Les choses en restèrent là quelques jours encore jusqu'à ce que, alors que Lupin se reposait sur l'un des canapés du salon, Sirius s'assit près de lui. Il y eut un silence épais quoique dénué d'hostilité avant qu'il ne parle.
-J'ai reçu un message de Dumbledore – enfin « je », c'est adressé à l'Ordre –.
Il fit une légère pause après s'être repris. Tout en parcourant le courrier des yeux sans le lire, il expliqua :
- Il voudrait engager une contre-enquête pour comprendre ce qui a pu se passer avec Sturgis. Officieusement, évidemment. Depuis qu'il ne siège plus au Magenmagot il n'a plus autorité pour enclencher des démarches légales de ce genre. Il demande qui serait volontaire pour assister Tonks.
Lupin grimaça tandis qu'il se redressait et tendait le bras pour ajuster la couverture posée sur ses jambes.
-Je pense qu'aucun de nous n'est concerné, fit-il d'un ton neutre.
-Je le sais bien, soupira faiblement Sirius. Il a demandé à ce que les documents qu'il transmettra par la suite soient rangés dans l'Endroit, poursuivit-il. Pour le ou la volontaire.
L'Endroit. C'est ainsi qu'ils nommaient entre eux la cachette où les choses les plus sensibles étaient rangées entre deux réunions. Lupin savait qu'elle se trouvait quelque part vers la chambre de feu Mrs Black, mais seul Sirius –et probablement Dumbledore - connaissait son emplacement exact.
-Je ne vois pas qui pourrait s'en charger, dit Lupin, tout le monde est occupé pour le moment. Même Tonks… il me semble qu'elle est de surveillance presque chaque nuit pour les semaines à venir, non ?
-Je crois aussi, répondit Sirius en le regardant attentivement.
Il plia machinalement le parchemin tandis qu'il réfléchissait, puis lâcha en haussant les épaules :
-Peut-être que le planning va être réorganisé ; il faudrait vérifier.
Sirius continua de malmener un peu le papier en en cornant lentement les coins. Il posa finalement la lettre et dit :
- Tu sais ce qu'il nous a dit l'autre jour à propos de son idée d'ouvrir certaines de nos missions au delà des membres « noyau » de l'Ordre ? Et bien, je me demande s'il ne pensait pas déjà à cette enquête. Ce serait l'occasion de mobiliser des gens qui n'approuvent pas le ministère sans pour autant les faire entrer dans l'Ordre, avec tout ce que cela implique.
-Tu crois ?
-Disons que ce serait logique. Mais je ne sais pas quoi en penser…C'est peut-être faire prendre des risques à des gens qui ne sauraient pas exactement dans quoi ils s'engagent… En même temps, plus on perd de temps, plus on court le risque que l'affaire soit classée et qu'il soit encore plus difficile de dénicher des informations concernant ce qui s'est passé pour Sturgis..
Alors que l'autre semblait poursuivre le train de ses pensées en silence, et tout en sachant le terrain miné, Lupin osa :
-J'espère qu'il s'en sort aussi bien que possible…
Mieux valait crever l'abcès . Sirius le regardait maintenant d'un air indéfinissable lorsqu'il reprit :
-Je n'ai jamais pensé qu'il le méritait ou quoi que ce soit, tu sais.
-Tu n'en donnais pas vraiment l'impression.
-J'étais seulement … perplexe. Sturgis est si carré quand il part en mission. Je ne comprends toujours pas ce qui a pu se passer.
-Tu n'es pas le seul visiblement, fit Sirius qui repensait au message qu'il venait de réceptionner.
Conscient de ne pas avoir une attitude très ouverte alors même qu'il était celui qui était venu rejoindre son compagnon, il se fit un devoir d'ajouter :
-Ca me préoccupe aussi.
Un bras sur le dossier du canapé, Sirius tapotait nerveusement le tissu du bout de ses doigts.
Lupin chercha à se redresser à gestes précautionneux mais grogna légèrement. Le voyant grimacer pour la deuxième fois, l'autre finit par demander :
-Tu as toujours mal ?
-Oui, un peu.
Il repositionna la bouillotte qui se trouvait sur sa cuisse, et ajouta :
- Mais ça n'est rien. Surtout comparé à d'habitude. Ce n'est pas la première fois que je me froisse un muscle pendant une transformation. Et ce ne sera pas la dernière…
Comme Sirius prenait la carafe de sur la table basse pour se servir un verre d'eau, et avant que la discussion ne dérive sur sa santé, Lupin prit son courage à deux mains et dit :
-Patmol je suis vraiment désolé pour ce que j'ai dit.
-Ne t'en fais pas, je ne comprends pas tout non plus, je viens de te le dire.
Le ton était un peu rude, mais Lupin enchaina :
-Non je veux dire… quand je t'ai parlé de cette nuit là. De la mort de Lilly et James.
-Oh, ça…
Ses yeux redevinrent fuyants à la minute, et ses doigts qui un instant auparavant grattaient vivement le bord du verre, étaient maintenant posés à plat sur ses genoux ; d'une immobilité suspecte. L'esprit de Sirius semblait si loin que son visage aurait tout aussi bien pu illustrer la définition du sort de confusion.
-C'est impardonnable, poursuivit Lupin d'une manière presque solennelle. Je ne sais pas quoi dire –ou faire – pour me rattraper.
Comme aucune réponse ne venait, il parut se ratatiner sur lui-même ; il n'avait pourtant pas bougé.
-Je ne sais pas quoi faire Sirius. Par quoi commencer…
Le visage de ce dernier restait fermé. Il but un nouveau verre d'eau en prenant son temps, puis sembla être parvenu à une décision.
-Je peux déjà te proposer ça, répondit-il doucement en se rapprochant pour prendre Lupin dans ses bras.
-Je suis profondément désolé pour ce que j'ai dit Sirius. Il faut que tu me crois ! Je ne sais pas ce qui m'a pris !
Habituellement si pausée, la voix de Lupin sonnait étrangement, étranglée par des débuts de sanglots. Impressionné de le voir perdre son calme si vite, Sirius répondit tout en entreprenant de lui caresser les cheveux dans un geste de réconfort :
-Je te crois.
Ses yeux étaient encore un peu durs tandis qu'il regardait fixement devant lui, mais ça Lupin ne le vit jamais. Rompant leurs embrassades pour saisir les mains de Sirius, celui-ci affirma avec vigueur :
-C'est impardonnable de t'avoir reproché ta réaction ce jour-là. Nous étions tous anéantis de douleur. Et puis, j'ai été lâche d'avoir parlé sans me rappeler à temps que c'est Harry qui nous a empêché de tuer Peter dans la cabane hurlante. Crois-moi je l'aurais fait, et je n'en suis pas fier.
-Moi non plus…
Sirius n'osa pas dire qu'il n'arrivait pas à s'en blâmer pour autant, qu'il espérait simplement ne plus jamais être amené à le croiser mais que sa haine était toujours aussi vive.
-Ce que je veux dire, insista Lupin en essuyant une larme d'un coin de sa manche, c'est que je te comprends mieux que ce que je n'en laisse paraitre.
Ils prirent le temps de s'enlacer plus longuement avant que Sirius n'indique :
-Je ne m'excuserais pas d'être parti l'autre jour, ce serait hypocrite. Je ne l'ai pas fait auprès de Dumbledore non plus d'ailleurs. Je ne me sens pas coupable.
Ce fut au tour de Lupin de ne pas répondre. Il se recula, semblant sur le point de partir en courant. Peut-être Sirius s'en aperçut-il ; toujours est-il qu'il se justifia :
-Pour autant, si c'était à refaire, je ne le referais pas. J'ai bien compris les risques que j'ai pris – crois moi je les connaissais déjà – mais j'ai sous-estimé ceux que je vous ai fait prendre. Je sais que ça t'a mis hors de toi, je le comprends.
L'autre restait muet. Lentement, il commença à se lever jusqu'à ce que Sirius, déstabilisé, cherche à le retenir. A défaut de sa main, Lupin prit la parole :
-Tu es loin de comprendre.
Maintenant debout face à son compagnon, il sembla se raviser. Peut-être se sentit-il trop dramatique. Il se rassit donc précautionneusement, mais sur la table basse à présent. Sa cuisse le brulait un peu ; il se massa sans douceur avant de parler :
-J'étais en colère – je crois que je le suis encore – parce que je continue de penser que les risques que tu as pris n'en valaient pas la peine. Mais… Tu penses vraiment que c'est uniquement par esprit d'équipe ?...
Il inspira un grand coup avant de continuer :
- Tu parles beaucoup de mon manque de confiance en moi, tu veux toujours me montrer à quel point je vaux mieux que ce que je pense. Mais, très honnêtement, je finis par me demander qui de nous deux a une plus faible opinion de lui… C'est avant tout pour toi que j'ai eu peur, Sirius. Pour toi ! Je ne sais pas comment tu peux ne pas le voir…
Il trébucha sur sa phrase une ou deux fois avant d'admettre :
- C'est une peur rétrospective bien sûr, tu es là sain et sauf. Ca n'a pas eu de conséquences.
Sirius qui regardait partout sauf en direction de son compagnon fronça les sourcils mais se garda bien de mentionner l'article de la Gazette du Sorcier. Ma foi, le fait que Lupin soit parfois si absorbé dans ses pensées qu'il en oublie le monde autour de lui avait parfois ses avantages. Il le découvrirait bien assez tôt… Il continua d'écouter en silence, un peu hébété.
-Après toutes ces années, je t'ai enfin retrouvé, poursuivait Lupin. Et… bon sang, je suis peut-être ridicule ou fleur bleue de dire ça mais je commence à peine à réaliser que tout ça n'est pas un rêve cruel duquel je vais me réveiller…
Lui aussi regardait ailleurs, très embarrassé de s'ouvrir à ce point.
-Je ne sais pas ce que j'aurais fait si… Je veux dire… Revivre ça… Te perdre à nouveau…
Il semblait à Sirius que ces mots ne lui étaient pas destinés. Comment le pouvaient-ils ? Il avait l'impression qu'un brouillard l'entourait, s'épaississant progressivement et le coupant davantage à chaque minute de son compagnon. Une autre personne plus méritante avait certainement pris sa place sur le canapé, voilà pourquoi Remus continuait de parler. Ca devait être ça. Il se frotta les jambes, ses membres lui paraissaient être en coton, sa tête anesthésiée. Il n'arriva même pas à trouver son interlocuteur gonflé, lorsque celui-ci dit qu'il avait espéré profiter du mois de septembre pour être enfin seul avec lui dans la maison après une fin d'été si riche en émotion. Il ne fit pas le lien avec sa déception que son compagnon repousse sans cesse ses propositions d'emménagement durable à plus tard sans non plus les refuser clairement. Il ne vit pas le rapport, il n'avait pas à répondre ; comment le pouvait-il alors que les mots qui sortaient de la bouche de Lupin ne pouvaient pas le concerner. Il lui semblait qu'il flottait à côté de lui-même.
Puis il sentit une main sur sa joue et son visage tourné gentiment. Il distingua les traits inquiets de son compagnon, et se demanda vaguement ce qui se passait jusqu'à ce que celui-ci dise en ayant presque l'air de s'en excuser :
-Je t'aime tellement, Patmol ; tu le sais au moins ?
Sirius se dégagea sans brusquerie et s'enfonça dans le dossier. Il voulait partir ou rester, gueuler ou pleurer, il ne savait plus. Finalement Lupin se déplaça pour le rejoindre, et le cerveau de Sirius cessa de lutter. Les émotions contradictoires qu'il retenait depuis des jours derrière la digue instable de l'agressivité se mirent à couler librement sur ses joues. Impuissance, solitude, peur panique d'être mis à l'écart, douleur, méfiance. Il se sentait tomber en miettes. Il s'agrippa à son compagnon, à demi conscient de cogner sa jambe douloureuse au passage, le serrant d'autant plus fort qu'ils s'étaient privés de ce genre de contact pendant une durée qui lui paraissait désormais ridiculement longue.
-Ce n'est pas lâche de faire ce qu'il faut pour être en sécurité. On a besoin de toi en vie, Sirius. Je ne parle pas que de l'Ordre, mais de moi. De Harry aussi. Tu te rappelles ce que tu m'as dit ? On va être là pour lui.
Lupin continuait de lui parler et l'énergie de Sirius baissait au même rythme que ses larmes se tarissaient.
-Et ne penses pas que tu n'aides pas juste parce que tu ne sors pas en mission : toutes les discussions que nous avons, tes remarques, ton point de vue, c'est précieux comme aide. Tu sais comme j'aime ta force de volonté, mais s'il te plait Sirius, cesse de réfléchir comme un bélier qui charge : il n'y a pas que l'action sur le terrain qui compte…
Se concentrer sur ce qu'il entendait devenait presque douloureux. Remus ne pouvait-il pas se taire maintenant et le tenir simplement contre lui ? Tout à la fois, il reconnaissait que sa voix lui permettait de se concentrer sur quelque chose et de refaire surface ; aussi il le laissa faire.
Son corps s'affaissa davantage contre son compagnon. Quelque part dans sa tête Sirius nota le mot doux charmant mais un peu absurde que Lupin venait d'utiliser en lui embrassant tendrement le front. Il ne se priverait sans doute pas de le charrier plus tard ; pour le moment il n'en avait même pas envie. Il écoutait mollement, n'enregistrant qu'à moitié ces mots qui lui faisaient pourtant du bien à entendre.
