Chapitre 14

Un beau désordre régnait dans le coin cuisine, où Lucile semblait s'être fixé pour but d'utiliser tous les plats et accessoires disponibles.

- Pour une fois que c'est pas moi qui suis en retard... commenta-t-elle alors qu'Élina sortait précipitamment de la salle de bain.

- Évidemment, tu ne sors pas tout de suite !

N'empêche que son dîner n'était pas prêt et que ses invités seraient bientôt là. Elle pouvait bien se moquer, hein ! Élina ne manqua pas de le faire remarquer.

- Oui, bon... grommela Lucile avant de saisir l'occasion de changer de sujet en même temps qu'une grande boîte en plastique qu'elle tendit à sa soeur. N'oublie pas ton gâteau.

Non non, bien sûr, Élina n'avait pas failli l'oublier. Pas du tout. Et Lucile ne devait même pas le soupçonner. Certainement pas.

Tout cela passa dans un sourire amusé et un regard exagérément innocent tandis qu'Élina ne prononçait qu'un simple "Merci" - officiellement juste parce que Lucile lui passait la boîte.

- À demain ! lança-t-elle ensuite.

Et Lucile répéta ces deux mots en les faisant suivre d'un joyeux "Amuse-toi bien !" - ajout qu'elle réussit presque à éviter de faire sonner comme un sous-entendu déplacé.

Élina venait de mettre la main sur ses clés quand la sonnette retentit. Elle ouvrit donc tout de suite et se trouva face à Florian, qui ne cacha pas sa surprise de voir qu'elle n'était pas encore partie.

- Je suis en retard, avoua-t-elle assez stupidement (il devait bien s'en douter). Mais tant mieux puisque ça me permet de te croiser.

N'importe qui aurait pu dire ça sans le penser, et peut-être aurait-il même mieux valu que Flo ne la croie pas trop sincère mais, après tout, ils étaient amis, et elle était vraiment contente de le voir... même si c'était un peu gênant, aussi. Et pas seulement parce qu'il devait savoir avec qui elle avait rendez-vous. Elle avait surtout toujours honte de la crise de larmes dont il avait été témoin la dernière fois qu'il l'avait vue.

- Tu es super jolie, dit-il en admirant la tenue qu'elle avait mis trop longtemps à choisir. Jon et Drake ont intérêt à te faire plein de compliments !

Confirmation qu'il n'ignorait rien de ses projets pour la soirée. Mais qu'en pensait-il ? Pouvait-elle le lui demander ? Bien que ce ne soit ni l'endroit ni le moment idéal, elle décida que oui, parce qu'elle ne voulait pas partir sans savoir s'il ne risquait pas de se fâcher avec Jon à cause d'elle.

- Mais non, enfin ! s'écria-t-il dès qu'elle eut placé sa question. On va pas se fâcher pour une fille, ce serait stupide !

- C'est vrai : personne ne vaut la peine qu'on se fâche avec son meilleur ami, approuva-t-elle en s'efforçant d'ignorer une pointe de vexation due à la formulation maladroite.

Il dut pourtant s'apercevoir qu'il l'avait un peu choquée (ou peut-être fut-il choqué lui-même d'avoir eu l'air de dire qu'elle n'avait pas plus d'importance que n'importe quelle autre fille), car il s'empressa de s'excuser. Sans pour autant prétendre ne pas placer son amitié avec Jon au sommet de ses priorités, mais c'était normal. Ils étaient aussi proches que des frères, et Élina aurait évidemment trouvé tout aussi stupide de se fâcher avec Lucile pour un garçon.

Flo alla même jusqu'à déclarer qu'il préférait la solution finalement adoptée à celle qu'Élina avait d'abord considérée comme l'unique option envisageable.

- Parce que je ne voulais pas que tu sois malheureuse, précisa-t-il. Et je ne crois pas que Jon et Drake sans toi, ça aurait pu marcher.

À vrai dire, elle n'y croyait pas trop non plus (ne serait-ce que parce que, sans elle pour arrondir les angles, il semblait peu probable que les scrupules religieux de Jon et le farouche athéisme de Drake aient pu faire bon ménage). Et, bien sûr, la véritable solution lui plaisait beaucoup plus aussi.

- Mais du coup, tu ne penses pas que... commença-t-elle sans trouver comment poursuivre.

Florian comprit quand même... ce qui prouvait sans doute que l'idée lui avait déjà traversé l'esprit à un moment ou à un autre.

- Qu'au point où tu en es, tu pourrais sortir avec moi en plus ? (Le petit éclat de rire dont il accompagna cette phrase ne semblait pas forcé.) Non, ce serait n'importe quoi. Vous trois, ça colle bien, mais moi, je serais de trop. Tu ne m'aimes pas comme ça, et en plus, eux...

Oui, évidemment, "eux"... Flo avait beau aimer Jon plus que n'importe qui (Élina comprise, elle n'en doutait pas), c'était d'une manière strictement amicale, et il avait peut-être de la sympathie pour Drake, mais rien de plus. Elle aurait été obligée de le voir séparément et, au final, la situation n'aurait convenu à personne.

La voix de Lucile arrivant derrière elle pour saluer Florian dispensa Élina de répondre.

- Tiens, pas de commentaire du style "Je suis sûre que Jon, il serait pas contre l'idée de sortir aussi avec toi" ? s'étonna Flo après avoir rendu son salut à Lucile.

- Oh, mais je le pensais ! répliqua celle-ci en riant. Non mais en fait, j'attends que Loris soit là pour proposer qu'on tente un ménage à trois aussi.

Élina, qui avait repris son gâteau et s'apprêtait à laisser les deux autres poursuivre la conversation sans elle, se retourna brusquement vers sa soeur avec une expression indignée.

- Lucile ! C'est pour ça que tu les as invités ?

En fait, elle aurait dû se douter que ça risquait d'arriver. Lucile n'avait jamais supporté de ne pas avoir ce qu'avait Élina et, pour elle, être avec deux garçons à la fois, ce serait un divertissement inédit. Elle imaginait peut-être même que ça aiderait, si elle comptait le dire à leurs parents et essuyer leurs reproches la première. Mais comment pourraient-ils accepter l'idée qu'Élina puisse aimer à la fois Jon et Drake si Lucile commençait par faire scandale avec Florian et Loris juste pour s'amuser ? Elle n'arrivait pas à croire que...

Et puis elle comprit, en entendant Florian avertir Lucile que Loris serait capable de la prendre au sérieux, et Lucile répliquer "Et pas toi ?" d'un ton boudeur avant d'ajouter "Même pas drôle !" comme un léger reproche.

Se sentant vraiment idiote de ne pas s'être aperçue tout de suite qu'il ne s'agissait que d'une plaisanterie, Élina prit rapidement congé de sa soeur et de leur ami pour aller rejoindre les deux hommes de sa vie (et même des précédentes).

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Depuis que Jon était arrivé, et plus encore depuis qu'ils avaient reçu un message d'Élina disant qu'elle venait à peine de partir et serait donc en retard, Drake cherchait vainement un moyen de mettre son invité plus à l'aise, même si lui aussi était un peu déconcerté de se retrouver là avec... quelqu'un avec qui sa relation était mal définie.

- Je dois voir mon risotto du four, annonça-t-il finalement.

Il s'attendait à ce que Jon reste assis sur le canapé mais, en le voyant se lever pour le suivre vers la cuisine, fut plutôt content de constater que sa compagnie ne le gênait pas trop.

- C'est prêt mais il faut le garder chaud pour quand Élina arrive, expliqua-t-il en baissant la température du four après avoir vérifié l'état de son plat.

Jon le surprit une nouvelle fois... en éclatant de rire.

- Ah, "au gratin" ! Risotto au gratin. Mais c'est mignon, "risotto du four".

- Tu me moques, ce n'est pas gentil ! répliqua Drake après un instant de perplexité ("au gratin" ne lui disait rien et il trouvait bizarre que Jon n'ait pas compris "du four", apparemment incorrect mais, à son avis, beaucoup plus parlant).

Il n'était pas vexé pour autant. Loris ne se gênait jamais pour rire quand ses fautes de français l'amusaient, il avait l'habitude et peu lui importait. C'était juste plus surprenant de la part de Jon... qui, d'ailleurs, s'empressa de préciser qu'il ne disait pas ça méchamment. Et de l'embrasser pour se faire pardonner.

Enfin, "embrasser", c'était beaucoup dire. Une simple bise, et presque sur la joue tellement il avait hésité à mieux la placer (du moins, c'était l'impression qu'il donnait). Drake se devait de rectifier ça.

Jon ne protesta pas (de toute façon, il était évident qu'il appréciait toujours les baisers de Drake, même beaucoup moins innocents que celui-ci) mais, tout de suite après, il rétablit entre eux une distance qu'il devait juger plus décente.

- On a le droit de faire ça quand Élina n'est pas là ? demanda-t-il comme s'il craignait vraiment qu'elle soit fâchée.

Bon, si ce n'était que ça...

- Tu faisais pas ça avec elle sans moi en arrivant au restaurant ?

- Non, pas comme ça en public !

Drake faillit rire. Il fallait vraiment être coincé pour trouver déplacé d'embrasser sa copine dans un lieu public. Mais il s'abstint de tout commentaire moqueur, et Jon admit que, s'ils avaient été seuls, il aurait probablement embrassé Élina sans se demander s'il en avait le droit.

- Ça ne t'embêterait pas ?

Drake indiqua d'un haussement d'épaules qu'il ne voyait pas de raison d'en faire un problème.

- Tu peux si je peux. Donc on peut aussi, conclut-il.

Puis, se rendant compte qu'utiliser trois fois le même verbe en neuf mots sonnait plutôt bizarrement, il ajouta un "Ce n'est pas clair, si ?" auquel Jon répondit après deux secondes de fausse réflexion.

- Ça va, je suis.

- Tu es quoi ?

Drake avait bien compris que c'était "je suis", verbe "suivre", et non "je suis", verbe "être", mais s'il pouvait s'arranger pour que Jon continue à sourire au lieu de s'inquiéter pour des détails...

Raté ! Et bien raté. Mais comment Drake aurait-il pu deviner que Jon déciderait de prendre la question de cette façon ?

- Tu sais ce que je suis... et que j'en ai honte.

C'était désespérant. Et Élina qui n'était même pas là pour l'aider...

- Tu es un personne très bien, Jonathan, déclara Drake d'un ton quasi solennel qu'il aurait trouvé ridicule pour bon nombre d'autres sujets.

Il cherchait quelque chose à ajouter - quelque chose comme "Don't let anyone tell you otherwise" - mais les mots français lui échappaient et il ne se souvint qu'un instant trop tard que l'anglais aurait aussi bien pu convenir. D'ailleurs, ce n'était peut-être pas plus mal. Jon venait de répondre "Toi aussi", et maintenant il pouvait tenter de l'entraîner sur une voie qui avait une chance de le convaincre.

- Même si je suis bi ?

- Ça n'a aucune importance.

Drake sourit. C'était le genre de réponse qu'il espérait.

- Pour moi non et pour toi oui ?

- Bon, d'accord, ne pas accepter pour soi ce qu'on accepte pour les autres, c'est un peu illogique, reconnut enfin Jon. Mais... comment tu fais ?

Question de personnalité, sans doute, mais il suffit d'un instant pour que Drake trouve une autre réponse, dont il avait du mal à évaluer l'influence.

- Ma famille ne vit pas dans ce pays. C'est plus facile.

Il s'imaginait mal complexer pour ça même s'il n'avait jamais quitté les Pays-Bas, mais savait qu'il se sentirait beaucoup moins libre.

- Et puis tu préfères les filles, de toute façon, remarqua Jon d'une voix résignée.

Bien sûr, Drake ne pouvait pas lui donner de recette miracle pour être définitivement en paix avec lui-même - et il le regrettait. Mais il pouvait l'aider encore une fois à mettre de côté tout ce qui l'inquiétait. Aussi l'attira-t-il dans ses bras tout en lui répondant.

- Romanticalement, oui. Mais les garçons comme amis avec bénéfices... Quoi ?

Cette fois, Jon avait bien tenté de cacher que quelque chose dans la phrase avait un effet comique pour un Français, mais ce n'était pas très concluant.

- Heureusement que j'aime l'anglais, parce que "amis avec bénéfices", pour quelqu'un qui n'aurait jamais entendu parler de "friends with benefits", ce serait encore beaucoup moins compréhensible que "risotto du four".

Bon, après tout, même si la diversion n'était pas du tout celle que Drake avait prévue, le faire rire, ça marchait aussi.

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Lucile était plutôt satisfaite de son dîner. Elle n'avait rien préparé d'extraordinaire (elle n'en était pas plus capable qu'Élina), mais rien n'avait brûlé et ses quatre invités semblaient contents (ce qu'elle serait beaucoup moins quand il lui faudrait finir de ranger le bazar dans la cuisine). En plus, la présence des Charrier garantissait une conversation animée... bien que, pour l'instant, Loris prétende bouder parce que Lison lui avait affirmé être entièrement certaine qu'il n'arriverait jamais à convaincre Florian de "tester quelques trucs" avec lui.

Ce qui rappela à Lucile qu'elle avait une question plus sérieuse à poser à la voyante.

- Tu peux dire si j'ai une chance de retrouver le fiancé de Lucy dans cette vie ?

- Justement, je lui disais l'autre jour que ça m'étonnait que tu n'aies pas encore demandé, remarqua Sabine avec amusement.

La réponse était oui. Lucile finirait par rencontrer une nouvelle version d'Arthur Holmwood, alias Lord Godalming. Ravie, elle remercia Lison comme si celle-ci y était pour quelque chose. Mais la suite freina un peu son enthousiasme. "Pas avant quelques années" ? Elle n'allait pas gâcher sa jeunesse à attendre le grand amour, tout de même ?

- J'ai du mal avec les dates, s'excusa Lison, mais Élina aura déjà deux enfants.

Cette information suffit à distraire Lucile de sa contrariété, et Loris ne la devança que de peu pour réclamer un détail crucial.

- Avec qui ?

Imperturbable, sa soeur répondit comme si la future famille concernée était composée de façon parfaitement ordinaire.

- Un garçon avec Drake puis une fille avec Jon. Et plus tard des jumeaux... Un de chaque aussi.

Ayant déjà du mal à s'imaginer avec quatre neveux et nièces, Lucile hésitait à demander s'ils auraient des cousins ou cousines, et entendit à peine le commentaire de Florian.

- C'est bête, du coup, ça fera trois enfants avec un des deux et un seul avec l'autre...

La réplique de Lison l'interpella beaucoup plus.

- Ah non, un de chaque, ça voulait pas dire "un garçon et une fille" ! Enfin si, aussi, mais le petit garçon à Jon et la petite fille à Drake.

- Euh... C'est pas possible, ça, dit Sabine après quelques secondes de silence général.

Et Loris en profita pour plaisanter.

- Tu ne crois plus aux prédictions de ta soeur ? Je suis choqué !

- Si mais là, techniquement, je ne vois pas comment...

Les autres pensaient visiblement la même chose mais, à la réflexion, Lucile n'en était pas si sûre. Étant concernée par la gémellité, elle s'était intéressée à des textes traitant de ce sujet. Elle put donc expliquer que seuls les "vrais" jumeaux - "ceux qui se ressemblent trop pour qu'on puisse les distinguer à moins de bien les connaître" - proviennent d'un même oeuf ayant mystérieusement décidé de se dédoubler pour créer deux bébés pratiquement identiques, tandis que les "faux" - "comme Élina et moi, et forcément aussi ses futurs enfants puisqu'un garçon et une fille ne peuvent pas être des 'vrais'" - doivent leur existence au fait (également plutôt rare mais supposé héréditaire) que leur mère ait, ce mois-là, produit plus d'un ovule à la fois.

- Donc oui, ça doit être possible, conclut-elle en espérant que son mini-exposé scientifique suffirait aux autres pour deviner la suite du raisonnement (et surtout qu'ils auraient assez de décence pour ne pas mettre de mots dessus non plus parce que, déjà sans ça, elle savait comme Élina était gênée à l'idée des images trop intimes que Lison pouvait voir et décrire). Et c'est excellent, j'adore l'idée !

Mais elle prit la résolution de ne pas en parler à sa soeur, qui n'avait jamais manifesté la moindre envie de connaître son avenir à l'avance.

- On parie qu'elle laisse échapper l'information en moins d'une semaine ? glissa Loris à Flo juste un peu trop fort pour qu'elle ne l'entende pas.

Florian parut convenir que ce ne serait pas étonnant, mais décréta qu'ils devraient arrêter les paris.

- Ah, dommage. J'avais une idée d'enjeu très intéressant.

Cette répartie, accompagnée d'un clin d'oeil, amusa beaucoup les trois filles... et même Florian, dont Lucile se demanda s'il lui arrivait de mal pendre quelque chose. Il s'écria bien "Je ne veux pas savoir !" mais sans l'air horrifié que d'autres auraient pu avoir à sa place. En fait, il s'entendait si bien avec Loris que Jon risquait de finir par être jaloux de cette nouvelle amitié. Et, si elle n'avait pas craint d'agacer Élina avec une version frivole de ce qui était sérieux pour elle, Lucile aurait vraiment pu envisager de se joindre à Loris pour séduire Florian. Histoire de passer le temps agréablement en attendant de rencontrer Arthur, bien entendu.

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Sorti de sa boîte et nappé de crème anglaise, le fondant au chocolat fit l'admiration des deux garçons qui, bien qu'ayant fait honneur au fameux "risotto du four", semblaient prêts à en manger chacun une grosse part.

- Flo t'a dit que j'adorais la vanille, c'est ça ? commenta Jon comme Élina proposait d'ajouter une dose de crème sur le morceau qu'elle lui destinait.

- Non, mais j'ai deviné, on dirait. Tu crois que Jonathan Harker aimait la vanille et que Mina lui faisait des gâteaux comme celui-là ?

- Peut-être. Qui sait ?

Une coïncidence était sans doute plus probable, mais aucun des trois ne le dit. Élina aimait tellement l'idée d'avoir été la femme de Jon... et celle de Drake aussi, bien sûr. Drake qui, justement, avait quelque chose à ajouter.

- Mais Dracula et le chocolat, non...

Elle rit, surtout parce qu'elle était heureuse que son choix de dessert lui plaise particulièrement aussi et, plus généralement, heureuse d'être avec eux deux jusqu'au lendemain soir.

- Non, même pas avant d'être vampire parce que je vois pas comment Elisabeta aurait pu se procurer du chocolat pour lui au quinzième siècle...

Sans compter qu'une princesse faisant de la pâtisserie, ça ne choquerait peut-être pas de nos jours, mais à l'époque, sans doute que si.

- De toute façon, c'est idiot, cette histoire de personnages, dit Jon avec une certaine insistance (contrariant Élina, qui aurait préféré continuer à imaginer ce que pouvaient avoir été ses vies de princesse médiévale puis de dame victorienne). Si j'étais Jonathan Harker, je ne serais pas... intéressé par Dracula.

- Peut-être l'histoire ne dit pas tout, plaisanta Drake.

Mais Jon sourit à peine.

- Non, mais sérieusement... Ça te choque pas plus que ça, l'idée d'avoir été un vampire ? Genre ça existe, les vampires, déjà...

C'était évidemment le point qui chiffonnait toujours Élina aussi - et qu'elle aurait voulu ignorer.

- J'étais très choqué, répondit Drake (sans pour autant oublier de reprendre une cuillerée de gâteau), aussi parce que si Dracula était Vlad l'Empaleur, ce n'était pas un personne très "sympa" même avant, mais dans le livre que Loris me prêtait...

Élina l'interrompit pour demander s'il s'agissait du même livre que celui que Lucile avait emprunté chez Lison et Sabine, ce qu'il confirma.

- Je suis allée l'acheter pour ne pas devoir attendre qu'elle me le passe, dit-elle alors. J'ai pas fini, mais j'adore comment tout est expliqué pour que Dracula ne soit pas le monstre de la version d'origine. Jon, il faut que tu lises ça aussi.

Finalement, Drake décida d'envoyer un message à Loris pour demander s'il pouvait prêter son exemplaire à Jon et, après s'être assurée que ce dernier ne tenait pas absolument à ce qu'ils le laissent tout découvrir en cours de lecture, Élina évoqua en s'adressant à Drake un détail qui lui avait particulièrement plu.

- C'est plus crédible que tu sois Nicolae Dracula et pas son frère qui avait tué plein de gens même avant d'être vampire, hein ?

- Je préfère, oui.

Il avait même l'air tout à fait rassuré sur son identité, comme s'il pouvait très bien accepter l'existence des vampires du moment que celui qu'il était censé avoir été n'était pas trop méchant. Élina, elle, restait réticente.

- Je préfère quand même que tu ne sois pas un vampire, hein ! précisa-t-elle au cas où ce ne serait pas clair. Nicolae est charmant la plupart du temps, mais...

- Tu sais c'est mon prénom ?

- Quoi ? Nicolae ?

- Ton deuxième prénom, tu veux dire ? demanda Jon, qui devait se sentir un peu exclu et trouvait là l'occasion de se rappeler à leur attention.

Mais non, ce n'était pas ce que Drake avait voulu dire. En fait, c'était le prénom qu'ils connaissaient qui apparaissait en deuxième position sur son acte de naissance. Le premier était Nicholas.

- Mais je pensais Drake, c'est plus cool, surtout comme mes parents disaient Nicky...

- Oh, c'est mignon, Nicky ! s'écria Élina sans se rendre compte qu'il pourrait ne pas apprécier.

- Mais ça fait petit garçon, devina Jon.

- Et fille aussi, ajouta Drake avec une grimace.

Il devait connaître une Nicole ou autre fille avec un diminutif pareil à celui que ses parents lui donnaient quand il était enfant... et sa dignité avait dû en prendre ombrage à l'adolescence.

Élina se sentit donc obligée de l'assurer qu'elle ne comptait pas se mettre à l'appeler ainsi. Elle omit seulement de préciser qu'elle risquait fort, en revanche, de suggérer un jour qu'ils prénomment un éventuel futur fils Nicolae ou Nicolas.

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Loris savait qu'il exagérait mais, comme Flo ne protestait jamais sérieusement, il n'arrivait pas à cesser de lui faire des avances. Il restait pourtant raisonnable dans ses paroles comme dans ses gestes, se limitant à des sous-entendus et s'interdisant de laisser ses mains s'égarer (même si, sur cette piste de danse où plusieurs couples de garçons se permettaient de rendre leurs intentions très claires, la tentation était bien grande). C'était peut-être pour cette raison que sa "victime" ne se sentait pas réellement menacée. Ou alors...

Non non non, il ne fallait pas se mettre à soupçonner Lison d'avoir seulement voulu le faire bouder en disant qu'il n'arriverait jamais à rien ! Florian n'était pas comme Jon : s'il avait souhaité laisser Loris le persuader qu'il serait intéressant de diversifier ses expériences, il n'en aurait pas eu honte et ne l'aurait donc pas caché.

En fait, c'était probablement ce qui empêchait Loris de se résigner. Ce garçon l'intriguait terriblement. Son côté trop parfait aurait dû l'agacer mais, sans doute parce qu'il n'était pas assorti d'une tendance à faire la morale qui lui aurait donné envie de l'assommer pour le faire taire, il lui plaisait plutôt. L'autre jour, Lucile avait dit "C'est un ange"...

Voilà, c'était le problème : le vampire rêvait de pervertir l'ange... et, en même temps, craignait de regretter ce sacrilège.

- Et votre pari ? Vous l'oubliez ?

Lucile. La dernière fois qu'il avait regardé, elle était toujours avec Sabine et Lison, dans le coin des tables, apparemment absorbée par une conversation passionnante (ou alors elle avait juste du mal à entendre ce que disaient les autres par dessus la musique, d'où son air concentré).

Bien sûr, Loris était loin d'avoir oublié le pari. Avant de dévier vers son histoire d'ange et de vampire, il n'avait même pensé qu'à ça. Choisir le bon moment... Déterminer s'il pouvait en rajouter un peu sans choquer Flo... Mais il se contenta de dire qu'ils avaient jugé préférable d'attendre que leur témoin auto-désigné ne soit plus occupé.

Lucile répondit qu'elle ne les avait quand même pas quittés des yeux plus de quelques secondes à la fois, et qu'elle s'était lassée d'attendre qu'ils se décident.

- Allez hop, bisou ! conclut-elle en poussant Florian vers Loris.

Florian jeta à son ami un coup d'oeil qui semblait vouloir s'assurer de sa permission (c'était le monde à l'envers, non ?) puis, apparemment rassuré par l'expression à la limite du "Tu te fous de moi ?" que Loris n'avait pas pu réprimer, laissa enfin leurs lèvres entrer en contact.

Hélas, le flash du téléphone de Lucile les sépara presque aussitôt, Flo ayant reculé sous l'effet de la surprise.

Oh, la traîtresse ! Elle n'avait jamais parlé de prendre une photo !

- Tu vas l'envoyer à Élina ? l'interrogea Florian avec un calme que Loris, trop frustré par la brièveté du moment qu'il avait tant attendu, se refusa à admirer.

- Non, à tes parents, répliqua Lucile, faussement sérieuse.

- Même si t'avais leur numéro, ça me ferait pas peur.

Était-ce vrai ? Loris n'arrivait pas à l'imaginer. Même Drake n'aurait voulu pour rien au monde que ses parents sachent qu'il lui arrivait d'embrasser des garçons. Mais Flo semblait certain que les siens n'en feraient pas un drame.

- Y a même eu un moment où ma mère avait l'air de trouver dommage que je puisse pas aider Jon en sortant avec lui, expliqua-t-il au grand amusement de Lucile.

Mais... et son père ? Lucile et Loris posèrent la question en même temps.

- Il m'a demandé un jour à cause de la danse, mais en précisant bien "Juste par curiosité parce que ça me dérangerait pas", donc voilà...

- Pff, trop de chance ! s'écria Loris, à qui le sien n'adressait même plus la parole (et dont la mère n'avait sans doute toujours pas cessé de se demander ce qu'elle avait fait de travers pour qu'il devienne "presque une fille"). Et t'es même pas gay, donc ça sert à rien... Enfin, sauf que t'as été bien élevé, du coup. Finalement, c'est pas plus mal... Il faut que t'aies des enfants pour bien les élever aussi, comme ça y aura d'autres mecs comme Jon qui auront la chance d'avoir des potes comme toi.

- J'y penserai, promit Florian avec l'air de se demander ce qui se cachait derrière tout ce discours.

Loris préférait toujours éviter d'en parler mais là, si Flo l'avait voulu, il lui aurait bien tout raconté... installé dans ses bras et dans son lit, par exemple.

Non, il ne dirait pas ça. Il fallait vraiment que le vampire cesse de chercher à tester les limites de l'ange. D'ailleurs, Lucile ne lui laissa même pas l'occasion de placer un mot.

- Je me porterais bien volontaire, mais je crois que le niveau "enfants", il vaut mieux que je le réserve pour quand j'aurai rencontré mon Arthur, dit-elle en regardant Florian avec un sourire tel que Loris en déduisit qu'elle avait fait exprès de tourner sa phrase de façon à insinuer que d'autres choses seraient tout à fait envisageables. En attendant, je peux danser avec toi ?

Florian allait accepter, Loris en était sûr. Une seule réaction s'imposait.

- Ici ? Tu n'y penses pas ?

Son air et son ton outragés ne manquèrent pas de faire rire les deux autres.

- Oh, c'est vrai, reconnut Flo, j'oubliais où on se trouvait. Danser avec une fille dans une boîte gay ? Scandale !

Alors ils dansèrent tous les trois.

x x x

Jon n'imaginait rien de plus confortable que d'être ainsi installé dans les bras de Drake, avec la main d'Élina dans la sienne, les draps frais contre sa peau, tous les téléphones éteints et la certitude que Loris ne rentrerait que très tard (ou plutôt très tôt le lendemain). Il aurait pu être parfaitement heureux si la conversation qu'ils avaient eue au moment du dessert n'avait pas laissé en suspens une question qui le tourmentait.

- Au risque de me faire rembarrer... Vous croyez pas vraiment que les vampires existent, si ?

- J'espère bien que non ! s'exclama Élina (ce qui, remarqua-t-il, devait signifier qu'elle avait quand même un doute). Je peux avoir été la femme de Drake puis la tienne sans ça. Il n'était pas obligé d'être un vampire pour que je l'aime aussi dans cette vie s'il avait été mon mari dans la précédente.

Ça, au moins, c'était rassurant... jusqu'à ce que Drake choisisse ce moment pour les informer d'un détail extrêmement troublant.

- Mais Loris, il croit tout, et ça, là, dit-il en montrant une sorte de tache qu'il avait sur la poitrine à l'endroit du coeur, il dit c'est la place où... Comment tu dis "stake" en français ?

Jon recula, effrayé.

- La trace du pieu ? Non, c'est pas possible !

Automatiquement, sa main avait lâché celle d'Élina pour chercher la croix accrochée à son cou.

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Presque aussi fascinée que perturbée, Élina effleura d'un doigt la marque dont la présence ne pouvait être qu'une preuve ou une énorme coïncidence supplémentaire.

- Lucile en a une aussi, révéla-t-elle d'une voix tremblante.

Un jour, elles avaient vu un reportage télévisé sur des taches de naissance censées correspondre à des blessures de vies antérieures. Bien sûr, à ce moment-là, elles avaient supposé que celle de Lucile représentait une trace de balle (ce qui n'était pas spécialement rassurant non plus), mais maintenant qu'Élina voyait celle de Drake, et après toutes les histoires de Lison rapportées par Lucile... À vrai dire, elle ne savait même plus ce qu'elle aurait le plus de mal à croire.

- Le pire truc c'est je crois c'est toi qui faisais ça, annonça Drake avec un regard qui semblait l'implorer de ne pas lui en vouloir de le dire. Comme ça je ne suis plus un vampire et tu peux me trouver un jour dans... cette vie.

Elle en resta muette. Il pensait qu'elle l'aurait tué ? Elle ? Alors qu'elle l'aimait ? Certes, il aurait dû être mort depuis des siècles de toute façon, et il était évident que se retrouver ici et maintenant arrangeait tout mais... mais... l'idée était horrible.

- C'est Lison qui t'a dit ça ? finit par demander Jon, qui restait un peu à l'écart comme si Drake lui faisait de nouveau peur.

- Non, mais je faisais un rêve. Tu étais avec le... pieu ? (Jon fit signe que Drake avait bien répété le mot.) Et puis Mina le prenait et...

- Non !

Élina ne voulait pas entendre la suite. La scène était déjà bien trop claire dans son esprit. Elle l'imaginait sans le vouloir, de façon affreusement détaillée. Et si c'était un souvenir ?

- Faites-moi penser à autre chose ! supplia-t-elle en s'accrochant désespérément à Drake, les paupières serrées dans une vaine tentative de chasser les images qui l'assaillaient.

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Désolé d'avoir traumatisé Élina en parlant du cauchemar qui le hantait depuis qu'il avait fini de lire "Dracula, My Love" (alors que tout ne s'y passait pas de la même façon), Drake chercha comment la distraire et la calmer : l'embrasser sur le front, lui caresser les cheveux, l'appeler "ma princesse" et, bien sûr, lui dire "Je t'aime"...

L'ensemble fonctionna plutôt bien car elle releva la tête pour lui sourire (assez faiblement tout de même) en répondant "Moi aussi". Puis elle se tourna vers Jon.

- Reviens près de nous. Tu me manques.

Il n'était pas très loin, pourtant. Mais Drake comprenait quand même. Mina voulait son Jonathan comme Elisabeta voulait son Nicolae.

Non, il ne devait pas voir les choses ainsi. Élina n'était ni la femme de Jonathan Harker ni celle de Nicolae Dracula - elle était elle-même, une jeune fille du vingt-et-unième siècle, étudiante en anglais passionnée par la danse. Elle avait sans doute bien été Elisabeta, puis Mina, mais ces vies-là appartenaient au passé, et maintenant, ils avaient l'avenir devant eux. Tous les trois.

Elle tendit la main vers Jon, qui la prit mais hésita à se recoucher.

- Je ne suis pas un vampire, lui rappela Drake. Peut-être j'étais Nicolae Dracula ou peut-être c'est des conneries mais maintenant tu vois, je suis entièrement vivant... et tu peux entendre mon coeur pour preuve si tu viens là comme avant.

Jon reprit donc sa place, et Drake le serra contre lui sans se soucier de la petite croix qui, après tout, ne pouvait pas lui faire de mal.

- Ça change le sens pour "This man belongs to me", remarqua-t-il avec amusement.

Il n'était pas sûr que les autres reconnaîtraient la citation, mais peu importait.

- Hé, il "belongs to me" aussi ! s'écria aussitôt Élina en escaladant Drake pour se rapprocher de Jon, qui l'attira sur lui.

Drake recula un peu, s'attendant à ce que Jon laisse glisser Élina au milieu. Au lieu de ça, il la fit passer de l'autre côté, reculant également pour se recoller à Drake.

- Voilà, pas besoin de vous disputer, je suis à vous deux.

C'était très bien comme ça aussi. Au départ, Drake et Jon avaient trouvé logique d'entourer Élina, mais en fait les deux autres options leur plaisaient tout autant. Et, bien que Drake se croie toujours incapable d'avoir pour un garçon les mêmes sentiments que pour sa "princesse", il devait reconnaître que, s'il en existait un qui soit destiné à le convaincre du contraire, ce serait forcément Jon.

FIN


Traductions :

Don't let anyone tell you otherwise.
Ne laisse personne te dire le contraire.

friends with benefits
amis améliorés
(ou autre expression pouvant s'appliquer à des personnes physiquement intimes qui n'en considèrent pas moins leurs sentiments comme amicaux plutôt qu'amoureux)

This man belongs to me.
Cet homme m'appartient.
(Réplique du roman de Bram Stoker, adressée par Dracula aux trois femmes vampires qui convoitaient Jonathan Harker.)

Note : Nicolae Dracula est un personnage inventé par Syrie James pour son roman "Dracula, My Love". Il est censé avoir été un frère de Vlad l'Empaleur (16 ans plus jeune) dont ne subsisterait aucune trace historique.