Chapitre 14 : Cat-6

Miiéééouuuu ! Crrrr ! Pffff !

Le Docteur fait un bond en arrière, et sautille sur un pied, tenant son autre jambe à deux mains.

« Bon sang, mais c'est quoi ce truc ? »

Une créature métallique, accroupie au milieu d'un des couloirs du TARDIS, la regarde de ses yeux étincelants. Sa queue, faite de nombreux segments, fouette l'air au raz du sol avec nervosité. Elle ouvre une gueule ornée de dents en forme d'aiguilles et crache :

Crrrrrcchhh !

« Maître ! hurle le Docteur. Qu'est-ce que c'est que ce machin ? »

L'interpellé surgit, accompagné de leur fils. Il adresse un grand sourire à sa compagne :

« Je te présente Cat-6*. Ma nouvelle invention.

– Et heu… ça sert à quoi ? À part se mettre dans le chemin, et griffer tout ce qui a le malheur de piétiner sa queue ?

– C'est un animal de compagnie pour Irving.

– Cet engin me paraît bien dangereux pour un enfant de cinq ans.

– Pas du tout. Ça va lui apprendre plein de choses. N'est-ce pas, Irving ?

– Ouaip ! approuve le bambin. On l'a fait tous les deux, ajoute-t-il en se rengorgeant.

– Sans me le dire ? bougonne le Docteur.

– On voulait te faire la surprise, mam.

– Ah ça, pour une surprise ! grogne-t-elle en montrant son mollet orné de quatre sillons où perlent quelques gouttes de sang.

– Excellente occasion d'apprendre à notre fils à faire des soins simples.

– Oh, chouette, s'exclame celui-ci. Tu vas voir, je vais te faire un joli pansement, maman ! »

*[Le Cait Sith, est une créature mythologique des Highlands. C'est un grand chat noir, avec une tâche blanche sur le poitrail qui hante la région. Il devient très féroce si on trébuche sur lui. Merci à mon bêta pour la référence.]

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Je déteste cette bestiole ! fulmine le Docteur quelque temps plus tard. Tout ce qu'elle fait, c'est se planquer dans les coins les plus absurdes pour sauter sur ceux qui passent… enfin, je devrais dire "celle" parce que j'ai l'impression d'être sa seule victime. Elle réclame sans arrêt d'être "nourrie" – un robot qui a besoin de nourriture, je me demande où vous êtes allés trouver une idée pareille – par des hurlements insupportables. Dès que je m'assois, elle grimpe sur mes genoux et ne veut plus en bouger. Tout en émettant un ronflement incessant.

– Ça s'appelle "ronronner", maman, intervient Irving.

– Peu importe le nom, ça m'insupporte à la fin ! C'est ton animal de compagnie, Irving, pourquoi est-ce qu'il est toujours collé à moi ?

– Oui c'est curieux, marmonne le Maître. Normalement, il est programmé pour s'attacher à Irving. »

Le Docteur lève les bras au ciel, en un geste de résignation désespérée.

« Je déteste les chats… et les chats robot encore plus, grommelle-t-elle. Surtout quand ils ne servent à rien. Parlez-moi des chiens, tiens ! Mon K-9 était utile au moins. Je vais aller sauver un monde, bougonne-t-elle ensuite. Ça me calmera.

– Ne sois pas en retard pour le dîner. J'ai prévu des lasagnes.

– Miam ! s'enthousiasme Irving. C'est bon les lasagnes. »

Le Docteur sort du TARDIS, sans remarquer la petite silhouette noire qui s'est glissée à travers la porte en même temps qu'elle, et la suit, sa queue pointue dressée vers le ciel.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Évidemment, soupire le Maître exaspéré, devant le plat qu'il vient de mettre à réchauffer pour la quatrième fois. Je me demande pourquoi je m'obstine à lui dire certaines choses, alors que je sais qu'elle ne m'écoute pas. Ça va être tout sec, bientôt. Immangeable.

– J'ai faim, papa. Tu sais bien qu'elle est jamais à l'heure.

– Tu as raison. Je vais te servir, et puis tu iras te coucher. Elle va encore y passer la nuit, j'en suis sûr.

– Tu ne manges pas, toi ?

– Je… je n'ai pas très faim. Je vais l'attendre. »

Au matin, Irving le trouve endormi, appuyé sur la table à côté du repas, froid et creusé seulement de la portion qu'il a donnée au petit garçon.

« Papa ! Papa ! Elle est toujours pas revenue ! »

Il secoue son père qui émerge difficilement d'un sommeil peuplé de mauvais rêves.

« Hein ? Quoi ? Ah oui, en effet. Mais ce n'est pas encore inquiétant, tu sais, ajoute-t-il, une ride soucieuse creusée entre les sourcils. On va attendre encore un peu avant de s'affoler.

– Cat-6 n'est pas là non plus. Je l'ai cherché partout.

– Peut-être qu'il l'a suivie. Bon sang ! Pourquoi n'ai-je pas pensé à lui mettre une balise ? »

Au soir de cette journée, le Maître part en quête du Docteur. Il avait tenté de convaincre Irving qu'il serait plus en sécurité dans le TARDIS, mais l'enfant n'avait rien voulu savoir. Son dernier argument avait porté :

« J'ai peur tout seul. »

Aussi, c'est avec le bambin accroché à son dos – dans un porte-enfant pour randonneur – qu'il s'aventure sur ce monde inconnu. Au bout de quelques centaines de mètres, ils pénètrent dans une jungle touffue. Un des trois soleils qui éclairent la planète s'est couché, le plus important, mais les deux autres brillent toujours sous la forme de très grosses étoiles et illuminent le paysage d'une lumière crépusculaire.

Ils passent la nuit à battre les buissons, en hurlant « Docteur ! » à tous les vents.

« Il ne semble même pas y avoir de vie intelligente ici, grogne le Maître. Je me demande ce qu'elle a bien pu faire tout ce temps.

– Chut, papa, j'entends quelque chose.

– Quoi…

– Chut ! »

Le Maître tend l'oreille. Autour d'eux les caquètements, sifflements, hululements de tout un peuple d'animaux divers emplissent la nuit d'une cacophonie assourdissante.

« Je me demande ce que tu… commence le Maître.

– Par là, sur la droite.

– Qu'est-ce que c'est ?

– Je suis presque sûr que c'est Cat-6.

– Allons voir », soupire son père.

Sur la droite, les amène au bord d'une faille qui creuse le sol brusquement, entre deux arbustes. Le Maître manque y poser le pied. Heureusement, son fils, qui a une vue plus en hauteur, l'avertit :

« Attention !

– Oh ! Merci Irving. Sans toi… Tu entends toujours Cat-6 ?

– Plus maintenant, non. Ah si !

– Et moi aussi, approuve le Maître. À gauche, maintenant. »

Ils suivent la crevasse qui s'élargit au milieu de la dense forêt. Bientôt l'autre bord se trouve hors de portée d'un saut même bien ajusté.

« J'espère que nous n'aurons pas à traverser », s'inquiète le Maître.

Au dessus de leurs têtes, le ciel, jusqu'à présent caché par les frondaisons, ouvre son velours bleu sombre embrasé par les nombreuses étoiles dont les deux soleils nains.

« C'est beau quand même, s'extasie Irving.

– Humpf », grommelle le Maître qui est plutôt occupé à regarder où il met les pieds.

La crevasse principale est accompagnée de nombreuses autres fentes plus petites, mais où l'on peut facilement choir ou au moins laisser sa jambe, si on ne fait pas preuve de prudence.

Mihiyouhouhouhou !

Cette fois-ci, le cri est nettement perceptible au milieu du concert des autres créatures peuplant la forêt.

Luttant contre l'envie de se précipiter, le Maître avance le plus vite possible en direction du miaulement.

Enfin, il trouve Cat-6 au bord d'un des ravins secondaires. Il est assez large pour engloutir un Humain – ou un Seigneur du Temps – de taille moyenne.

L'animal robot vient se frotter à ses jambes en enclenchant le programme « ronronnement ».

« Docteur ? appelle le Maître.

– Maman ! » renchérit Irving.

Aucune réponse. La fente se rétrécit en s'enfonçant dans la terre et devient de plus en plus sombre. Le Maître fouille ses poches et s'aperçoit qu'il n'a pas emporté de lampe.

« Les yeux de Cat-6, lui fait remarquer son fils.

– Oh oui bien sûr, tu as raison. »

Il se penche sur le robot et tourne légèrement l'oreille droite. Deux faisceaux argentés inondent la fissure et révèlent la forme d'un corps, dont on voit les cheveux dorés briller dans la pénombre.

« Tu crois que… balbutie Irving d'une voix tremblotante.

– Mais non ! réplique son père avec plus d'assurance qu'il n'en ressent. Elle doit être inconsciente, c'est tout. »

Il attrape Cat-6 et le retourne pour ouvrir son ventre et en sortir un filin d'acier fin, mais d'une solidité à toute épreuve. Puis il enlève Irving de son dos et lui recommande :

« Tu restes là, et tu surveilles que Cat-6 soit solidement arrimé avec ses griffes. »

Le petit garçon hoche la tête, et s'assoit à côté de l'animal.

« Tu peux y aller, papa. »

La descente, accroché au filin est plutôt facile. Arrivé en bas, il soulève doucement la tête du Docteur. Elle gémit et marmonne :

« Du diable… qui s'est amusé à me balancer toute une galaxie sur la tête ? Cette maudite bestiole, encore !

– Tu râles, c'est donc que tu vas bien, soupire le Maître, soulagé.

– Hein ? Qu'est-ce que c'est ? C'est toi, Maître ?

– Oui. Accroche-toi, je vais te tirer de là.

– Promets-moi de nous débarrasser de ce robot absurde », grommelle le Docteur, tandis que le Maître l'extirpe de l'étroite entaille.

TTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTTT

« Cat-6 t'a sauvé la vie !

– Je n'en crois rien. C'est lui qui m'a fait tomber là-dedans ! Il n'arrêtait pas de me passer dans les jambes en me hurlant son cri insupportable.

– Maman, intervient Irving. Il essayait de t'avertir pour la faille.

– Et c'est grâce à ses miaulements que nous t'avons retrouvée, ajoute le Maître.

– La faille, la faille… je l'avais parfaitement vue, la faille.

– C'est sûr ? » demande le Maître, soupçonneux.

Quand elle prend cet air boudeur, c'est qu'elle est en pleine crise de mauvaise foi.

« Oui ! Enfin, disons que je l'aurais sûrement vue, si ce… truc ne m'avait pas troublée avec ses cris.

– Donc, tu ne l'avais pas repérée. »

Un silence.

« Non ! Voilà, vous êtes contents ? Je regardais le ciel. Superbe ce ciel, n'est-ce pas ? Ces myriades d'étoiles, et ces deux soleils minuscules… »

Le Maître sourit. Quand elle détourne la conversation, c'est qu'elle reconnaît sa défaite.

Cat-6 s'est installé sur les genoux de sa maîtresse, et déclenche le bourdonnement intense qui lui sert de ronronnement. Elle pose une main sur le dos métallique et le caresse machinalement, tout en continuant la narration de son périple, avant qu'il ne se termine au fond d'un trou.