Tharkûn, enfin Gandalf, suggéra à Bilbon de pratiquer la méditation pour tenter de se calmer chaque matin après le réveil et chaque soir avant de se coucher. Alors, pendant un court laps de temps avant le petit-déjeuner et après le dîner, Bilbon s'asseyait dans sa chambre, fermait les yeux et prenait de grandes respirations en essayant de penser à des choses apaisantes. Comme la chaleur d'un feu de cheminée ou d'une bonne odeur de cuisine. Le bruit du tonnerre pendant un orage et l'odeur de la pluie.

Cela semblait l'aider. En tout cas, il était bien plus détendu et maîtrisait bien mieux le feu qui brûlait en lui.

En fait, depuis la semaine dernière, il ne s'était jamais senti calme et sûr de lui de toute sa vie. Non pas que cela fut jamais un vrai problème, bien sûr.

Quand il entrait dans le royaume, cependant, il restait en arrière en observant tout d'un oeil curieux à distance. Comme ça, il se sentait mieux. Il n'était toujours pas tout à fait prêt à être pleinement intégré dans la communauté. Les regards posés sur lui le mettaient encore mal à l'aise et il pouvait entendre les chuchotements à son passage.

Au moins, comme ça, il évitait un contact visuel maladroit. Mais il y avait encore les murmures. Encore et toujours.

Les sons rocailleux du khuzdul attira son attention un jour, alors qu'il marchait furtivement derrière les piliers.

-Tu as entendu la nouvelle à propos du Roi ? demanda la première voix.

-Il était temps, convint une seconde voix.

-Un sacré choix, renchérit le premier.

-Tu t'attendais à qui pour être le Compagnon du Roi ?

Le deuxième nain rit et dit quelque chose d'autre, mais Bilbon ne l'entendit pas à cause du sang qui bourdonnait dans ses oreilles. Le Compagnon du Roi ? Thorin avait trouvé son Unique ?

Quelque chose se brisa douloureusement dans la poitrine de Bilbon, une petite mais subtile douleur bien pire que toutes celles qu'il avait eu avec des blessures physiques. Il s'affaissa sur le sol en s'appuyant lourdement contre le pilier de pierre.

Il ne savait pas ce que c'était, mais il ne se sentait vraiment pas bien.

Il trouva Ori dans la bibliothèque, ce qui n'était pas vraiment une surprise.

-Je dois parler à quelqu'un, dit Bilbon en s'asseyant de l'autre côté de la table.

Ori leva les yeux du parchemin sur lequel il griffonnait, surpris.

-De quoi avez-vous besoin ? demanda-t-il.

-De conseils.

-Sur quoi ?

-Je suis... amoureux. En tout cas, je pense l'être. Je ne sais pas comment on peut être sûr de ce genre de choses, déclara Bilbon qui pensait, en son for intérieur, que Gandalf ne l'avait pas beaucoup aidé avec toutes ses bêtises. Je ne sais même pas si je m'en étais rendu compte.

-C'est vrai ?! s'exclama Ori avec un lumineux sourire en jetant sa plume, les éclaboussant tous deux d'encre. Oh, c'est merveilleux !

-Eh bien... oui, si vous le dites, marmonna Bilbon, pas sûr que ce soit vraiment merveilleux pour lui. Mais...

-Mais ?

-Mais ce n'est pas..., balbutia le hobbit qui ne savait pas comment s'expliquer. C'est juste que... récemment, j'ai pensé que peut-être, je devrais partir.

-Comment ça "partir" ? répéta Ori en se raidissant immédiatement.

-Pour la Comté. Pour l'Ouest, pour rejoindre mon peuple. Parfois, je... j'ai le sentiment que je n'ai pas ma place ici.

-Mais bien sûr que si ! s'écria Ori, pris de panique. Bien sûr que vous avez votre place ici ! Vous êtes un membre de la Compagnie maintenant !

-Et vous avez tous été très accueillants et gentils avec moi, admit Bilbon en soupirant. Mais vous êtes des nains. Et je suis... eh bien, je suis un hobbit. Je ne connais peut-être rien aux hobbits mais ça ne change pas ce que je suis. Gandalf m'a dit que les hobbits ne s'éloignent jamais les uns des autres. Et je pense que ce n'est pas bon pour eux. Je pense que ma place est parmi eux.

-Vous ne le savez même pas ! Vous ne pouvez pas partir ! Nous voulons tous que vous restiez : Thorin souhaiterait que vous restiez.

Bilbon allait demander à Ori comment il pouvait savoir ce que Thorin souhaitait mais il se rappela de sa conversation avec Bofur qui lui avait dit que les nains aimaient faire des paris entre eux. Alors, en fin de compte, cela ne le surprit pas du tout.

-Thorin doit sans doute avoir d'autres préoccupations. Je doute fort qu'il se soucie que je reste ou pas, répliqua Bilbon, irrité avant de lever une main lorsqu'Ori ouvrit la bouche pour argumenter. Ecoutez, je ne suis pas venu ici pour parler de ça. Je suis venu pour avoir des conseils.

-A quel propos ? demanda Ori en soupirant, l'air fatigué.

-Eh bien, que dois-je faire ? Je ne pense pas que ce soit ma place et Gandalf pense que je devrais venir avec lui. Mais je ne veux pas partir pour toujours. J'aimerais y aller mais... j'ai peur de partir.

-Peur ? répéta Ori.

-Je n'ai jamais été aussi loin avant. Je n'étais même jamais allé à Dale avant que Sophos ne vienne. Et même alors, c'était avec une armée. Que ferai-je quand je serai tout seul ?

-Vous ne serez jamais seul, Bilbon, promit Ori. Si vous partez, l'un d'entre nous pourra vous accompagner. Nous vous proposerions tous de venir avec vous sans hésiter.

-Vraiment ? demanda Bilbon.

-Bien sûr ! assura Ori en hochant vigoureusement la tête. Vous n'avez pas à faire ce voyage tout seul. Mais vous ne pouvez pas partir maintenant. Pas encore. Il y a des choses... des choses qui doivent être faites. On a besoin de vous ici. Et quand vous partirez, vous devrez jurer de revenir, peu importe à quel point les autres hobbits peuvent être sympathiques. Et peu importe à quel point les nains peuvent sembler ennuyeux en comparaison.

-Qu'est-ce que que je vais faire si ils ne m'aiment pas ? songea alors Bilbon, inquiet.

-Je ne pense pas que quiconque puisse ne pas vous aimer, Bilbon, répondit Ori en souriant. Pourquoi n'irions-nous pas nous chercher quelque chose à manger ? Je suis que Bombur peut aussi nous obtenir un peu de thé.

-Et pour vos...? commença Bilbon en faisant un geste vers les papiers d'Ori.

-Oh, ça peut attendre, assura Ori en prenant son coude. En ce moment, je pense que vous avez besoin qu'on vous remonte le moral, ce qui est bien plus important.

Ori conduisit Bilbon hors de la bibliothèque et ils se rendirent dans la salle de fêtes la plus proche.

/

Tard dans la nuit, longtemps après le coucher du soleil, alors que Bilbon était assis près du feu en essayant de se concentrer sur sa respiration, il entendit un léger frappement à sa porte.

-Un instant, prévint-il en poussant un gémissement quand il dut se relever.

Il se dirigea vers la porte puis l'ouvrit sur Thorin qui se tenait debout devant lui, l'air essoufflé.

-Vous voulez partir ? dit-il pour toute salutation, visiblement furieux.

-Qui vous l'a dit ? demanda Bilbon.

-Dwalin, répondit le nain en s'invitant dans la salle.

-Evidemment, soupira Bilbon en fermant la porte.

Il aurait dû s'en douter. Tout le monde ici semblait aimer les bruits de couloir. Il paniqua un instant, se demandant si Ori avait vendu la mèche mais il n'était ni stupide ni cruel et il était certain qu'il ne révélerait pas les secrets de Bilbon à toute la Montagne.

Thorin marchait de long en large, toujours aussi essoufflé, comme si il cherchait à se rendre malade.

-Ce ne serait pas pour toujours. Je ne veux pas partir définitivement. Je me plais ici. Mais parfois, j'ai l'impression que ma place n'est pas là, expliqua Bilbon. Que je n'ai pas de maison à moi.

-Ils chantent des ballades sur vous dans les salles de fête et vous pensez que vous n'avez pas votre place ici ?!

-Ce n'est pas ça, souffla Bilbon en s'asseyant au bord du lit.

-Alors, c'est quoi ?

Bien sûr, il ne pouvait pas vraiment dire la vérité. Qu'il ne voulait pas être là quand l'Unique de Thorin serait à ses côtés parce qu'il serait... Eh bien, il ne savait pas vraiment comment décrire ce sentiment mais ce qui était sûr, c'est qu'il souffrirait énormément.

-Je me sens seul ici, parfois, finit-il par dire. Comme si j'étais à part.

-Mais votre place est ici, insista Thorin en se rapprochant. Vous faites partie de la Montagne. Parce que...

Il s'arrêta en poussant un bruit étouffé et en faisant un vague geste vers Bilbon.

-Parce que ? répéta Bilbon.

-Parce que..., balbutia Thorin avant de soupirer. Parce que je ne pourrais pas supporter que vous nous quittiez.

-Vraiment ? demanda Bilbon, perplexe.

-Non, je ne pourrai pas, souffla Thorin en s'asseyant à côté de Bilbon. Vous êtes important. Et vous avez votre place parmi nous. Je ne... je n'ai pas été complètement honnête avec vous. Je ne voulais rien dire parce que je ne voulais pas vous forcer la main ou vous gêner, et puis quand vous avez dit que les hobbits n'avaient pas d'Unique... Je n'y avais pas pensé.

-Vous n'avez pas été honnête à propos de quoi ?

-De vous.

-Comment ça, de moi ? demanda Bilbon en fronçant les sourcils.

-J'y ai pensé après vous avoir rencontré mais je ne l'ai pas compris pendant un long moment. Jusqu'à ce que vous combattiez Sophos. Et lorsque vous vous êtes effondré, je... La pensée que quelque chose puisse vous arriver m'a paralysé. Complètement. Et alors, j'ai su.

-Su quoi ?

Thorin eut un rire silencieux et appuya sa main contre son visage.

-C'est dur de se rappeler que les choses doivent être clairement annoncées pour vous, même quand elles sont tout à fait évidentes. Tout le monde le sait.

-Tout le monde sait quoi, encore ? demanda Bilbon, quelque peu exaspéré

-Vous, Bilbon. C'est vous. Vous êtes... mon Unique.

Durant un instant, Bilbon fut incapable de dire quoi que ce soit.

-Quoi ? finit-il par dire d'une voix étranglée.

-Vous êtes mon Unique. Vous êtes celui avec qui je suis censé être pour le reste de ma vie, même si je ne suis qu'un misérable crétin comme Dwalin l'a dit. Vous êtes coincé avec moi. Alors, il est tout à fait impossible que vous partiez parce que je ne vous laisserai pas faire et même si vous partez, je vous suivrai et vous ne vous débarrasserez jamais de moi. Je dois dire qu'il serait assez problématique que le Roi d'Erebor coure à l'autre bout du monde pour vivre avec de petites gens aux grands pieds et qu'il ne revienne jamais.

-Je ne suis pas bien plus petit que vous, répliqua Bilbon en clignant des yeux.

-D'où sortez-vous cela ? demanda Thorin en arquant un sourcil.

-Alors, je suis..., balbutia Bilbon en se montrant lui-même.

-Oui, acquiesça Thorin.

-Et vous êtes..., continua Bilbon en montrant cette fois-ci Thorin.

-Oui, répéta le nain.

-Vous êtes sûr ? demanda Bilbon en se mordillant la lèvre, inquiet.

-Plutôt, oui, répondit Thorin d'une voix sarcastique. Je n'aurais rien dit si je n'en étais pas presque sûr.

-Vous vous moquez de moi ? s'exclama Bilbon en fronçant les sourcils.

Thorin eut un petit rire et poussa un grondement qui envoya une vague de chaleur dans le corps de Bilbon. Il se demanda si c'était de ça dont Gandalf lui avait parlé. La chaleur. Peut-être que Gandalf savait ce que c'était.

-Vous m'aimez ? demanda-t-il.

-Quoi ?

-Gandalf m'a dit qu'avoir un Unique et être amoureux étaient deux choses différentes. Le fait que je sois votre Unique ne signifie pas que...

-Bilbon, je ne supporte pas que vous soyez hors de ma vue. Je n'arrive pas à penser à autre chose. Avant de dormir, je ne pense qu'à vous. Bien sûr que je vous aime, déclara Thorin avec tant de ferveur et de sincérité que Bilbon ne savait pas vraiment comment y répondre. Bilbon ? Est-ce que vous...?

Bilbon lui donna le coup de poing le plus puissant dont il était capable.

-Aïe ! C'était pour quoi ça ?

-Vous ne pouvez pas sauter sur quelqu'un comme ça ! Vous ne pouvez pas venir un beau jour et me dire que je suis votre Unique : ça ne se fait pas !

Thorin eut la décence d'avoir l'air penaud.

-Je ne savais pas comment vous réagiriez, avoua le nain en se frottant le bras. Et je ne pensais pas que vous le prendriez bien. Je ne savais pas si vous pourriez comprendre et je voulais attendre jusqu'à ce que je sois sûr que vous ayez pleinement compris le sens d'un Unique.

Bilbon le frappa à nouveau.

-Savez-vous combien... combien j'ai été bouleversé à propos de tout ça ? J'ai entendu dire que vous aviez trouvé votre Unique et j'ignorais totalement qu'il s'agissait de moi !

Il prit le bras de Thorin et s'agrippa à lui.

-Je ne pense pas que les gens seraient ravis d'apprendre que vous agressez le Roi.

Bilbon desserra son emprise sur son bras et demanda :

-Alors, que faisons-nous ?

-Réfléchissez calmement à la situation, conseilla Thorin en haussant les épaules. Si je vous forçais d'une quelconque manière, je ne me le pardonnerais jamais et un certain nombre de personnes viendraient me faire la morale.

-Qui d'autre savait ?

-Dwalin, Balin, répondit Thorin avant de s'arrêter. Bofur, Bombur, Bifur... Ori et Dori et Nori aussi... Et Oin et Gloin. Et bien sûr, Fili et Kili.

-Tout le monde le savait ? Et personne ne me l'a dit ?

-C'est moi qui leur ai demandé de ne pas vous en parler, avoua Thorin qui ne semblait même pas se sentir coupable. Je pensais devoir m'en charger moi-même.

-Je ne sais même pas quoi dire, bredouilla Bilbon.

-Vous n'avez pas à dire quoi que ce soit, assura Thorin d'une voix douce. C'est une situation étrange... en toutes circonstances. Mais, compte tenu de votre... isolement durant une grande partie de votre vie, cela ne sera pas une relation normale. Nous allons devoir y travailler.