencontre, tendant les mains vers sa future belle sœur. Elizabeth les lui serra fort en souriant.

« Je suis ravie de vous voir Georgiana. Cette sortie vous a fait du bien, vos joues roses font plaisir à voir !»

Ils s'avancèrent ensuite vers la jeune femme qui était resté en retrait. Le visage pincé, elle regardait le couple. Elizabeth prit la parole en premier.

« Miss Fitzwilliam.»

M Darcy était surpris.

« Nous avons fait connaissance tout à l'heure dans le salon de musique, c'est une pianiste remarquable.»

Elizabeth souriait aimablement tandis que Miss Fitzwilliam se décomposait littéralement. Quelle idiote ! Elle avait prit la future Mrs Darcy pour une domestique ! Très mal à l'aise, elle préféra écourter les présentations et entraina Georgiana dans le salon de musique.

« Cette robe vous va à ravir Miss Elizabeth.»

« Je vous remercie. J'ai décidé de faire honneur aux cadeaux d'un certain gentleman.»

M Darcy lui sourit d'un air entendu. Elizabeth avait décidé de faire rapatrier quelques unes des élégantes tenues de sa nouvelle garde-robe à Ripley House, en attendant de s'installer définitivement.

« Puis je savoir que ce vous avez fait à Miss Fitzwilliam ? D'habitude, elle parle sans arrêt et minaude sans cesse !»

Elizabeth rit de bon cœur et raconta leur rencontre à M Darcy.

« Je crois qu'elle vous doit des excuses, son comportement était inqualifiable.»

La jeune femme apaisa la colère de son fiancé, arguant que leur présentation dans le hall était une punition suffisante. L'entrainant vers le jardin, Elizabeth le questionna.

« J'ignorais que le colonel Fitzwilliam avait une sœur. Il ne m'en a jamais parlé.»

« C'est une histoire familiale assez douloureuse ...»

« Lord Fitzwilliam a eu deux fils, le colonel Fitzwilliam que vous connaissez déjà et Henry l'aîné, que vous rencontrerez bientôt. Tout comme ma mère, ma tante est de santé fragile, et si elle eut davantage de chance lors de la naissance de son second enfant, il lui a été formellement interdit d'avoir une nouvelle grossesse. Comme cela arrive parfois, mon oncle s'est détourné d'elle. Il a fréquenté pendant des années une jeune femme de la région, qui lui a donné une fille. Elle s'appelait Hélène Clarck. Bien entendu, Lord Fitzwilliam a veillé sur elles, donnant une éducation complète à l'enfant. Cependant lorsqu'elle eut 10 ans, sa mère mourut. Ne pouvant se résoudre à l'abandonner, mon oncle la recueillie chez lui et l'éleva comme sa fille naturelle. Inutile de vous préciser la peine et la honte qui assaillirent ma pauvre tante. Ses fils prirent son parti contre leur père mais il resta inflexible. Avec le temps, tous finirent par accepter la situation. Vous comprenez désormais pourquoi le colonel ne fait pas étalage de sa demi-soeur.»

Elizabeth resta silencieuse de longues minutes, admirant les jardins de Pemberley. L'attitude de Lord Fitzwilliam manquait cruellement de bienséance envers sa femme et ses fils, mais elle ne pouvait s'empêcher de louer sa charité chrétienne d'avoir prit soin de cette enfant. Le comportement de Miss Fitzwilliam ne laissait planer aucun doute sur sa naissance. A l'image de Miss Bingley, elle était l'archétype même de l'aristocrate de sang, imbue de sa personne et de son rang.

Ils marchaient toujours en silence lorsque M Darcy l'entraina dans le jardin anglais en contrebas de leurs appartements.

« Nous n'avons pas encore eu le temps de visiter la serre.»

Lorsqu'il ouvrit la porte du bâtiment, Elizabeth retint son souffle. Elle n'avait jamais vu autant de variété de plantes, les couleurs et les odeurs la ravissait. Elle s'approcha d'un rosier dont le pied était si noueux qu'on l'aurait cru centenaire.

« Voici l'arbre dont proviennent les roses que je vous ai offertes.»

Loin d'être dépouillé, le rosier bourgeonnait. Une multitude de boutons jouaient à cache cache avec les feuilles.

« Cet endroit ravirait mon père j'en suis persuadée.»

« Vous aurez l'occasion de lui faire découvrir après notre mariage.»

Elizabeth sourit à la pensée que dans trois jours ils seraient mari et femme. Ils ne s'étaient plus embrassés depuis leur étreinte ardente dans le salon de leur appartement. M Darcy évitait soigneusement de se trouver trop longtemps seul avec sa fiancée, de peur de manquer de nouveau aux convenances. Elizabeth l'avait remarqué et s'en amusait grandement.

« M Darcy, je crains qu'il ne soit guère raisonnable de nous attarder davantage ici, sans une tierce personne pour nous chaperonner.»

D'un geste élégant, elle posa une fraction de seconde sa main sur sa taille pour l'obliger à la laisser passer. Sans lui prêter davantage attention, elle s'avança vers la porte de la serre. Électrisé par cette caresse, Darcy la rejoignit en deux pas. La saisissant vivement par le bras, il l'obligea à se retourner. Sous la violence du demi tour, elle se retrouva malgré elle tout contre son fiancé.

« Je vous avais demandé de ne plus me toucher, sinon ...»

Il ne souriait plus, sa respiration s'était fait plus rapide et sa voix avait pris un timbre rauque. Poussa la provocation à l'extrême, Elizabeth leva la tête vers lui.

« Sinon quoi M Darcy ?»

Elle souriait d'un air mutin, le regardant droit dans les yeux. Sans prévenir Darcy l'embrassa brusquement, la contraignant presque tant il la serrait dans ses bras. Surprise par la violence de ce baiser, Elizabeth tenta de se dégager mais il était bien trop fort pour elle. Vaincue, elle s'abandonna totalement au baiser de son fiancé, se collant davantage contre lui et explorant avidement sa chevelure. Darcy était au bord de la rupture. Ses mains parcouraient le dos d'Elizabeth, allant jusqu'à caresser la douce courbe de ses fesses, lui emprisonnant le visage pour mieux l'embrasser. Lorsqu'il délaissa sa bouche pour lui embrasser le cou et les épaules, Elizabeth comprit que les choses allaient trop loin.

« M Darcy, je vous en prie ...»

Elle essayait de se dégager mais elle n'y parvenait pas. Elle avait beau lui parler, il ne l'entendait pas. Serrant le poing, elle lui assena un grand coup sur la tête. Surpris, elle parvint à s'extirper des bras de M Darcy. Il frotta l'endroit où elle l'avait frappé, en reprenant son souffle. Elizabeth s'était reculée jusqu'à la porte de la serre, mettant une distance plus que convenable entre eux. Il la regardait d'un air accusateur.

« Pourquoi n'avez-vous pas respecté mon interdiction ?»

« Je pensais qu'il s'agissait d'un jeu rien de plus. Je ne voulais pas vous offenser.»

Il s'avança jusqu'à elle.

« Je vous aime et je vous désire tellement ! Vous me rendez fou ! Quand je suis seul à vos côtés, je lutte chaque seconde pour ne pas vous toucher, vous caresser, vous embrasser. C'est une torture pour moi d'être avec vous sans pouvoir donner libre cours à mon amour.»

Des larmes roulaient sur les joues d'Elizabeth. Bouleversée par la déclaration de M Darcy, elle murmura.

« Je vous demande pardon de vous avoir provoqué.»

« Ce n'est rien je ne vous en veux pas. Mais je crois qu'il est préférable de ne pas se voir durant les quelques jours qui nous séparent du mariage.»

Il ouvrit brusquement la porte et s'enfuit presque malgré lui. Elizabeth passa encore de longues minutes dans la serre, repensant aux paroles de M Darcy qui avaient suivi leur étreinte passionnée. Son inexpérience et sa naïveté auraient pu les mettre dans une situation embarrassante et inconvenante. Préférant rentrer directement à Ripley House, elle décida de s'y rendre à pied pour mieux méditer sur sa conduite.