Coucou tout le monde ! C'est parti pour un 13ème chapitre !

Et quel chapitre ! ( il sera dantesque, préparez-vous psychologiquement… ça y est, vous êtes prêts ? ) J'avais hâte de l'écrire celui-là, et je me suis éclatée à le rédiger ! En plus, l'histoire va faire de sérieux bonds en avant ;) Il sera par conséquent très narratif et explicatif, mais ce sera normalement l'un des derniers chapitres de ce genre avant qu'on arrive à l'action !

Un gros bisou à crumbleb pour sa review, ainsi qu'à tous ceux qui lisent cette histoire et qui me donnent la foi de l'avancer au mieux :)

Pas de grands discours ( je les garde en réserve pour la fin ), alors je vais céder ma place à : Bonne lecture !

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L'Univers de Transformers ne m'appartient pas, et cette fanfiction a été réalisée par plaisir dans le but de divertir.

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Chapitre XIII : Argos

Il n'avait même pas fallut plus de deux jours à Cynder pour venir à bout des 500 pages du livre. Elle avait lu non-stop du matin au soir, ayant même préféré taper dans les conserves de son sac plutôt que perdre du temps en se rendant à la cantine.

Le style d'écriture de Seymour Simmons était assez agréable à lire, surement par expérience de tous les rapports qu'il avait dû rédiger quand il travaillait encore au S7… Mais le centre de l'histoire était beaucoup trop tourné vers sa propre personne et la jeune lectrice avait dû faire abstraction de cet égocentrisme pour tirer le maximum d'information de son aventure littéraire :

Son quotidien mouvementé en tant qu'agent gouvernemental, l'arrivé des Autobots et des Decepticons sur Terre, puis son rôle dans la bataille de Mission City. Il évoquait ensuite l'ingratitude de son renvoi lors de la fermeture de l'organisation, lui, son plus fidèle agent, et son nouveau statut de boucher alors que le gouvernement et l'armée collaboraient avec les Autobots dans la plus grande discrétion, le secret de leur existence n'ayant toujours pas été dévoilé au reste du monde… Ce qui ne fut plus le cas lorsque Megatron revint à la vie grâce à un fragment restant du AllSpark. S'en suivit la révélation au grand public de l'existence des Transformers – ou de leur vrai nom les « Cybertroniens » - par des attaques perpétrées par les Decepticons un peu partout sur la planète. Ces derniers ne voulaient qu'une chose en échange d'un drapeau blanc : un jeune garçon - que l'auteur avait préféré laisser anonyme - et qui désormais fugitif, était venu frapper chez lui pour trouver de l'aide. Apparemment, il voyait d'étranges symboles et Simmons l'avait aidé à trouver un ancien Decepticon qui put les lui traduire.

L'auteur s'était ainsi fait téléporter en Egypte, avait cavalé après une « Matrice » et escalader des pyramides… Et tout ça pour quoi ? Pour sauver le monde d'un méchant alien qui voulait faire exploser le soleil. Rien que ça.

La fin était un peu embrouillante et barbante, principalement parce que Simmons y racontait l'histoire de chacune des cicatrices qu'il s'était faites. Somme toute, la seule vraie raison pour laquelle son bouquin avait connu du succès, c'était parce qu'il retraçait la face caché des évènements qui avaient secoué le monde… Et aussi parce qu'il affirmait très clairement son soutien envers les Autobots, ce qui n'était apparemment pas le cas de tout le monde étant donné que leur présence sur Terre faisait polémique.

Cynder se demanda un instant s'il sortirait un deuxième tome au vue de la récente attaque Decepticons à Chicago, mais elle haussa finalement les épaules et referma le livre alors qu'il devait être dans les alentours de minuit.

La première chose qui lui vint à l'esprit fut :

- J'ai l'impression d'avoir raté une époque… Et dire que tout ça s'est passé en l'espace de seulement deux ans !

Ses quatre années d'absence à White-Block avaient laissé un vide immense, et elle savait que même avec tout ce qu'elle venait d'apprendre ces derniers jours, le temps ne se rattrapait pas et elle aurait toujours ce décalage avec le monde réel. Le seul moyen pour elle de vivre avec, c'était de continuer d'avancer… Alors il ne lui restait plus qu'une chose à faire : retourner affronter le monde extérieur après ces deux jours cloitrée en cabine.

Elle passa donc une nuit paisible et partit au matin prendre un petit déj' à la cantine après s'être déguisée. Elle appréhendait un peu de sortir car elle savait ce qui l'attendait dehors et elle le redoutait…

La rudesse du vent marin ? Eh bien non : le cuisinier.

- Bah alors Cyrano, où t'étais passé ? s'enquit Mark qui lui sauta presque dessus en la voyant rentrer dans la pièce commune. Pendant un moment, j'ai cru que quelqu'un t'avais jeté par-dessus bord !

- J'avais besoin d'être seul… chercha-t-elle à se justifier laconiquement.

Elle ne comprenait pas pourquoi ce type s'inquiétait tant pour elle, le « petit passager clandestin » mis à l'écart. Il était d'ailleurs bien le seul à le faire, à prendre de ses nouvelles et lui poser des questions auxquelles elle répondait toujours par un profond mutisme. Qu'est-ce que ça pouvait lui apporter de se soucier d'elle ? Il était humain, lui aussi : il n'était animé que par le profit, pas par une peine sincère. En agissant ainsi avec elle, cherchait-il de sa part de la redevabilité ? Eh bien si s'était le cas, il avait frappé à la mauvaise porte : elle ne devait rien à personne.

- Mais tu avais de quoi manger au moins ? insista le tatoué d'une voix inquiète alors qu'il avançait ses mains pour la prendre par les épaules.

Un geste qu'elle anticipa et esquiva instinctivement en reculant d'un pas. L'homme était très tactile et ce n'était pas la première fois qu'il essayait d'entrer dans son espace vital de cette manière.

C'était d'ailleurs grâce à ça que la fillette s'était découvert une aversion pour les contacts physiques, elle qui en avait été si longtemps privée en fuyant la civilisation et qui avait oublié ce que c'était : à chaque fois qu'elle comprenait que quelqu'un s'approchait pour la toucher intentionnellement, sa mémoire musculaire faisait remonter le souvenir des contacts physiques humains qu'elle avait déjà connu… Et tous, à chaque fois, s'étaient avérés hostiles : qu'il s'agisse des scientifiques, de leurs seringues, des agents d'Attinger ou même encore de son père… Tous ces contacts avaient eu pour but de lui nuire et c'était désormais par réflexe qu'elle fuyait chaque main qui s'avançait vers elle et dont elle voulait se protéger.

Le cuisinier remarqua aussitôt son bref mouvement de recul, n'en étant pas surpris étant donné que ce n'était pas la première fois qu'elle fuyait ainsi son contact, et il dut renoncer une fois de plus à la toucher. Il observa silencieusement le « gamin » face à lui, comme pour comprendre ce qui le poussait à être aussi distant avec les autres, mais il ne se heurta qu'à l'éternelle impassibilité qui recouvrait constamment son visage à moitié caché par son écharpe et son bonnet.

Mark soupira et une fois de plus, décida de laisser tomber ses tentatives de dialogue, jugeant l'être face à lui trop borné pour ça.

- D'accord… Mais essaye quand même de ne pas rester trop enfermé, conseilla-t-il malgré tout en retournant à ses fourneaux pour lui préparer un plateau. Ça peut rendre n'importe qui complètement fou, même le plus brave des hommes.

Cynder grimaça intérieurement : ça, elle était au courant... Sauf qu'elle, elle avait déjà survécu à un enfermement qui avait duré des mois. Et bien qu'elle avait échappé de peu à la folie, elle en était sortie plus forte.

Il lui amena finalement de quoi manger – en ayant étonnement bien chargé son assiette – et elle récupéra son repas sans un mot ou un regard de plus avant de s'installer seule à sa table.

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Il restait à peu près une semaine avant que le porte-conteneur arrive en Europe, fasse son escale à Rotterdam et reparte en direction de la Chine pour atteindre Shanghai.

Une semaine, ça passait vite…

…Sauf lorsque l'on n'avait rien pour s'occuper.

Cynder n'avait plus rien à faire : elle avait étudié les dossiers sur le AllSpark et sur White-block jusqu'à la moindre signature, avait analysé chaque mot du livre de Simmons et avait même essayé de se « connecter » au réservoir d'énergon en reliant son sang transformé aux fils métalliques qui s'en extirpaient ici et là, désireuse d'en comprendre l'utilité…

Une expérience qui, d'ailleurs, n'avait strictement rien donné : l'espèce de rouille qui recouvrait leur extrémité bloquait toute forme de connexion, et elle n'avait rien pu en tirer. Pas même un renseignement quant à sa nature. Malgré cela, elle ne s'en était pas débarrassée pour autant. Cet objet était encombrant, volumineux et inutile… Mais elle n'avait pas eu la force de jeter par-dessus bord un tel fardeau : il possédait quelque chose de précieux, bien qu'elle ne parvenait pas à se l'expliquer. Peut-être était-ce à cause de cette impression de familiarité dont elle n'avait toujours pas percé le secret… Elle l'avait donc gardé et rangé au fond de son sac, bien qu'il était loin d'être nécessaire à sa survie.

Au final, il avait autant de valeur qu'un vieux souvenir dont on ne parvenait pas à se défaire.

Et ce fut à ce moment-là que la jeune fille s'était sentie bien bête : elle n'avait aucune idée de ce qu'elle devait faire à présent. Elle ne s'était jamais retrouvée ainsi dans l'inaction, et cela la perturbait : elle n'était pas habituée à autant de tranquillité, celle de ne pas être sur ses gardes ou encore de ne pas avoir besoin de voler, de faire travailler ses muscles…

Somme toute, celle de ne pas avoir besoin de « survivre ».

Elle avait l'impression que ce moment de paix était artificiel, qu'il ne s'agissait que d'une accalmie et qu'une guerre allait éclater sur le navire à n'importe quel instant. Elle avait presque besoin de se mettre la pression, comme pour se forcer à être vigilance car sa logique voulait qu'un ennemi la frappe au moment où elle s'y attendrait le moins, surtout lorsqu'elle repensait à son altercation surprise avec les agents Walker et Ryan à Washington…

Sans rien pour se distraire et oublier cette trop belle tranquillité, elle ressentait le besoin de bouger, d'en apprendre plus sur son environnement qui se limitait à la cabine, la cantine et le pont. Le porte-conteneur était énorme, inexploré, dangereux… Et surtout habité uniquement par des humains. L'ennui réveillait en elle des habitudes tenaces, et elle éprouvait l'irrépressible nécessité d'explorer cet endroit pour en avoir la parfaite maîtrise en cas de problème.

Sauf que le froid à l'extérieur la découragea fortement à se risquer hors de sa chambre, l'incitant à rester bien au chaud dans son lit à l'abri de sa morsure engourdissante.

Obligée de se terrer dans sa cabine et lutter contre ses instincts, Cynder s'était alors mis en tête de profiter de ce moment d'inactivité pour se reposer et vider ses pensées, méditer et regarder la mer par le hublot… Mais une fois encore, cette sérénité qui lui était accordée semblait trop belle pour être vraie. Elle n'arrivait pas à se détendre en se retrouvant ainsi seule, confrontée à elle-même. Elle se sentait coupée du monde et perdait la notion du temps, tandis que les journées se faisaient introspectives et l'enfermaient dans sa propre existence.

Cette claustration, sans rien pour lui occuper l'esprit, lui faisait ruminer ses pensées et lui rappelait peu à peu de douloureux souvenirs : ceux de son séjour à White-Block, alors qu'elle était pratiquement paralysée et impuissance. Les murs de sa petite chambre lui paraissaient alors de plus en plus étroits, de plus en plus gênants… Et elle en vint à voir cette pièce comme une prison. La même qui l'avait hébergée pendant quatre ans, avec la même petite chambre et la même salle de bain.

Les journées continuaient de se succéder, interminables, contraignantes, alors qu'il lui semblait que c'était le porte-conteneur tout entier qui s'était transformé en une cellule où il lui était impossible de s'échapper : l'océan formait une barrière infranchissable entre elle et sa liberté, entre elle et une échappatoire plausible si un malheur arrivait à bord… De même que les hommes qu'elle était obligée de côtoyer hypocritement, elle qui haïssait profondément le genre humain.

Elle n'était pas claustrophobe, et elle ne l'avait jamais été…. Mais un tel contexte lui donnait l'impression d'être retenue contre son grès et cela éveillait en elle une angoisse qu'elle ne se connaissait pas : celle d'être enfermée sans que rien ne puisse lui permettre de l'oublier, celle d'être cernée par des millions de tonne d'eau et un froid intense qui ne cessait d'empirer à chaque fois que le cargo avançait dans les eaux qui bordaient l'Europe… Celle de n'avoir aucun contrôle sur cette situation, d'être impuissante…

Celle de revivre à nouveau ce qu'elle avait déjà vécu.

White-Block lui avait laissé des séquelles indélébiles, ancrées si profondément en elle qu'elle ne pouvait lutter contre. Cynder se retrouvait alors à se battre seule contre cette peur de l'enfermement, et cherchait n'importe quel moyen de s'occuper pour oublier cette faiblesse : elle faisait et refaisait l'inventaire de son sac, s'attardait à la cantine et comptait les petits pois dans son assiette, montait et démontait ses armes… Ce dont elle s'était lassée dès que les mouvements étaient devenus automatiques. En mi semaine, elle en était même rendue à jouer face au miroir de la salle de bain avec ses cheveux. Elle faisait et défaisait sa tresse, se cherchait des coiffures en tirant sa fausse tignasse brune en chignon, en couette…

Jusqu'à ce qu'elle remarque que la teinture commençait à s'effacer : des mèches grises trahissaient la vraie couleur de sa chevelure, et ce n'était qu'une question de temps avant qu'ils ne redeviennent totalement blancs.

Cette très mauvaise découverte pour son déguisement fut pourtant à ses yeux tout sauf déplaisante, car elle vit ce problème comme un bon prétexte pour quitter enfin ce navire : il lui assurerait peut-être de rejoindre facilement l'Asie, mais elle ne pouvait plus rester à bord… Et pas seulement parce que son déguisement était compromis : si elle passait encore un peu plus de temps sur ce cargo et son enfermement intemporel, elle allait devenir folle.

Elle prit donc une résolution : quand il arriverait à Rotterdam pour son escale, elle se tirerait d'ici en catimini. Le capitaine ne pourrait pas faire signaler son absence étant donné qu'elle n'était officiellement pas supposée être à bord, donc elle n'avait pas de soucis à se faire de ce côté. Cela voulait évidemment dire qu'elle allait devoir trouver un autre moyen d'atteindre la Chine et qui prendrait beaucoup plus de temps… Mais elle s'en fichait complètement.

Elle préférait encore passer dix ans à marcher à travers des continents et avoir la liberté d'aller où bon lui semblait plutôt que de passer un jour de plus à vivre enfermée dans sa cabine.

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Le matin où le cargo arriva enfin aux Pays-Bas, Cynder faillit en pleurer. Elle s'était presque accrochée à l'espoir de revoir un jour la terre ferme, et quand elle avait vu le morceau de continent se dessiner à l'horizon, les muscles de ses jambes s'étaient mis à lui fourmiller comme si eux aussi s'impatientaient de se dégourdir. L'envie de fouler le plancher des vaches la titillait violement, et elle dut presque se retenir de sauter à la mer pour le rejoindre quand le navire était entré dans le port de Rotterdam.

L'immense machine s'amarra à l'un des terminaux et les portiques commencèrent à décharger des conteneurs. Aussitôt, la fillette jeta sur ses épaules son sac qu'elle avait préparé depuis deux jours déjà et se revêtit de son déguisement de garçon. Elle se rendit sur le pont et alors qu'elle s'était préparée psychologiquement à braver le froid qui imprégnait l'air en pleine mer, elle fut surprise par la douceur de la brise qui glissa contre sa peau. Habituée au froid glacial que l'on trouvait au large, le vent frais qui recouvrait le port lui semblait cette fois ci particulièrement agréable.

Ravie de pouvoir enfin sortir sans se sentir agressée par la météo, elle chercha le capitaine et trouva ce dernier près d'une passerelle qui permettait de quitter le navire. Il supervisait le ballet des marins qui faisaient des allers-retours entre le port et le bateau pour charger des caisses de provisions, et la jeune fille s'avança vers lui avec résolution. Elle ne l'avait pas revu depuis son embarquement au port de la Louisiane du Sud.

- Dans combien de temps repart-on ? demanda-t-elle dès qu'elle arriva à sa hauteur.

L'homme se retourna, surpris de la voir, mais lui répondit finalement en se souvenant qui elle était et pourquoi ses poches étaient plus lourdes ces derniers temps.

- Hum… Je dirais en fin de soirée.

Il remarqua son énorme sac sur ses épaules, et posa alors la question qui s'accordait à celle qu'elle lui avait posé.

- Pourquoi me demandes-tu ça ?

- J'aimerai prendre un peu l'air, répondit-elle en laissant entendre dans sa voix un soupçon d'évidence. Changer de paysage me ferait du bien avant de repartir.

Elle avait passée deux semaines enfermée en cabine, alors son baratin tenait parfaitement la route… Bien qu'elle ne pouvait justifier la présence de son sac dans son dos, et encore moins pourquoi elle y avait attaché son duvet.

- C'est compréhensif ! lâcha pourtant l'homme en lui montrant de la main la passerelle pour l'inviter à l'emprunter. Mais tâche de revenir avant 19 heures : mon bâtiment ne t'attendra pas pour larguer les amarres !

Peu soucieuse de savoir s'il était sérieux, Cynder fit malgré tout mine de regarder sa montre et d'étudier le temps qui lui restait jusqu'à 19 heures, puis hocha la tête en l'accompagna d'un faux sourire qui rendit son cinéma un peu plus convaincant.

- Je serais surement rentrée avant même que quelqu'un s'en soit rendu compte… fit-t-elle presque avec humour alors qu'elle descendait du bateau sans aucune forme de remord.

Elle ne se plaignait aucunement de son choix : étant donné qu'elle ne pouvait pas prendre l'avion, elle allait devoir rejoindre l'Asie par la voie terrestre, ce qui prendrait sans aucun doute un temps énorme, mais elle préférait largement cela à sa prison flottante. Elle s'éloigna donc en ignorant complètement du regard le cargo qu'elle laissait derrière elle et profita plutôt du large espace qui l'entourait et chassait enfin de son esprit l'angoisse qui lui tenait les entrailles depuis maintenant une semaine. Doucement, sa « claustrophobie » se fit oublier et la fausse brune se sentit alors plus forte, plus confiante et plus sereine. Elle était totalement dépaysée par son environnement, les panneaux, les langues, les routes, le système monétaire... Tout était bien différent des Etats-Unis, mais la désormais voyageuse se sentait mieux et c'était l'essentiel : elle avait retrouvé son indépendance, sa liberté de mouvement et cette impression de dangerosité omniprésente qui donnait de la légitimité à sa vigilance instinctive.

Reprenant presque avec soulagement les habitudes qu'elle avait dû mettre de côté lors de la traversée, elle s'enfonça en ville, chercha aussitôt une borne bancaire et attendit patiemment que personne ne traîne dans les environs pour la rejoindre et activer son pouvoir. La caméra qui la surveillait possédait un angle mort et la voleuse exploita ce point faible pour utiliser son don et connecter son esprit au terminal sans que la petite machine ne la voit faire. Elle remonta ainsi jusqu'au système informatique de la banque qui le gérait.

L'avantage avec l'informatique était que son langage binaire était universel, et elle n'eut donc aucun problème à retirer de l'argent malgré sa totale inconnaissance de la langue locale. La valeur de l'euro était à peu de chose près la même que celle du dollar américain, et en plus il était également utilisé dans les pays qui côtoyaient celui où elle était : l'argent ne serait donc pas son principal problème.

Non, son premier ennui serait les langues. Alors elle comptait sur ses capacités cognitives pour faire face à ce problème et lui faire apprendre les bases des dialectes auxquels elle serait confrontée.

Profitant du fait que de l'énergon parcourait encore son sang, la fillette se rendit dans un parking et s'en servit pour voler une voiture au système de démarrage sans clé et dont les vitres étaient teintées. Sur ce continent, elle n'était pas recherchée mais la prudence passait avant tout : elle n'avait qu'à peine onze ans, et il ne fallait pas que quelqu'un la voit derrière un volant. Une fois la machine en sa possession, elle partit en direction de la périphérie de Rotterdam et trouva une superette où elle s'arrêta sur le parking. Elle vida son sac et partit ensuite directement dans le petit magasin - ayant déjà fait l'inventaire de ce dont elle avait besoin lorsqu'elle était toujours à bord du porte-conteneur - et retira son bonnet et son écharpe pour abandonner son déguisement masculin. Les images filmées par les caméras du coin ne seraient jamais étudiées par le gouvernement américain, alors elle n'avait plus à se soucier de se promener avec son visage à découvert : Attinger ne la retrouverait jamais ici. Elle sortit donc sa tresse de son col roulé, révélant sa féminité, et sortit de la voiture en posant instinctivement une main sur son sweet attaché à sa taille. A travers le tissu, elle discerna la forme des deux Beretta accrochés à ses cuisses et bien qu'il n'y avait aucune menace immédiate, leur présence la rassura. Ils étaient presque devenus des prolongements de son corps… Comme deux membres indispensables.

Elle partit se promener à travers les rayons, puis alla en caisse pour acheter des vivres ainsi que des cartes du pays, des pays environnants et du continent tout entier. De ce fait, elle put une fois en voiture établir un plan de voyage et elle décida de l'appliquer sans perdre une seconde : elle voulait quitter cette ville et les maudits bateaux qu'hébergeait son port, et elle chercha le chemin qui lui ferait rejoindre une voie rapide.

Dès qu'elle eut repris la route, le temps se mit alors à défiler follement : la soirée tomba en un clin d'œil, et quand sa montre indiqua 19 heures, elle ne put s'empêcher de penser au porte-conteneur qui partait sans elle. Elle ne regrettait toujours pas son choix, mais elle se demandait toutefois si on s'était soucié d'elle : le capitaine avait-il levé l'ancre en ayant conscience de son absence à bord, ou bien la pensait-il dans sa cabine ? Le signalerait-il aux autres marins ou bien ces derniers s'en rendraient-ils compte eux même ? Aurait-on de la peine en pensant qu'elle ait manqué son bateau ?

- On ne se rendra même pas compte que je ne suis plus à bord… murmura-t-elle pour elle-même. Tous ces humains se fichaient déjà de ma présence, alors de mon absence…

Elle ne sut pourquoi, mais l'image du cuisinier tatoué lui vint alors à l'esprit. Il allait surement se demander dans les prochains jours pourquoi il ne la voyait plus venir à la cantine… Mais lui aussi, il se ficherait bien de savoir pourquoi au bout d'un moment.

Il était humain, après tout. Et les humains étaient tous dénués d'émotions sincères…

Et pourtant, pour la première fois, Cynder se posa la question.

Elle se posa la question alors qu'elle resongeait au sourire de Mark et à son acharnement, chaque jour, à savoir si le « petit passager clandestin » mangeait à sa faim et se portait bien.

Elle se posa la question, comme prise d'un doute… Mais se ravisa finalement. Non : elle ne pouvait décidément pas prendre le risque de douter sur la bienveillance des êtres humains. La seule personne en laquelle elle devait avoir confiance, c'était elle-même

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Ce qui était pratique avec l'Europe et son espace Schengen, c'était que les douanes et les frontières entre chaque pays étaient très peu surveillées. La fillette n'avait donc qu'à abandonner le véhicule, passer à pieds à travers les champs pour changer de pays puis se retrouver un autre véhicule et reprendre sa route.

Au bout de seulement quelques jours à voyager ainsi, la teinture noire de ses cheveux avait fini par s'estomper et elle avait pu retrouver sa tignasse lisse et blanche. Elle avait eu l'impression de redevenir elle-même, et c'était avec grand plaisir qu'elle avait définitivement fait ses adieux à « Cyrano ».

Hormis le fait qu'elle pouvait se promener à visage découvert, rien n'avait vraiment changé dans sa façon de voyager : elle volait une voiture et l'abandonnait pour en trouver une autre quand elle n'avait plus d'essence, se garait sur les aires de repos pour dormir, volait de l'argent, se payait sa nourriture et avançait sur ces territoires inconnus en se fiant à ses cartes. Comme les langues changeaient parfois radicalement d'un territoire à un autre, elle s'achetait un dictionnaire linguistique à chaque fois qu'elle arrivait dans un nouveau pays et s'arrêtait ensuite quelque part pour prendre sa journée à le feuilleter. Elle ne voulait pas devenir bilingue, mais au moins être en mesure de lire des cartes, des panneaux et demander son chemin si besoin était. Son cerveau boosté à l'énergon assimilait plutôt bien les nouveaux mots et au bout d'une journée d'apprentissage, elle reprenait son chemin en étant prête à traverser la contrée.

En parlant d'ailleurs d'apprentissage, la jeune fille n'était pas au bout de ses peines : il lui était arrivé de ne pas trouver de voiture ayant une boite automatique ou même encore un système de démarrage sans clé… Et elle avait donc dû apprendre à conduire une boite manuelle, voler un véhicule sans ses pouvoirs et le faire démarrer aux fils. Pour ça, heureusement qu'Internet était là, à disposition dans des Cybercafé ou des bibliothèques. Il regorgeait de savoir et était un véritable allié à sa survie !

De même, il lui était arrivé une fois que sa voiture ait un problème moteur au beau milieu d'un chemin de campagne… Et ne voulant ni demander de l'aide ni continuer son chemin à pieds au milieu de cette cambrousse, la petite voyageuse avait dû soulever le capot et jouer les garagistes.

Elle se sentit aussitôt perdue parmi toute cette ferraille, n'ayant jamais touché à un moteur de sa vie… Et malgré cela, des éléments ressortirent dans son champ visuel et elle écouta les instincts qui lui dirent de resserrer cette vis, tripoter ce tuyau et replacer tel ou tel fil. Le moteur avait aussitôt redémarré, et Cynder s'était rappelée que l'énergon présent dans son cerveau servait originellement à des êtres robotisés : il semblait véhiculer en elle un savoir inné pour la mécanique, et elle se découvrit subséquemment un étrange talent de mécanicienne. Malgré cela, elle ne comprenait pas toujours tous les gestes que ses intuitions machinales lui faisaient faire, mais elle avait confiance en elles car elles n'avaient jamais fait d'erreurs.

Son voyage était ainsi fructueux, lui permettant d'élargir ses connaissances. Chaque jour, elle découvrait un peu plus de choses et cela faisait passer le temps incroyablement vite : presque une année s'écoula, tandis que son périple en Europe prenait fin à son arrivée en Turquie et qu'elle avait fêté son douzième anniversaire quelques mois plus tôt.

Son chemin vers l'Asie continua à travers les pays du Moyen Orient et dans sa quatorzième année, elle arriva en Inde.

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Cynder était fatiguée.

Elle n'avait pas trouvé de voiture aux vitres teintées pour cacher son trop jeune âge et ainsi prendre le volant… Et elle n'avait donc pas voulu prendre le risque d'en voler une. Depuis qu'elle était en Inde, elle se déplaçait donc exclusivement à pieds et malgré sa bonne constitution, il était très éprouvant de couvrir ainsi de longues distances. Par conséquent, la jeune fille n'avait nul refuge où s'abriter des pluies, du froid ou de la nuit et elle devait dormir à la belle étoile : pour cela, elle établissait primitivement un camp à l'écart des routes, allumait un feu et s'allongeait près de lui dans son duvet…

Mais cela aussi l'épuisait : en dormant, elle devenait vulnérable et étant donné qu'elle était exposée plus que jamais au danger, elle ne se reposait que d'un œil, une main posée sur l'un des pistolets. Elle activait même très souvent son don pour que l'énergon imprègne ses muscles comme de l'adrénaline et garde son cerveau en état d'alerte constant. Etant donné que son pouvoir avait beaucoup gagné en endurance, il durait suffisamment longtemps pour couvrir plusieurs heures de repos et lui assurait ainsi de réagir efficacement au moindre problème… Bien qu'il allégeait encore plus son sommeil.

Les nuits se faisaient alors courtes, peu réparatrices, et le seul moyen pour elle de tenir le rythme était d'avancer lentement – bien que cela ne faisait que prolonger un peu plus son voyage qui désormais, lui paraissait interminable.

Sa vigilance était bien loin d'être superflue : les hommes n'étaient pas la seule menace, et il lui était arrivé plusieurs fois de se faire attaquer par des bêtes sauvages. Elle aimait bien les animaux, principalement parce qu'ils luttaient tout comme elle pour survivre dans un monde corrompu par l'homme, mais elle avait malgré tout plusieurs fois été obligée de faire feu. Elle aurait préféré qu'il en soit autrement, mais elle aussi luttait pour vivre et elle avait refusé de laisser une horde de singes particulièrement agressifs lui voler ses affaires. Ne parvenant pas à les effrayer et les faire fuir, ils étaient passées à l'attaque et elle avait donc fait mouche sur chacun d'entre eux… Mais ses chargeurs s'étaient dangereusement vidés et cela l'avait beaucoup inquiété.

Elle avait besoin de ses Beretta. Leur simple poids à ses jambes lui donnaient de la force et ils constituaient sa protection la plus efficace… Mais ils ne pourraient plus lui servir à grand-chose si leur chargeur était vide. L'Inde était connue pour ses grandes importations de matériels militaires, alors le trafic d'armes au sein même du pays devait être important, ce qui était tout à son avantage…

Tôt ou tard il lui faudrait bien faire le plein de munitions, même si se rendre chez des trafiquants pouvaient être délicat.

Obtenir de l'argent n'était pas non plus une mince affaire, surtout lorsqu'elle traversait des terres arides et des villages de campagne sans la moindre borne bancaire, et elle avait préféré ne pas s'en tenir au vol car les vendeurs n'avaient pas de caméras et veillaient par conséquent leurs marchandises bien trop attentivement pour s'y risquer… Mais la jeune voyageuse avait justement appris comment faire face à cette situation lorsqu'elle vivait encore à Washington DC : elle savait chasser et n'était pas dépendante des systèmes monétaires, alors elle sortit ses couteaux - et même parfois ses pistolets quand elle n'avait d'autres choix – pour traquer et débusquer de petites bestioles qui lui permirent de subsister en territoires hostiles.

Elle vécut ainsi jusqu'au jour où elle arriva dans une petite ville. La nuit était tombée, et comme le niveau de vie semblait relativement bien élevé et confortable, elle avait cherché un terminal bancaire et n'avait pas hésité à diminuer excessivement le compte le mieux garni, accumulant ainsi une belle petite somme. Elle comptait bien dormir cette nuit et se mit aussitôt en quête d'un endroit où elle pourrait pleinement se reposer sans avoir à garder un œil ouvert.

Quand elle trouva enfin un hôtel, Cynder paya généreusement le responsable de l'édifice et ce dernier accepta de l'héberger sans avoir à consulter ses papiers d'identités. Le côté bénéficiaire et profiteur des hommes était tellement ancrée au sein de l'espèce l'humaine que le concept de « langage universel » pour les soudoyer avec de l'argent était devenu pour elle un rituel efficace et infaillible pour obtenir ce qu'elle voulait.

Ce fut donc ainsi qu'elle se retrouva dans un lit, à passer enfin une nuit paisible et réparatrice depuis ce qui lui semblait être une éternité. Ce voyage était réellement éprouvant, mais elle n'avait pourtant jamais regretté de ne pas être restée à bord du porte-conteneur, surement arrivé à Shanghai depuis belle lurette.

Quand elle se réveilla le matin, elle savoura avec bonheur la douche chaude sous laquelle elle se réfugia… Mais elle échappa de peu à la crise de panique quand elle remarqua que du sang s'écoulait dans la bonde. Il lui fallut du temps pour comprendre que non, elle n'était pas blessée… Mais qu'elle devenait en fait une jeune femme. Presque incrédule d'avoir ses règles, elle se regarda dans le miroir de la salle de bain et observa alors ce qu'elle n'avait jamais vraiment pris la peine d'observer.

Elle avait grandi durant son voyage, beaucoup grandi. Son corps se développait plus vite à cause de l'énergie supérieure qui le parcourait, et des formes purement féminines avaient commencé à apparaitre sans même qu'elle ne s'en rende compte. Son visage perdait de sa rondeur enfantine pour devenir plus anguleux, alors que ses cheveux lisses et blancs avaient encore poussé et lui arrivaient aux omoplates.

Elle n'avait jamais vraiment fait attention à son physique, si bien qu'elle avait presque oublié qu'elle grandissait alors que c'était pourtant la chose dont elle s'impatientait le plus… Elle en prit d'ailleurs véritablement conscience quand, avec son regard désormais nouveau sur elle-même, elle réenfila ses vêtements et qu'elle se sentit à l'étroit dedans.

- Il faudrait peut-être que je refasse ma garde-robe… murmura-t-elle en constatant également à quel point ses habits avaient souffert de son voyage.

Ils étaient troués, déchirés, usés et même ses chaussures semblaient prêtes à rendre l'âme après tous les kilomètres qu'elles avaient endurés.

Comprenant qu'une sortie shopping s'imposerait bientôt, Cynder sortit de son sac une carte et l'étudia pour savoir où elle pourrait trouver une ville qui lui permettrait de faire les magasins tout en ayant des vêtements de bonne qualité. Coup de chance, Delhi se situait sur sa trajectoire et étant donné qu'elle abritait la capitale du pays, les grandes surfaces y étaient très développées et elle trouverait sans aucun doute des vêtements à sa taille et en mesure de survivre à sa vie nomade.

- J'ai juste un petit problème à régler... Mes Beretta.

En effet : elle ne comptait pas se rendre dans la ville qui abritait le gouvernement du pays avec seulement cinq balles en poche. Le simple fait d'être aussi peu armée la rendait dingue car une menace pouvait survenir à n'importe quel moment et elle n'avait pratiquement plus rien pour se défendre.

« La phase d'espionnage commence… » songea-t-elle alors qu'elle quittait l'hôtel.

Elle se posa sur un banc au beau milieu de la place principale du village, et sortit une de ses cartes en faisant mine de les observer alors qu'elle concentrait en fait toute son attention sur les conversations alentour. Elle passa presque toute sa journée à espionner les dialogues des habitants, se déplaçant à peu près toutes les heures dans des zones stratégiques… Mais grâce à sa persévérance – et à son niveau linguistique à peu près acceptable - elle apprit que des contrebandiers et des trafiquants avaient établi un marché un peu à l'écart de la ville et elle s'y rendit dans l'idée de trouver des munitions.

Autant dire que son arrivée ne passa pas inaperçue auprès des marchands, mais elle se fichait bien d'être à leurs yeux trop jeune pour manier une arme… Car une fois de plus, le langage universel de l'argent lui permit de les soudoyer et elle parvint à obtenir une très grande quantité de munition. Le poids de son sac avait même considérablement augmenté, mais cela ne dérangea aucunement la jeune fille qui au contraire, se sentit rassurée en rechargeant à leur maximum les munitions de ses pistolets. Etant donné qu'elle s'en servait raisonnablement, elle avait assez de balles pour au moins les vingt prochaines années à venir !

Ayant réglé son petit problème, la blanche reprit alors sa route et fit cap vers Delhi.

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Delhi était grande, vraiment très grande. Son architecture colorée envoutait le regard des touristes, mais Cynder ne se laissait pas bernée par la beauté du centre-ville : elle avait dû traverser des bidonvilles pour l'atteindre, et elle seule parmi la foule avait donc conscience du vrai visage du monde dans lequel elle vivait. Un monde corrompu, pourri jusqu'à l'os, qui luttait pour entretenir la perversité au lieu de la combattre : des gens mourraient de faims dans les rues un peu plus loin, et les personnes qui s'affairaient ici les ignoraient royalement alors qu'il n'y aurait rien de plus facile pour eux que de leur tendre la main. Une fois de plus, l'humanité la déçu et la répugna.

Une fois qu'elle eut fait le tour des bornes de retrait du coin, elle entra dans l'un des immenses centres commerciaux de la ville et s'y affaira. Etant donné qu'elle allait continuer de grandir, elle se mit bien en tête qu'elle devait choisir des habits un peu trop grands qu'elle pourrait ainsi garder plus longtemps. Devenant « femme », elle se rendit dans des magasins féminins et s'acheta des sous-vêtements digne de ce nom et autres genres de « matériels » pour fille, avant de commencer le vrai travail : après avoir pris une montagne d'articles, elle se rendit en cabine et fit alors le tri.

Elle ressortit bientôt, chargée de sacs, puis se rendit dans des toilettes publiques où elle se déshabilla et remplaça ses haillons : elle se retrouva donc avec un nouveau pantalon de randonnée qu'elle avait choisi marron clair, ainsi que des chaussures de marche dont les couleurs jouaient aussi avec des nuances de marrons et de noir. Prévoyante pour ce qui concernait la météo – le temps changeait parfois très vite selon les régions -, elle avait pris un fin débardeur blanc pour les journées caniculaires et pour celles qui le seraient beaucoup moins, un épais manteau noir à l'allure de doudoune rembourré de fourrures. Comme on ne changeait pas une équipe qui gagnait, elle avait racheté une fois de plus un sweet pour masquer les holsters à ses jambes et l'avait ceinturé à sa taille en laissant librement retomber les pans de tissus noirs qui vinrent couvrir ses pistolets. Petite touche luxueuse, elle s'était pris des mitaines pour bénéficier de leur confort et protéger ses paumes de main.

Elle se sentait beaucoup mieux après cette virée shopping, et ragaillardie par ce sentiment de bien-être, elle se décida à reprendre sa route et commença à quitter le centre-ville…

Quand soudain, son regard accrocha quelque chose dans le paysage urbain et une intuition la fit s'attarder sur un panneau publicitaire. Comprenant aussitôt que son inconscient avait estimé qu'un truc ou un détail n'était pas net, elle se mit alors à le décrire minutieusement pour chercher quoi.

- KSI… murmura-t-elle en lisant la punchline qui y figurait. « Notre dernier né, Two-Head »...

Elle observa attentivement l'affiche où une sorte de Transformer à deux têtes était fièrement présenté, et elle comprit alors ce qui clochait : cela faisait bien longtemps qu'elle n'avait pas entendu parler des Cybertroniens, mais la dernière fois c'était au travers d'affiches de propagande affirmant que les extraterrestres étaient dangereux et qu'il fallait signaler toute activité liée à eux… Alors pourquoi cette entreprise, ce « KSI », montrait ainsi un alien alors que ces derniers étaient supposés êtres les ennemis du peuple ?

Désormais fortement intriguée, elle se rendit dans un Cybercafé du coin et chercha à se renseigner.

De ce qu'elle apprit, le KSI – ou plutôt Kinetic Solutions Incorporated - était en fait une jeune mais grande entreprise américaine spécialisée dans l'ingénierie et la robotique, dirigée par un dénommé Joshua Joyce… Et elle n'eut pas besoin d'en lire plus pour comprendre qu'elle s'évertuait en fait à concevoir des machines en se basant sur la technologie des Transformers.

La première chose qui lui vint à l'esprit fut le souvenir de White-Block : l'Unité avait servi à la CIA de couverture bancaire pour le Secteur 7, mais elle avait aussi fourni à l'Agence des gadgets en tout genre issus des études menées au Barrage Hoover sur le AllSpark et Megatron. Le KSI, bien qu'il relevait du domaine public et non pas exécutif, reproduisait en fait le même schéma que White-Block avait fait avant lui.

Cynder sentit un poids lui tomber au fond de la gorge : c'était comme si ce Joshua Joyce avait pris la relève de l'Unité.

Une colère sourde se mit alors à gronder en elle… Une haine naissante, aveugle et pourtant à ses yeux totalement justifiée à l'égard de cet homme qui marchait à première vue dans les pas de celui qui avait pactisé avec les scientifiques de la CIA : Attinger. Joyce ne valait sans doute pas mieux que lui, ne devait avoir aucun respect pour la vie et qui sait… Peut-être même utilisait-il des cobayes humains pour des expériences comme celles dont elle avait été la victime.

Cette simple pensée remua sa mémoire et la plongea dans un état second : son dégout à l'égard de Joshua se combina à la rage qu'elle éprouvait envers ce qu'on lui avait fait subir à White-Block, et le tout fut explosif… La seule raison pour laquelle elle ne frappa pas de rage l'écran de l'ordinateur et l'image du PDG chauve, ce fut uniquement parce qu'elle se raccrocha à son masque d'indifférence. Ses émotions se déchainèrent en elle mais son visage continua malgré tout de ne rien en laisser deviner, affichant seulement son éternel impassibilité comme si rien ne pouvait l'atteindre…

Mais quand on regardait bien dans le fond de son regard bleu, une lueur meurtrière y brillait.

L'adolescente ferma les yeux et soupira un bon coup pour encaisser une nouvelle fois la « claque » qu'elle venait de se prendre, calmant finalement sa colère pour lui faire retrouver son sang-froid, puis elle termina de lire l'article qui présentait l'entreprise… Et elle découvrit alors où était implantée son usine de production : la KSI Chinese Facility.

Sans un mot, elle se redressa soudain et quitta le Cybercafé, tourmentée par cette découverte. Un nouvel itinéraire pour son voyage se forma bientôt sur ses cartes, et elle commença aussitôt à la suivre.

Elle ne savait pas encore vraiment ce qu'elle compterait faire une fois qu'elle aurait rejoint la ville qui hébergeait l'usine du KSI, mais elle était désormais sûre d'une chose : elle faisait cap vers la Chine…

…Direction Hong Kong.

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La traversée du Népal fut une sacrée aventure… D'autant plus que voler une voiture fut également inutile étant donné que les routes qui suivaient sa trajectoire étaient bien trop hasardeuses pour qu'elle puisse s'y risquer autrement qu'à pieds. Elle était donc repartie pour une longue et laborieuse randonnée…

Le pays possédait une très grande variété de paysages, allant des forêts tropicales aux pentes escarpées des montagnes. La nature s'y exprimait librement et semblait avoir encore tous ses droits sur la civilisation humaine, ce qui donnait naissance à de superbes conceptions architecturales : les chemins semblaient s'enfoncer sans fin dans les terres, des petits ponts suspendus bravaient les immenses gorges façonnées par l'érosion et des cascades traversaient parfois les villages comme si de rien n'était…

Dans ce pays enclavé, se procurer de l'argent ne fut pas non plus une mince affaire mais elle n'en eut de toute façon pas vraiment besoin : le gibier abondait alors pour ménager les quelques réserves qu'elle avait accumulé, l'essentiel de sa survie continua de se résumer à la chasse et elle ne manqua pas de nourriture. En revanche, cela laissait logiquement sous-entendre que les prédateurs abondaient aussi, alors elle retourna à son habitude de dormir la main sur une arme, prête à riposter si un loup, un léopard ou un ours venait à s'aventurer trop près d'elle.

Les températures variaient beaucoup entre la chaleur étouffante des journées ensoleillées et la fraicheur des nuits, mais ses vêtements récemment achetés lui permirent de s'y adapter… Bien qu'elle haïssait toujours autant le froid et devait être encore plus vigilante la nuit car sa morsure l'engourdissait et faisait faiblir sa vigilance.

Les gens du pays étaient doux et simples, et malgré son caractère asocial et répugné à l'égard du genre humain, Cynder apprécia sincèrement les quelques fois où elle fut contrainte de dormir en ville. D'ordinaire, elle cherchait des recoins isolés où dresser un feu de camp, mais la sérénité des villages était plaisante et lui assurait au moins de ne pas rencontrer de prédateurs. Elle était une étrangère aux critères physiques peu communs, un âge qui l'était tout autant pour mener ainsi des voyages en solitaire… Mais malgré cela, les gens ne s'attardaient pas à la dévisager, les enfants ne la montraient pas du doigt et on la laissait faire quand on la surprenait la nuit en train de dormir sur un toit pour profiter de la chaleur qui s'extirpait de la chaume.

Elle avait la paix, et elle s'en réjouissait fortement car son périple était déjà suffisamment difficile comme ça, sa fatigue revenant au galop.

Un beau jour, alors qu'elle avait passé quelques temps à vagabonder le long de routes escarpées et peu fréquentées, la jeune fille atteignit à l'aube une ville qui siégeait sur un plateau. Elle fut aussitôt surprise par l'animation qui y régnait : des enfants courraient après des chiens en tenant dans leur bras d'innombrables guirlandes de fleurs et on trouvait à chaque coin de rue des assiettes pleines de nourritures posées à même le sol. Des bougies illuminaient les quartiers et chaque maisonnette était décorée de petites lampes à huile. Ainsi sous le lever de soleil, la cité étincelait de mille feux et la voyageuse se laissa emporter par la beauté de l'évènement, probablement une célébration à en juger l'ambiance religieuse qui imprégnait l'air.

Curieuse, elle se promena en ville toute la matinée pour contempler un peu mieux ce phénomène, et le soleil se dressa finalement peu à peu au-dessus d'elle pour l'agresser de sa chaleur.

Des corbeaux prenaient place un peu partout et ne semblaient aucunement dérangés par la présence humaine, ce qui s'expliquait par le fait qu'absolument personne n'essayait de les chasser. Comme ils étaient peu sauvages, elle parvint même à en caresser un comme un chat et ce dernier se mit alors à la suivre pendant un petit moment avant de finalement reprendre le court de sa vie. Troublée mais intriguée par tant d'harmonie entre l'homme et l'animal – ce qui à ses yeux était impossible -, elle n'arriva plus à refouler sa curiosité et chercha à l'assouvir en prenant sur elle et en demandant à quelqu'un ce qu'il se passait. Par un heureux hasard, le premier passant qui croisa son chemin lui répondit dans une langue avec laquelle elle avait eu le temps de se familiariser en Inde. Et fort heureusement, l'homme ne semblait pas pressé.

- C'est Tihar, la Fête des Lumières ! expliqua-t-il succinctement après avoir enfin reconnu le langage qu'elle utilisait et comprit ce qu'elle voulait lui demander. Elle dure cinq jours et a commencé hier avec Kag Tihar, le Jour des Corbeaux... On les a célébrés partout dans le pays !

Cynder resta songeuse quelques instants. « Kag Tihar » avait beau appartenir à la veille, elle comprenait maintenant pourquoi il y avait autant de ces oiseaux en ville : ils avaient dû être traités comme des rois toute la journée précédente, alors ils étaient restés sur place au cas où la fête connaitrait des prolongations…

Elle songea alors aux plats de nourriture posés un peu partout en ville et demanda à nouveau.

- Et aujourd'hui, c'est quel jour ?

- Aujourd'hui c'est Kukur Tihar, le Jour des Chiens !

Elle n'eut cette fois pas le temps d'y méditer car dès qu'il eut fini sa phrase, il lui mit dans les mains l'une des guirlandes de fleurs qu'elle avait vu un peu plus tôt puis il lui présenta un sourire radieux.

- Il faut les remercier pour leur rôle dans la société, alors parmi tous les cadeaux qu'ils auront aujourd'hui, nous leur offrons un beau collier !

Elle regarda la chose dans ses mains en éprouvant une sorte d'incrédulité mais tout en affichant sur son visage son habituelle indifférence. Alors c'était pour ça, ces enfants qui courraient partout après ces animaux…

- Va ! l'encouragea le passant avant de reprendre son petit train-train. Tu n'as pas de chien, mais rends-en au moins un heureux !

La blanche le regarda s'éloigner puis reprit finalement sa route elle aussi, tenant toujours la guirlande mais ne savant pas trop quoi en faire. Elle aimait beaucoup l'idée de cette fête « Tihar » car d'après ce qu'elle avait compris, l'homme ne rendait pas hommage qu'aux Dieux mais également aux bêtes… Et Cynder aimait toujours autant les animaux : eux, ils ne jugeaient pas la beauté apparente mais latente et aimaient sincèrement sans attendre quoi que ce soit en retour. Ils faisaient partie de ce monde sans pour autant le détruire, étaient fidèles et attachants, ce qui était bien loin d'être le cas des humains…

Mais même si l'idée lui plaisait, l'adolescente n'appartenait pas au Népal et elle n'était pas concernée par cet évènement : ce n'étaient pas ses Dieux, ce n'était pas sa cérémonie et elle ne se sentait pas à sa place ici.

Elle ne se sentait pas capable de vivre dans l'harmonie et la paix, son âme étant bien trop tourmentée par la vengeance pour y renoncer.

Elle s'apprêta donc à poser l'objet dans un recoin, mais elle suspendit son geste quand elle remarqua une silhouette couchée dans l'ombre d'un muret. Intriguée par cette énorme masse singulière qui faisait tâche dans le décor, elle s'avança et découvrit avec surprise que non, ce n'était pas un lion… mais bien un chien.

C'était un dogue du Tibet, et un sacré molosse pour la taille habituelle de la race. Il possédait un pelage noir et ses pattes, son poitrail, ses babines et le dessus de ses yeux étaient couleur feu. A première vue il semblait âgé, usé, mais pourtant on sentait qu'il cachait bien son énergie, surement pour profiter pleinement de la fraicheur que lui offrait l'ombre du muret… Et pour cause : il abordait une épaisse crinière qui lui donnait l'allure du fameux félin, rendant sa silhouette encore plus imposante, et cette dernière devait bien lui peser car elle le rendait victime de la chaleur étouffante de la saison qui était supportable seulement pour les hommes, dont la pilosité se limitait à quelques poils.

Alors qu'elle décrivait avec amusement la silhouette de ce lion, quelque chose attira son attention dans l'épaisseur incroyable de sa crinière. Il y avait un collier, mais ce dernier semblait beaucoup trop serré…

Se sentant soudainement concernée comme si elle avait été témointe d'une horrible scène, la jeune fille s'avança doucement et comprit alors ce qu'elle avait déjà réalisé inconsciemment par le biais de ses analyses visuelles : l'animal avait été abandonné, et tandis que ses poils qui n'étaient plus entretenus poussaient, son collier devenait de plus en plus étroit et devait peu à peu lui enserrer douloureusement le cou.

Le mastiff sembla remarquer le poids de son regard car avant même qu'elle n'ait eu le temps de le rejoindre près du muret, il releva la tête et plongea ses yeux bruns dans les siens bleus pour la dévisager avec une expression indescriptible. Chez les animaux la plupart des émotions passaient par le regard mais dans les yeux de ce chien-là, on ne rencontrait que du vide, comme s'il les refoulait pour afficher un masque d'impassibilité.

« Eh bien maintenant, je sais ce que ça fait quand un étranger vous regarde comme ça… » songea-t-elle avec ironie en se souvenant qu'elle aussi passait son temps à dissimuler ses sentiments derrière un masque.

Elle arriva jusqu'à lui et s'accroupit pour être à sa hauteur, étonnée par le sang froid de l'animal qui n'avait toujours pas esquissé le moindre geste ni montré le moindre signe d'agressivité. Il se contentait de la fixer avec ses grands yeux et il ne broncha pas non plus quand elle avança ses mains vers lui. Comme il ne réagit toujours pas alors qu'elle montrait très clairement qu'elle allait le toucher, elle comprit qu'il ne s'en prendrait pas à elle si elle pénétrait son espace et la voyageuse s'autorisa donc à fouiller dans sa crinière pour détacher le collier. La lanière de cuir était fatiguée, ce qui confirma qu'on l'avait bel et bien laissé à l'abandon depuis longtemps déjà et elle s'attarda sur sa médaille pour en lire le nom masculin gravé dessus. Elle le jeta finalement sur le côté et se souvenant qu'elle avait la guirlande à son bras, elle la passa autour du cou de l'animal qui retomba sur son poitrail sans le serrer.

Le dogue observa silencieusement son cadeau, baissant les yeux.

- Alors comme ça, tu es « Dhoka » ? demanda-t-elle comme si elle eut attendu une réponse.

Mais le chien ne réagit même pas à son nom, comme s'il avait renié son passé et ceux qui l'avaient délaissé.

- Ouais… affirma-t-elle tristement. En fait, on est pareil toi et moi : on se bat seuls contre ce monde qui n'a pas hésité à nous jeter…

Elle crut voir quelque chose briller furtivement dans le regard de l'animal, mais elle se contenta de se relever pour aller lui chercher l'une des assiettes qui reposaient au soleil et qui avait été épargnée par les autres bêtes errantes qui passaient par là. A vrai dire, absolument tous les chiens semblaient être respectés et honorés pour cette journée, qu'ils aient un maitre ou non. Elle déposa la nourriture à l'ombre, entre ses pattes, puis lui caressa le haut de la tête en lui soufflant quelques mots avec une sincérité qu'elle n'avait pas utilisé depuis des années. Elle avait du mal à définir l'émotion qui la traversait, mais elle ne pouvait que l'assimiler à de l'empathie. Elle n'aurait jamais cru en ressentir un jour, mais n'en culpabilisa pas pour autant car l'être face à elle n'appartenait pas à cette humanité qu'elle détestait tant : elle comprenait et partageait la douleur de cet animal, ce sentiment d'abandon qu'elle avait déjà vécue aussi…

Les êtres comme elle, rejetés et trahis, vivaient sans accorder leur confiance et sans cadeau alors elle prit plaisir à lui en faire un :

- Passe un bon Kukur Tihar, Argos... Et ne désespère jamais. Crois-moi, parfois, il vaut mieux être seul que mal accompagné…

Comme s'il eut compris qu'elle venait de lui offrir un nouveau départ avec un nouveau nom, le chien redressa sa tête massive avant de remuer la queue, fixant à présent l'adolescente avec une bouille de gros nounours. De la joie apparue alors dans ses yeux marron et émue de s'en savoir à l'origine, Cynder rendit à « Argos » un dernier sourire, puis se redressa pour reprendre sa route, étrangement radieuse. Elle avait l'impression d'avoir été utile, et ce drôle de sentiment lui réchauffait profondément le cœur. Croiser un être d'une autre espèce mais avec la même histoire qu'elle lui avait donné l'impression d'être moins seule au monde, moins… anormale.

Après tout, la douleur était universelle et n'était pas le propre de l'homme, ce que ce dernier avait trop souvent tendance à oublier.

Apaisée et désormais de bonne humeur, elle se permit de s'attarder en ville pour respirer encore un peu l'ambiance sereine qui y régnait… Puis elle la quitta finalement et reprit en solitaire son chemin sur les routes, ignorant qu'une ombre venait de la prendre en chasse…

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Le soleil se couchait lentement alors qu'elle descendait le flanc des montagnes. La marche continuait de l'endurcir et la rendait plus forte, plus endurante... Mais elle demeurait toutefois toujours aussi pénible.

Ce fut donc un coup dur quand Cynder réalisa qu'elle avait fait une erreur en dressant son plan de voyage qui la mènerait jusqu'à la Chine : elle utilisait les cartes des différentes régions du pays qu'elle traversait progressivement, mais ces dernières n'affichaient pas les reliefs… Et évidemment, la frontière nord du Népal qui donnait sur la Chine était délimitée par la chaine montagneuse de l'Himalaya. Même si passer par là lui aurait assuré de ne pas avoir de problème avec les douanes, elle n'avait ni l'équipement nécessaire pour braver ses flancs réputés périlleux, ni même le courage de le faire. Elle avait donc dû modifier sa trajectoire et l'avait rallongée pour traverser le territoire dans sa longueur, lui permettant ainsi de rejoindre les autres pays qui côtoyaient celui où elle désirait se rendre afin de les traverser à leur tour.

Le terme de son voyage lui parut encore un peu plus s'éloigner… Arriverait-elle donc un jour à Hong Kong ?

Quand le soleil disparut derrière l'horizon, la blanche quitta les routes et s'enfonça un peu plus dans les terres afin d'établir son camp pour la nuit, marchant comme une automate et le moral à zéro après l'énorme détour qu'elle devait désormais faire pour rejoindre sa destination. Elle trouva finalement un renfoncement dans un gros rocher qui la protégerait du vent nocturne, et se délesta du poids de son sac pour allumer un feu en des mouvements rendus mécaniques par l'habitude avec les premiers morceaux de bois qui lui tombèrent entre les mains. Une fois qu'elle parvint à créer un foyer, elle partit ensuite chasser en jetant des regards furtifs aux arbres et une détonation plus tard, elle ramena l'un des rares faisans que l'on trouvait à cette altitude avant de le dépecer et le faire cuire primitivement.

Heureuse de pouvoir souffler enfin un peu, elle commença à entamer son repas mais un bruissement dans l'herbe la mit sur le qui-vive.

Elle se raidit aussitôt et le cœur battant, attrapa sans mouvements brusques la crosse d'une de ses armes sans pour autant la sortir de son étui. C'était bien ce qu'elle craignait : que la lumière du feu et l'odeur du gibier en train de cuire aient attiré des prédateurs. Ne pouvant juger un adversaire qui n'était pas encore visible, elle prit l'initiative de déverser de l'énergon dans son sang afin de faire pleinement face à la menace et ses yeux bleus se mirent alors à luirent dans le noir, témoignant du phénomène tandis qu'une grande force monopolisait désormais ses muscles et qu'elle était à présent prête à riposter.

Mais tandis qu'elle scrutait son environnement pour rechercher l'origine du bruit et se préparait à dégainer au moindre signe suspect, ses yeux s'écarquillèrent quand ils se posèrent sur une guirlande de fleur familière. Un bête s'extirpa des hautes herbes puis s'avança tranquillement vers une Cynder hébétée qui, prise au dépourvue, se figea la bouche bée en perdant tout son esprit combattif.

- Argos ?

Elle eut droit pour réponse à un aboiement roque alors que le dogue se plantait face à elle, affichant toujours un air impassible. La seule différence avec le chien qu'elle avait rencontré en ville, c'était qu'une petite étincelle de vie brillait désormais dans le fond de ses yeux, rendant leur couleur marron presque doré et donnant l'impression qu'il était plus… vivant. Mais pas seulement : maintenant qu'elle le voyait debout, elle réalisait à quel point il était imposant, haut en muscles… Et qu'il débordait d'énergie. Pas si vieux et usé que ça, en fait !

- Alors comme ça, tu m'as suivi… souffla-t-elle en s'accroupissant pour aligner son regard avec le sien, reprenant peu à peu ses esprits.

C'était vraisemblablement le cas. Elle n'avait pourtant pas sentie de présence, et elle fut étonnée par la furtivité de ce molosse malgré sa taille. Elle avait déjà été traquée par des agents de la CIA qu'elle avait réussi à mener en bateau à travers les Etats-Unis lorsqu'elle y était encore en cavale, mais c'était bien la première fois qu'on la retrouvait aussi rapidement et sans éveiller ses soupçons.

A ses yeux, il n'y avait rien à redire : les services secrets américains venaient de se faire ridiculiser par un chien.

Elle rigola doucement à cette pensée, puis elle observa le mastiff s'allonger au coin du feu comme si de rien n'était. Apparemment, il n'était pas là pour savoir si elle accepterait sa présence ou non : il était là car il avait jugé que c'était sa place. Et Cynder comprit aussitôt qu'elle venait de se faire un compagnon de voyage. Après tout, en lui donnant un nom, elle lui avait donné un nouveau départ et l'animal avait choisi de le commencer ici.

Elle en était presque honorée, touchée que pour la première fois dans sa vie, quelqu'un l'accepte pour ce qu'elle était et décide de rester à ses côtés.

Elle termina son repas et fut surprise que le chien ne vienne pas en réclamer une petite part, avant de se souvenir qu'il avait été abandonné depuis longtemps déjà et qu'il avait surement dû apprendre à subsister seul. Encore un point commun qu'elle partageait avec lui : l'autonomie pour ne dépendre de personne. Ce qui fut vite confirmé quand il s'absenta une quinzaine de minutes avant de réapparaitre, un lapin dans la gueule. En revanche, la guirlande de fleur avait disparue de son cou et elle en conclut qu'elle avait dû s'accrocher quelque part pendant sa chasse. En soi, ce n'était pas bien grave : le Jour du Chien était fini maintenant et puis de toute façon, c'était beaucoup mieux ainsi. Un collier démontrait que l'on appartenait à quelqu'un, que l'on était sa propriété

Que l'on n'était pas libre.

- Tu sais pourquoi je t'ai appelé Argos ? dit-elle alors qu'elle dépliait son duvet pour s'installer à proximité des flammes.

Si quelqu'un passait par là, il aurait cru la jeune fille folle de parler ainsi à un animal… Et pourtant le concerné abandonna son repas et redressa la tête comme s'il participait à la conversation, reconnaissant aussitôt son nouveau nom comme s'il estimait lui-même mériter bien plus que Dhoka.

- C'était un chien vif et robuste, mais il s'est retrouvé rongé par la solitude et a commencé à dépérir quand son maitre s'est absenté pendant de longues années. Quand ce dernier, vêtu comme un mendiant, est finalement revenu alors que tout le monde le croyait mort, Argos n'a pas été trompé par son déguisement et l'a immédiatement reconnu : il ne l'avait jamais oublié et l'avait toujours porté en son cœur. Depuis lors, c'est un puissant symbole de fidélité et de force d'esprit… Je trouve que ce nom te va bien.

Et elle le pensait sincèrement : tout comme elle, il avait été abandonné et en avait beaucoup souffert au point de se renfermer sur lui-même pour ne plus le vivre à nouveau. Lui aussi il ne pouvait pardonner aux hommes d'avoir fait de lui une bête sans avenir, et étant donné que Cynder n'était plus « humaine », il accordait en fait sa confiance à quelqu'un qui, comme lui, avait été victime de la volonté des êtres humains.

Tous deux n'appartenaient pas à la même espèce… Et pourtant, ils avaient plus de points communs qu'ils n'en partageaient avec leurs semblables. Tous deux se regardaient dans les yeux et se voyaient dans le regard de l'autre, voyaient leur même malheur, leur même peine et leur même volonté de surmonter tout ça.

Pour la jeune nomade, ce fut alors sa première nuit en bonne compagnie depuis bien longtemps, et ce fut également la première fois qu'elle dormit sans ressentir le besoin d'avoir une main sur une arme, étrangement rassurée. Elle avait pleinement accepté la présence du chien qu'elle avait d'ailleurs l'impression de connaitre depuis toujours… Car pour la première fois de son existence, elle avait trouvé quelqu'un comme elle et elle s'en réjouissait.

Elle n'était plus seule dans son malheur qu'elle pourrait désormais affronter avec plus de courage.

Au matin, elle étouffa le feu et reprit sa route, suivie de près par son nouveau compagnon de voyage.

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A vrai dire, elle ne sut pas vraiment si c'était elle qui avait adopté le dogue tibétain ou bien l'inverse.

Leur relation n'avait rien du rapport entre maitre et chien, mais plutôt celui de deux rescapés qui vivaient au jour le jour, rendus égaux par leurs mésaventures. Elle traduisait un renouveau pour l'un comme pour l'autre, sortant chacun de leur solitude pour essayer de vivre une dernière fois en accordant pleinement sa confiance.

Car l'adolescente avait confiance en lui. Elle ne s'en était même pas rendu compte tellement cela était venu naturellement.

Leur amitié n'enlevait toutefois rien à leur indépendance, et Cynder poursuivait sa route sans avoir à se soucier de nourrir l'animal qui assurait sans problème sa propre survie. De même, il n'avait aucun mal à suivre son rythme de marche et quand l'envie lui prenait, il partait librement explorer les environs pendant quelques heures… Mais il se débrouillait toujours pour revenir. Il n'y avait pas à dire, il avait un talent pour pister et adorait visiter les alentours pour se dégourdir ses pattes. L'inaction n'était visiblement pas son truc et il semblait s'épanouir dans ces grands espaces où il pouvait gambader librement, loin de l'atmosphère étouffante des villes. C'était peut-être pour ça qu'on l'avait abandonné : ses maitres n'avaient probablement pas pu cerner la nature de ce molosse.

Mais il n'y avait à présent plus aucun doute : sa place était ici, avec d'elle.

Argos n'était pas très doué pour les démonstrations d'affection, tout comme elle. Il avait été privé de tendresse pendant longtemps et cela lui avait laissé de profondes cicatrices, des séquelles indélébiles qui l'avaient transformé, lui aussi. De tels gestes ne leur venaient plus naturellement... Alors ils réapprenaient tous deux comment faire : la blanche ébouriffait de temps à autre le pelage noir et feu de son ami, et comme un chat, il venait également de lui-même demander des caresses quand il avait besoin de réconfort. Avec le temps, ils avaient finalement pris pour habitude de chercher la présence de l'autre lors des rudes nuits glacées afin de dormir l'un contre l'autre et partager mutuellement leur chaleur.

La journée, le dogue conservait tout comme elle un air indifférent et peu expressif, menant sa petite vie en la suivant. Toutefois, il avait beau afficher un air impassible, cela ne voulait pas pour autant dire qu'il était désintéressé de tout. Bien au contraire, il était même très observateur : la nuit, il semblait devenir beaucoup plus vigilant et somnolait plus qu'il ne dormait. Quand elle établissait un camp, il se couchait près d'elle pour se reposer mais surveillait calmement les alentours… Avant de partir en trombe quand il pensait avoir remarqué quelque chose à chasser, proie comme prédateur. C'était toujours drôle de le voir démarrer ainsi sans prévenir… Mais il ne rentrait jamais bredouille de ses traques.

Le simple fait de voyager devint ainsi une expérience nouvelle et presque étrange pour la jeune fille… Pas seulement parce qu'elle était accompagnée, mais aussi parce la présence du molosse la rassurait grandement.

Car si son sang-froid le faisait passer pour un gros nounours gentil et paisible, il pouvait également être un vrai grizzly ! Argos était courageux et n'avait peur de rien : ni des inconnus, ni des ours, ni des loups ou des léopards des neiges. Il détestait lui aussi les hommes, et hormis la présence de Cynder, il refusait catégoriquement celle des autres et laissait entrevoir à tous ceux qui avait le malheur de s'approcher trop près d'eux un redoutable caractère territorial. Quand il était en colère, il gonflait les longs poils de sa crinière pour paraitre plus impressionnant encore et dévoilait une dentition redoutable, tenant ainsi à distance les intrus avec une détermination sans faille.

La blanche n'avait pas peur de ces potentielles menaces – animaux, autres voyageurs ou autochtones - car elle se savait parfaitement capable de se protéger elle-même… Mais elle était touchée par la loyauté du dogue, qui semblait vouloir défendre de toutes ses forces la seule famille qu'il lui restait.

Et elle aussi, elle serait prête à tout si quelqu'un avait le malheur de s'en prendre à lui.

Elle lui accordait ainsi la reconnaissance que lui avaient refusée ses anciens maitres, faisant de lui autre chose qu'un chien errant sans avenir en lui offrant une nouvelle vie, et en échange il lui témoignait sa fidélité en la protégeant.

Voyager devint donc une expérience moins difficile, moins éprouvante car elle pouvait désormais dormir la nuit sans avoir à garder la main sur une arme, alertée par les aboiements du mastiff en cas de danger. Les jours devinrent moins longs, leur vide comblé par la présence de l'animal qui la suivait et elle quitta bientôt le Népal pour traverser les autres pays qui la mèneraient jusqu'en Chine. Contourner les douanes fut une véritable épreuve… Mais elle parvint enfin à atteindre son objectif.

Enfin.

Après presque quatre années à voyager, elle avait enfin rejoint le pays le plus peuplé du monde.

Elle voyait enfin le bout de son périple dont l'origine lui revint peu à peu : sa volonté de fuir les Etats-Unis pour se faire oublier par son gouvernement, son voyage en voiture pour rejoindre la Louisiane du Sud, sa traversé de l'Atlantique censée l'emmener jusqu'à Shanghai... Puis la terrible angoisse que l'enfermement marin avec éveillé en elle, sa « fuite » du cargo lorsque ce dernier avait fait une escale à Rotterdam puis toutes ces années passées sur les routes, sa rencontre avec Argos… Ainsi que la découverte de l'existence d'un nouveau White-Block : le KSI.

C'était la seule chose qui imprégnait encore fraichement sa mémoire. Elle n'avait après tout pas choisi d'aller à Hong Kong par hasard : cette entreprise jouerait peut-être un rôle clé dans sa quête de vengeance.

En tout cas, elle s'apprêtait à se fondre parmi une population d'un peu plus d'un milliard d'habitants : jamais on ne pourrait la retrouver ici, et elle était sûre d'avoir la paix pendant un bon moment.

Ce fut ainsi l'esprit tranquille mais bouleversé par la fin d'un aussi long voyage que Cynder s'aventura sur les routes chinoises.

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Voilà pour ce 13ème chapitre !

Je l'avais bien dit : DAN-TES-QUE ! Il s'est passé pas mal de choses, et je n'avais jamais écrit quelque chose d'aussi long ! ( nouveau record battu ! ;D ) Et encore, je l'ai sérieusement raccourci !

Un chapitre qui met en avant des faiblesses à notre jeune voyageuse : le froid, le contact avec les autres, l'enfermement…. Bien que sur ce point, c'est une claustrophobie plutôt spéciale. Ce ne sont pas les quatre murs d'une pièce qui l'oppressent : elle devient simplement angoissée quand elle se retrouve « contrainte » quelque part, sans possibilité d'échappatoire, car ça lui rappelle trop sa cellule de White-Block.

D'ailleurs, et mine de rien, Mark a joué un grand rôle : il a tout de même réussi pendant un petit instant à faire remettre en question Cynder sur le mauvais fond de l'espèce humaine ! Quand on connait l'animal, c'est quand même pas rien ! :D

Comme vous avez aussi pu le constater, j'ai donné un compagnon d'infortune à Cynder : Argos. Il s'agit d'un être qui lui aussi va venir bouleverser un peu la mentalité de notre chère adolescente :) J'ai eu beaucoup de mal pour décider qui jouerait ce rôle : je suis passé par tous les animaux, allant des chats aux serpents…

J'ai d'abord eu l'idée d'un corbeau ( en pensant à Soundwave et Laserbeak ). Le début de scène quand elle arrive en ville et où un de ces oiseaux la suit après qu'elle l'ait caressé peut en témoigner, mais je trouvais ça un peu trop… original. Et puis même s'il existe de véritables amitiés homme/corbeau, je trouvais que les liens ne seraient pas aussi forts car un oiseau peut difficilement avoir la même histoire qu'un humain ( bien que les corbeaux sont des animaux remarquablement futés, ayant à peu près le même niveau d'intelligence qu'un enfant de 5ans )

C'est là que j'ai eu l'idée d'un chien, et je voulais trouver une race qui avait le même genre de caractère que Cynder. Alors que j'ai faisais des recherches pour savoir quel genre de chien on pouvait rencontrer dans les pays d'Asie, je suis tombée sur une photo impressionnante d'un dogue du Tibet en train de charger, tous crocs dehors. J'ai lu brièvement le profil caractériel de la race et là je me suis dit : « Ok c'est bon : lui, ce sera Argos ! ».

Le seul petit bémol, c'est que ces chiens sont très rares car ils ne vivent qu'en altitude, sur les hautes plaines tibétaines. Il me semble que le prix du dernier qui a été vendu en Chine a atteint le million… On va donc négliger ce point-là et faire comme si on n'était pas au courant ^.^'

Plein de bisous et à la prochaine !