Après un dîner joyeux, nous rentrons et Agnès n'ayant pas la moindre envie de dormir en dépit de l'heure avancée, elle nous incite à chercher des occupations calmes et sans intérêt pour elle. Ce sera donc soirée télé à trois puisque Dembe a prévu autre chose. Je l'entends d'ailleurs ressortir peu de temps après notre retour. J'interroge Raymond.
- Dembe a un rendez-vous ?
- Une charmante jeune infirmière semble lui avoir trouvé un certain charme.
- Il n'en manque pas, c'est certain.
- Et comme ce soir elle termine son service à 22h, il est allé la chercher pour qu'ils aillent chez elle.
- Cela fait longtemps que ça dure ?
- 4 mois environ. J'ignore si c'est sérieux entre eux mais ce n'est pas parce que je vis comme un moine que Dembe doit en faire autant.
- Tu vis comme un moine ? Toi ?
- Oui m'dame.
Et son regard sur moi indique clairement qu'il le fait pour moi. Ou plutôt à cause de moi. Je lui glisse tous bas :
- Tu ne devrais pas, tu sais. Je ne mérite pas tout ça.
- Peut-être pas mais je fonctionne ainsi, Elizabeth. Quand j'aime, je ne vais pas voir ailleurs et j'attends patiemment le jour où je serai aimé en retour.
Je ne réponds rien, je n'en ai pas l'occasion non plus car Agnès vient de sauter sur mes genoux.
Raymond choisit un film bien ennuyeux pour nous et, nous l'espérons très fort, pour ma fille.
Et le plan fonctionne à merveille. A peine 10 minutes après le début de ce film rasoir, elle dort à poings fermés contre moi. Le seul ennui c'est que je dors aussi. Je dois faire un mouvement dans mon sommeil qui me réveille subitement. Je m'aperçois que ma fille n'est plus là mais Raymond a éteint le téléviseur et il lit paisiblement.
- Cela fait longtemps que je dors ?
- A peine une demi-heure. Tu es épuisée, Lizzie. Mets-toi au lit.
- Oui mais...
- Quoi ?
Je le regarde, à la fois déçue ne pas avoir pu lui parler et soulagée aussi. Je ne suis pas prête. Je l'ai cru mais je ne le suis pas.
Son regard me transperce. Il essaye de lire en moi, deviner ce qui me trouble et ce que je ne veux pas lui dire.
Il me dit simplement dans un sourire calme :
- Ne t'alarme pas pour moi. Je vais bien. Je sais ce que tu as tant de mal à me dire et j'attendrai que tu sois sûre de pouvoir le faire sans en être gênée.
- Tu sais ?
- Disons que j'espère voir juste.
- Peut-être est-ce le cas. Mais tu as raison, je me sens lessivée ce soir.
- Tu as eu une sacrée journée. Je n'en reviens toujours pas. Bientôt nous irons danser ensemble.
- Tu m'apprendras le tango milonga ?
Son regard sur moi se trouble un instant et sa voix se fait mal assurée.
- Tu te souviens de ce que je t'en ai dit ?
- Parfaitement bien. C'était très sensuel.
- Et tu voudrais danser comme ça avec moi ?
- Un jour, oui, avec... plaisir.
Bon, ce n'est certes pas l'aveu attendu mais je le mets sur la voie...et le laisse y réfléchir en me rendant dans la salle de bain.
10 minutes plus tard, je suis au lit. Il va se laver à son tour et s'arrête près de mon lit avant d'aller se coucher. Je dors déjà à moitié.
- Dors bien, ma Lizzie.
- Toi...aussi. Raymond ?
- Oui ?
- Merci d'être toi.
Et pouf, plus rien.
Au petit jour, je me sens cotonneuse, mais je n'en dis rien à personne. J'ai mal aux jambes surtout. Pourtant, je résiste à la douleur et, aidée par le déambulateur, je marche pour aller prendre mon petit-déjeuner.
Le téléphone de Dembe sonne.
- Raymond, c'est Smockey.
Je le suis des yeux tandis qu'il s'éloigne. Puis j'interroge Dembe ?
- Un problème ?
- Je crois.
Raymond revient, l'air bougon.
- Dembe, nous partons pour la journée. Ces deux idiots vont finir par me rendre dingue !
Puis il se baisse vers moi qui suis toujours assise.
- Tu peux te passer de nous, aujourd'hui ? Je veux dire, avec Agnès...
- Ne t'en fais pas, je peux assurer. Et en cas de besoin, je demanderai à une aide-soignante.
- Tu m'appelles s'il y a quoi que ce soit, d'accord ?
- Toi aussi. Et sois prudent.
- Je ne risque pas grand chose sinon de perdre mon calme olympien.
- Oui ben, fais gaffe quand même.
Il me soulève la tête en passant sa main sous mon menton et plante son regard dans le mien.
- Est-ce que je vais te manquer ?
- Oui, Raymond. Oui tu vas me manquer.
Il sourit et je vois son visage se pencher vers le mien. Je sais ce qu'il va faire et j'ai envie qu'il le fasse. Il dépose alors un baiser papillon sur mes lèvres. Un partout, on met la balle au centre. C'est chaste, c'est doux et c'est terriblement troublant. Mais j'aime ça.
Et la journée commence ainsi. Agnès semble heureuse d'avoir sa maman pour elle toute seule. Je dois cependant avouer à John que mes jambes me font de plus en plus souffrir aujourd'hui. Selon lui, c'est normal puisque je les ai mises un peu trop à contribution hier. Je suis exempt des exercices sur les barres. En revanche, j'ai droit à une heure de piscine et je dois nager. Pas question de me la couler douce. Agnès ne m'accompagne pas mais demeure sur le rebord à me regarder faire.
Puis nous déjeunons toutes les deux à l'intérieur de notre logement. Elle accepte volontiers d'aller faire la sieste en me voyant bâiller aussi.
Et c'est là que l'incident survient, au moment où je m'apprête à ouvrir un livre, je me mets à trembler puis à ne plus parvenir à me souvenir du nom de ma propre fille. La panique s'empare rapidement de moi. J'essaye pourtant de me calmer mais rien n'y fait.
En désespoir de cause, j'appuie sur le bouton d'urgence médicale. Aussitôt ou presque une infirmière accourt.
- Madame Keen, c'est vous qui avez appelé ?
- Oui...Je...
Et là, impossible de me rappeler la raison pour laquelle j'ai fait venir l'infirmière.
- Madame Keen ? Tout va bien ?
- Non. Je ne sais plus.
- J'appelle le Docteur Hart.
Quand il fait irruption dans la chambre, il me trouve prostrée sur une chaise. Il interroge l'infirmière :
- Qu'est-ce qu'elle a ?
- Je n'en sais rien, Docteur. Elle ne se rappelle plus de rien.
- Comment ça ?
- Allez la voir.
Il vient vers moi, doucement.
- Madame Keen, vous m'entendez ?
- Oui.
- Vous savez où vous êtes ?
- Dans une clinique du Connecticut, je crois.
- Bien. Où est votre fille ?
- Ma fille...quel est son nom ?
- Vous ne vous en souvenez pas ?
- A...a...
- Agnès. Elle dort ?
J'en pleure de dépit. Et de peur aussi.
- Oui. Qu'est-ce que j'ai docteur ?
- Je vous emmène. Direction l'IRM. Il est possible qu'il y ait des séquelles dans votre cerveau que nous n'avons pas pu détecter au scanner, ni auparavant quand vous étiez dans le coma. Mademoiselle, restez ici pour la petite. Et veillez à ne pas l'inquiéter si elle se réveille.
Fauteuil roulant, IRM...ils me posent des questions pendant l'examen. J'y réponds du mieux que je peux. Je me souviens des visages, des gens qui m'entourent mais je suis incapable de me souvenir de leur nom. Blocage total.
Puis il me ramène au logement et reste un moment avec moi. Il a l'air soucieux. Ma mémoire est revenue.
- Bon, je ne vais pas vous cacher qu'il y a un souci. A priori rien de dramatique pour l'instant mais c'est ennuyeux pour la suite.
- C'est à dire ?
- Votre hippocampe a été légèrement endommagé.
- Comment ça ?
Il me montre la photo de mon cerveau.
- Là, vous voyez ? Il y a une minuscule lésion à ce niveau-là.
- Quelles en sont les conséquences ?
- Troubles de la mémoire partielle et de manière aléatoire. Vous pouvez ne pas avoir d'absence pendant des jours, puis, soudain, une crise de quelques minutes et vous oublierez le nom des personnes qui vous entourent comme aujourd'hui. Mais d'autres fois, cela pourrait aussi être votre propre nom ou encore votre adresse. Ce sont les premiers symptômes observés également chez les malades atteints d'Alzheimer. La bonne nouvelle pour vous c'est que cela ne devrait pas être évolutif.
- Mais on ne peut pas le soigner non plus, n'est-ce pas ?
- Non. Pas ici en tout cas. Certains praticiens hors des contextes hospitaliers ont fait ou font encore des recherches sur ces troubles. Vous devriez peut-être en consulter un. Il y a le Dr Orchard qui travaille près de Washington.
- Le Dr Orchard ? Je la connais bien.
- C'est parfait en ce cas.
- Et si elle ne peut pas m'aider, que dois-je faire ? Je ne vais pas pouvoir travailler normalement avec une mémoire aléatoire qui peut flancher à tout moment. Avec Agnès aussi, je pourrais avoir des problèmes.
- Ainsi que vous venez de le constater, ces pertes de mémoire sont plutôt brèves. Quelques minutes, tout au plus.
- D'accord mais ces quelques minutes peuvent coûter des vies.
Il acquiesce. Je bougonne. Il ne manquait plus que ça ! Encore un truc à mettre sur l'ardoise de Garvey.
Puis le médecin semblant encore ennuyé, je lui demande :
- Autre chose que vous ne m'ayez pas encore dit ?
- Il est possible que vous ayez également des troubles du comportement.
- De quel genre ?
- Impulsif.
- J'ai toujours été quelqu'un d'impulsif, docteur.
- Ce que je veux dire par là que vous pourriez décider subitement d'aller à la piscine sans maillot de bain, ou de faire une omelette sans y mettre d'oeufs. Ce genre de comportement est impulsif, incontrôlable et souvent insensé.
Charmant !
- Puis-je devenir violente avec ceux que j'aime ?
- Cela dépend de comment vous étiez avant. Si vous étiez d'un naturel calme et pondéré, vous pouvez devenir violente en effet. En revanche, si vous aviez un naturel violent, même modéré, vous pourriez devenir douce et particulièrement sensible.
- Eh bien au moins, je suis fixée sur la raison pour laquelle je ne mets plus en colère après Raymond.
- Cela vous arrivait souvent auparavant ?
- On peut dire ça, oui.
- Avez-vous l'impression d'être plus sensible que vous ne l'étiez ?
- Je viens de perdre mon mari, docteur. Alors forcément, je pleure assez fréquemment. Difficile de dire si j'aurais moins pleuré sans ces lésions. Je suppose que non.
- Je vous conseille de prendre du repos aujourd'hui. Raymond et Dembe sont partis pour la journée ?
- Oui.
- Profitez-en pour dormir. Ou seulement vous reposer. Je ne veux pas vous voir vous promener sur vos jambes avant demain. Et contactez le Dr Orchard au plus vite.
- Je vais le faire aussitôt. Merci docteur.
- Je vous en prie. Je repasserai dans la soirée pour prévenir Raymond de ce qui vous arrive.
- Euh...je vais le faire moi-même. Je préfère le lui dire de vive voix en personne. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, bien sûr.
- Aucun. Vous êtes très proches tous les deux, non ?
- Oui.
- Bien. A demain alors. Et...reposez-vous. C'est un ordre.
Je souris tristement.
Puis je prends mon téléphone portable pour appeler le Dr Orchard. 4 sonneries plus tard, elle décroche enfin.
- Dr Orchard.
- Bonjour Docteur, c'est Elizabeth Keen.
- Elizabeth ! Quel plaisir ! Comment allez-vous ?
Je soupire.
- Comme quelqu'un qui a perdu son mari, qui a passé 10 mois dans le coma le plus profond, qui a une petite fille de 2 ans et demi et qui a une lésion sur l'hippocampe.
- Je vois. Où êtes-vous ?
- Actuellement dans une clinique secrète du Connecticut.
- Je la connais. J'y ai travaillé il y a une dizaine d'années avant de me mettre à mon compte. Le Dr Hart y est toujours ?
- C'est mon médecin.
- Parfait. Je présume que c'est lui qui a pensé que je pourrais peut-être vous aider, non ?
- Le pouvez-vous ?
- A distance, non. Mais je vais appeler Richard pour avoir un laisser-passer officiel afin de vous rendre visite et constater de moi-même la lésion.
- Merci docteur.
- Je pensais que nous nous appelions par nos prénoms.
- Pardon, c'est tellement confus pour moi.
- Ne vous excusez pas, je comprends. Et pour votre mémoire plus ancienne, des résurgences ?
- Oui mais je n'en ai plus besoin dorénavant. Je connais toute la vérité.
- Reddington vous a tout dit ?
- Il lui a fallu attendre plus de 5 ans, et mes 10 mois de coma pour qu'il crache le morceau mais maintenant que c'est fait, je comprends mieux pourquoi il ne l'a jamais fait avant.
- Nous en reparlerons ensemble, si vous le souhaitez. Pour l'heure, je vais contacter Richard et voir avec lui si je peux venir demain. Le plus tôt sera le mieux pour vous, j'imagine.
- Vous imaginez bien. Je suis totalement anéantie par ce que j'ai appris aujourd'hui.
- Je vous rappelle plus tard, Elizabeth.
- Merci Selma.
Et l'après-midi s'écoule. Je me repose, incapable de dormir tellement ma situation m'angoisse. Je n'avais pas besoin de ça.
Vers 16h30, Selma Orchard me rappelle pour me dire qu'elle sera là demain à 10h. Exit ma séance de rééducation.
Puis Raymond et Dembe reviennent alors que je suis en train de surveiller Agnès qui joue avec un petit ordinateur pour enfants. Elle y apprend les mots des animaux, des fruits, des couleurs, etc... Et elle me les répète comme on récite un poème. Mon esprit est cependant ailleurs. L'arrivée de Raymond est la bienvenue.
- Agnès, tu veux bien aller jouer dans ta chambre, s'il te plaît ? Je dois parler à Ray.
- Pouquoi ?
- Parce que je te le demande, ma puce.
- Et apé on jouera encore ?
- Après, tu prendras ton bain, nous irons manger et tu iras dormir.
- Maman...
Je hausse légèrement la voix.
- Agnès, s'il te plaît.
Elle obéit à contre-coeur et nous laisse. Suivie par Dembe qui me lance :
- Je m'en occupe Elizabeth. Prenez votre temps.
- Merci Dembe.
Raymond me dévisage avec anxiété.
- Que se passe-t-il ?
- Il s'est passé plusieurs choses aujourd'hui. La première c'est que mes jambes n'ont pas pu réitérer les exploits d'hier. Mais je peux quand même me déplacer avec le déambulateur.
- Tu as trop forcé hier ?
- Oui.
- Je m'en doutais un peu. Et ?
- Et...peu après avoir mis Agnès à la sieste, j'ai eu comme un malaise. Mes mains tremblaient et je n'arrivais plus à me souvenir du prénom de ma fille. Ni du tien. Ni de ce lui de Tom. Aucun nom ne me revenait. Je savais qui était qui mais sans mettre de nom dessus. J'ai fait venir le Dr Hart et il m'a fait passer une IRM. Il s'avère que j'ai une minuscule lésion sur l'hippocampe.
- En d'autres termes ?
- J'ai les mêmes symptômes que les Alzheimer. Pertes de mémoire aléatoires, de durées assez courtes, quelques petites minutes tout au plus. Et des changements de comportement aussi.
- Comme ?
- Il se peut que je veuille faire des choses insensées, comme, pour reprendre l'exemple du docteur, aller à la piscine sans maillot ou faire une omelette sans œufs. Je peux également devenir hyper sensible et plus gentille qu'avant. Ce qui ne devrait pas te déplaire.
Je pensais le faire sourire ? Raté ! Il est très sérieux.
- Est-ce qu'on peut y faire quelque chose ou bien peut-être n'est-ce que provisoire ?
- Figure-toi que ton ami a travaillé ici avec...le Dr Orchard. Et c'est une des meilleures spécialistes de la mémoire, ainsi que tu le sais.
- Comme on se retrouve ! Elle pense pouvoir t'aider ?
- Elle l'ignore encore et c'est pourquoi elle vient demain. Si elle ne peut rien pour moi, mon état sera permanent. Avec tout ce que cela suppose. La seule bonne nouvelle dans l'histoire c'est que cela ne s'aggravera pas.
- Ouais...quand je disais que tu avais changé, je n'imaginais pas que cela ait une cause médicale.
- C'est un ensemble, Raymond. J'ai changé parce que j'ai vu la mort de près. Et pour d'autres raisons encore.
- Celle dont tu devras me parler un jour en fait partie ?
- Je ne crois pas. Quoique...peut-être. Un peu.
- Est-ce que ta lésion explique pourquoi tu ne t'es pas mise en colère après moi depuis ton réveil ?
- Oui et non. J'aurais pu, mais à quoi bon ? Je ne peux pas me payer le luxe de gâcher mon énergie en t'aboyant dessus. Je préfère la dépenser plus utilement.
- Moi aussi.
- Alors, qu'en dis-tu ?
- Que veux-tu que j'en dise, Lizzie ? Je suis inquiet pour toi. Mais je serai là, quoi qu'il advienne.
Je lui prends la main.
- Je sais que tu seras là. C'est rassurant d'ailleurs. Je n'aurai pas à m'en faire si je fais des bêtises incontrôlables puisque tu sauras les comprendre et y parer. Voire les réparer.
- Mais si tu as une chance d'en guérir, je suis heureux que ce soit le Dr Orchard qui s'en occupe. Elle est bien.
- Elle est bien ?
- Je veux dire qu'elle a toutes les compétences requises et que c'est une femme irréprochable.
- Je compte lui parler aussi de ce trou de mémoire inexpliqué. Tu te souviens du Dr Krilov la dernière fois que je l'ai vu, non ?
- Oui. Il a prétendu que tu étais allé le voir il y a maintenant plus de 3 ans. Or je l'ignorais.
- Tu as toujours pensé que c'était Kate qui m'avait menée à lui.
- Ou Tom. Par contre, je ne sais pas pourquoi.
- Moi non plus. Il serait temps de lever le voile là-dessus aussi puisqu'on y est. Tom et Kate sont morts et il n'y a plus que nous désormais.
Nous nous taisons, nos mains toujours liées.
- Raymond, pourquoi m'as-tu embrassée ce matin ?
- J'en mourais d'envie. Et toi, l'autre soir ?
- Impulsion insensée.
- Ton excuse est un peu facile, tu ne trouves pas ?
- Elle est plausible.
- Et la vérité ?
- Je ne sais pas. Peut-être que je voulais savoir, inconsciemment, ce que cela me ferait de toucher tes lèvres avec les miennes.
- Tu as réagi comme si tu venais de te brûler.
- Pas ce matin.
- Non, ce matin, tu savais que j'allais le faire et tu m'as laissé le faire. N'est-ce pas ?
Je lui souris, amusée.
- Possible. Et l'autre soir, je n'ai pas compris pourquoi j'avais fait ça.
- Et maintenant tu le sais ?
- Oui.
Nous nous taisons de nouveau mais nos corps se rapprochent l'un de l'autre. Nous sommes à présent tête contre tête.
- Lizzie, j'aimerais t'embrasser encore.
- Ray... je... si nous commençons toi et moi à nous embrasser à tous bouts de champ, qui sait où cela nous conduira ? Et je ne suis vraiment pas prête pour ça. Je te demande de la patience. Mais je te promets que...
Il se recule et me regarde intensément.
- Que ?
Je passe ma main sur son beau visage.
- Tu auras bientôt tout ce que tu espères.
- Dis, je ne t'ai pas fait cette promesse aussi, un jour ? Quand Tom a quitté votre maison la première fois. Il y a des années de cela.
- Très juste. Je te retourne en ce cas une promesse identique. Toi et moi, ce n'est que le début.
- Toi et moi, Lizzie ?
- Il y a une relation que nous n'avons jamais exploré ensemble. Alors que nous avons connu toutes les autres. Agent fédéral/Informateur. Criminel/Femme en colère. Amis. Père/fille. Amis de nouveau. Mais plus proches que jamais.
- Est-ce une promesse aussi ?
- C'en est une que je compte bien tenir. Pour ton bonheur et pour le mien. Et celui d'Agnès au fond aussi.
Il me prend dans ses bras. Je n'ai pas encore fait de grande déclaration mais si, après tout ça, il n'a pas compris c'est qu'il est moins intelligent que l'on pense.
Et nous restons un long moment dans les bras l'un de l'autre, comme ça, sans rien dire, juste à apprécier l'autre et la douceur de l'instant présent.
Quand nous nous séparons, nos sourires tendres en disent plus long que de longs discours.
- Tu te sens assez reposée ce soir pour marcher à mon bras ?
- J'ai ordre du Dr Hart de ne pas faire marcher mes jambes jusqu'à demain. Désolée.
- Cela dit, nous pourrions dîner ici devant la télévision, non ?
- Oui, c'est une idée sympathique. Agnès va sûrement bouder un peu mais si nous lui promettons de lui lire une histoire avant de se coucher, on devrait pouvoir s'en sortir avec les honneurs.
- Tu sais qu'elle nous voit comme ses parents désormais. Moi papa, toi maman et elle...
- ...notre fille. Oui, je sais. Et cela ne me dérange pas. Tu es parfait avec elle. Comme tu l'es avec moi aussi.
- Je vais demander au Dr Orchard de ne pas trop te soigner. Pour la mémoire, je suis d'accord. Mais pas pour ton changement de personnalité. Tu n'as jamais été aussi gentille, aussi douce, aussi franche avec moi.
- Tu le mérites amplement. Il est temps pour moi de te rendre hommage pour tout ce que tu as fait pour moi depuis toujours ou presque. Et de t'en remercier comme il se doit. Finies les guerres. Finies les remarques acerbes. Finies les blessures que je t'ai infligées. A présent, je t'accepte tel que tu es, tel que je te connais enfin.
- Comment veux-tu que je ne t'aime pas si tu me dis des choses pareilles, hein ?
- Je ne t'ai jamais demandé de ne pas m'aimer.
- Tu m'as demandé d'arrêter de le dire.
- Cela me perturbait.
- Plus maintenant ?
- Non.
- Cool !
Et je ris. Et lui aussi.
Puis le dîner vient, la soirée aussi, calme, tranquille, sereine. Du moins en apparence. Raymond et moi savons tous les deux ce qu'il se passe. J'ai une nouvelle crise peu avant de me coucher. Il est près de moi, à tenter de me rassurer et de me faire revenir. Il y parvient après 3 bonnes minutes terriblement angoissantes où je ne savais même plus qui j'étais ni où j'étais.
J'ai peur. Peur de faire quelque chose d'insensé cette nuit. Je dois le dire à Raymond.
J'attends qu'il sorte de la douche pour l'intercepter.
- Ray...pourrais-tu dormir avec moi cette nuit ?
- Tu as peur d'avoir un autre cauchemar ou bien est-ce autre chose ?
- Je crains d'avoir un moment d'égarement et de faire une folie. Comme me lever pour piquer un sprint ou me mettre à danser nue dans la chambre.
- Je vote pour la seconde option de suite.
- Raymond, je suis sérieuse.
- Pardon.
- Alors, tu veux bien ?
- Bien sûr, Lizzie. Tu n'as pas à me le demander. Toutes les nuits, jusqu'à la fin de mes jours, oui, je veux que nous dormions ensemble. Je veux pouvoir sentir ton corps contre le mien, qu'il épouse si facilement, si naturellement, comme si quelqu'un nous avait sculptés ensemble. Je veux pouvoir t'entendre respirer à mes côtés. Ronfler même, je m'en moque. Je veux me réveiller tous les matins avec tes cheveux sur ma peau. Et tant pis si nous ne faisons pas l'amour.
- Je te promets que je serai sage.
- Et si tu avais une impulsion insensée qui te pousse à profiter de moi ?
- J'ose espérer que tu sauras me calmer.
- Je le ferai, tu peux avoir confiance en moi.
- Je sais.
Alors il vient s'allonger près de moi et je dépose immédiatement ma tête sur son torse. Ecouter son cœur qui bat de façon régulière me berce. Et...
TBC...
