Dès le lendemain, Ezio se rendit à la maison close pour y rejoindre Leonardo. La soeur Theodora, qui était au courant du départ de Mireio, l'avait vêtue pour l'occasion.

Presque aucune parole ne fut échangée sur la route, alors qu'Ezio soulevait la petite silhouette dans ses bras, suivant Leonardo qui dirigeait la marche. Elle était à présent réveillée, mais trop fatiguée pour parler. Elle lui serrait le cou, le visage caché contre son torse.

_ Dépose-la sur mon lit. Je vais dormir à la mezzanine pour un moment, dit Leonardo en ouvrant la porte de son atelier.

Ezio s'exécuta et allongea Mireio sur la couche.

_ Tout va bien aller, mon ange, soupira l'artiste en s'approchant. Tu as soif? Je t'emmène quelque chose à boire.

Leonardo se déplaça vers l'espace cuisine, puis se tourna vers l'assassin, à mi-chemin.

_ Merci beaucoup, Ezio.

C'était une manière polie de lui dire qu'il était pour lui de les laisser…

_ Est-ce que je peux revenir plus tard?

_ Passe dans quelques jours. Mireio sera encore fatiguée, mais elle ira déjà mieux.

Et puis ils doivent avoir plein de choses à se dire, des choses que je n'ai pas le droit de savoir, encore une fois, pensa Ezio avec amertume.

XXXX

Ezio respecta la demande de Leonardo, et ne revint à l'atelier de l'artiste que quelques jours plus tard.

Leonardo était penché sur un cahier de croquis lorsqu'il aperçut l'arrivée du nouveau venu. Il alla à sa rencontre, et le serra dans ses bras.

_ Ah! Ezio! Ça fait du bien de te revoir enfin! Mireio va beaucoup mieux!

Ezio se tourna, et vit la jeune femme assise sur une chaise, un livre à la main.

Son coeur cessa de battre. Il vivait exactement la même scène que lorsqu'ils s'étaient rencontrés. Il se souvint d'avoir cherché son attention, alors qu'elle se tenait à cet endroit précis, l'ignorant, la tête plongée dans sa lecture. Cela faisait déjà presque un an de cela.

_ Ezio!

Elle se dressa hors de la chaise en dégainant une béquille que Leonardo lui avait probablement bricolée. Le coeur d'Ezio avait peut-être arrêté de battre, et à présent il se fendait, alors qu'il allait à la rencontre de Mireio, qui boitait vers lui.

_ T'as fini de me dévisager comme si j'étais une clocharde?

_ Qu'est-ce que tu racontes? Tu es magnifique.

Il la serra dans ses bras, et plongea son nez dans ses cheveux, soulagé. Rien ne semblait avoir changé.

XXXX

Et comme au premier jour de leur rencontre, Leonardo invita Ezio à se joindre à eux pour le dîner. Les conversations étaient plutôt bon enfant, tous les trois essayant d'éviter tout sujet ayant lien avec les derniers événements. À vrai dire, c'était plutôt Leonardo qui se lançait dans de longs monologues, leur déblatérant sa nouvelle passion pour l'astronomie.

_ Et si je vous disais que ce n'est pas le Soleil qui tourne autour de la Terre, mais bien le contraire? C'est fascinant, n'est-ce pas?

Cela faisait longtemps qu'Ezio n'avait pas passé une soirée aussi agréable. Sans soucis, sans discours sérieux, sans complot. Il comprenait à présent à quel point Leonardo lui était un ami si précieux. Comme une étoile dans sa sombre existence, se dit-il en rigolant d'avoir fait un parallèle avec les propos de l'artiste.

_ Quoi? Qu'est-ce qu'il y a de drôle? Tu n'y crois pas?

_ Non, non, Leonardo, ce n'est pas ça! Tu… tu m'amuses beaucoup, c'est tout.

Et Mireio qui gloussa, de l'autre côté de la table. Et ce sourire qu'elle lui renvoya. Est-ce que c'était à cela que pouvait ressembler le bonheur?

XXXX

Le soleil était maintenant couché, ou alors était-ce la Terre qui avait tourné dans une orbite qui voilait toute lumière, ou... Ah! Peu importait!

Ezio avait insisté pour passer la nuit avec eux. À vrai dire, il n'avait pas vraiment d'endroit où aller. Il évitait Rosa depuis leur altercation, et n'était pas encore retourné à la cache des voleurs. Et l'idée d'avoir à se rendre au bordel lui semblait plutôt mal placée.

Il avait pris place sur une grande chaise de bois massif, où il avait réussi à s'y endormir en retirant son armure, et en croisant ses bras sur sa poitrine. C'était loin d'être l'idéal, mais c'était beaucoup plus confortable que le toit d'une bâtisse ou le sommet d'une tour.

Il dormait à poing fermé lorsqu'il sentit une présence se pencher sur lui. Surpris, il leva les yeux, découvrant Mireio qui se tenait devant lui. Il lui prit la main, et l'entraîna vers lui. Elle s'assied sur ses jambes, son corps nu sous la robe de chambre. Ils s'embrassèrent longuement, Ezio serrant doucement la taille de Mireio de ses deux bras.

Il s'inséra en elle avec lenteur, prenant le temps de ressentir toute la chaleur, l'humidité et la texture de son vagin autour de son gland. Les va-et-vient se firent avec douceur, presque imperceptibles. Ezio comprenait enfin ce que l'on voulait dire par ne faire qu'un. Serrée contre lui, Mireio n'était à présent qu'une continuité de lui-même. La sensation qu'il vivait était indescriptible, un mélange de pure joie et de pincements à la poitrine.

Il n'y avait pas d'ébats, pas de confrontation. Pas de combat à savoir qui allait faire jouir l'autre en premier. Que de la tendresse. Une longue étreinte qui ne se terminait plus.

Ezio se mit à effleurer du bout de ses lèvres chaque blessure de Mireio, comme des dizaines de baisers priant d'accepter ses excuses. Mais tout cela n'était pas nécessaire. Mireio leva la tête d'Ezio. Elle lui avait déjà pardonné.

_ On se rappelle de chacune de nos cicatrices, mais on ne les compte jamais, lui chuchota-t-elle à l'oreille en passant son doigt sur la lèvre d'Ezio, de la même manière qu'elle l'avait fait lorsqu'ils étaient tous les deux en haut de la tour, sous une pluie battante.

XXXX

Le soleil frappait à travers les lucarnes de la résidence de Leonardo. Celui-ci se leva de sa couchette de fortune, et descendit l'échelle sans un bruit, souhaitant ne réveiller personne. Lorsqu'il atteignit la cuisine, il fut surpris de ne plus trouver Ezio sur la chaise, ses armes pourtant toujours là. Inquiet, il se précipita en direction de sa chambre, voir si Mireio se portait bien.

Ils y étaient allongés tous les deux, blottis l'un contre l'autre.

Leonardo retourna à la cuisine, soulagé. Tout semblait revenir à l'ordre.

« Je savais bien que ces deux-là finiraient ensemble! » se dit-il, le coeur léger.

XXXX

_ Avez-vous remarqué cette cavité dans la paroi osseuse? Il faudrait la prendre en note.

Tout excité, Leonardo jouait dans la chair du cadavre à même ses mains, lissant la partie en question du bout de son doigt afin de bien la montrer à tout le monde.

Les trois étudiants se penchèrent sur leurs cahiers, grattant de rapides esquisses sur les pages.

Mireio allait et venait, apportant le matériel nécessaire à Leonardo. Elle n'avait à présent plus besoin de béquille. Elle boitait encore, mais à peine. Se déplacer ne lui faisait presque plus mal. Tout était redevenu comme avant. Elle assistait aux cours de Leonardo et l'aidait dans ses tâches. Et le soir, Ezio venait les rejoindre lorsqu'il le pouvait, et ils prenaient mutuellement les nouvelles de chacun.

Cela pourrait durer pour toujours, se dit-elle, que je serai heureuse pour le reste de mes jours.

Lorsqu'elle s'approcha de la table de dissection, les trois étudiants la remercièrent avec de grands sourires. Ils étaient tous soulagés de la voir en santé et parmi eux. Francesco lui avait tellement manqué. Il lui avait demandé si elle voyait toujours l'assassin, ce à quoi elle répondit sans hésiter, fière de le lui confirmer. Il semblait déçu, mais la respecta dans sa décision.

Nous nous connaissons depuis si longtemps, pensa-t-elle. C'est lui qui m'a appris l'italien, ainsi que les manières et l'étiquette du pays. Il a même trouvé mon appartement...

Elle pouvait comprendre son désarroi lorsqu'elle repoussait ses avances. Mais de toute façon, que pourrait-elle faire d'un noble italien comme lui?

Mireio se dirigea hors de la pièce, en quête de nouvelles serviettes propres. À peine avait-elle franchi quelques pas, qu'elle fut prise de nausées.

_ Mireio? Est-ce que ça va? demanda Leonardo qui avait remarqué sa drôle de démarche.

_Oui, oui, répondit-elle, tentant de prendre le dessus sur d'incontrôlables sueurs froides. « Ce ne sont que les odeurs du cadavre qui m'incommodent.

_ Qu'est-ce que tu racontes? Ça ne t'a jamais dérangée, pourtant.

Leonardo s'approcha d'elle, suivi par Francesco. Elle perdit pied, et le jeune homme la rattrapa de justesse, Leonardo étant impuissant avec ses mains baveuses de sang.

Elle déglutit, et vomit.

_ Oh, mon Dieu! Qu'est-ce que tu as? Mireio, tu es malade?

_ Je l'amène voir le dottore, répliqua immédiatement Francesco.

Leonardo hésita. Mais Francesco avait raison, c'était la meilleure chose à faire. Le dottore se trouvait qu'à quelques pas de l'atelier, il ne pouvait rien lui arriver.

_ Très bien, mais revenez après, ne flânez pas!

XXXX

Ezio avait enfin repéré la trace de Barbarigo et Moro. Cela faisait plusieurs semaines qu'il tentait de les intercepter, et de les condamner au sort qu'il leur réservait. Il se ferait un plaisir de les assassiner froidement, le goût de la vengeance sur les lèvres.

« Votre mort approche. Vous paierez pour la trahison de ma famille, et pour tout ce que vous avez fait subir à Mireio… »

Il les suivait, toit après toit, alors que les deux hommes circulaient dans la foule. Il allait bien trouver le bon moment pour passer à l'action.

Ils s'immobilisèrent, et commencèrent à parler. Ça y est, l'heure était venue.

Ezio dégaina ses deux lames secrètes, qui sifflèrent entre ses paumes. Il prenait son élan, lorsque surgit quelqu'un qui se joignit aux deux Templiers.

Francesco.

Ezio observa les trois hommes se saluer, ébranlé. C'était donc lui? Depuis le début? Tout faisait maintenant tellement de sens. Il n'avait jamais quitté Mireio de vue… Ce n'était pas un ami, ni même un apprenti de Leonardo, mais un espion. Rosa ne lui avait donc pas menti, elle ne les avait jamais trahis...

_ En êtes-vous certain, Francesco?

_ Je ne peux l'être davantage. J'étais avec elle lorsque le médecin lui a annoncé. Cela ne fait aucun doute, je l'ai entendu de mes propres oreilles. Je vous le jure sur ma vie.

_ Seigneur… souffla Barbarigo. Si Borgia venait à l'apprendre…

_ On n'aurait jamais dû la laisser s'échapper si bêtement! Qu'est-ce qu'on fait, maintenant? Il faut faire vite, le bateau vers Chypre sera prêt dans moins d'une semaine, dit Moro.

_ Mireio va me rejoindre à l'entrée du marché de la place San Marco, répondit Francesco. J'ai sa confiance, et elle veut faire de moi son confident. Vous pourrez mettre la main dessus à ce moment. Et tâchez donc de ne pas la perdre à nouveau, cette fois-ci!

Un médecin? Que se passait-il?

Ezio dut se contraindre à laisser partir les deux Templiers, pour se concentrer sur le jeune traître, maintenant d'une menace beaucoup plus grave. Il devait absolument l'arrêter avant qu'il ne retrouve Mireio.

Francesco était sur le point de tourner en direction de la rue qui aboutissait sur le marché. L'assassin prit son élan, et du haut du toit où il se trouvait, il sauta sur sa cible, le plaquant au sol. Le jeune homme châtain hurla, surpris.

_Traître!

_ Moi, un traître? demanda-t-il, la lame d'Ezio collée contre sa gorge. Un cygne, un cygne qui folâtre avec un affreux rapace, voilà ce qu'est Mireio. Elle était parfaite, pure… éthérée! Avant que vous ne la salissiez!

_ Pour qui te prends-tu pour dire de telles choses!

_ Cette pauvre Mireio s'est complètement égarée du chemin qu'elle devait prendre. Il faut bien quelqu'un pour la raisonner… si je ne le fais pas, qui le fera?

_ Quel chemin? Qu'est-ce que tu sais?

Francesco se mit à rire nerveusement.

_ Ah! Parce que tu ne sais même pas qui elle est! Ça alors… Pauvre fou… Si au moins tes actes étaient animés par un quelconque désir de pouvoir… Alors, je vous maudis, toi, tes ancêtres, ta famille et tous tes descendants! Allez brûler en enfer pour l'éternité! Longue vie aux Borgias!

C'était plus qu'Ezio ne pouvait le supporter. Sa lame traversa d'un seul coup la gorge de Francesco, jusqu'à sa nuque. Le sang giclait sur les dalles, alors qu'Ezio se redressait.

_ Requiescat in pace…

_ Ezio…

La voix venait de derrière lui. Il se tourna, et se trouva face à face avec Mireio, pétrifiée.

_ … Qu'est-ce que tu as fait?