22.
Le vétérinaire avait soigneusement examiné Torko, changeant une dernière fois son bandage avant de replacer la collerette afin qu'il ne mordille pas la cicatrice de son opération.
- Continuez sa rééducation, Aldéran, il en a grand besoin. Vous avez encore bien vu comment faire bouger sa patte ?
- Tout à fait. Et il nagera autant que possible.
Le jeune homme s'assombrit.
- Et, il va récupérer jusqu'à quel point ?
- 80%.
- Seulement…
- Oui, l'articulation était tellement abîmée que j'ai dû gratter l'os bien plus que prévu et il est désormais très fragilisé. Et son poids n'arrange rien. Inutile de le mettre au régime, il n'est que muscles…
- Il est donc à la retraite, conclut Aldéran en caressant la tête massive du molosse qui lui léchait la main.
- Un peu d'exercice, soit, mais certainement plus les tâches de terrain. Prenez soin de lui, Aldéran, et il aura encore de belles années devant lui.
- C'est le principal, sourit alors le jeune homme.
Torko descendit de la table d'examens, attrapa délicatement le gâteau que le vétérinaire lui offrait et suivit son maître qui le ramena à l'appartement.
Un peu surpris par l'invitation à dîner, et il ne s'agissait pas de la soirée mensuelle, Aldéran s'était rendu à l'appartement de Melgon et de Laured.
- Bienvenue, Aldie, fit ce dernier.
Laured s'était légèrement raidi en le faisant entrer.
- Un problème ? questionna le jeune homme en lui tendant son manteau.
- Non. C'est juste que ça m'a fait bizarre, ça m'a rappelé quand j'ai ouvert à ton père…
- C'est sûr qu'il devait être d'une humeur… Ne te tracasse pas, Laured, il grogne mais mord rarement ! rit Aldéran en remettant ensuite la bouteille de vin à Melgon.
Le cordon bleu de Laured, qui travaillait à domicile comme Architecte d'Intérieur, avait jeté un dernier coup d'œil à ses préparations avant de revenir dans le salon.
- Mel ne me dit que du bien de toi, Aldéran, remarqua-t-il. Pourtant, je peux t'assurer qu'il est difficile.
- Ce n'est pas bientôt fini de casser du sucre sur mon dos ? protesta l'incriminé en servant les apéritifs.
Tous les trois rirent de bon cœur.
- Melgon est très exigeant, insista Aldéran. Il a bien raison !
- Et je me suis aussi laissé dire que la situation était très tendue, poursuivit Laured.
- Oui et non. Ce serait plutôt de l'indifférence mutuelle à présent. Ne me dis pas que ça te tracasse, Mel, et que tu ne m'as invité que pour qu'on en discute, dans un autre cadre que celui du boulot ?
- Si, bien sûr ! Tu n'imagines pas à quel point ça m'attriste de vous voir ainsi, Ayvi et toi…
- Je peux savoir en quoi mes histoires de cul t'intéressent ? grommela le jeune homme en se renfrognant.
- C'est bien parce qu'il s'agit de ta plus sérieuse histoire d'amour que je souhaite du fond du cœur que vous puissiez au moins en revenir à l'amitié !
- Tu veux jouer les entremetteurs ? sourit alors Aldéran tandis qu'ils passaient à table.
- J'aimerais que vous arriviez, au moins, à être dans la même pièce, sans vous prendre la tête. Car cet antagonisme n'est pas sain, pour le travail ! C'est de ce point de vue que je me place, car je ne me permettrais pas de me mêler de ta vie privée, comme tu peux t'en douter.
- Je sais, assura le jeune homme qui s'était effectivement radouci. Tu as cependant invité la mauvaise personne, c'est Ayvanère qui n'arrête pas de me chercher !
- Il faut pourtant que l'un de vous fasse le premier pas, releva Melgon en séparant les filets de poisson rosé du bout de son couteau. Et tu es celui que je connais le mieux. Oui, la virulence vient d'Ayvanère, mais bien qu'il t'en coûte, je voudrais te demander de lui parler.
Aldéran eut un petit soupir.
- Dès que j'ai le malheur d'ouvrir la bouche, elle me renvoie mes propos en pleine tête ! se plaignit-il.
- Si tu crois qu'elle est moins incisive quand je l'ai en face à face dans mon bureau… Elle est en pleine forme, mais la blessure sentimentale est terrible. J'en déduis qu'elle ressent encore quelque chose pour toi. Et même si c'est de l'animosité, c'est mieux que rien !
- En effet. On n'ira cependant pas bien loin ainsi, objecta Aldéran en débarrassant la table pour permettre à Laured d'apporter son rôti en croûte d'épices.
- Tu essayeras ? questionna encore Melgon.
- Oui.
23.
L'intervention avait été un peu particulière, dans le sens où il ne s'était pas s'agi d'investir un lieu, arme au poing, mais d'évacuer le chapiteau d'un cirque qui menaçait de s'effondrer.
Le Bureau AZ-37 proche de la place où se trouvait le cirque y avait dépêche plusieurs de ses Unités afin de prêter main-forte aux Pompiers.
Interrompue en pleine représentation matinale, les familles avaient été mises en sécurité et quand le chapiteau avait été consolidé, Aldéran avait pu revenir au Bureau avec les membres de son Unité.
Yélyne au volant, Soreyn qui se trouvait derrière le siège passager, pointa son doigt par-dessus l'épaule d'Aldéran.
- Il ne se dissimule même plus !
De fait, semblant même attendre le passage du Van, Pelmy Berkauw se tenait au bord du passage pour piétons et quand le
véhicule entra dans le carrefour, il battit en retraite, disparaissant dans une ruelle.
Aldéran se jeta sur la radio pour donner, une nouvelle fois, l'alerte, sachant déjà que le serial killer passerait entre les mailles du filet !
« Il commence sérieusement à me courir sur le haricot… J'en arrive au point à espérer qu'il vienne s'en prendre à moi en traître ! ».
- Comment pouvait-il savoir qu'on allait passer ? s'étonna Soreyn.
- Il s'est branché sur la fréquence radio du Bureau !
Prévenue, Ayvanère avait déjà rejoint le Bureau quand Aldéran eut fini le débriefing de son Unité et se rendit chez son Colonel.
- Il se rapproche de plus en plus, remarqua-t-elle.
- J'ai demandé à des Patrouilles des Rues de se positionner devant l'immeuble, de jour comme de nuit, renseigna Melgon. Qui sait, on pourra peut-être l'appréhender ainsi !
- J'en doute, mais libre à vous de prendre cette disposition. Il va bientôt passer à l'acte, vous pouvez en être certain, Aldéran.
- Et le plus tôt sera le mieux, grinça le jeune homme.
- Non, à ta place, je ne souhaiterais nullement cela, rectifia Ayvanère !
- Aldéran n'a pas tort, insista pour sa part Melgon. Quand Berkauw s'en prendra à lui – à moins qu'il ne s'agisse de pur bluff et d'une diversion – nous serons dans une configuration de situation coutumière et nous pourrons enfin agir avec nos méthodes !
Les prunelles émeraude de la jeune femme s'enflammèrent.
- Quand Berkauw aura mis la main sur Aldéran, il ne lui restera que quelques heures à vivre et vous ne le retrouverez jamais à temps ! jeta-t-elle en sortant le bureau.
Aldéran soupira.
- Hé bien, Mel, ce n'est vraiment pas ainsi que je vais pouvoir la coincer entre deux portes et lui parler !
Après avoir quitté le parking souterrain, Aldéran avait soudain quitté le trajet habituel vers son duplex, pour se rendre à un autre appartement, qui occupait tout un étage de l'élliptique immeuble situé en face du Grand Parc et dos à un lac artificiel pour plaisanciers.
Il composa le code d'accès et passé le hall traversa un séjour dont le mobilier était sous housses, se dirigea vers l'une des quatre chambres, vide.
Un long moment, il demeura sur le seuil, perdu dans ses pensées.
- Je me doutais bien que tu revendrais, ou jetterais tout, murmura une voix soudain derrière lui.
Le jeune homme eut un léger haussement avant de tourner la tête.
- A quoi bon une chambre de bébé, Ayvanère… quand il n'y a plus de bébé ? soupira-t-il tristement.
