Cette fois, c'est vraiment la fin. Fin d'histoire, fin d'année. Merci à toutes de m'avoir suivie dans cette aventure "housienne" peut-être un peu étrange... J'ai aimé l'imaginer, l'écrire, la ré-écrire, la triturer et par-dessus tout la partager avec vous... Maintenant il va me falloir l'abandonner, la laisser pour pouvoir passer à une autre .... À bientôt donc, l'an prochain...
Fin avril 2009
House secoua la tête comme pour chasser les idées noires et saugrenues qui envahissaient son crâne. Il allongea sa jambe douloureuse sur le banc. Piocha le flacon de Vicodine dans la poche de sa veste. Avala deux pilules. Soupira. Que foutait-il là ?
Selon Parks, Keiko n'avait laissé ni proches, ni dernières volontés. Comme House laissait s'éterniser le silence à l'autre bout du fil, il avait ajouté de sa voix de baryton :
- Je suis convaincu que vous saurez quoi faire.
- Qui vous dit que je veux m'en occuper ?
- Vous le ferez.
Au moment de raccrocher, l'homme du SWAT l'avait retenu.
- Dr House ?
- Mmmm ?
- Si vous en parliez avec le Docteur Tanaka ?
House s'était hérissé rien qu'à l'idée de partager une telle expérience. Même avec Tanaka, qui, supposait-il, était capable de comprendre et avait entendu une grande partie de ses échanges avec Keiko... Il avait longtemps hésité. Finalement, c'était Tanaka qui était venu le voir. Si raide qu'il avait craint qu'il se casse en deux quand il s'était incliné devant lui. Manifestement, la démarche l'embarrassait. Mais, étonnamment, le Japonais était allé droit au but.
- Avez-vous pris des dispositions pour les rites funéraires de ma compatriote ?
- Pourquoi le ferais-je ?
- Rien ne vous y oblige, en effet.
- Que venez-vous faire ici, Tanaka ?
- Vous proposer mon assistance, Docteur House.
- Et si je l'accepte, j'aurai une dette en vers vous ?
- L'aide offerte n'induit aucune forme d'obligation. Je suis sûr que vous le savez. Je me sens moi-même un devoir envers cette jeune femme. Et également envers vous.
- Moi ? Pourquoi ?
- Vous avez accompagné Keiko Yasamura, aussi bien et même probablement mieux que ne l'aurait fait la plupart des Japonais. Arigato.
Ils avaient continué en Japonais, la plupart des concepts intraduisibles en anglais d'une manière satisfaisante.
- Dô itashimashite. J'ai fait ce qui lui semblait juste.
- Ça ne l'est pas pour vous ?
- Je ne suis pas très versé dans le religieux, ni dans le spirituel. Encore moins dans la Voie du Samouraï, surtout arrangé à la sauce de Keiko.
Mais il n'y avait eu aucune moquerie dans le ton de sa voix. Ils avaient ensuite longtemps discuté de ce qui serait le mieux. House n'était pas très chaud pour une cérémonie bouddhiste. Elle n'en aurait pas peut-être voulu. Sa dernière vie avait été trop moche et elle n'aurait pas souhaité se réincarner dans un animal répugnant, histoire de payer ses dettes. Mauvais karma. Elle n'avait rien demandé pour l'après jigai. Tout ce qu'elle avait dit c'était "Je me fondrai dans l'univers. Juste un minuscule élément du Grand Tout." C'était là une approche plus shintoïste que bouddhiste.
- Un rite shintoïste conviendrait mieux. Je sais que c'est rarissime mais...
- Il n'y a pratiquement que la famille royale qui est enterrée ainsi, House-san.
Tanaka, finement, n'avait pas tenté de convaincre le diagnosticien avec des assertions religieuses. Il avait usé d'arguments rationnels. Ou plutôt culturellement raisonnables. Quatre-vingt-dix pour cent des Japonais choisissent une cérémonie bouddhiste pour leur funérailles. Quatre-vingt-neuf pour cent sont incinérés. Ils avaient évoqué les confidences de la jeune femme, House complétant, non sans réticence, la partie chuchotée qui avait échappée au dermatologue nippon. Son besoin de se libérer des traditions et des servitudes de son éducation. Sa volonté de vivre selon ses choix personnels. Ses échecs. Et au bout du compte, son désir de fermer le cercle en revenant aux sources. Sublimation et purification. Tanaka avait affronté le regard tourmenté.
- Vous n'avez rien a vous reprocher.
- Je sais.
Le ton sec et l'éclat soudain glacé des prunelles bleues auraient découragé tous ceux qui côtoyaient House au quotidien. Mais Tanaka avait vaillamment continué. Développant pour l'homme silencieux en face de lui, toutes les implications, tout le sens profond du geste fou de Keiko Yasamura. Et en quoi ce qu'il avait accompli, lui, en l'assistant, était "bien". Même s'il était loin d'abdiquer et de laisser la Raison au profit de l'Au-delà, House avait été rasséréné par la conversation. Bien qu'il ne l'admettrait certainement jamais. Et ils avaient sereinement organisé les choses.
La cérémonie bouddhiste lui avait rappelé le Japon. L'odeur de l'encens, le son profond du gong, le sûtra psalmodié, la lueur des bougies qui projetait des ombres sur le bouddha de bronze ventru, le crâne rasé et la robe safran du moine qui officiait. Si son esprit cartésien était imperméable à la doctrine, ses sens aiguisés captaient l'atmosphère qui touchait malgré lui sa sensibilité. Son âme, aurait dit Wilson.
La crémation lui donnait encore des frissons, presque six mois plus tard. Et pourtant c'était à la fois pragmatique et hautement symbolique. Après la fin de la lecture du sûtra par le moine, le corps avait été incinéré. Selon la coutume, Tanaka et House avaient, à l'aide de longues baguettes, transféré les os blanchis dans une urne, en commençant par les os des pieds et en terminant par l'os hyoïde, de manière à ce que la défunte n'ait pas "la tête en bas" dans l'urne. Entorse à la tradition, les cendres avait été recueilli dans une deuxième urne.
En ce moment même, Tanaka, à des milliers de kilomètres du parc jouxtant le Princeton Plainsboro, déposait avec tout le cérémonial requis, et toute la "zen attitude" voulue, les os de Keiko, au temple de Yasaka, un des très rares sanctuaires shintoïstes de Kyoto. House avait saisi toute la délicatesse du Japonais quand, effectuant des recherches sur Internet, il avait découvert que ce lieu de culte était tout proche du parc Maruyama, et particulièrement beau en mars et en avril, lors de la floraison des cerisiers.
Et lui, Gregory House, Medicinæ Doctor, Docteur en médecine, athée déclaré, et au minimum honnête agnostique, était assis là, sur son banc habituel. Méditatif. Dubitatif.
Il contempla un long moment la boîte en métal toute simple, qu'il avait posée sur la table. Les cendres de Keiko Yasamura. Tout ce qu'il restait de matériel d'une jeune femme au drôle de parcours. Dont le destin - le karma ? - avait croisé le sien. Ou était-ce le hasard ? Chassant les questions métaphysiques, les hypothèses ésotériques et les réponses théologiques qui lui faisait bouillir le cerveau, il se décida à agir. Abandonnant le banc, l'urne calée sous son bras gauche, il se dirigea vers l'endroit qu'il avait choisi, sa canne frappant vivement le sol.
Cette fin de journée était douce. Le printemps était tardif dans le New Jersey, cette année encore. Mais les cerisiers étaient enfin en fleurs. C'était un petit coin reculé du parc où les joggers ne s'aventuraient guère, à l'écart des belles allées sableuses, idéales pour courir. Inopinément, les sensations lui revinrent un instant. Les longues foulées régulières et élastiques, la sueur qui coulait le long de son dos, trempant son tee-shirt, les battements rapides mais réguliers de son pouls sous ses doigts. Le bien-être unique procuré par les endorphines de l'effort. Agacé de ces réminiscences importunes, il avança encore un peu. Les regrets étaient stériles. Inutiles. Et le moment inapproprié.
Le frêle cerisier était toujours là. Il avait vaillamment résisté au climat parfois rigoureux de Princeton et était en pleine floraison. Désormais le moindre coup de vent emporterait ses fleurs blanches et légères, dégageant un parfum frais et subtil. House ouvrit l'urne, contempla les cendres grises. Et maintenant ? Il ne savait pas du tout comment s'y prendre. il se sentait gauche, ridicule. Tout ça n'avait aucun sens. Exaspéré, il leva les yeux. Dans le ciel encore clair, il distingua la lune toute ronde et pâle, à travers les feuilles tendres des arbres. Il grogna, proprement exaspéré. Il ne croyait pas aux fichus signes. Il ne croyait pas au destin. Mais le visage tantôt rieur, tantôt grave de Tsukiyo flottait devant ses yeux. Alors, sans plus réfléchir, il avança encore peu vers le cerisier, secouant doucement et régulièrement le vase funéraire. Les cendres se répandaient, voletaient un peu avant de retomber lentement au gré des légères différences de température dans les couches d'air, sous l'œil définitivement - désespérément ? - scientifique du diagnosticien.
Il resta là, pensif, la tête pleine d'un kaléidoscope d'images qui se heurtaient, mêlant passé lointain, et proches souvenirs. Okinawa, les yeux lumineux de Tsukiyo, le regard triste et sans fond de Keiko. Le sourire de la petite fille qui avait adoucit son séjour nippon. La gorge ouverte, tel un rictus grotesque et sinistre de la jeune criminelle. Mais aussi ses traits lissés et comme apaisés dans la mort. Et les nattes de Moonlight qui dansaient quand elle courait, serrant fort sa main. Il la revoyait, frappant deux fois dans ses mains pour appeler les kamis de ses ancêtres pendant O-Hanami. Et c'était comme si, surgie du passé, elle accomplissait le rite pour Keiko. Un déconcertant sentiment de paix le pénétra petit à petit.
La nuit était tombée. La fraîcheur le fit frissonner. Ce n'était pas désagréable. Une manière physique de reprendre pied dans la réalité. Dans le présent. Le moment était venu de partir car il distinguait à peine le chemin, éloigné des lampadaires des allées principales. Un opportun rayon de lune frappa le sol juste à temps pour lui permettre d'éviter une racine qui l'aurait fait chuter. Mais cette fois, il ne s'emporta pas. Était-ce un signe ? Peu importait au fond.
Il sourit tout seul dans le noir. S'il avait été homme à se fier uniquement à ses sens, il aurait juré sentir sur sa main la légère pression de doigts minces et tièdes. Mais bien sûr, il était un scientifique, pas superstitieux pour deux sous. Il leva les yeux vers le satellite naturel de la Terre à plus de 380 000 km de distance. Diamètre 3 474 km. Il cligna des yeux. Il était grand temps de rentrer. N'aurait-on pas dit que ce nuage là, avait pris la forme d'une gracile silhouette de petite fille ?
Sous un voile de lune. Ombre de fleur. Ombre de femme !
Très naturellement une autre image se forma dans son esprit, se superposant sans l'abîmer à celle de la fillette. Une femme. Passant de l'ombre à la lumière. Donnant tout, exigeant... si peu. Un parfum subtil, évanescent comme celui des fleurs de cerisier. Aussi discret mais plus ... réel, plus charnel. Persistant.
Alors qu'il roulait vers son appartement, dans un quartier tranquille et résidentiel de Princeton, Lisa Cuddy, jean noir et chemise blanche, nouait ses cheveux bouclés en une simple queue de cheval. Avant de chausser ses ballerines, elle ne put résister et écouta, pour la dixième fois au moins, le message sur son répondeur. Et frissonna une fois plus, à la voix chaude et pleine de promesses.
- Un version jazz de la sonate au clair de lune, ça vous tente ?
