*entre sur la pointe des pieds*

Bonjour, bonjour, j'espère que tout le monde va bien. Je n'ai pas trop la parlotte ce soir, alors on va la faire courte et je vais vous épargner de nouvelles excuses. C'est sûrement aussi pénible à réitérer pour moi qu'à lire pour vous. Je vous remercie juste d'être toujours présentes pour lire cette histoire (que je n'abandonnerai pas, rassurez-vous !), de ne pas me reprocher mes délais un peu foireux et surtout m'encourager pour la suite :)

J'espère que le chapitre d'aujourd'hui ne vous décevra pas trop, il est un peu plus court et il ne se passe rien de sensationnel. C'est sûrement pour ça qu'il a été aussi dur à sortir. J'espère que son intérêt résidera surtout dans la diversité des points de vue : Thranduil, Thorin, Bilbo, Sif, Tauriel... :) Une vraie plaie ce chapitre, j'ai bugué rien qu'un mois sur la fin, vous n'imaginez pas comme c'est frustrant. Je l'ai vraiment ouvert tous les jours...

Merci à sarah0406, DarkAvenger84, Pisces-Arkady, Maman bouba, cismet, LouOak, Krystal-SkyZ, Melior Silverdjane, Captain-Jedi, sacrok, So-darkCorleone, missloveuse, Millaldee, thesafestpsycoticbitch, Naewenn76 et à La plume d'Elena pour leurs reviews ! Putain, ça faisait beaucoup à citer, vous êtes géniales ! xD

LouOak : Haha oui, Tauriel viendra bien mettre son grain de sel ! Même si au fond, elle a rien demandé, la pauvre. La relation entre Kili et Sif évoluera surtout à Esgaroth, j'espère que je ferais ça bien. Sinon, tu n'aimes pas Thranduil ? :O Merde alors, il est pourtant beaucoup plus intéressant que tous les Elfes qu'on a vu jusqu'ici ! Ils sont tous beaux, impassibles et plein de sagesse. Parfaits et un peu ennuyeux, non? Thranduil est beaucoup plus complexe, il a un côté sombre et un esprit retors. Et le détail que j'ai adoré : il est défiguré, ça casse le mythe des Elfes à la beauté inaltérable et ça symbolise la laideur en lui, je trouve. Dis-moi pourquoi tu le détestes tant ;)

Et encore une fois, merci d'être toujours fidèle :D

26 av. 2014 -

XIV
L'Invisible


Sur son trône couronné d'immenses andouillers recourbés et menaçants, la longue silhouette alanguie du roi reposait contre le dossier, drapée dans un somptueux manteau de pourpre orangé cascadant jusqu'au sol comme une traîne de feu liquide. Les yeux fermés, Thranduil écoutait. Figé telle une statue, il exposait son profil racé tandis que ses sens aiguisés se déployaient, pas seulement autour de lui, mais à toute l'étendue de son royaume souterrain. Il percevait la respiration des gardes royaux qui faisait bruisser le fin voile de mailles dissimulant leur visage. Il entendait le clapotement de l'eau qui tombait en chutes enchanteresses et se déversait sur la pierre dans une brume dorée. Il discernait le pas léger des ses gens dans les salles inférieures, un doux bourdonnement de conversations et le lointain tintement des verres à vin. En communion avec son royaume, le souverain de Mirkwood étendit sa perception au-delà des grandes portes bleues, dans les profondeurs de l'ancien Vert-Bois où il distinguait les pulsations du cœur vivant de la Forêt, toujours plus faibles et lentes. Les épais sourcils noirs filetés d'argent de Thranduil se froncèrent avec tristesse. Alors, les portes du palais, en contrebas, s'ouvrirent en grinçant et, dans le rai de lumière qui s'engouffra à l'intérieur s'encadrèrent les ombres d'une file de prisonniers de petite taille. Les yeux d'un gris acéré de l'Elfe étincelèrent tandis qu'un pli méprisant tordait sa bouche.

Thorin ferma péniblement les yeux en entendant les battants de la porte principale se refermer derrière lui dans un bruit sourd, sonnant le glas de sa quête. C'était fini, avant même d'avoir commencé. Il observa sans s'émouvoir les magnifiques cavernes naturelles aux stalactites de roche calcaire, façonnés en une vaste forêt pétrifiée. De longs faisceaux de soleil blanc la traversaient et baignaient les lieux de lumière, jouant sur le relief des puissants piliers sculptés. Une succession de grottes reliées par de délicats ponts de pierre et des allées sinueuses de racines s'articulaient autour d'un unique tronc au cœur du royaume, abritant la salle d'audience entre ses élégantes colonnes. Là, visible de tous, siégeait en majesté celui qui avait condamné le peuple de Durin à l'exil. Les mâchoires serrées à s'en faire mal, Thorin sentit la trahison et la colère monter en lui comme une marée grondante.

Invisible, Bilbo trottinait derrière la file d'un pas léger. Il avait encore des suées à l'idée de s'être faufilé de justesse à quelques centimètres du Prince Legolas, devant la porte, dont les yeux perçants s'étaient arrêté un instant sur les feuilles mortes qu'il avait soulevé dans son sillage. A un embranchement, Thorin fut séparé de ses compagnons et s'engagea d'un pas lourd sur un passage qui grimpait doucement entre les arbres ciselés, tandis que les autres descendaient à reculons un escalier s'enfonçant dans les cavernes inférieures. Arrivé au carrefour, le hobbit trépigna sur place un instant en jetant des regards fébriles à la silhouette râblée de Thorin, qui tranchait avec les grandes personnes élancées qui le flanquaient de part et d'autre, et à ses amis dont les protestations s'éteignaient dans les profondeurs. Il ne lui plaisait pas de laisser les autres être mis aux fers mais il établit rapidement qu'il valait mieux glaner le plus grand nombre d'informations possible avant d'agir. Avec une grande inspiration, Bilbo suivit le passage jusqu'à la salle du trône.

- On n'en restera pas là ! gronda Dwalin, malgré les barreaux qui claquèrent sous son nez.

Enfermée avec Bofur, Sif s'adossa à la paroi de roc avec un soupir de soulagement et décolla de son flanc la tunique imbibée de sang. Tandis que ses compagnons se jetaient avec fureur contre les grilles de bronze avec fracas, la mercenaire se rapprocha et frotta ses doigts à la lumière de la lampe. Le sang avait gardé son aspect luisant et fluide.

- Arrêtez, ce n'est pas un cachot d'Orques ! Ce sont les salles du Royaume des Forêts. Personne n'en sort sans le consentement du roi, grommela Balin avec fatalité.

- Autant dire qu'on va croupir ici un bout de temps ! grinça Nori.

- Le roi Thranduil va proposer un marché à Thorin.

- C'est une bonne nouvelle ? ironisa Sif.


Le prince aux cheveux noirs gardait les yeux obstinément rivés sur les incrustations d'or ornant la plateforme au pied du grand trône. De son côté, entouré de créatures hypersensibles, Bilbo tâchait d'affecter la même rigidité que celle des imposants gardes royaux, pétrifié par l'idée que le moindre bruissement puisse les alerter et la crainte que lui inspirait l'allure sinistre et sculpturale de leur heaume en éventail acéré.

- D'aucun penserait qu'il s'agit d'une noble quête, la quête pour reconquérir un royaume et tuer un dragon.

Le timbre de Thranduil était clair et il vibrait dans l'écho des cavernes. L'univers des Ombres dans lequel l'anneau plongeait Bilbo altérait la perspective du monde mais il ne retirait rien à la beauté de l'être qui se tenait devant lui, revêtu d'argent qui illuminait la blancheur de sa peau. Mais ses traits parfaits n'étaient pas de ceux qui inspirent la confiance et la sympathie, ils étaient sévères, arrogants, et rehaussés par l'éclat froid et dur de ses yeux, comme le diamant. Thorin fit par relever la tête pour détailler le visage éternellement jeune de Thranduil d'un œil morne. Toujours le même. Droit et rigide, les mains jointes dans le dos, c'était comme si ces prunelles glacées lisaient en lui comme dans un livre ouvert, posé devant lui. Thorin écoutait sa voix grave résonner à ses oreilles, attentif malgré lui, lorsque ses lèvres fines formèrent un mot, le plus mélodieux de tous.

L'Arkenstone.

A la mention du joyau disparu, le cœur de Thorin manqua un battement. Ses yeux éteints s'allumèrent d'une brève lueur d'avidité, puis de peur.

Peur de lui-même.

- Il vous est précieux au-delà de tout. Je comprends cela, poursuivit le roi d'une voix suave.

Un doux sourire se dessina sur son visage et pourtant, au lieu de s'éclairer, celui-ci parut s'assombrir. L'Elfe était plus beau et plus intimidant que jamais. L'éclat stellaire des gemmes blanches qui étincelèrent un instant dans ses yeux troubla Thorin. Il connaissait ce regard, il l'avait vu chez d'autres grands hommes, pourtant sages et honorables. Son grand-père. Son père. Le vice avait beau s'enraciner jusque dans les âmes les plus nobles, point de pitié pour les félons. Un rictus narquois ourla les lèvres du prince Nain tandis que le goût de la trahison envahissait de nouveau sa bouche comme un fiel acide, lui donnant envie de cracher aux pieds du roi sylvestre.

- Je vous relâcherai, si vous me rendez ce qui m'appartient. Je vous donne ma parole, d'un roi à un autre, promit celui-ci.

Il savait ce que valaient ses serments. Soudain, toute la rage et la frustration qu'il avait accumulé au fond de lui pendant ces longues années éclatèrent violemment dans la vaste caverne qui répercuta sa voix jusqu'au fin fond du royaume, faisant frissonner la pierre. Thorin ne s'émut pas de voir l'éternel visage de marbre de Thranduil se décomposer à mesure qu'il lui crachait son mépris à la figure. Oh non, au contraire, il savoura cette expression avec une jubilation féroce. Pour la première fois, celui-ci eut l'air affecté, jusqu'à ce qu'il s'approche de son prisonnier avec la vitesse d'un serpent, l'engloutissant de son ombre.

- Ne me parlez pas du feu du dragon ! Je connais sa colère et ses ravages… souffla Thranduil avec colère.

Le visage de Nain et celui de l'Elfe étaient maintenant si proches que Thorin vit nettement la peau veloutée fondre et la joue lisse se creuser, dévoilant des tendons rouges à nu ainsi un œil blanc et aveugle.

- J'ai prévenu votre grand-père de ce que sa soif d'or engendrerait, mais il ne m'a pas écouté. Vous êtes comme lui.

Bilbo sursauta lorsque deux gardes royaux s'emparèrent de Thorin pour l'entraîner malgré ses ruades hors de la vue de leur seigneur qui le congédia d'un gracieux mouvement de main. Le hobbit s'écartait pour ne pas les heurter quand la sentence claqua, impérieuse.

- Restez pourrir ici si cela vous chante. Une éternité est un battement de cils dans la vie d'un Elfe ! Je suis patient, j'attendrai.


- Je déteste cet endroit, marmonna Bofur.

Sif eut un demi-sourire. De la part de Bofur, un Nain épris de liberté, habitué au grand air et aux grands espaces, ça n'avait rien de surprenant. N'importe qui envierait les mineurs des cavernes de saphir dans les Montagnes Bleues, loin de ce cachot humide et exigu. Redressant son chapeau, le Nain allait s'asseoir sur l'unique banc, taillé grossièrement dans le mur, et remonta ses genoux contre sa poitrine, le regard perdu à l'extérieur. La rôdeuse se tenait contre la porte ouvragée, le front posé contre un barreau, pour soutenir ses jambes qu'elle sentait faiblir. Un rayon de lumière dessinait une bande dorée sur ses yeux et nimbait ses cheveux d'ambre. Elle pensait à Bilbo. Le hobbit était leur dernier atout. Un frisson d'effroi remonta le long de l'échine de Sif lorsque l'ombre qui avait déformé le visage de son ami, dans la forêt, se rappela à elle.

- Et Bilbo ? La dernière fois que Bombur l'a vu, il nous sauvait la mise, encore. C'était un bon gars, vraiment un bon gars.

- N'en parlez pas au passé, mon ami. Plus important pour l'heure, je risque de tourner de l'œil sous peu.

- Quoi ? Non, non, non, non, attendez ! C'est quoi ça ? s'étouffa Bofur en sautant sur ses pieds en pointant le côté qu'elle compressait toujours.

Jurant copieusement, le minier écarta le bras engourdi de Sif et prit entre ses doigts courtauds sa main ensanglantée, avant de soulever un coin de tunique pour découvrir la blessure. D'un œil anxieux, il examina la plaie ronde, au milieu d'un hématome sombre, et auréolée de sang séché malgré de minces filets qui s'écoulaient toujours sur son flanc. Au vu du tissu gorgé et de la pâleur cadavérique de la rôdeuse, il devina qu'elle en avait perdu beaucoup par cette simple perforation.

- C'est pas très beau, grimaça-t-il. Très bien ! Je fais quoi ? Je fais quoi ?

Traîné vers les geôles, Thorin jeta un dernier regard sombre en direction de la haute salle du trône avant qu'elle ne disparaisse derrière un angle de mur. Un sillon de lampes suspendues éclairait les escaliers et le fracas d'une cascade retentissait tout près. Là en bas, l'atmosphère était désagréablement humide et sombre. Lorsqu'il longea la première cellule, Fili sauta à sa rencontre. L'ombre des barreaux zébrait son visage grave et ses yeux verts dans lesquels il pouvait lire un doute poignant. Avec un soupir, le roi exilé secoua doucement sa crinière noire et hirsute en signe de négation. Une poussée dans son dos l'amena à passer devant une deuxième cellule, quand un prisonnier se mit à tambouriner furieusement contre la grille, dans un fracas qui se répercuta contre les parois de roche calcaire.

- Hé oh ! Ouvrez ! Mon amie a besoin de soins !

Le sang de Thorin ne fit qu'un tour. La petite fille rousse s'engouffra dans son esprit comme une tornade, balayant les chuchotements des voix lugubres qui soufflaient sur les braises de sa colère.

- Ouvrez ! Ouvrez la porte ! aboya Thorin, le temps de voir Sif étendue sur la pierre froide derrière Bofur, avant qu'une main ferme ne le tire en arrière.

- Enfermez celui là ! Toi, recule, intima le gardien des clés à l'adresse de Bofur en déverrouillant la porte. Si jamais vous tentez de nous jouer un mauvais tour...

Alertés, les visages des Nains qui apparurent entre leurs barreaux, à la lumière des lampes, grondèrent alors qu'on bousculait leur roi tandis qu'un garde pointait sa hallebarde en direction du minier et qu'un autre entrait dans la cellule. Chacun espéra un instant qu'il en ressortirait en se tenant le nez à deux mains, mais il n'en fut rien. L'Elfe en armure revint en tenant contre lui la jeune femme inerte et gravit l'escalier d'un pas vif avant de disparaître, ses collègues sur les talons.

- Hé, où est-ce que vous allez ! rugit Dwalin en faisant trembler sa grille sur ses gonds.

- Où est-ce qu'ils vont l'emmener ? fit Ori d'une petite voix, se tournant vers son frère Dori qui secoua lentement la tête d'un air consterné.

- Pas de panique, vous autres ! grommela Oin avec autorité. On peut reprocher bien des choses aux Elfes sylvestres, mais pas de mépriser la vie.

Un peu plus loin, Bilbo s'appliquait à poser précautionneusement ses pieds, l'un après l'autre, sur les marches. Un bon exercice, jugeait-il, de tâcher de soustraire à l'ouïe d'un Elfe avant de chercher à se faufiler dans l'antre d'un dragon. Son père Bungo lui vantait sans cesse les bienfaits de la pratique, jusqu'à acquérir le geste du poignet parfait pour dépoter un plant dans le jardin de Cul-de-Sac. Mais pour ce qui était de se fondre, ombre parmi les ombres, pour le moment, Bilbo s'en sortait bien et il s'en félicitait grandement. Soudain, son oreille s'agita en percevant un léger cliquetis d'armure qui montait vers lui tandis que des ombres se profilaient déjà sur le mur. D'un bond, Bilbo s'écarta et se colla fort à la paroi qui bordait l'escalier et ferma étroitement les yeux en imaginant qu'il faisait corps avec la roche. Son pauvre cœur allait le lâcher avant la fin de ce jour. Il ouvrit un œil prudent au passage d'un garde aux bras chargés et ouvrit la bouche.

Une minute. Une toute petite minute.

Les gardes parcoururent les allées sillonnant les cavernes du Royaume à grandes enjambées, ignorant la petite créature invisible qui trottinait sur leurs talons. Ils arrivèrent bientôt au pied d'un pilier colossal entouré d'une volée de marches en colimaçon, montant jusqu'à une demeure en hauteur, nichée contre la voûte de pierre. Sif fut déposée sur un lit blanc, où elle resta assise en équilibre précaire, tandis qu'un Elfe aux longs cheveux d'un blond cendré entrait dans la pièce, s'essuyant distraitement les mains sur un carré de toile.

- Qu'avons-nous là ? fit-il en jetant un coup d'œil à la femme qui semblait reprendre ses esprits.

- Une prisonnière, soigne-la.

La langue était belle, mais le ton coupant. Sans un mot de plus, les gardes tournèrent les talons dans un bruissement d'armure et Bilbo s'écarta promptement de leur chemin en se serrant contre un pilier blanc. L'odeur douce et forte de simples qui flottait dans la pièce semblait lui éclaircir l'esprit. Il se trouvait vraisemblablement dans une maison de guérison, ou quelque chose comme ça. Vérifiant prudemment que les lampes ne projetaient pas son ombre, imperceptible et tremblante, il sortit de sa cachette et commença à étudier les rangées de flacons et de pots sur les étagères aux formes gracieuses qui l'entouraient.

- Qui êtes-vous ? questionna l'Elfe d'une voix haute.

Le cœur de Bilbo eut un raté et, raide comme une planche, il fit lentement demi-tour sur lui-même pour voir le guérisseur dos à lui, penché sur son amie. Le soulagement qui s'abattit sur ses épaules manqua de le jeter par terre.

- Bonjour… marmonna Sif.

Lentement, elle lâcha le point de compression de sa blessure pour chasser les cheveux qui barraient son visage, y laissant au passage des sillons sanglants, et observer son interlocuteur bien en face.

- Les prisonniers bien élevés se font rares.

- Je ne suis pas assez idiote pour me montrer désobligeante envers celui qui doit m'arranger ça, rétorqua-t-elle en désignant son flanc.

- Que vous est-il arrivé ? lança le guérisseur en se détournant pour sortir des bandes de tissu fin.

- Je me suis fait piquer par une araignée.

Avec un froncement de sourcils, elle observa les mains du guérisseur s'immobiliser et son visage se tourner légèrement vers elle. Il ne souriait pas, les Elfes ne souriaient presque jamais et riaient encore moins, mais ses yeux brillaient d'une lueur amusée.

- Oh, ne faites pas celui qui ne comprend pas.

- Où sont passées vos bonnes manières ? reprit-il en saisissant le regard noir et lourd d'avertissement que lui lançait la prisonnière.

- J'ai mal et cette foutue plaie n'arrête pas de saigner. J'ai bien peur que ma jovialité naturelle ne s'en trouve fortement amputée, ironisa-t-elle avec morgue.

- Les glandes à venin de l'engeance noire sécrètent un poison paralysant qui empêche la coagulation. Plusieurs d'entre nous en ont déjà fait les frais. J'aurais besoin d'avoir accès à la plaie, pourriez-vous…

Le guérisseur resta parfaitement impassible quand Sif se plia douloureusement pour faire passer sa tunique sale par-dessus sa tête, avant de se défaire de son corset troué pour se retrouver cachée par ses seuls cheveux. A quelques mètres, Bilbo écarquilla et cligna des yeux un instant avant de secouer lentement la tête pour assimiler pareil manque de pudeur. Jetant de fréquents coups d'œil derrière lui, le cambrioleur parcourut du doigt la pharmacopée des Elfes, étiquetée en tengwar. Cul-de-Sac possédait une vaste bibliothèque dont il était particulièrement fier et qu'il s'employait à dévorer depuis l'enfance, ainsi il avait acquis quelques bases de la langue des Elfes.

Alors, alors…

La vapeur ambiante l'aidant à réfléchir, le hobbit rassembla ses connaissances -malgré l'état d'angoisse qui allait finir par le tuer, il en était certain- et parvint à déchiffrer quelques mots. Les yeux dans le vide, Sif retirait machinalement la toile d'araignée qui engluait encore ses cheveux méconnaissables, tandis que l'Elfe tamponnait le sang séché et enduisait la plaie ronde de pommade.

- Il n'y a aucune trace d'infection, votre métabolisme semble excellent. Pourriez-vous vous détendre ? ajouta-t-il d'un air pincé devant la tension des muscles de sa patiente.

- Vous avez du vin ?

- Non.

- Alors non. Puis-je partir ? demanda sèchement Sif en levant un regard orageux sur le guérisseur qui achevait de bander sa taille.

Bilbo se tenait déjà près de la porte. Il avait renoncé à subtiliser quoique ce soit dont il ne connaisse pas les effets et attendait le moment de se faufiler pour repartir en repérage. Le Sacquet observa Sif enfiler la chemise blanche que lui tendait l'Elfe blond, savourant intérieurement la sensation du linge propre et frais sur sa peau. Consciencieusement, elle rassembla ses cheveux en une épaisse tresse qu'elle posa sur une épaule et débarrassa son visage et son cou du sang et de la crasse du voyage dans une serviette mouillée. Puis, alors qu'elle se levait pour rejoindre ses gardes dehors, le guérisseur lui présenta une petite fiole de verre où dansait une liqueur d'un noir translucide.

- C'est de l'essence de morelle noire. La nuit est jeune, vous devriez dormir un peu, vous serez bien mieux ici que dans votre cellule. Simple acquit de conscience médicale.

C'est alors qu'une petite lumière s'alluma dans la tête du hobbit. Pragmatique, Sif s'allongea sur un matelas avec la délicieuse impression de flotter sur un nuage moelleux et sentit aussitôt la morelle faire son effet. La mercenaire chassa aisément le fond de culpabilité qu'elle pouvait garder vis-à-vis de ces compagnons. Elle avait objectivement besoin de repos pour cicatriser, autrement elle ne serait qu'un poids. Pas pour eux, mais pour elle-même. Son instinct de survie était un sujet de taquinerie inépuisable pour Gandalf depuis qu'ils se croisaient, au gré de leurs voyages. L'Elfe avait disparut dans une pièce adjacente. Entre deux faibles battements de paupières, elle vit la fiole bleue se volatiliser sur la table et sentit une infime pression sur son épaule avant de sombrer dans un sommeil de plomb.


Dans la salle du trône, les gardes royaux qui veillaient sur leur souverain sentait la froide colère de celui-ci sinuer tout autour d'eux. Le dos raide, le regard fixe, les rouages de l'esprit sombre et retors de Thranduil s'activaient consciencieusement. Thorin Écu-de-Chêne avait beau être intelligent, il avait la tête dure et une rancune trop chevillée au corps pour lui permettre d'accepter quoi que ce soit qui vienne de lui. Le roi elfique le comprenait certainement mieux que quiconque. Il protégeait et chérissait son peuple depuis des âges immémoriaux et le monde qu'il avait vu se transformer ne serait bientôt plus celui des Elfes. Leurs propres terres leur devenaient hostiles et il ne tenait qu'à lui de faire perdurer les siens dans ce qui leur restait de royaume. Des années en arrière, ce qu'il avait fait il l'avait fait sans regrets. Il avait vu assez de dragons, assez de sang, de mort et de vies immortelles gâchées.

Mais il y avait autre chose. Inconsciemment, Thranduil porta la main au col de son manteau d'argent pour caresser son agrafe. Ses doigts s'attardèrent un instant sur les vrilles nébuleuses et détachèrent le bijou pour le contempler. Un rai de lumière venait frapper les facettes de la pyrite qui brillait comme un petit soleil dans sa paume. Son éclat d'or pâle l'hypnotisait et il sentit la noirceur s'ancrer un peu plus profondément dans son cœur. Pourtant, le poids de sa haute couronne épineuse, ornée de feuilles automnales et de baies, lui pesait plus que jamais, semblant rappeler son porteur à l'ordre. Le roi serra le poing sur la broche quand sa main se mit à trembler. L'immortel se transformait lentement en monstre d'avarice, il en était conscient et il avait lutté pour contenir le vice. Mais ces gemmes blanches, il les désirait ardemment. Écu-de-Chêne était une cause perdue et chacun de ses hommes feraient corps avec sa décision, dût-elle tous les perdre. L'humaine, par contre. La commissure de la bouche de Thranduil tressaillit comme s'il allait sourire. L'électron libre sur lequel Thorin ne pouvait prétendre avoir de prise, ou du moins… rien que sa propre habileté ne puisse défaire.

Le pas feutré de son capitaine des gardes le sortit de ses pensées. Ses longs cheveux fauves balayant ses reins, Tauriel s'avança jusqu'au pied du trône avec une tranquille assurance.

- Vous m'avez demandée, majesté.

- En effet, répondit Thranduil en lissant une longue mèche blonde entre ses doigts. Je veux que vous m'ameniez la captive, la femme qui accompagnait Écu-de-Chêne.

Le beau visage de l'Elfe rousse conserva son impassibilité, mais ses yeux manquèrent de la trahir. Bien qu'elle ait affecté l'indifférence, Tauriel savait que la femme en question l'avait reconnue, elle en était certaine. Contre son propre avis, son prince et ami ne pourrait pas éternellement couvrir ses accès d'indépendance vis-à-vis de la politique fermée de son père. Elle était prête à les revendiquer, la perspective d'une éternité recluse dans leurs murs l'effrayait davantage que la colère du roi Thranduil.


La main plaquée sur la petite fiole glissée dans une fente de sa veste, Bilbo dévalait les escaliers avec une assurance nouvelle. Esquivant l'Elfe guérisseur, il avait veillé un moment auprès de Sif et, après s'être assuré que son souffle restait profond et régulier, il était sorti en se glissant entre les gardes à la porte. Le hobbit arriva bientôt sur une plateforme ronde et cerclée d'arabesques, au cœur d'une grotte aux parois luisantes. Il s'immobilisa au centre et observa l'eau qui ruisselait sur la pierre anguleuse. Il ne se rappelait pas d'être passé ici. Pensivement, il tapota le relief de son larcin dans sa poche. Avoir fait main basse sur l'essence de morelle noire avait donné à Bilbo un regain de courage, bien qu'il ne sache pas encore à quelle occasion s'en servir. En fait, il ignorait totalement comment libérer ses amis et comment les faire sortir de ce guêpier. La belle affaire, il était en train de monter son audacieux plan d'évasion complètement à l'envers.

Très bien. Bilbo Sacquet, si tu es un hobbit astucieux, c'est le moment de le prouver.

Ce dernier vint s'asseoir au bord de la plateforme, ses grands pieds éprouvés ballants dans le vide, au dessus d'une rigole. L'endroit était désert et la tentation de retirer son anneau magique vint lui tarauder l'esprit. Depuis ce qu'il s'était produit en lui dans la forêt, il ne ressentait plus cette sécurité qu'il avait à se savoir dissimulé aux yeux de tous. Au contraire, il commençait paradoxalement à se sentir épié en permanence, d'un œil qui ne cillait jamais. Cet objet faisait naître en lui toute sorte de sentiments aussi violents que contradictoires. Après une longue minute de lutte intérieure, Bilbo crispa ses mains sur ses genoux et se perdit dans la contemplation de son reflet dans l'eau en contrebas.

Quand soudain, une illumination.

Le cambrioleur bondit sur ses jambes et se mit à longer le courant. D'en haut, il observa la convergence d'autres canaux vers les bas-fonds, privés de toute lumière, là où ses amis étaient incarcérés. Ils devaient forcément abriter une rivière souterraine. Inquiété par le silence des lieux, il jeta un coup d'œil rapide à l'intérieur des cellules. Dwalin manqua de lui faire avaler sa salive de travers. Le guerrier fixait la grille avec une intensité terrifiante, semblant attendre qu'un trou s'y forme. A la lumière de la lampe, les traits de Thorin lui semblèrent horriblement creusés, usés, vieux. Ses yeux avaient perdu leur tranchant et fixaient la pénombre. Hésitant, Bilbo aurait voulu lui signaler sa présence, l'assurer que tout irait bien, qu'il allait tout arranger et que Sif allait bien, mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge. Tirant sur les pans de sa veste pour la rajuster, le hobbit s'engagea dans la descente vers ce qu'il devinait être les caves.


Les bras croisés sur la poitrine, Sif observait d'un œil suspicieux l'attitude du roi qui lui faisait face. Le regard rivé sur le vin rouge qu'il faisait tourner dans son verre d'un gracieux mouvement du poignet, Thranduil se taisait. Il escomptait sur le lourd silence qui régnait dans la salle d'audience pour arracher le premier mot à la captive. Mais même sans la regarder, il ressentait son calme et devinait qu'elle attendait patiemment, tout comme lui.

- Laissez-nous, ordonna-t-il enfin en congédiant ses gardes et son capitaine d'un geste de la main.

Les Elfes en armure tournèrent aussitôt les talons avec une rigidité martiale. Tauriel croisa un instant le regard de Sif, par-dessus son épaule, et hésita un instant avant d'incliner le buste et de s'éclipser. La mercenaire ramena son attention vers le roi. Le vin avait cessé de danser dans la coupe et ses yeux d'acier s'étaient fixés sur elle. Maintenant qu'il plongeait ses pupilles acérées dans les siennes, il savait qu'ils jouaient le même jeu. Un fin sourire se dessina sur son visage. Sous ses dehors austères, Thranduil était un être malicieux. Il aimait jouer, mais le plus doux lui était encore de gagner.

- Tout ce que nous dirons devra rester confidentiel.

- Je suis mercenaire, la confidentialité, ça me connait.

- Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il d'une voix délicieuse.

- Sif de Dale.

Interrompu dans son élan, le verre que leva le roi ne fit qu'effleurer ses lèvres avant de s'en éloigner. Voilà qui servait merveilleusement ses intérêts. Sans se départir de son sourire joueur, Thranduil repoussa le drapé de son manteau flamboyant et se leva de son siège pour descendre à la hauteur de la jeune femme.

- Je pense que vous et moi pouvons nous entendre, répondit-il lui tendant sa coupe de vin.

- Quelque chose me dit que vous ne vous êtes pas montré aussi charmant avec Thorin, répliqua Sif avec un sourire en coin, en trempant ses lèvres dans le breuvage corsé qui lui laissa un goût légèrement âpre sur la langue.

- Il ne m'a pas écouté et je le déplore. Il y a un trop lourd passif entre nous. Néanmoins, j'espérais qu'il soit plus réfléchi que son grand-père, mais il semblerait qu'il se moque bien de condamner ses amis à rester mes éternels invités.

Le roi sylvestre cessa sa marche autour de Sif et appuya le dernier mot d'un coup d'œil aigu en direction des bas-fonds. Comme si elle ne lui accordait aucune attention, la mercenaire gardait les yeux rivés devant elle, voulant donner l'impression que sa présence et ses paroles ne l'inquiétaient pas, mais aucun détail n'échappait à son œil d'Elfe. Le rebord de la coupe de bois veinée d'ambre caressait nerveusement sa lèvre inférieure. Sa respiration, qu'elle voulait sereine, sonnait forcée à son oreille et il voyait sa tête s'incliner imperceptiblement du côté où il se tenait.

- Je ne suis pas cruel, mais mes geôles sauraient briser la volonté de n'importe quelle créature.

- Alors laissez le temps faire le sale boulot.

- Savez-vous pourquoi Écu-de-Chêne a décidé de reprendre Erebor ?

- Ce ne sont pas mes affaires. On m'a promis une part, c'est tout ce qui m'intéresse, éluda Sif en avalant une nouvelle gorgée de vin.

- Le dragon Smaug n'a pas été vu depuis plus d'un demi-siècle et mes espions m'ont rapporté que des regards avides ont commencé à se tourner vers la Montagne. Écu-de-Chêne s'est mis en marche car les mêmes rumeurs lui sont parvenues et qu'il ne saurait tolérer que les richesses de son peuple tombent aux mains de pillards.

- C'est légitime. Mais Thorin veut avant tout rendre ses terres sacrées à son peuple.

- Il veut se donner bonne conscience. Vous avez connu le règne de Thror n'est-ce pas, vous savez de quoi cela est annonciateur.

- Vous êtes un menteur, asséna Sif en enfonçant ses ongles dans le creux de son coude, à travers le tissu de sa chemise.

- Vous n'avez pas vu ce que moi j'ai vu dans ses yeux, soutint Thranduil en se plantant devant la jeune femme. Vous êtes vraiment très loyale, pour un mercenaire.

- Je ne le suis pas. Qu'est-ce que vous voulez ? martela la mercenaire.

- Il y a des gemmes dans la Montagne que je convoite. Comme vous vous en doutez, ce prétendu roi a refusé de me rendre ce qui m'appartient. Ma patience est infinie mais je ne peux malheureusement pas ignorer les rumeurs de pillage qui s'annoncent. Écu-de-Chêne a des nerfs d'acier, il serait trop long à briser. Comme vous, mais vous êtes un électron libre. Vous ne voulez pas rester croupir ici, vous êtes capable de raisonner avec discernement et vous savez où est votre intérêt. Je vous libérerai, tous autant que vous êtes, si vous acceptez de me restituer ces joyaux, déclara le roi sylvestre en rivant ses yeux dans ceux de l'humaine.

- Vous voulez que je les vole pour vous. Vous auriez dû commencer par là, lâcha-t-elle en lui rendant sa coupe.

Thranduil fronça imperceptiblement ses sourcils noirs et la récupéra d'un geste habile tandis que Sif reculait en présentant ses poignets joints avec nonchalance. Ses doigts se crispèrent et sa voix, jusque là charmeuse et veloutée, prit des accents acerbes.

- Est-ce un refus ?

- Vous pouvez rappeler vos gardes.

Une ombre menaçante passa sur le front de Thranduil et la mercenaire réprima à temps un léger mouvement de recul devant ses yeux étincelants de colère. Elle était incapable de voir la laideur en lui, mais sa présence insidieuse se trahissait dans chaque crispation des muscles de son visage parfait. Sur l'ordre cassant du roi, Tauriel apparut au pied de l'escalier et vint serrer un nœud autour des poignets tendus de la femme avant de lui saisir sèchement le bras pour lui faire quitter la salle du trône. Thranduil sentit sa rage se volatiliser aussi brusquement qu'elle l'avait pris lorsqu'un léger craquement lui parvint. Lentement, il desserra sa prise sur la coupe qu'il tenait toujours et constata que les veines d'ambre qui l'ornaient s'étaient fissurées sous la pression de ses doigts.

Un soulagement palpable frappa les deux femmes tandis qu'elles s'éloignaient à grands pas de la présence oppressante de Thranduil. Sif relâcha enfin sa longue apnée et Tauriel décontracta ses muscles pour ralentir leur foulée. Habituellement, le mauvais caractère de son roi ne l'impressionnait pas mais la jeune capitaine n'avait pu s'empêcher d'appréhender que sa désobéissance ait été dénoncée. Elle savait qu'elle avait son entière confiance.

- Vous nous espionniez ? lança Sif de but en blanc, se tournant vers le profil élégant de Tauriel.

La mercenaire eut un sourire victorieux : pour une Elfe, son visage était vraiment expressif.

- Je ne vois pas de quoi vous voulez parler, répondit-elle néanmoins, sans quitter leur direction des yeux.

- Oh, je crois que si, poursuivit la captive.

Trop honnête pour mentir, Tauriel plissa les lèvres et la poussa en avant, décidée à ne plus dire un mot. Exaspérée, la rôdeuse fit brusquement volte-face, sa tresse fendant l'air, pour fondre sur le carquois à la hanche de Tauriel, et fit un bond en arrière au moment où celle-ci dégainait ses dagues jumelles.

- Un trait comme celui-là m'a frôlé dans la forêt, déclara-t-elle en brandissant une longue flèche à la pointe barbelée, avant de retourner la hampe entre ses doigts pour la lui rendre pacifiquement.

La jeune capitaine lui arracha d'un geste vif et remis prestement ses armes au fourreau avant de considérer la prisonnière d'un œil intrigué.

- Pourquoi n'avoir rien dit ?

- J'ai tout le temps que je souhaite pour vous dénoncer, répondit franchement Sif.

- J'ai pour ordre de surveiller notre territoire et d'arrêter tout étranger sur nos terres. Mais, plus rien de bon ne traverse la forêt depuis des décennies et le roi est devenu extrêmement méfiant. Autrefois, ce traitement ne s'appliquait qu'aux chasseurs mais il ne fait plus aucune distinction, expliqua Tauriel avec une moue désapprobatrice.

- Vous vouliez nous laisser nous en tirer, si je comprends bien.

- Oui, répondit-elle à contrecœur avant de lui saisir à nouveau le bras pour se remettre en marche.

Avec un hochement de tête docile, la rôdeuse la suivit à mesure qu'elles descendaient en silence vers les strates qui allaient en s'assombrissant.

- Je vous aime bien, dit-elle après une longue minute.

- Vous n'êtes pas mal non plus, rétorqua la jeune Elfe avec un sourire en coin.


Les ailes de son chapeau tressautaient à chaque fois que Bofur redressait vivement la tête en se passant une main lasse sur le visage. Impossible d'estimer précisément le temps qui s'écoulait dans ce fichu cachot et les autres restaient silencieux. Il n'avait pas l'habitude du silence, il vivait dans un monde de bruits distinctifs. Sa compagne de cellule n'était toujours pas revenue. Peut-être sa blessure était-elle plus grave qu'elle n'en avait l'air. Peut-être était-elle déjà morte, comme ce pauvre Bilbo livré à son sort dans la forêt. Entretenir des idées noires n'était pas le genre de Bofur, avec son cousin à charge, mieux valait voir le verre à moitié plein, mais là il lui semblait qu'ils étaient tous bel et bien au fond du trou. Sans mauvais jeu de mots.

En y réfléchissant, il y avait tellement de choses qu'il aurait voulu dire à ses deux amis s'il avait su qu'ils finiraient comme ça. A Bilbo, qu'il pensait sincèrement qu'il était le petit gars le plus courageux de sa race. A Sif, qu'elle était la femme la plus étrange qu'il ait jamais rencontré. Il ne savait presque rien d'elle et d'ailleurs, personne ne lui posait jamais de questions. Elle était comme ça, proche d'eux et pourtant si lointaine. Soudain, le mécanisme bruyant de la serrure rebondit contre les murs de la prison et sortit le Nain de ses pensées. Les yeux écarquillés de joie, il vit Sif entrer en se massant les poignets et se sentit bondir dans sa direction. Elle avait bien meilleure allure, son teint avait repris des couleurs, sa crinière était disciplinée sur une épaule et elle portait une chemise propre.

- Ça alors ! Vous êtes guérie ? s'exclama-t-il avec un immense sourire.

Les deux compagnons de cellule s'assirent sur le banc, les genoux repliés contre la poitrine. La bonne humeur de Bofur s'était évaporée sitôt qu'il avait vu l'Elfe rousse qui secondait le prince arrogant faire sa ronde mais l'air satisfait qui continuait de planer sur le visage de Sif n'en finissait plus de piquer sa curiosité. En effet, maintenant qu'elle était en pleine possession de ses moyens, la mercenaire pouvait établir le lien entre toutes les bizarreries dont elle avait été témoin : le lichen qui bougeait seul, la fiole de morelle noire qui disparaissait sous ses yeux et la pression bienveillante qu'elle avait sentit sur son épaule. Une série de reniflements lui fit tourner un regard surpris en direction du minier qui, le nez en l'air, semblait humer quelque chose.

- Ça sent bon, c'est quoi ?

- Du linge frais ! s'esclaffa Sif en pinçant la manche de sa chemise immaculée, comme la chose la plus extraordinaire qui soit.

- Mince alors, j'avais oublié à quel point l'odeur de propre était agréable...

- Comment va Thorin ? chuchota-t-elle après un silence complice.

- Pas fort. D'ailleurs, j'aurais pensé que, vous aussi, vous auriez le moral dans les chaussettes. Qu'est-ce qui se prépare dehors ?

- Notre imminente et audacieuse évasion, confia-t-elle alors que son sourire s'accentuait.


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