CHAPITRE TREIZE

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Sung-yeon attendit, la boule au ventre, pendant plusieurs longs jours. Le vendredi, elle ressortit du cabinet du psychologue Kim après avoir raconté à celui-ci les dernières nouveautés. Tae-hyung vint la chercher le soir, comme à son habitude. Alors que la jeune adolescente laissait son regard planer dehors, son téléphone sonna. C'était un numéro qu'elle n'avait pas enregistré. Celui du docteur Lee, elle le reconnaissait. Elle serra les dents et dut lutter contre le réflexe de vérifier dans le rétroviseur si Tae-hyung la regardait ou non. Elle le sentit sans avoir besoin de regarder.

- Tu réponds pas ? demanda-t-il.

Sung-yeon tenta d'avoir l'air le plus décontracté possible.

- Non...

- C'est pas très poli...

« Ce ne sont pas tes affaires », répondit mentalement Sung-yeon, avant de réaliser que dire cela à haute voix ne lui ressemblait pas et risquait de sonner louche. La nervosité lui ferait faire des bêtises.

- Une embrouille avec quelqu'un ? tenta-t-il soudainement.

Sung-yeon était exaspérée de cet intérêt qui, pour une fois, lui nuisait plus qu'autre chose.

- Non...

- On t'a fait du mal ?

- Non...

Tae-hyung l'observa depuis le rétroviseur, bienveillant.

- Tu sais que tu peux me le dire, si quelque chose va pas.

Il esquissa un rapide sourire, auquel Sung-yeon répondit par un sourire léger.

- Je sais Tae-hyung, merci...

« Mais pour cette fois, tu n'en sauras rien... Pardonne-moi... »

XXX

Une fois de retour chez elle, elle rappela le médecin.

- J'ai fouillé dans nos archives, l'informa-t-il après les salutations usuelles, car je notais tout ce qui concernait ma patiente. Notamment les visites. (Sung-yeon attendait, le cœur battant.) Je ne suis pas à l'hôpital actuellement, mais je propose que nous nous rencontrions là-bas, ainsi nous pourrons vérifier tous les détails que vous voudrez.

- Une... rencontre ? répéta Sung-yeon. Je vais faire au possible et je vous rappellerai.

Comment faire sans que Tae-hyung le sache ? Lui qui la surveillait tant... Mais le résultat en valait la peine. Il fallait y réfléchir. Elle mit fin à l'appel et soupira. En aucun cas elle ne voulait mentir à Tae-hyung ou impliquer l'un de ses amis.

Alors qu'elle descendait au salon pour se détendre un peu après les cours, Tae-hyung surgit de la cage d'escalier, essoufflé. Son habituel t-shirt gris réservé aux entraînements était la preuve d'un travail physique acharné. Ses répétitions lui prenaient du temps et de l'énergie lorsque ce n'était pas les révisions. Son teint et l'ombre sous ses yeux commençaient à sérieusement inquiéter Sung-yeon.

- Sung-yeon, t'aurais pas v-

Il s'arrêta net en la voyant dans le salon. Un éclair de doute traversa ses yeux.

- Qu'est-ce que tu fais là ? demanda-t-il, le visage figé dans le marbre.

- J'allais regarder la télé, pourquoi ?

Il acquiesça, tendu, avant de poursuivre.

- T'aurais pas vu la caméra ? Je vais me filmer.

Sung-yeon regarda autour d'elle.

- Et si tu allais chercher dans ta chambre ? suggéra son tuteur.

Sung-yeon approuva et se mit à la recherche de l'objet disparu. Finalement, au bout de quelques minutes, c'est le jeune homme qui la retrouva. Son amie le rejoignit en bas.

- Tu peux poser la caméra quelque part en hauteur ? Ou si tu veux... je peux te filmer ?

Tae-hyung écarquilla les yeux, ne s'étant certainement pas attendu à une telle proposition.

- Non, ça ira... réfuta-t-il timidement.

- Tu es sûr ? Ça ne me dérangerait pas, et je ne ferai pas de grimaces ni rien.

Le garçon fit la moue.

- Je ne rirai pas, je ne ferai pas de commentaire, promis !

- C'est pas le problème, j'ai assez confiance en moi, mais...

Sung-yeon fronça les sourcils. Quel était le problème, alors ? Ce n'était quand même pas... elle ?

- Bon, vu que je sais pas où la poser, je pense que tu peux venir.

Il tourna les talons et regagna la salle au sous-sol, suivi de la jeune fille. Cette dernière démarra la caméra et s'adossa contre le mur.

- Prête ?

Elle acquiesça et se mit en place, en face de Tae-hyung.

- Tu peux juste me dire le contexte de ta scène ? sourit-elle, impatiente de voir le résultat.

Le garçon haussa un sourcil. Il étouffa un rire.

- T'as rien compris, c'est pas pour mon drama...

Et sans attendre plus longtemps, il lança la musique avant de se placer solennellement au centre de la pièce.

XXX

Sung-yeon tenta tant bien que mal de rester concentrée et de tenir la caméra droite. Tae-hyung avait commencé à répéter pour le chant étant déjà adolescent, et son rôle à l'écran lui avait été donné peu de temps auparavant. Mais jamais elle n'avait soupçonné qu'il puisse danser aussi.

Bien entendu, il y avait des défauts, il venait sûrement de débuter. Mais dès que la musique l'emportait, c'était comme s'il était ensorcelé. Le monde n'existait plus autour de lui, il était entièrement dévoué à ces délicieuses notes de musique qui lui dictaient les mouvements de son corps encore peu sûr de lui. Sa concentration se lisait, son investissement se voyait, ses émotions se ressentaient, comme si la musique extirpait de lui tout ce qu'il voulait transmettre.

Tae-hyung chantait. Jouait. Dansait. Étudiait. Et s'occupait d'elle. Les heures d'entraînement, la fatigue, la mauvaise humeur, tout cela... venait-il de trouver une raison ? En tout cas en partie. Mais cela représentait déjà tant...

XXX

Tae-hyung était complètement absorbé par sa chorégraphie. Il finit même par chanter les dernières lignes de la chanson. Certainement celle d'un chanteur ou d'un groupe qu'il appréciait.

Alors, il se retourna vers la caméra, possédé par le jeu d'acteur jusque dans les mouvements, dans l'expression et dans la voix. Il fit quelques pas légers, posa son index sur ses lèvres avant de le reporter avec délicatesse sur l'objectif de la caméra, comme s'il transmettait un baiser, en prononçant d'une voix grave et douce : « Pardon... »

Sung-yeon tenait la caméra entre ses doigts crispés, le regard rivé sur le jeune homme. Penché ainsi pour que son visage soit dans le champ de la caméra, il faisait à présent sa taille. Elle l'écouta réciter ce dernier petit mot, tout petit, si petit, et pourtant si terriblement puissant dans ses oreilles et dans son cœur. Car c'était le cœur de Tae-hyung qui venait de le lui transmettre dans un battement.

Lorsque le regard noir – d'un noir pur et beau – du garçon glissa pour rencontrer celui de Sung-yeon, elle serra plus plus encore les mains autour de l'objet, tentant de continuer l'enregistrement comme si rien ne l'avait perturbée. Comme si. Car le regard de son ami, posé sur elle, n'avait jamais été aussi intense et étincelant.

Tae-hyung lui dit quelque chose en remuant silencieusement les lèvres et lui désigna la caméra. Sung-yeon dut se reprendre – finies les rêveries – et coupa l'enregistrement. Mais même lorsque ce fut fait, Tae-hyung ne bougea pas d'un cran. Dans un silence des plus religieux, il restait figé, comme si sa danse avait été mise sur pause, les yeux rivés sur sa jeune amie. Pendant les deux secondes les plus longues que Sung-yeon ait connues. Puis il recula en expirant bruyamment.

- Alors, j'étais comment ? demanda-t-il, impatient d'entendre la réponse.

La jeune fille ferma la caméra, encore sous le coup des émotions.

- Tu as travaillé tellement dur, et ça se voit, souffla-t-elle. Tu étais impressionnant !

- C'est vrai ? rit-il, ravi.

- Oui, je suis sincère ! Tu y mettais vraiment du cœur, ça compensait les faux pas. (Le visage de Tae-hyung exprima clairement le passage de la joie à la désillusion.) Tu ne m'avais jamais dit que tu dansais !

- C'est tout récent, avoua Tae-hyung en s'épongeant le front à l'aide d'un linge déjà bien utilisé. Et puis... on s'en fiche...

- Quoi ?! s'écria Sung-yeon, ce qui fit sursauter son tuteur. « On s'en fiche » ? Depuis quand je me fiche de ce que tu fais ? Ton manque de confiance me blesse, là !

Ses propres mots la choquèrent, surtout parce qu'elle les pensait sincèrement. Tae-hyung s'empara de sa bouteille d'eau.

- Je te fais quand même confiance au point de te laisser me filmer.

- C'est pas faux...

- On dit « merci Tae-hyung ».

- Merci Tae-hyuuung...

- Ça sonne pas vraiment honnête...

Le garçon rit doucement, encore épuisé par sa prestation.

- En tout cas, bravo, c'était super chouette ! conclut Sung-yeon, de bonne humeur. Et si on retournait au salon pour regarder la vidéo ? Il y fera un peu plus frais...

Tae-hyung hocha la tête et la suivit.

- … eh... S-Sung-

Un énorme choc contre le sol fit sursauter Sung-yeon. Elle se retourna. Tae-hyung était à terre.

Elle se précipita vers lui.

- Tae-hyung ! Tae-hyung, tu m'entends ?

Il marmonna des mots qui ne ressemblaient même pas à une réponse cohérente.

- Ouvre les yeux, Tae-hyung !

Il ne lui obéit pas.

- Non ?... (Elle inspira profondément pour se calmer, bien qu'angoissée.) A-alors... serre-moi la main.

Il ne lui obéit toujours pas. Estimant son silence trop long, Sung-yeon courut mettre la main sur son téléphone.

XXX

- Il a tellement d'énergie qu'il veut tout faire à la fois, expliqua Sung-yeon au médecin. C'est déjà la deuxième fois que ça arrive...

- Il se surmène, et pour finir, il est tombé d'épuisement, répondit l'homme d'une voix calme. Ce n'est pas bon pour lui de se dépenser autant. Je vous conseille de lui en parler.

- J'ai essayé, il ne m'écoute pas... Peut-être qu'il vous écoutera, vous qui êtes médecin ?

- Je ferai mon possible, mademoiselle Min.

La jeune fille fit plusieurs courbettes pour le remercier avant de le laisser partir. Elle avait veillé toute la nuit sur son tuteur et ami, une main blottie dans la sienne, à lui parler de tout ce qui lui passait par la tête et à essayer de le réconforter. Puis, elle était allée faire un petit tour, avant de tomber sur le médecin. Et maintenant, debout devant la paroi vitrée qui la séparait du lit de son ami endormi, des souvenirs revenaient. Il dormait tout simplement, et pourtant, cette vision revenait la hanter.

Les larmes lui montèrent aux yeux.

« Tae... Reste en bonne santé... Je t'en prie... »

Le sentiment de voir partir son meilleur ami avec qui elle avait tant de souvenirs, bons et mauvais, de le voir lui échapper tel un papillon s'envolant trop haut, s'empara d'elle. Ce qu'avait ressenti Tae-hyung lorsqu'elle avait brutalement quitté la maison lui revint, comme en miroir, sous la forme d'une douloureuse gifle.

Elle avala difficilement, il semblait qu'une énorme pierre bloquait sa gorge et qu'un nœud se formait dans son ventre. C'était plus fort qu'elle. Elle passa ses mains sous ses lunettes pour y cacher son visage.

« Tout va bien... Tae va bien... »

Soudain, une main se posa sur son épaule.