Chapitre 14
Hoboken, New-Jersey
Aux premières lueurs du jour, il avait observé le quartierde Weehawken Cove reprendre vie. Quand il avait vu 7 heures s'afficher sur l'autoradio, il avait rallumé le moteur, et avait commencé à rouler, passant de rues en rues, d'avenues en ruelles, essayant de garder une bonne allure. Pour ne pas se faire remarquer, il ne s'arrêtait pas, scrutant chaque maison. En partant hier soir, il avait pris soin de revêtir un costume, et bien qu'un peu froissé par la nuit passée à veiller dans la voiture, l'illusion était encore parfaite, renforcée par la mallette posée sur le siège passager. Aux yeux des gens qu'il croiserait, il passerait pour un homme d'affaires allant au les risques était la condition sine-qua-none pour atteindre l'extase tant désirée.
Les fois précédentes, c'était elle qui avait fait son choix. Il n'avait fait que pister la cible désignée en suivant ses indications. Il savait qui, il savait où, il savait quand. La traque avait été simple, la capture rapide. Elle l'avait aidé. Pas besoin de cage, quelques mots bien choisis, et son sourire, qui lui était habituellement réservé, avaient suffi. Ce partenariat, nouveau pour lui, lui avait plu. Mais cette fois, elle avait exigé qu'il se débrouille seul. Il voulait la surprendre, la subjuguer, pour que comblée, elle lui livre son corps. Il fallait qu'il choisisse le garçon qui allait remplir tous ses critères, celui avec lequel elle allait retrouver son innocence perdue, puisque c'était ça qui, elle, la guidait.
Il alluma une cigarette, et ouvrit la fenêtre, laissant pénétrer une onde de chaleur. A l'intérieur, tout son être était parcouru d'une excitation bouillonnante. A l'extérieur, impassible, à l'affût, il avait adopté l'attitude qu'il maîtrisait à la perfection, se fondant dans le décor.
Sa maîtrise remontait à l'enfance, quand il épiait les animaux et bestioles du quartier. Suite à sa première expérience, il s'était entraîné à perfectionner sa technique pour la rendre plus efficace. Après le petit écureuil, il y avait eu les souris qu'il attrapait dans la cave en déposant des morceaux de fromage. Il pouvait passer des heures à attendre. Son corps s'était très vite habitué à garder l'immobilité nécessaire à la traque. Assis sur le sol en bas de l'escalier, jambes croisées en tailleur, les mains posées sur les genoux, il patientait à quelques mètres de son piège. Même sa respiration se faisait plus lente, comme si les battements de son cœur étaient temporisés par cette attente patiente. Dans un état second, son esprit délirait et il parvenait à rester éveillé, jusqu'à se confondre avec l'obscurité de la cave. Les souris s'étaient vite avérées trop faciles à prendre, et quand il serrait leur petit cou, la vie les quittait trop rapidement. Il avait beau s'être entraîner à serrer plus délicatement, les souris ne lui laissaient pas le temps de revivre l'ivresse qu'il avait connue avec l'écureuil.
Avec les chats, la traque avait pris une autre dimension. C'est là qu'il avait appris à minimiser les risques. Il avait vite compris que si tous les chats du quartier disparaissaient, cela créerait une certaine panique, et éveillerait les soupçons. Alors ses balades nocturnes avaient commencé vers l'âge de dix ans. Une fois son père endormi, il quittait la maison, marchait dans les rues sombres, rasant les murs, s'éloignant de son quartier pour chercher ses proies. Quand il en avait ciblé une, il revenait plusieurs jours durant pour observer le rituel de l'animal, et choisir le moment le plus approprié pour le capturer. Plusieurs fois, il avait ramené des chats chez lui, pensant que celles qui partageaient le lit de son père succomberaient à la vue de ces petites bêtes à poil, et s'intéresseraient à lui aussi par la même occasion. Mais cela ne fonctionnait jamais. La fille du jour repartait au petit matin, ignorant le chat qui trottait dans la maison. Son père lui mettait alors une rouste, lui demandant où il avait encore déniché la bestiole. Il savait qu'il était temps d'opérer son rituel. Dans la cave, il serrait le cou du chat, s'amusant à faire varier la pression de ses doigts au gré des gesticulations et miaulements. Il ne s'était jamais lassé des chats. Encore aujourd'hui, il reproduisait régulièrement cet exutoire enfantin, canalisant son angoisse.
C'est à l'adolescence qu'il avait goûté à l'extase ultime, une sorte de Graal. Ce jour-là, il était rentré du lycée, puis tapi dans le buisson, immobile, il avait observé le jardin, la rue, cherchant une cible. La voisine était sortie, avec son landau. Il l'avait entendue pester, comme si elle avait oublié quelque chose. Laissant le landau sur place, près du garage, à deux pas du buisson, elle était retournée dans la maison. Il s'était approché, avait vu le bébé gigoter et gazouiller, et sans réfléchir, uniquement guidé par la quête de l'enivrement, il avait maintenu sa main forte et ferme appuyée sur la bouche du nourrisson. Quelques secondes avaient suffi. Le petit être s'était tu, ses yeux révulsés. Il était rentré chez lui, avant d'entendre les hurlements de la voisine. C'était la première fois qu'il s'attaquait à autre chose qu'un animal, à un être humain. La première fois aussi qu'il n'avait pas eu à serrer un cou. Minimiser les risques. Toujours. Ne pas laisser de traces. La mort de l'enfant était passée pour naturelle, il avait cessé de respirer, comme cela pouvait malheureusement arriver. Et ce qu'il avait ressenti, comme pour l'écureuil, était resté gravé à jamais dans son esprit. L'extase. L'ivresse qui seule apaisait ses angoisses. Pourtant, jusqu'à la semaine dernière, il n'avait jamais réitéré l'expérience sur son espèce. C'est elle qui lui avait redonné le goût de la traque.
New-York, 12ème District, 8h30.
Dans la cellule de crise, l'Agent Shaw attendait l'arrivée du Lieutenant Beckett pour faire le premier compte-rendu de la journée. Elle n'avait pas quitté le commissariat depuis la veille. Avec Wade et Clayton, ils s'étaient relayés pour pouvoir se reposer, et dormir quelques heures dans le canapé de la salle de repos. Assise à la table, elle était absorbée par la relecture minutieuse des rapports d'autopsie, portant régulièrement à sa bouche son gobelet de café.
Castle était arrivé il y a moins d'une quart d'heure, l'air pimpant, avec, pour toute l'équipe, des viennoiseries, qui avaient eu leur petit succès. Wade, Clayton et le Dr Henton avaient eu juste le temps de se saisir de quelques victuailles avant de partir pour la mission que leur avait confiée Jordan Shaw.
Enfoncé dans son fauteuil, Esposito tapotait sur son téléphone, en baillant.
- Qu'est-ce qu'elle fout Beckett ? demanda-t-il à Ryan, assis près de lui, s'amusant à faire tourner son fauteuil.
- Elle est à la morgue avec Lanie, répondit Ryan.
- Pour quoi faire ?
- Des trucs de filles à mon avis.
Esposito leva les yeux de son téléphone, et lui lança un regard sombre et interrogateur.
- Me regarde pas comme ça, mec ! Je suis au courant de rien moi ! lui lança Ryan.
Il se replongea vers son téléphone. Il n'avait pas beaucoup dormi. Il était fatigué pourtant, mais son esprit l'en avait empêché. Lanie n'avait pas répondu à ses messages hier soir. Son attitude commençait à le tourmenter, d'autant plus qu'il n'en comprenait pas la raison.
- Tu as l'air bougon …, constata Ryan, tournicotant toujours sur son fauteuil.
- Nan … Bougon ? Même ma grand-mère ne parle plus comme ça …
- Grognon ? Grincheux ? Ronchon ?
- Tu vas me faire tout le dico, mec ? On dirait Castle … Arrête de tourner avec ce fauteuil, tu me donnes envie de vomir !
- C'est bien ce que je disais …. Bougon.
Esposito le foudroya du regard.
- Euh … je vais aller voir Castle …, continua Ryan, en se levant.
- C'est ça, va voir Castle …
Rick était debout devant l'écran translucide, s'amusant, du bout du doigt, à déplacer les icônes, ou à les faire tournoyer sur elles-mêmes. Ryan le rejoignit, et ils commencèrent à s'envoyer la photo d'Addison Hill d'un bout à l'autre de l'écran, comme dans une partie de ping-pong virtuel, souriant de leur petit jeu.
- Lieutenant Ryan, Castle, s'il vous plaît, laissez mon écran tranquille et cessez de vous amuser avec la photo du témoin, leur ordonna Shaw, levant vers eux un œil autoritaire.
Rick et Kevin se retournèrent vers elle, plongeant les mains dans leurs poches, comme pour clamer leur innocence.
- Quand l'affaire sera résolue, vous nous prêterez votre écran trop cool ? demanda Castle, avec l'espoir d'un gamin qui réclame un nouveau jouet à sa mère.
- Mon écran ? Il vaut une fortune.
- Allez, juste le temps que Beckett s'y habitue et que le Capitaine Gates nous en commande un, insista Castle.
- Tu parles, mec, Beckett aime trop son tableau blanc, elle voudra jamais ! lança Ryan.
- De toute façon, il n'est pas question que je vous prête mon écran ! s'exclama Shaw, catégorique. C'est la propriété du FBI.
- Le FBI n'est vraiment pas prêteur …, constata Castle en faisant mine de bougonner. Bon, je vais faire couler un café pour Beckett. Ça va peut-être la faire arriver.
Castle quitta la pièce, sous le regard mi- amusé mi- attendri de Jordan Shaw. Elle était admirative de cette relation qui unissait Castle et Beckett. La profileuse en elle captait tous les signaux qu'ils passaient leur temps à s'envoyer, les regards qui leur suffisaient à communiquer, leurs effleurements rassurants, leurs attentions délicates, et ce truc flippant qu'ils faisaient souvent, finissant les phrases l'un de l'autre. La femme en elle était presque envieuse.
- Lieutenant Ryan, rendez-vous utile au lieu de tourner en rond, lança-t-elle en se reconcentrant sur l'enquête, relisez ça pour moi, voulez-vous.
- Euh … oui, fit Ryan, en attrapant le dossier des interrogatoires qu'elle lui tendait.
Quelques minutes plus tard, Kate fit irruption dans la pièce.
- Bonjour ! lança-t-elle vivement, sur un ton presque enjoué.
- Lieutenant Beckett, bonjour. Nous vous attendions pour le compte-rendu.
Rick se rapprocha d'elle, et lui tendit son café, l'interrogeant du regard. Il s'était lui-aussi un peu inquiété pour Lanie. Kate lui chuchota un merci, esquissant un joli sourire, et il comprit que ça allait.
Jordan Shaw se leva, et attendit que chacun prenne place autour de la table pour commencer.
- Bien. Nous avons les résultats du labo concernant la cigarette. C'est une Lucky Strike, pas de trace de salive, donc pas d'ADN. Par contre une empreinte, qui n'est pas fichée. Pour l'échantillon de chair que le Dr Parish a trouvé entre les dents de Jason, le labo est toujours en train d'élaborer le profil ADN, mais ça ne devrait plus tarder. Une cinquantaine d'écoles sont sous surveillance policière, et connectées directement à notre réseau pour faciliter une intervention rapide. On a une concordance partielle de profil avec un couple de l'entourage d'Addison Hill. Wade et Clayton sont partis les chercher. Lieutenant Beckett, on va s'occuper de l'interrogatoire.
Kate acquiesça du regard, curieuse de savoir ce que la matrice du FBI avait déniché. Elle ne croyait pas au fait qu'une machine puisse mettre la main aussi facilement sur un couple de psychopathes. Les méandres du cerveau humain, les rouages des émotions et des sentiments étant bien plus complexes à saisir que ne pouvait le faire la mécanique mathématique d'une matrice.
- Lieutenants Esposito et Ryan, continua Shaw, allez à l'hôpital de Brooklyn pour interroger les témoins de Sunset Park. Ils devraient être réveillés.
- Je peux y aller aussi ? demanda timidement Castle.
- Vous avez envie de prendre l'air Castle ?
- Oui … et puis j'aime bien … interroger … les clochards … C'est …, répondit Rick, cherchant une explication plausible.
- Allez-y, le coupa Shaw.
Il emboîta le pas à Ryan et Esposito qui déjà s'éloignaient dans le couloir.
- Voici le couple, continua Shaw à l'intention de Beckett, faisant apparaître d'un geste, les photos et les informations sur l'écran.
Kate se leva pour se rapprocher. L'homme et la femme avaient l'air normal et banal que peuvent avoir les gens sur leur photo de permis de conduire. La quarantaine épanouie, souriants, le regard rassurant. Pas des visages de psychopathes à première vue, mais elle savait que les apparences pouvaient être trompeuses.
- Phil et Laura Cox, commenta Shaw, les parents d'Alicia Cox, la meilleure amie d'Addison.
- Qu'est-ce qui concorde avec le profil ? demanda Beckett, intriguée.
- Leur fils, Zach, est décédé il y a presque dix ans. Leucémie. Il avait six ans.
- Et ? C'est tout ?
- Ils sont aussi dans la tranche d'âge. Ils connaissent bien Addison Hill, et habitent West-Village. Phil Cox ne travaille pas, il est au chômage depuis un mois. Laura Cox est juriste, ce qui implique qu'elle a une position sociale prédominante sur celle de son mari.
- Des antécédents psychiatriques ?
- Non.
- Quel serait le mobile ? Se remémorer leur fils en enlevant des garçons du même âge ?
- Je ne suis pas dans la tête des psychopathes, Lieutenant Beckett, mais oui ce pourrait être ça.
- Pourquoi avoir attendu presque dix ans pour commettre ces enlèvements ? Pourquoi les tuer ?
- Je ne sais pas. Il faut creuser, c'est pour ça qu'on va les interroger.
- Votre machine n'a rien trouvé d'autre ?
- Non, c'est la seule concordance, répondit Shaw en s'asseyant.
Elle attrapa son café et but une longue gorgée. Toujours devant l'écran, Kate s'imprégnait du plus d'informations possible concernant le passé de Phil et Laura Cox, afin de préparer au mieux l'interrogatoire.
Brooklyn Hospital Center
Cela faisait près d'une demi-heure qu'ils attendaient dans le long couloir aux murs bleu-ciel, et ils commençaient à s'impatienter. A l'accueil, l'infirmière leur avait fait savoir que leurs témoins étaient bien réveillés, mais qu'il leur fallait attendre la fin de la visite des patients par le médecin-chef pour les interroger.
Ils ont intérêt d'avoir un truc intéressant à nous dire ces deux-là, râla Esposito en faisant les cent pas, l'air maussade.
- Mal dormi Espo ? demanda Castle, sur un ton narquois, en sortant son petit caillou de sa poche, histoire de s'occuper et de tuer le temps.
- Non … pas dormi du tout ! s'exclama-t-il.
- Cet air grognon a donc une explication …, sourit Rick, commençant à lancer doucement son caillou d'une main pour le rattraper de l'autre.
- Un nouveau joujou, Castle ? demanda Ryan.
- C'est un caillou.
- Je vois que c'est un caillou, mec. Tu joues au petit poucet ?
- Ce caillou, vous voyez, est un signe de la destinée. Il attendait que je le ramasse sur cette plage, sa rondeur luisante, parfaite, lisse me rappelant …, commença Rick, emporté par la poésie de son explication, ignorant le regard déconcerté de Ryan.
Heureusement, l'arrivée du médecin-chef interrompit le calvaire de Ryan. Tout allait bien pour Ted, et ils pouvaient donc entrer pour l'interroger.
Ted était assis sur le bord de son lit, en train d'enfiler ses chaussures usées. Il avait revêtu ses habits de la veille, et visiblement il était déjà prêt à partir. Castle constata avec soulagement que l'odeur de vin nauséabonde, qui émanait de Ted hier soir, avait disparu. Son visage usé avait repris une teinte plus ordinaire.
- Lieutenant Esposito. Voici le Lieutenant Ryan et Richard Castle.
- Qu'est-ce que vous voulez ? lança Ted en les voyant se poster tous les trois devant lui.
- Vous vous souvenez de ce qui s'est passé hier en fin d'après-midi ? demanda Ryan.
- Oui. Barry est tombé dans les vapes. Et vous vous êtes pointés avec la flic sexy.
- Je vois que notre ami a retrouvé tous ses esprits, remarqua Castle, constatant qu'il n'y avait pas qu'à lui que sa douce faisait de l'effet.
- Vous étiez dans le parc dimanche matin ? continua Esposito.
- Oui, je crèche là-bas.
- Le corps d'un enfant y a été déposé tôt le matin, aux environs de quatre ou cinq heures, dans une boîte.
- Ouais …, on parle que de ça.
- Vous avez vu quelque chose d'inhabituel ?
- Oui, se contenta de répondre Ted.
- Quoi ? insista Esposito, pestant intérieurement qu'il faille tirer les vers du nez à cet énergumène.
- Un gars courait sur le sentier.
- Un jogger ?
- Non. Personne ne court la nuit … et en costume.
- En costume ? s'étonna Castle.
- Ouais. Avec une casquette.
- Vous avez une description plus précise ? demanda Ryan, en griffonnant dans son petit carnet.
- Grand, comme lui là, répondit-il en désignant Castle du regard.
- 1m87, ajouta Rick fièrement.
- Et plutôt baraqué.
- Comme moi aussi …, fit Rick, bombant le torse.
Ted ne répondit pas, se contentant de le regarder en grimaçant. Ryan et Esposito ne purent se retenir d'esquisser un sourire, en lui jetant un air moqueur.
- Rien de plus précis ? reprit Ryan.
- Non, il faisait sombre, et avec sa casquette, je ne le voyais pas bien.
- Est-ce qu'il avait l'air de chercher son chemin ?
- Non. Il courait, assez vite, et a rejoint directement la sortie du parc.
- Autre chose ?
- Non.
- Ok. Merci.
- Allez-y mollo avec Barry. Il est gentil, mais un peu déglingué ! lança Ted en les regardant quitter sa chambre.
Barry était installé deux chambres plus loin, encore allongé dans son lit. Des capteurs sur son torse nu et bedonnant étaient reliés à la machine mesurant son rythme cardiaque. Il avait néanmoins l'air en pleine forme.
- Salut, amis policiers ! lança-t-il, jovial, en les voyant entrer, comme s'il les connaissait depuis toujours.
- Salut, Barry. Ça a l'air d'aller mieux, répondit Castle.
- Ouais … Le doc dit que je dois rester encore pour un check-up. Mais ça roule.
- On a quelques questions à vous poser, continua Ryan en en ressortant son carnet de sa poche.
- On m'a dit que vous aviez appelé les secours. Si je devais compter sur Ted … c'est un bon à rien celui-là, déclara Barry.
- Barry, l'interrompit Ryan, on a besoin de votre aide. Concentrez-vous.
- Ok, répondit Barry, prenant son air le plus attentif possible.
- Hier matin dans le parc …, commença Esposito.
-Oui, y'avait un mec. Je m'étais levé pour pisser, c'est le problème quand on picole, faut que ça sorte …
- Barry, concentrez-vous sur le mec ! s'exclama Esposito, agacé par les digressions de Barry.
- Ouais … donc, j'étais debout près du mur, et j'ai vu le gars empêtré dans les branches dans le bosquet à l'autre bout du parc.
- Comment vous avez fait pour le voir dans la nuit ? s'étonna Ryan.
- J'ai le regard perçant d'un lynx, Lieutenant, répondit Barry, avec tout le sérieux et toute la conviction du monde.
Castle ne put s'empêcher de pouffer de rire, s'imaginant Barry, debout, en train d'uriner, pointant ses yeux pleins d'alcool vers leur suspect. C'est pour ça qu'il avait tenu à assister à l'interrogatoire. Les clochards étaient toujours une source d'inspiration formidable pour l'écrivain qu'il était. Et Barry, sous ses airs de gros nounours attachant, n'échappait pas à la règle : il était effectivement déglingué.
- Ok … donc avec vos yeux de … lynx, vous apercevez le gars dans le bosquet, continua Esposito.
- Ouais.
- Et après ?
- Je me suis dit que c'était encore un mec qui balançait des ordures. Les gens maintenant ils se débarrassent de leurs trucs n'importe où … enfin nous on récupère, ça fait notre bonheur …
- Barry. Concentration ! asséna Esposito en haussant le ton.
- Je me suis recouché.
- Et ?
- Le gars a couru sur le sentier et a quitté le parc.
- Quelque chose de particulier ?
- On aurait dit un serpent.
- Un serpent ? demanda Esposito, l'air ahuri, tandis que ses deux comparses éclatèrent de rire.
- Rigolez pas les mecs ! Un serpent, je vous jure ! On aurait dit qu'il glissait dans la nuit, il se faufilait. C'était flippant.
- Autre chose ?
- Ouais, il a allumé une clope. Lucky Strike, annonça-t-il anticipant la question.
- Comment vous avez …
- Des yeux de lynx, je t'ai dit, mec. J'ai vu le paquet de clopes dans sa main.
- Rien d'autre ?
- Non. Vous savez où me trouver si vous avez besoin de moi.
Chapitre 15
12ème District, salle d'interrogatoire.
Phil et Laura Cox étaient assis côte à côte, derrière la table vide, dans cette salle vide aux murs calfeutrés, l'air de se demander ce qui les attendait. Shaw et Beckett les faisaient volontairement patienter, laissant ainsi au Dr Henton, derrière la vitre sans tain, tout le loisir de décrypter leur attitude, et de déceler les psychopathes qui auraient pu sommeiller en eux. Phil tenait la main de sa femme, posée sur la table, dans une attitude très protectrice. « Ne t'en fais pas, ça va aller » furent les seuls mots qu'ils l'entendirent prononcer. Le reste du temps, ils restèrent silencieux, l'air soucieux, se contentant d'attendre.
- Alors ? Vous en pensez quoi ? fit Shaw à l'intention du Dr Henton.
- Je suis sceptique, répondit-il, la femme n'est pas le dominant dans ce couple, ça ne correspond pas au profil. L'homme est protecteur, rassurant : il domine. Et puis ils ont l'air de se demander vraiment ce qui leur arrive, inquiets et affectés par ceux qui leur arrive.
- Vous avez vu leur appartement ? demanda Beckett
- Oui, tout ce qu'il y a de plus classique. Rien qui ne révèle une quelconque névrose.
- Ça ne peut pas être eux alors ?
- Hum …, à ce stade, je dirais que non. Mais certains psychopathes sont suffisamment intelligents pour se jouer des psychiatres, répondit Henton.
- Bien, nous allons voir ça, répondit Shaw, déterminée, comme à chaque fois, à en apprendre davantage et à ne pas ressortir de la pièce sans une avancée.
Shaw et Beckett rejoignirent la salle d'interrogatoire à leur tour et s'assirent en face du couple.
- Monsieur et Madame Cox, vous êtes au courant, je suppose, que nous enquêtons sur un double infanticide, commença Shaw sur un ton calme et posé, c'est pourquoi nous aimerions vous interroger.
- Pourquoi avoir pris nos empreintes et notre ADN ? s'inquiéta d'emblée Phil Cox.
- Simple précaution d'usage, répondit Beckett.
Cette réponse toute faite n'avait aucun sens, elle le savait bien. On ne prenait pas les empreintes et l'ADN de tout le monde. Seulement de ceux qui pouvaient s'avérer suspects. Pour le commun des mortels, peu habitués aux enquêtes de police, si ce n'est à la télévision, l'étape des empreintes était forcément un choc, difficile à encaisser, et encore plus celle du goupillon gratté dans la joue pour relever un échantillon d'ADN.
- Mais pourquoi nous ? continua le mari.
- Contentez-vous de répondre à nos questions pour l'instant, Monsieur Cox, lui répondit fermement Shaw.
- Connaissiez-vous Jason Miller et Braiden Moore ? demanda Kate.
- Non, pas les garçons, mais leurs parents un peu, oui, répondit Laura, l'air bouleversée, c'est horrible …
- Nous étions amis avec Susan et Michael Moore, il y a longtemps. Après la mort de Zach, on s'est un peu perdus de vus. Il n'avait que leur fille, Dana, à l'époque, ajouta Phil Cox, en passant un bras autour des épaules de sa femme.
- Et les Miller ?
- On les a rencontrés à plusieurs reprises chez les Hill, pour des brunchs. Mme Hill est la meilleure amie de Janice Miller, la maman de Jason, expliqua Laura.
Plus Kate les entendait, moins elle pouvait imaginer que Laura et Phil Cox, meurtris par la vie, aient pu se muer en psychopathes, assassinant les enfants de leurs proches. Mais ce qui l'étonnait, c'est que toutes ces familles appartenaient au même microcosme : les Hill, les Cox, les Miller, les Moore … tous avaient un lien plus ou moins direct entre eux, et avec les victimes. Tout se ramenait toujours à l'un deux. Etait-ce le fruit du hasard ? Ou bien l'élément-clé était là sous ses yeux sans qu'elle ne parvienne à le voir ?
- Où étiez-vous jeudi vers 15h30 ? continua Shaw.
- Vous nous soupçonnez d'avoir enlevé leurs enfants ?! Vous nous soupçonnez avec ce qu'on a vécu ? Vous croyez qu'on pourrait tuer des enfants de sang-froid, après avoir perdu notre propre enfant, notre petit garçon ? ! s'exclama Phil Cox, plus meurtri qu'indigné, comme si toute sa propre douleur resurgissait d'un seul coup.
Kate vit les yeux de Phil se remplir de larmes. Avec l'expérience, elle avait appris à reconnaître la dialectique des larmes : il y a celles qui disent la joie ou l'émotion heureuse, il y a celles qui glissent chaudement sur les joues en cas de tristesse, il y a celles, surjouées et forcées, qui sont là pour attendrir l'auditoire, et enfin il y a celles qui perlent au coin de vos yeux, que vous essayez de refouler pour ne pas vous abandonner totalement au chagrin de votre douleur intime et garder la tête hors de l'eau. C'était ces larmes qu'elle connaissait le mieux, elles avaient fait partie d'elle depuis la mort de sa mère. Et c'était les mêmes larmes qui emplissaient, sans couler, les yeux de Phil Cox à cet instant.
- Monsieur Cox, nous vérifions les alibis de toutes les personnes qui avaient un lien avec Addison Hill, la baby-sitter des deux garçons. Vous connaissez Addison Hill, n'est-ce pas ? demanda Jordan Shaw, en s'adoucissant un peu.
- Oui, c'est la meilleure amie de notre fille, répondit Laura.
- Alors je réitère ma question, où étiez-vous jeudi dernier vers 15h30 ?
- Chez moi, répondit Phil, essuyant ses yeux, comme pour reprendre le dessus sur ses émotions.
- Quelqu'un peut l'attester ?
- Euh … non, j'étais seul, fit-il, l'air désolé, je suis au chômage, alors …
- Et vous, madame Cox ?
- J'étais au bureau, je débauche à 18 heures.
- Et samedi vers 12h ? continua Beckett.
- Nous avons déjeuné au restaurant Artusi, sur Christopher Street, répondit Laura.
- Tous les deux ?
- Oui, Alicia était allée manger un hamburger avec ses amis. Mais vérifiez auprès du restaurant, nous y allons tous les ans pour l'anniversaire de la mort de Zach.
- Quand est mort votre fils ?
- Le 4 septembre 2004. On s'y est pris trop tard pour réserver, le restaurant était complet jeudi soir.
Beckett et Shaw se regardèrent, étonnées, presque figées, comme si elles venaient d'avoir une révélation. Elles s'étaient fait la même réflexion. Ce ne pouvait pas être une coïncidence.
- Veuillez nous accorder quelques minutes, lâcha Shaw en faisant signe à Beckett, par un regard, de la suivre à l'extérieur de la pièce.
Elles sortirent, refermant la porte derrière elles.
- Leur fils de 6 ans meurt le 4 septembre 2004, et dix ans plus tard, jour pour jour, un enfant du même âge est enlevé et assassiné dans leur entourage proche …, vous croyez au hasard Lieutenant Beckett ? demanda Shaw, un sourire naissant sur les lèvres.
- La mort de Zach Cox est l'événement tragique, le traumatisme originel, qui relie toutes ces familles, affirma Kate comme une évidence.
- Nos ravisseurs, ou au moins l'un des deux, connaissait Zach Cox, était proche de lui, a souffert de sa mort. Traumatisé, il reproduit ce qu'il a vécu avec les enfants de l'entourage de la famille Cox. Ce psychopathe connaît Jason et Braiden, mais connaissait aussi Zach.
- Mais pourquoi maintenant ? Dix ans après ?
- Je ne sais pas, il doit y avoir un événement déclencheur qu'on ignore.
- Il faut vérifier les alibis des parents, mais franchement, pas besoin d'être psy pour voir qu'ils n'ont rien de tueurs d'enfants. Leur douleur est sincère, fit remarquer Beckett.
- Et Addison Hill ? proposa Shaw, elle devait avoir six ans elle-aussi à l'époque de la mort de Zach. Si elle était déjà amie avec Alicia, alors elle connaissait aussi son frère Zach. C'était des gamins …
- Addy a un alibi solide pour chacun des enlèvements, et elle était tellement effondrée, répondit Kate.
- La sœur de Zach, Alicia ? Elle était aussi enfant à l'époque.
- Non, samedi midi, elle était avec Addison, Matthew et Jeff au Ricky's.
- Il faut remonter dix ans en arrière. Trouver qui s'est occupé de Zack quand il était malade, qui était proche de la famille, qui étaient ses copains, affirma Jordan avec détermination.
- Agent Shaw, l'interrompit Clayton arrivant avec un dossier à la main, on a les résultats. L'empreinte sur la boîte, et sur la cigarette n'appartiennent ni à Phil Cox, ni à Laura Cox. Et ce sont deux empreintes distinctes. Idem pour l'ADN du morceau de chair. Il est masculin, mais ce n'est pas celui de Phil.
- Ils n'ont donc bel et bien rien à voir dans la disparition et la mort de Jason et Braiden, conclut Beckett. Mais leur fils Zack est notre lien.
- Clayton, avec Wade, cherchez tout ce que vous pouvez sur Zack Cox et les circonstances de sa mort, le 4 septembre 2004. Lancez une nouvelle recherche dans la matrice en croisant le profil avec l'entourage de Zach dix ans en arrière.
- Ok, fit l'Agent Clayton, en s'éloignant vers la cellule de crise.
- Lieutenant Beckett, on y retourne. On doit apprendre des parents un maximum de choses.
Pour Phil et Laura Cox, revivre les derniers jours de la vie de leur fils, fut un supplice. Mais ils racontèrent l'annonce du terrible verdict, les longs mois de chimiothérapie, les douleurs de Zach et la force de son sourire. Il avait été hospitalisé au Roosevelt Hospital, où une équipe de cancérologie pédiatrique l'avait entouré, médicalement, mais aussi humainement. Des dizaines de médecins et d'infirmières. Mais Kate ne pensait pas que le tueur soit à chercher parmi des gens habitués, de par leur profession, à affronter la mort d'un enfant. Avant d'être malade, Zach était scolarisé à St Luke, la même école que Braiden. Les enseignants et les camarades de classe avaient été très impliqués auprès de lui, venant le voir, organisant des goûters, et des collectes de fonds pour aider la famille à financer les soins. Il allait falloir chercher dans cette direction. Phil et Laura Cox ne connaissait personne qui ait manifesté un comportement étrange ou différent depuis la mort de leur fils.
Lycée Stuyvesant, West Village, New-York.
Le cours d'histoire l'ennuyait à mourir. Elle regardait Miss Leeroy gesticuler devant le tableau, tout en mâchouillant son crayon, mais son esprit était ailleurs. Elle était déjà avec lui. La sonnerie l'extirpa de ses pensées, et elle se dépêcha de rejoindre Addison et Jeff qui l'attendaient dans la cour, à l'ombre des platanes.
- C'est toujours ok pour ce soir, vous me couvrez ? leur lança-t-elle gaiment à peine arrivée auprès d'eux.
- Un rancard encore ? Ça devient sérieux ! s'exclama Addison en riant.
- Oui, on peut dire ça ! Il est si mignon !
Addison se réjouissait de voir son amie si enthousiaste depuis qu'elle avait rencontré son petit-ami il y a quelques semaines. Il allait dans un autre lycée et Addison ne l'avait encore jamais vu. Ce matin, le sourire et l'allégresse de son amie atténuaient un peu la tristesse qu'elle-même ressentait après ce week-end tourmenté, et la mort de Jason et Braiden.
- Je le retrouve à dix-huit heures, reprit-elle.
- Tu as dit quoi à tes parents ?demanda Addison.
- Je leur ai dit qu'on bossait sur le contrôle de maths chez Jeff, et qu'on en avait pour un petit moment. Jusque 21h on va dire, ok ?
- Ok. 18h-21h, on révise les maths chez Jeff.
- Pourquoi c'est toujours moi qui dois servir d'alibi ? grogna Jeff.
- Parce que tes parents sont jamais là ! lança-t-elle, comme une évidence.
- Oui, ben c'est pas une raison. En plus, à cause de tes cachotteries, j'ai dû mentir aux flics.
- Pourquoi ça ?
- Ils ont appelé mes parents pour savoir si j'étais bien avec vous chez Ricky's samedi midi, expliqua Jeff, et j'ai dit que oui.
- Ils ont appelé chez moi aussi, ajouta-t-elle, mais c'était pour vérifier l'alibi d'Addy. C''est pas vraiment un mensonge, tu étais vraiment avec Addy chez Ricky's non ?
- Oui, reconnut Jeff.
- Alors le reste n'intéresse pas les flics …
- Oui, Jeff, allez sois sympa, ajouta Addy, c'est juste au cas où en plus. Ses parents ne sont jamais venus vérifier qu'on était bien avec elle.
- C'est la dernière fois. La prochaine fois, tu te débrouilles. T'as qu'à dire à tes parents que tu sors avec un mec.
- T'es fou ! Ils me tueraient. Ils s'imaginent encore que je suis une de ces petites sainte-nitouche qu'on voit à la messe tous les dimanches.
- C'est clair …, mon père a failli faire une syncope au commissariat hier quand il a su pour nous, Jeff … Il ne m'en a pas reparlé depuis, je crois qu'il encaisse le coup … à moins qu'il ne se prépare à m'envoyer au couvent ! s'exclama Addison avec humour.
- Ils rirent tous les trois de bon cœur, imaginant Addison en nonne.
- On le verra un jour au moins ton beau gosse qui nous casse les pieds avec ses rancards ? demanda Jeff en souriant.
- Si vous êtes sages …, sourit-elle avec malice.
Elle n'avait évidemment aucune intention de leur présenter un jour celui qu'elle appelait son « petit-ami », mais qui n'était que sa marionnette de chair et d'os. Elle se réjouissait de la facilité avec laquelle elle arrivait à manipuler Jeff et Addison, et à duper tout son monde. Etre cette autre était jouissif. Noyée dans la masse des élèves qui parcouraient le lycée tous les jours, elle était cette fille, plutôt bonne élève, sportive, membre du club de photographie, ni très populaire ni à l'écart. Une fille qui passait inaperçue, entourée de ses fidèles amis. Les professeurs l'aimaient bien. Elle était toujours volontaire pour aider à ramasser les devoirs, à organiser un concours, à préparer un exposé. On lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Cette pensée la fit sourire intérieurement, car dans les faits, le pauvre bon Dieu devait fermer les yeux pour ne pas voir la perversité qui l'animait.
Dès qu'elle était avec lui, sa nature profonde ressurgissait. Elle devenait cette femme-enfant perfide, maligne, machiavélique, jouissant du contrôle qu'elle exerçait sur lui. Elle avait tiré un trait sur le bon Dieu de ses leçons de catéchisme, incapable de la préserver. Et elle était devenue le mal incarné dans ce monde manichéen qui lui avait volé son innocence il y a des années.
Manipuler cet homme, qui aurait presque pu être son père, lui donnait un sentiment de toute-puissance. Comme son pantin, il lui obéissait, assouvissait le moindre de ses désirs, dans l'unique but de pouvoir posséder son corps. Le regard lubrique qu'il posait sur elle, l'éclair sadique qui parcourait ses yeux quand il la prenait, sa force, la violence de ses caresses, sa bouche qui la mordait. Elle ne l'aimait pas, mais elle aimait ça. Pas pour l'orgasme qu'il était incapable de lui donner. Mais pour le fait d'être possédée et d'avoir mal. Souffrir dehors pour ne plus souffrir dedans. Manipuler pour ne plus être le jouet du destin. Cette relation la nourrissait, lui sauvait la vie, et lui offrait grâce à lui, et à son talent de chasseur, la chance de revivre son bonheur perdu à jamais.
Encore quelques heures et elle le rejoindrait, dévorée par l'impatience de découvrir son cadeau.
12ème District, cellule de crise, 11 h.
Comme un rituel, ils étaient tous réunis dans la cellule de crise pour faire le point, et ne pas se perdre dans les méandres de l'enquête. Les agents Wade et Clayton avaient repris leur position habituelle devant leurs ordinateurs, s'abreuvant de café pour l'un, de beignets à la fraise pour l'autre. Ils étaient en train d'étudier le dossier médical de Zach Cox, et tous les événements qui avaient pu jalonner la fin de sa vie.
Les gars et Castle étaient rentrés de l'hôpital de Brooklyn, rapportant avec eux quelques certitudes qui avaient été enregistrées dans la matrice : sa taille, 1m90 environ, sa corpulence, les cigarettes Lucky Strike qu'il fumait.
Sur l'écran, les chiffres, les noms, les images avaient repris leur défilement à la recherche d'une concordance entre le profil du couple et l'entourage de Zach Cox dix ans en arrière.
En attendant l'agent Shaw qui était dans le bureau du Capitaine pour faire le point avec le maire, ils essayaient d'y voir plus clair sur les nouvelles révélations de la matinée.
- Donc on a affaire à un psychopathe qui se balade la nuit en costard-cravate ? demanda Beckett, sur le ton de l'humour.
- Tout à fait, répondit Ryan, enfin si l'on en croit nos amis Ted et Barry.
- Ce costard doit avoir une signification … Vous avez déjà vu beaucoup de serial killer en costard vous ? demanda Castle, appuyé contre le mur près de la porte, s'amusant à lancer son petit caillou.
- Quand on met un costard, c'est pour être pris au sérieux … ou paraître plus mûr, hein Ryan ? lâcha Esposito avec un petit sourire.
- C'est ça, oui ! s'exclama Kate. En costard, il paraît moins suspect s'il croise quelqu'un. Addison a dit que l'homme au parc semblait revenir du travail, parce qu'il avait une mallette. Ça correspond.
- Mais au Museum il était en veste de jogging …, ajouta Ryan en relisant ses notes dans son petit carnet.
- Oui, comme un jogger ou un touriste …, continua Kate.
- Barry n'était pas si déglingué ! Il a parlé du tueur comme d'un serpent se glissant dans l'obscurité. Ce mec se fond dans le décor, il s'adapte pour passer incognito ! s'exclama Castle en lançant son caillou si haut qu'il ne le rattrapa pas, la petite pierre tombant lourdement sur l'orteil nu de Victoria Gates qui venait d'apparaître dans l'encadrement de la porte, suivie de l'Agent Shaw.
- Aïe ! Monsieur Castle ! s'écria-t-elle, en se penchant pour frotter son petit orteil endolori. Vous voulez ma mort !
- Euh … non … pas avec un caillou, Capitaine …, osa répondre Castle, prenant son air craintif, redoutant la réaction de Gates.
- Qu'est-ce que ce caillou fait dans mon commissariat ? fit Gates en ramassant le petit projectile.
- Alors en fait, ce caillou …, commença Castle.
Kate lui fit signe de se taire. Gates n'était sûrement pas d'humeur à écouter les péripéties de ce caillou auquel il tenait tant. Elle dévisageait Castle d'un air autoritaire, tout en malaxant son orteil. Esposito et Ryan pouffaient de rire, et Shaw assistait à la scène, avec un sourire qui en disait long sur l'hilarité qu'elle dissimulait en son for intérieur.
- Je suis désolée, Capitaine, mais je peux le récupérer ? demanda Castle, d'un air penaud, fixant sa précieuse petite pierre dans la main de Gates.
- Pourquoi chaque fois que quelque chose passe entre vos mains, ça se transforme en projectile ? Encore une de vos inepties ? La dernière fois ne vous a pas suffi, avec ce … truc ninja … ?
- C'était une étoile ninja …
Elle lui jeta un regard noir, qui laissait entendre qu'elle se demandait comment il osait jouer sur les mots avec elle.
- Tenez, vous voulez un beignet à la fraise ? Pour me faire pardonner, demanda Rick, prenant son air désolé en attrapant le beignet qui trônait sur le bureau de Clayton.
- Je ne vous pardonne pas Castle, répondit-elle en attrapant malgré tout le beignet. Rangez-moi ce caillou, je ne veux plus le voir ! Contentez-vous de faire fonctionner vos méninges dans l'intérêt de l'enquête, ça m'évitera bien des soucis, asséna-t-elle en lui rendant le caillou, qu'il fourra immédiatement au fond de sa poche.
Sur ces mots, Victoria Gates tourna les talons, et repartit vers son bureau, en ayant même oublié ce pourquoi elle était venue.
- Bien, fit Shaw, après cet intermède pour lequel nous vous remercions, Castle, revenons-en à l'enquête. Lieutenants Esposito et Ryan, je veux que vous alliez au lycée Stuyvesant interroger Alicia Cox, concernant la mort de son frère. Lieutenant Beckett, j'aimerais que vous retravailliez le profil des tueurs.
- Mais le Dr Sweets … euh … Henton … a déjà …, commença Castle
- Oubliez le profil du Dr Henton, coupa Shaw, je ne remets pas en cause ses capacités, mais je veux un regard neuf. Procédez comme vous le faites d'habitude, quand le FBI n'est pas dans vos pattes, ok ? Faites-moi ce truc magique que vous faites quand vous êtes tous les deux, et trouvez-moi quelque chose qu'on n'a pas vu !
- Hum … quel truc magique ? demanda Castle, on fait beaucoup de trucs magiques quand on est tous les deux vous savez ...
- Castle ! s'exclama Kate, avec son air indigné qui amusait tant son partenaire de mari.
