Crédits : les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, nous nous contentons simplement de les emprunter.

Merci à tous ceux et celles qui suivent cette histoire !


CHAPITRE XIV

Hiroshi sortit son paquet de cigarettes et le posa à côté de sa tasse de café. Il tira un briquet de sa poche, une cigarette du paquet et enfin, exhala une bouffée de tabac.

Le temps sembla se suspendre.

Ou plutôt, il happa Suguru dans le passé. Le garçon tenta de résister mais il ne pouvait rien faire. Il se rappelait le parfum légèrement sucré qui flottait autour de lui quand il était avec son ancien petit ami. Il n'aimait pas l'odeur du tabac mais il devait reconnaître que les Pianissimo Peche sentaient bon – pas trop mauvais du moins, et lui faisaient penser à un verger de pêchers.

Se retrouver là, tous les deux, paraissait incongru. À l'époque où ils étaient ensemble, ils n'avaient presque jamais été assis tous les deux en même temps, Hiroshi travaillant le plus souvent lorsque lui dégustait sa glace. Et aujourd'hui… aujourd'hui, ils discutaient comme si tout cela n'avait été qu'une illusion, un fantasme. Le citron perdit sa saveur et sembla amer pour la première fois.

Comme avant, Hiroshi fumait sa cigarette en sybarite, un léger sourire aux lèvres.

Comme avant, Suguru se retrouvait derrière une glace au citron.

Comme avant, Hiroshi l'écoutait avec attention et donnait l'impression à son interlocuteur d'être le centre de son monde.

Comme avant, Suguru ne pouvait s'empêcher de trouver cela flatteur, et ce, malgré la manière dont il s'était fait plaquer.

« Tu n'aimes plus la glace au citron ? » lui demanda son compagnon.

Alors, Fujisaki le foudroya du regard. Il lui asséna d'un ton sec qu'il n'était qu'un abruti égoïste et cruel. Comment osait-il badiner alors que lui était encore meurtri par leur relation ? Nakano n'avait pas voulu d'une liaison à distance mais s'était entiché d'une gourdasse de Kyoto et l'avait certainement larguée parce qu'elle n'avait sans doute pas voulu coucher avec lui. Oui ! En plus d'être égoïste, il n'était qu'un pervers qui ne pensait qu'au sexe.

Du moins, aurait-il voulu dire tout ça. Au lieu de quoi, il haussa les épaules et se força à finir sa coupe.

S'exprimer aussi franchement n'était pas son fort. À l'époque, il avait essayé de retenir le jeune homme, il avait mis ses sentiments à nu mais ça n'avait pas marché.

« C'est fabuleux pour ton contrat. Tu es très doué », poursuivit Hiroshi, inconscient du trouble qui rongeait son camarade.

Suguru préféra ne pas relever. S'il n'était plus amoureux de Nakano, il n'en était pas moins rancunier et n'avait oublié aucun des mots qu'il avait prononcés lors de leur rupture. Il n'avait pas oublié mais il ne répondit rien. Les Seguchi savaient quand il fallait dire les choses et quand il ne fallait pas ; là, ce n'était pas le bon moment.

« Vous aussi, vous avez réussi. Vous partez en tournée, c'est ça ?

- Oui, notre première tournée. Je suis vraiment excité.

- Vous partez longtemps ?

- Neuf semaines.

- À votre tournée alors ! » trinqua-t-il en soulevant le verre d'eau minérale qui accompagnait la glace.

Ils abordèrent d'autres sujets plus légers avant qu'Hiroshi ne se décide à franchir le pas :

« Et sinon, tu as quelqu'un ? »

Le jeune Kyotoïte, qui avait sagement gardé le silence précédemment, paniqua un peu. Il ne s'était pas attendu à pareille question, aussi, s'empressa-t-il de répondre :

« Oui ! »

Son interlocuteur ne cilla pas et poursuivit ses questions :

« Quelqu'un de Kyoto ?

- Oui.

- Waouh ! Et ça n'est pas difficile la distance ?

- Autant que pour vous et votre… fiancée.

- Ancienne fiancée.

- Oh, je suis désolé, s'excusa faussement Suguru, bien au courant de la rupture qui avait défrayé la chronique dans la presse adolescente.

- Pas grave, répondit Hiroshi. Ayaka méritait mieux que moi.

- Vous l'avez quittée pour son bien ?

- Non, c'est elle qui m'a largué. Je ne correspondais pas à ce qu'elle attendait d'un garçon. Je n'étais pas assez… traditionnel. »

Suguru détailla la tenue vestimentaire de son ancien petit ami : un tee-shirt trop petit, une paire de jeans déchirés, des cheveux longs et teints, sans parler de la vocation artistique et des cigarettes pas toujours légales qu'il fumait. Effectivement, il n'avait rien du petit ami traditionnel. Sans ressentir de joie, il n'éprouvait pas la moindre peine pour Nakano ; les Kamis semblaient partiaux et faisaient payer au jeune Tokyoïte son abandon passé. Oui, il ne récoltait que ce qu'il avait semé.

« Tu vois, tu auras certainement plus de chance que moi, reprit Hiroshi. Je ne vais pas tarder, demain nous partons tôt. Je te raccompagne ?

- Non, merci, j'ai encore des courses à faire en ville.

- À une prochaine fois, à la cafet' sûrement. »

Il régla son café et partit sans se retourner. L'entrevue ne s'était pas trop mal passée, en fin de compte, songea Suguru en prenant le chemin de son appartement.

Même si je ne peux pas m'empêcher de mentir

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Hiroshi avait eu du mal à s'endormir. Toute la nuit il n'avait pensé qu'à la tournée qui était sur le point de débuter.

Ils faisaient dans un premier temps le nord du pays : Wakkenai, Kitemi, Hakodate et Sapporo en Hokkaido. Ils revenaient ensuite sur Honshu avec des dates à Hachinoe, Noshiro, Sakata, Sendai, Iwaki, Nagano, Nagoya, Kyoto, Matsue et Hiroshima. Leur itinéraire les amenait sur l'île méridionale de Kyushu : Fukuoka, Nagasaki, Fukue, Kagoshima, Takanabe, Saiki et Nakatsu. De là, ils se rendraient sur l'île suivante, Shikoku, avec des soirées à Matsuyama, Uwajima, kochi, Takushima et Kotohira. Retour enfin sur Honshu : Kobe, Osaka et Tokyo. Un total de trente concerts – puisqu'ils jouaient deux soirs dans la capitale.

Une tournée estivale qui s'annonçait grandiose.

Bad Luck couvrait la première partie des Green Velvet – groupe d'une maison de disque concurrente. Hiroshi et Shuichi ne les avaient jamais rencontrés pas mais ils firent brièvement leur connaissance à l'aéroport de Narita.

Green Velvet était un groupe de hip-hop composé d'une chanteuse, Isae Tanaka et de trois danseurs, Chû Muratori, Rin Nabeki et Iwao Shurohima. Ils faisaient fureur dans leur genre. Pas étonnant que leur patron ait choisi un groupe adulé des jeunes car il ne fallait pas se voiler la face : la notoriété de Bad Luck était en partie fondée sur la relation épique de son chanteur avec Eiri Yuki. À présent, ils avaient une chance de se faire connaître du public de Green Velvet et ce à travers tout le pays. Tout allait se jouer pendant la tournée.

À Narita, le groupe de hip-hop embarqua en première classe.

« Don't worry ! leur assura K, bientôt vous voyagerez en première. Il faut commencer petit ! »

En réalité, ni Shindo ni Nakano ne s'en faisaient. Ils étaient déjà trop contents d'être dans l'avion, en route vers le succès !

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Le mois de mai n'était pas encore achevé mais déjà un air d'été flottait sur la ville ; dans les rues, les passants avaient remisé vestes et pulls au placard, et chemises légères et jupes volantes avaient refait leur apparition.

L'après-midi était belle et Suguru songeait avec nostalgie que, voilà peu, il serait allé faire un tour à l'Okano pour y déguster sa glace favorite, seul ou avec des amis. Il n'en avait mangée qu'une seule depuis son installation à Tokyo mais n'en avait guère profité vu que c'était en compagnie de Nakano qu'il l'avait prise. Le parfum de citron s'était alors chargé d'amertume mais il était hors de question qu'il renonce à son petit plaisir en raison de souvenirs déplaisants.

Suguru n'avait pas eu l'occasion de beaucoup explorer sa nouvelle ville de résidence depuis son arrivée, c'est pourquoi il choisit de se rendre au café où Hiroshi et lui étaient allés discuter, quelques temps auparavant.

Leur sorbet n'est pas mauvais, se dit-il en descendant du bus à l'arrêt qu'il connaissait bien pour être celui qui desservait N-G Productions, mais il faudra que je cherche un salon de thé plus près de chez moi.

Le garçon n'eut aucun mal à retrouver l'emplacement du petit établissement. Il s'installa à une table près d'une fenêtre, commanda sa glace préférée et tira des cours de son sac. Le programme du premier semestre était chargé – tout comme l'était celui des suivants, sans compter ses sessions de répétitions préalables à l'enregistrement des dix-sept morceaux. Travailler ne le rebutait pas ; depuis qu'il était enfant, il savait que l'on n'obtenait rien sans peine, surtout dans son domaine.

Et pourtant, les Bad Luck sont célèbres et on ne peut pas dire que ce qu'ils font soit à tomber à la renverse, persifla une petite voix au fond de son esprit. D'après ce qu'en a laissé entendre Tohma, Shindo est même plutôt du genre flemmard et parasite. On peut donc tout à fait réussir en comptant uniquement sur la notoriété de son amant.

Suguru plongea sa cuillère à long manche dans sa coupe couronnée de chantilly – supplément maison – et en remonta une grosse bouchée qu'il engloutit avec un peu d'agacement. Comme tout le monde, il savait que la renommée naissante de Bad Luck tenait pour partie aux frasques amoureuses de son chanteur et de son célébrissime amant. Comme par hasard, c'était Tohma Seguchi qui avait signé le groupe, et comme par hasard, ce même Tohma se trouvait être le beau-frère d'Eiri Yuki, le compagnon de Shuichi Shindo. De là à établir quelques raccourcis faciles, il n'y avait qu'un pas.

Pas qu'il aurait été aisé de franchir aussi le concernant, car n'était-il pas, après tout, le cousin de Tohma Seguchi ? De là à parler de népotisme…

La cuiller se ficha au cœur d'une boule de glace avec nettement plus de force que ce qu'il était nécessaire. Non, justement, il n'y avait pas lieu de parler de népotisme ou de quoi que ce soit s'en approchant. Dans sa famille, il n'y avait pas de place pour les sentiments – et c'était bien pour cela qu'il se devait d'être le meilleur. Dans son univers, contrairement à celui d'Hiroshi Nakano, l'à-peu-près ne suffisait pas.

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La salle de concert qui accueillait le spectacle de Green Velvet et Bad Luck à Noshiro était un cube de béton austère à l'acoustique néanmoins excellente. Assis au tout premier rang, Shuichi et Hiroshi attendaient que les quatre membres de Green Velvet en aient terminé pour entamer leur propre répétition.

Les deux garçons étaient toujours sur un petit nuage ; l'accueil du public, s'il était sensiblement moins enthousiaste que pour le groupe vedette, était cependant très bon et, au fil des soirées, les Bad Luck peaufinaient leur style et imprimaient leur marque chez les gens venus les écouter. Chaque nouvelle représentation était un défi jusque-là remporté et les cris et les applaudissements des fans amassés devant eux résonnaient dans leur tête jusque dans leur chambre d'hôtel.

« Ok, c'est bon. On est au poil, annonça Isae Tanaka, la chanteuse, une jeune fille châtaine, mutine et énergique à la présence scénique énorme. C'est à vous, les Bad Luck !

- Hé ! Vous ne restez pas nous regarder ? appela Shuichi, voyant que tous se dirigeaient vers les loges.

- Une autre fois peut-être », lança Rin Nabeki, l'un des danseurs, avant de disparaître dans les coulisses avec un vague salut de la main.

« Pff, ils ne savent pas ce qu'ils perdent.

- Allez, Shu, on y va. Faut assurer ce soir encore.

- Et comment ! Ça va dépoter, c'est moi qui te le dis ! »

Bien que partageant la même affiche, Bad Luck et Green Velvet n'avaient eu que peu de contacts depuis le début de la tournée. Les deux groupes étaient descendus dans le même hôtel à Wakkenai, pour leur première date, et avaient déjeuné ensemble histoire de faire connaissance de manière un peu plus approfondie ; c'est Isae qui avait décidé d'entrer en relation avec K car elle avait, disait-elle, « flashé sur ce groupe après l'avoir vu se produire sur scène en live. » La J-pop n'était pas son style de prédilection mais ces deux-là avaient « un truc qui l'avait interpellée » et c'est ainsi que la tournée avait été montée. En dehors de ces quelques heures de discussion, cependant, ils ne s'étaient plus beaucoup vus par la suite, d'autant que chacun des groupes avait des obligations différentes. Toutefois, l'ambiance était bonne entre eux même si, clairement, les Bad Luck ne jouaient pas tout à fait dans la même cour que les Green Velvet.

Les deux garçons installèrent leur matériel sur la scène et, une fois les réglages effectués, attaquèrent leur chanson d'ouverture, The Rage Beat, un morceau dynamique destiné à chauffer le public. Saisi d'une inspiration, Hiroshi ne s'arrêta pas après la fin de son solo mais partit dans une improvisation totale sous les yeux d'abord surpris puis admiratifs de Shuichi.

« C'était super, Hiro ! On va la garder comme ça, celle-là. C'était cool ! Attends que je règle tout ça », s'exclama le chanteur en bondissant sur son synthétiseur.

Des applaudissements retentirent dans leur dos et, se retournant, ils virent Isae, adossée à l'un des montants métalliques qui soutenaient les projecteurs, et qui leur souriait sans cesser de frapper dans ses mains.

« C'était extra, les garçons. Nakano, j'ai adoré ton impro.

- Mais ? Tu n'étais pas censée rentrer à ton hôtel ?

- J'ai changé d'avis. Et puis, je n'ai rien de particulier à faire, alors autant en profiter pour écouter un peu de bon son, non ?

- Dans ce cas assieds-toi et laisse-toi emporter par le rythme de Bad Luck ! »

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Suguru rabattit le cylindre sur le clavier de son piano et laissa échapper un soupir satisfait. La Consolation n° 3 en ré bémol mineur de Liszt n'avait plus aucun secret pour lui après des jours passés à la travailler sans relâche. Il avait à cœur que tout soit parfait pour son enregistrement mais en cet instant, une pause s'imposait. Il quitta le studio dans lequel il répétait à N-G et se dirigea vers les distributeurs de boissons et friandises installés à chaque étage. Moins bien achalandés que ceux de la cafétéria, il y avait cependant largement de quoi y trouver son bonheur.

Au moins, je ne risque pas de croiser Nakano en ce moment, songea-t-il en glissant des pièces dans le monnayeur en échange d'une canette de Calpis. Il la but à petites gorgées tout en consultant la messagerie de son téléphone portable. Deux appels publicitaires qu'il effaça sans même les écouter, un SMS de son petit frère et…

Nakano ?

Il ne se trompait pas : il s'agissait bien d'un message de son ex-petit ami. Pourquoi lui envoyait-il un SMS maintenant alors qu'il n'avait pas eu une seule nouvelle en deux ans ? D'un geste sec qui trahissait son agacement, il ouvrit néanmoins le message.

« Salut Fujisaki !

Notre tournée est fabuleuse ! Le public est génial, c'est la fête tous les soirs. Nous apprenons beaucoup ! Et les Green Velvet sont plutôt sympas, ce qui ne gâche rien.

À bientôt ! »

Le garçon fixa les quelques lignes sans faire un geste, jusqu'à ce que l'écran devienne noir. Il éteignit son mobile, le fourra dans sa poche, jeta la canette vide dans une poubelle et retourna au studio.

Que Nakano s'amuse. Lui, il avait des choses importantes à faire.

À suivre…


Pianissimo Peche : marque japonaise de cigarettes aromatisées à la pêche.
Calpis : boisson non alcoolisée à base de lait vendue en canettes, très populaire au Japon.