Chapitre 13
22 juillet 1985
Jour 0
(Blizzard (version longue) – Fauve)
En dessous de ses pieds, il ne voit que du noir. Bien sûr, il entend le fleuve qui s'écoule en bas, plus bas, bien plus bas. S'il lâche le hauban auquel il est agrippé, il tombera dans le vide. Il sera peut-être même mort avant de toucher l'eau. Il ferme les yeux. Rien ne l'empêche de sauter. D'ici, personne ne peut le voir, ni les automobilistes, ni les rares fêtards qui traversent le pont pour rentrer chez eux. Derrière lui, il entend un groupe passer sans lui prêter attention. Trois femmes et un homme. Ils rient et parlent fort, discutent de la soirée qui vient de se dérouler.
Rien ne l'empêche de sauter. Pourtant, il n'y arrive pas. Ses doigts sont serrés sur le câble métallique et refusent de lâcher prise. S'il ne saute pas maintenant, les hommes de son père finiront par le retrouver. Ils le tueront, lui et tous les gens auxquels il tient.
Il n'était pas dupe. Il ne l'a jamais été. Depuis le début, il avait remarqué leur manège. Un homme rôdant près de son lycée, un autre dans sa rue, jamais le même, parfois plusieurs. Il devait encore planer un doute sur sa véritable identité, sinon il serait mort depuis longtemps.
Gloria n'a jamais voulu lui révéler la vérité sur ses origines. Pourtant, il est sûr qu'elle était au courant depuis longtemps. Il a mené son enquête de son côté. Il a découvert l'existence de Marlène Elias. Puis celle de Gianni Moretti.
Moretti a un autre fils. Un vrai fils. Un fils qui porte son nom et qui jouira de son héritage. La mort de son bâtard lui permettrait de tout remettre en ordre. Comme si ni l'enfant, ni sa mère, n'avaient jamais existé.
Rien ne l'empêche de sauter. Il n'y a qu'un pas à faire pour que tout soit fini. Pourtant, il tourne la tête quand il entend des pas derrière lui. Ce n'est pas Tony, ce n'est qu'un ivrogne qui clopine en s'appuyant sur la rambarde. Pourquoi Tony viendrait, de toute façon ? Oui, pourquoi viendrait-il ?
Les bras tendus dans le dos, il avance son corps, vers le néant. Les yeux fermés, il sent le vent le décoiffer. Il finira bien par lâcher, il n'a pas vraiment le choix. Il laisse un de ses bras retomber le long de son corps. Il se balance, il n'y a presque plus rien pour le retenir. Les paroles d'une chanson, cette fichue chanson que Tony sifflote sans arrêt – comment s'appelle-t-elle, déjà ? – lui reviennent en tête. Comme si c'était le moment.
- Birds flying high, you know how I feel, chantonne-t-il de sa voix enrouée. Sun in the sky, you know how I feel. Breeze driftin' on, you know how I feel. It's a new dawn, it's a new day, it's a new life for me...
Quand il se rend compte de l'ironie de la situation, il a presque envie de rire. Presque.
Il est passé devant le téléphone public il y a une minute trente maintenant. Il est sûr d'être au bon endroit. C'est bien la musique du club qu'il a entendue au téléphone. Combien de fois Archie s'est plaint de devoir la supporter les soirs où il aurait mieux aimé dormir ?
Les semelles de ses baskets frappent les lattes de bois du chemin piéton, comme battant la mesure. Il n'entend qu'elles et sa respiration saccadée. S'il avait su, il aurait été plus sérieux en éducation physique. Ses poumons brûlent dans sa poitrine, comme un feu qui le consume de l'intérieur. S'il y pense trop, il sait qu'il va s'arrêter alors il reste concentré sur son objectif.
Il ne devrait pas être là. Tout se passait enfin comme il le voulait. Si Carl Elias meurt cette nuit, tout son plan pourra enfin se mettre en route. Il a attendu plus d'un an pour ça et maintenant que l'occasion se présente à lui, il ne peut même pas la saisir. Il ne peut pas s'empêcher de se dire que le destin a peut-être déjà pris la décision pour lui.
Il ne peut pas laisser mourir Carl, aussi idiot que ça puisse paraître. S'il avait pu s'y résoudre, il l'aurait tué de ses mains, au moment-même où il a appris sa véritable identité. Il n'a pas prévu que sa cible serait Carl. L'adorable petit Carl aux grands yeux noirs. Le gamin après lequel il a couru pendant près de dix ans. La source de tous ses problèmes et sa seule bouée de sauvetage. Il aurait pu le tuer dix fois, cent fois même, depuis qu'ils se connaissent. Mais ce serait d'une telle ingratitude. Ce serait oublier que, sans Carl Elias, il serait mort depuis longtemps. Ou pire encore.
Il a déjà traversé la moitié du pont quand il s'arrête pour reprendre son souffle. Les piles de sa lampe de poche sont presque à plat, c'est sans doute une question de minutes avant qu'il se retrouve dans le noir. Une main serrée sur son t-shirt, il tente de se calmer. Il ferme les yeux si fort que des volutes de couleur commencent à danser sous ses paupières. Voilà des années qu'il n'a pas prié mais il s'autorise cette faiblesse cette fois-ci. Il prie pour avoir encore le temps de changer les choses. Encore un peu de temps.
Il entend une voix qu'il connaît bien chantant une chanson qu'il connaît par cœur. Il agite sa lampe autour de lui jusqu'à ce qu'il voie, sur le bord du pont, une silhouette familière.
-Carl !
Lentement, l'intéressé se retourne. Il aperçoit Anthony à quelques mètres de lui. Il devrait être soulagé. Quelque part, il l'est. Mais il se souvient que ça n'arrangera pas sa situation, au contraire. Il n'aurait pas du l'appeler, il se doutait qu'Anthony viendrait. Maintenant, ils sont tous les deux en danger.
-Va-t'en, Tony !
Tony n'obéit pas. Il enjambe la rambarde et se hisse sur les longues poutres de métal qui passent au dessus de la route.
Ne pas regarder en bas, surtout, ne pas regarder en bas, c'est tout ce qu'Anthony a en tête. Sous ses pieds, les voitures défilent sans se rendre compte de sa présence. La structure tremble très légèrement mais suffisamment pour qu'il se dise qu'il finira par tomber s'il n'est pas prudent. Il n'a que quelques mètres à parcourir mais il a l'impression d'être à des années-lumières de son objectif. Il n'a jamais été très à l'aise avec l'altitude.
-Arrête, Tony, va-t'en ! Tu vas tomber !
-Hors de question que je te laisse ici ! Tu m'entends ? Hors de question ! On part tous les deux ou on meurt tous les deux !
Anthony attrape finalement un câble et réussit à s'arrêter au bord du vide. Lui et Carl ne sont qu'à quelques pas l'un de l'autre mais encore trop loin. S'ils tendent le bras, ils se touchent à peine.
-Allez, viens, Carl, donne-moi ta main ! On va descendre et on va tout arranger ! On va tout arranger tous les deux ! D'accord !
-Je peux pas, je peux pas ! C'est trop tard !
Anthony ne répond pas et tente de se rapprocher un peu mais il ne peut pas mettre un pied devant l'autre sans risquer de glisser.
-C'est pas trop tard, c'est jamais trop tard ! S'il te plaît... S'il te plaît, donne-moi la main... On va se sortir de là, je te le jure.
-On pourra rien faire, Tony ! S'ils me retrouvent, tu seras en danger aussi. On peut rien y faire !
-On peut essayer ! À nous deux, on est bien plus forts que tous ces gars ! Je peux pas te laisser tout seul, Carl ! Je te l'ai promis, tu te souviens ?
Au moment-même où les mots franchissent ses lèvres, il sait qu'il n'aurait pas dû les prononcer. Il sait que Carl a parfaitement compris ce qu'il vient de dire. Il aurait préféré que Carl ne sache jamais la vérité.
-Charlie ?
Anthony soupire. Ils n'auraient jamais dû en arriver là. Il aurait dû tuer Carl à l'instant où il a compris qui il était. Il aurait dû savoir qu'il en serait incapable. Comment a-t-il pu penser un seul instant qu'il serait capable de lui faire du mal ?
-Charlie, c'est toi ?
Carl tente d'avancer. Il n'est pas sûr de croire ce qui est en train de se passer.
-Allez, dit Anthony. Donne-moi la main. Il est temps de retourner sur la terre ferme, tu crois pas ?
Pendant dix ans, Carl a cherché Charlie. Pendant dix ans, il a imaginé toutes les façons dont auraient pu se passer leurs retrouvailles. Il les a retournées dans sa tête encore et encore. Il a longtemps cru qu'ils se croiseraient par hasard dans la rue, que le destin ou la chance les réuniraient. Puis il a appris, à force de bagarres générales que le destin ne voulait jamais faire tourner en sa faveur que s'il voulait quelque chose, il devait aller le chercher lui-même. Et aujourd'hui, le destin, encore une fois, lui rit au nez en lui donnant ce qu'il veut au moment précis où il ne peut pas se permettre de l'avoir.
Anthony – ou Charlie, il ne sait pas vraiment qui il a en face de lui – lui tend la main et, si Carl tend la sienne, ils peuvent se rejoindre. Il ne bouge pas, regarde à ses pieds. Il ne voit toujours pas ce qui se passe en bas. Il pourrait sauter. Il devrait. Pourtant, il subsiste au fond de lui un espoir que tout peut enfin s'arranger.
Alors il fait un pas et accepte l'aide qu'on lui offre.
Le retour est plus évident que l'aller. Déjà parce qu'ils ont de la lumière pour les guider mais aussi parce qu'ils viennent de tourner le dos à la mort. Du moins, pour le moment.
Quand ses pieds touchent enfin la surface dure et rêche des lattes de bois, Carl s'effondre. C'est trop pour une seule journée. Anthony s'assoit à côté de lui, le serre dans ses bras.
-Allez, t'en fais pas. On est bien plus fort qu'eux.
Tout en essayant de calmer son ami, Anthony le détaille du mieux qu'il peut pour s'assurer qu'il n'est pas blessé. Ses yeux se posent sur les mains de Carl, couvertes de sang séché.
-Qu'est-ce que c'est ? demande-t-il en inspectant la mince couche brunâtre de plus près. Tu t'es fait mal ?
-Je te jure que je voulais pas. J'ai pas fait exprès, je savais pas.
-Tu savais pas quoi ? Carl, qu'est-ce qui s'est passé ?
-J'aurais pas tiré si j'avais su que c'était elle, je te jure...
Il sort de sa poche l'insigne souillé de sang. Anthony – ou Charlie ? – le regarde à peine et serre Carl encore plus fort contre lui.
-Kyra... Tu as...
-Je voulais pas, je voulais pas, je te jure. J'ai pas fait exprès. Faut me croire, je voulais pas.
-T'en fais pas. On n'avait pas besoin d'elle, de toute façon. Faut pas t'en vouloir.
Sans un mot, Anthony se lève et aide Carl à se remettre sur ses pieds. Il est dans un état pitoyable, il lui faut un endroit tranquille pour se reposer. Ils ont tous les deux besoin d'un peu de répit.
-On doit aller quelque part. Je crois que je te dois quelques explications.
-Mais... et mon père ? S'il sait que tu m'as aidé... S'il me retrouve...
-Personne ne te retrouvera. J'ai tout prévu pour ça.
Évidemment, Anthony a aussi prévu que Vinny ne serait pas très heureux de le voir arriver au milieu de la nuit avec un Carl Elias bel et bien vivant à son bras.
-Qu'est-ce qu'il fait là ? Tu m'as dit qu'il était mort.
-J'imagine que j'ai menti, alors. Aide-moi plutôt à l'allonger, il en a besoin.
Le seul endroit où Carl peut s'installer est un canapé aux motifs floraux qui a l'air de sortir tout droit d'une décharge. Il n'aurait jamais pensé voir un appartement plus miteux que celui de Tony, c'en est presque un exploit. Quand il se couche, un ressort lui pique la hanche à travers le tissu mais il est trop épuisé pour trouver le courage de bouger. Anthony – non, Charlie... oh, peu importe – s'assoit sur le sol à côté de lui. Carl est tellement fatigué qu'il a du mal à fermer les yeux.
-Tu m'expliquerais pas ce qui se passe ? demande Vinny, appuyé contre l'encadrement de la porte.
Il sort une cigarette de sa poche et l'allume en observant les deux hommes au dessus de ses lunettes en écailles. Dire qu'il n'a pas l'air enchanté serait un sacré euphémisme. Anthony hausse les épaules, ne répond pas. Il passe ses doigts dans les cheveux sales et emmêlés de Carl qui commence à somnoler.
-Tu me facilites pas la tâche, tu sais ?
-Te sous-estimes pas, Vinny. T'es le meilleur faussaire que je connaisse.
-Je suis le seul faussaire que tu connaisses, gars. Si tu permets, j'ai besoin d'un verre ou deux. Ou dix.
Carl s'est endormi plus facilement qu'il le pensait. Il se réveille quelques heures plus tard, il ne sait pas exactement combien de temps il a dormi mais il se sent plus fatigué que jamais. Il est seul dans le salon. Il se lève et traîne des pieds jusqu'à la cuisine. Il reste à la porte, les deux autres ne font pas attention à lui. Tony est appuyé contre la table en formica couverte d'une tonne de papiers. Vinny fouille rageusement dans tous les placards, ouvre les tiroirs et les referme avant de les rouvrir, probablement plus pour se passer les nerfs que pour véritablement chercher quelque chose. Carl ne l'a jamais vu avant, ni à l'épicerie, ni dans le quartier. Il a l'air d'avoir quelques années de plus que Tony, cinq ans tout au plus.
-Cinq mois, ça fait cinq mois que ça devrait être fait ! Que tu te sois attaché au gosse, je veux bien mais c'était ton idée à la base ! « Oh, Vinny, on trouve le bâtard du Don, on tue le bâtard du Don, je prends sa place et on se fait un paquet de blé », c'est bien ce que tu as dit, non ? Avec un rire de méchant de Disney et tout. Pour du bon plan, c'était du bon plan, je te le dis. Mais ça a coincé. Tu vois un peu où ça a coincé ?
Anthony écoute Vinny déblatérer en dissimulant derrière lui une bouteille de gin presque vide.
-On allait être des rois et pour un gosse... Même pas beau, en plus...Ouais, pour un gosse même pas beau...
Il brandit une spatule en bois qu'il agite frénétiquement au dessus de sa tête avant de la jeter dans un tiroir et de recommencer son manège. Alors que Vinny est plongé dans l'exploration d'un placard, Carl entre dans la cuisine. Anthony se précipite sur lui et le serre dans ses bras.
-Charlie... souffle Carl.
Brusquement, Vinny claque la porte du placard qu'il vient d'ouvrir. Il se redresse, attrape le reste de gin sur la table et se dirige vers la sortie.
-Ok, dit-il à Carl en lui empoignant une épaule. C'est toi qu'a dit le mot interdit alors t'es tout seul sur ce coup-là, mon vieux. Je reste pas dans cette pièce une seconde de plus.
Il s'éloigne en agitant une main au dessus de sa tête en guise d'encouragement, sans doute. Anthony et Carl le regardent s'affaler sur le sofa et téter sa bouteille comme un bébé son biberon en lâchant des jurons entre chaque gorgée.
-Désolé, j'aurais voulu qu'il te donne une meilleure première impression. En tout cas, voilà... Carl, je te présente Vinny. Vinny, Carl.
Ils s'assoient à table. Pendant un moment, ils restent silencieux et le calme dans l'appartement est seulement interrompu par les grognements excédés de Vinny dans l'autre pièce. Carl a le regard rivé sur ses mains, qu'il n'a toujours pas eu le temps de laver. Une bonne partie du sang qui les recouvrait s'est déjà détaché mais il subsiste quelques taches récalcitrantes, preuve de son crime. Il n'arrive toujours pas à y croire. C'est de la folie. Tout ce qui s'est passé ces dernières semaines est pure folie.
-Je me demandais pourquoi tu ne voulais pas que je retrouve Charlie... Comment j'ai fait pour ne pas te reconnaître ?
-Ça fait longtemps. J'ai changé, toi aussi.
-Je croyais que si je revoyais Charlie... enfin, si je te revoyais, il se passerait quelque chose de... comment dire... de mystique. Que je saurais tout de suite que je t'avais retrouvé...
-J'aurais dû te le dire. Ça nous aurait évité pas mal de problèmes.
-D'après ce que j'ai compris, tu aurais dû me tuer aussi.
Anthony ne réplique pas, se mord la lèvre inférieure. Il ne peut pas dire à Carl qu'il a tort et pourtant, il n'a pas envie d'admettre qu'il pourrait avoir raison. Il voulait se débarrasser du fils illégitime de Moretti, voilà en quoi consistait le plan. S'il avait su dès le départ de qui il s'agissait, il n'y aurait jamais songé.
-Tony ?
-C'était une mauvaise idée, dès le départ. J'ai rencontré Vinny alors que je faisais des petits boulots. Quand j'étais encore... tu sais, Charlie. Il était poursuivi par Dieu-sait-qui, j'ai pas réfléchi, je l'ai aidé. À ce moment-là, je n'avais aucune idée de ses talents. Je l'ai aidé, c'était ce qu'il y avait de plus logique. Enfin, je crois. Je vais t'avouer que je n'ai pas forcément réfléchi sur le coup. J'étais... j'étais perdu, tu sais. Je... enfin, Charlie, je veux dire... Je pensais à partir, depuis longtemps. Partir à San Fransisco, tu vois ou de manière un peu plus métaphorique... et définitive. Enfin, c'est le passé. Vinny et moi sommes devenus amis. Il m'a parlé de Gianni Moretti, des boulots qu'il avait faits pour lui. C'est là que j'ai appris qu'il avait un fils dont il voulait se débarrasser. J'avais aucune idée que c'était toi. Personne ne connaissait son nom, ni son visage. On s'est dit qu'on allait le trouver avant Moretti, le tuer et je me serais fait passer pour lui... enfin, pour toi. Être le fils d'un parrain, même un bâtard, ça a un sacré poids. Quand Moretti et son gamin n'auraient plus été des problèmes, on aurait pu prendre le pouvoir. Sur le papier, c'était un peu dingue mais ça fonctionnait. Et puis, c'est pas comme si, l'un ou l'autre, on avait quoi que ce soit à perdre. J'aurais manqué à personne et lui non plus, c'est pour ça que ça aurait pu fonctionner. Jusqu'à ce que...
-Jusqu'à ce que j'arrive ?
Anthony ricane amèrement. Perspicace, le gamin.
-Oui, j'en ai pas cru mes yeux. J'ai voulu te revoir, tu sais. Après le braquage. On m'en a toujours empêché. À vrai dire, j'avais abandonné l'idée de te revoir un jour. Et voilà que tu débarques, alors que je ne peux même pas te dire qui je suis réellement. Ce fameux jour, à l'hôpital, quand tu m'as dit que tu te souvenais encore de Charlie et pire, que tu voulais le retrouver, j'ai paniqué. Je ne pouvais pas te dire qui j'étais et je ne pouvais pas rivaliser avec Charlie. J'étais en compétition contre moi-même... Je suis désolé si ça t'a causé du tort.
Carl secoue la tête. Tous les événements de ces derniers mois prennent un tout autre sens. Il devrait se sentir trahi mais il est plutôt soulagé. Soulagé que Charlie soit sain et sauf, qu'il ne l'ai pas oublié et qu'ils puissent se tenir tous les deux aussi près l'un de l'autre. Pas l'expérience magique à laquelle il avait rêvée mais ça lui suffisait largement.
-Mais... mais pourquoi Anthony ? Qu'est-ce que ça vient faire là-dedans ?
-C'était à cause de Kyra.
-Comment ça ?
-La veille du jour où j'avais prévu de partir de chez moi, ma petite sœur Emma a été tuée devant chez Leone.
-Quoi, la victime de la balle perdue de la fusillade entre les Russes et la Cosa Nostra, c'était ta sœur ?
Anthony hoche la tête.
-Kyra avait été appelée sur les lieux et Vinny le savait bien. Elle ne m'avait jamais vu en personne mais il n'y a pas de doute qu'elle aurait fait le rapprochement à un moment ou un autre. On a préféré ne pas prendre de risques. Et puis, ça me permettait de prendre un nouveau départ, dans un certain sens.
La vérité, celle qu'il ne peut se permettre de révéler à Carl sous aucun prétexte,c'est qu'il a toujours haï celui qu'il était avant et que changer d'identité lui a permis de mourir sans vraiment mourir. Un parfait compromis entre sa couardise et son désir d'en finir, enfin, c'est ce dont il a essayé de se convaincre depuis.
-Ce qui m'inquiète pour l'instant, c'est que les hommes du Don se sont lancés à ta poursuite et qu'ils n'arrêteront pas de sitôt. Avec un peu de chance, ils ne connaissent que ton nom et pas ton visage mais ce sera une question de temps, j'en ai bien peur.
-J'aurais dû sauter, tout à l'heure. Disparaître...
-Tu sais que c'est pas une mauvaise idée ?
-Vinny !
Carl tourne la tête vers l'encadrement de la porte où Vinny, qui tient à peine debout, vient d'apparaître.
-Non, non, écoute-moi avant de t'emporter. Qu'est-ce qu'il veut ? Être en sécurité. Qu'est-ce qu'on veut ? Son nom. Tu me suis ?
-Tu n'envisages tout de même pas...
-T'as porté le nom de Marconi pendant, quoi, neuf, dix mois ? Tu n'existes quasiment nulle part. On donne ton nom au gamin, on l'envoie à Bab El Oued le temps que les choses se tassent et tu prends son nom. Je pourrais en profiter pour disparaître aux yeux de certaines personnes en prenant l'identité de D'Agostino – où est-ce que je l'ai laissé, lui, d'ailleurs ? Oh, on s'en fiche, c'est pas le sujet... Bref, on fait comme ça, tout le monde est content. Hmm ?
Vinny hausse les sourcils en attendant une réponse. Anthony ne doute pas que cette idée pourrait fonctionner, ils en ont conçues des bien plus folles avant ça.
-Et tu peux faire ça en combien de temps ? demande Carl avant qu'Anthony ait le temps de répondre quoi que ce soit.
