Bonne année à vous tous !


CHAPITRE 13

Le fil rouge

31 Juillet 1899


« Aguamenti»

Un puissant jet d'eau se déversa dans la plaine, aussi violente, rapide et dangereuse qu'une lame de fond se précipitant vers un navire ; mais avec une facilité déconcertante et une assurance digne des plus grands, Gellert la contra en silence.

Le geyser se brisa sous l'onde de choc magique en milliers de gouttelettes qui s'écrasèrent sur le sol à présent inondé, et l'attaque de son ami Albus ne fut bientôt qu'un lointain souvenir, plus proche d'une douce pluie d'automne que la monstruosité apparente qu'elle était en apparaissant.

Mais le jeune homme pressentait un tel agissement et poursuivit avec un sortilège informulé accompagné d'un mouvement souple de sa baguette.

Le pauvre Grindelwald se retrouva soudainement enserré de lianes sauvages venues s'agripper à ses vêtements et ses membres, aussi solidement qu'une corde.

L'espace d'une infime seconde, une lueur glorieuse brilla dans le regard bleuté de Dumbledore ; cependant elle fut de courte de durée lorsqu'il distingua un bref geste du poignet de son adversaire alors que ce dernier prononçait dans un murmure :

- Bloclang.

Albus voulut lancer un cri de frustration, mais ce dernier se trouva coincé, signe avant-coureur de la réussite totale du sort de son compétiteur. Le talent du jeune homme pouvait encore faire tourner le duel en sa faveur vue sa maîtrise parfaite des sortilèges informulés, mais pourtant pour une raison inattendue, Dumbledore se sentait affreusement ridiculisé avec sa malheureuse langue collée contre son palais, contraint au silence.

Les infimes secondes au cours desquelles la fierté du sorcier fut atteinte à son paroxysme, suffirent à Gellert pour prendre le dessus. Sans laisser le temps à son concurrent de se ressaisir, il brandit sa baguette une ultime fois et envoya voltiger celle d'Albus sur plusieurs mètres alors que ce dernier chutait face à l'impact de l'Expelliarmus.

Empêtré dans sa cape, à même le sol, Dumbledore fulminait intérieurement.

Perdre aussi lamentablement n'était pas dans ses habitudes et vue la marche assurée et victorieuse de son rival, sa défaite n'en paraissait que plus amer et cuisante.

Alors, tu t'avoues vaincu ? lança Gellert avec un air triomphant.

La mine renfrognée, Albus voulut grogner de mécontentement face à la situation, mais le sortilège agissait toujours sur les muscles de sa langue, plaquée contre son palais, et seul un râle plaintif s'échappa de ses lèvres.

Amicalement, Grindelwald lui tendit une main volontaire afin de l'aider à se remettre sur pied, mais le jeune homme repoussa son bras tendu en se dressant lui-même sur ses jambes. Blessé dans son orgueil. Albus avait traversé maints et maints duels dans son parcours d'étudiants à Poudlard, et rares étaient ceux qui avaient réussi à le faire plier. Surtout avec un sortilège aussi enfantin que celui occultant la parole. Les sorts informulés ne couvraient pas le moindre mystère pour lui. Pourtant le panache et l'aplomb de son adversaire le déstabilisaient inlassablement. Comment une personne aussi jeune pouvait se montrer aussi brillante et réfléchie ?

Néanmoins, malgré sa hargne de la défaite, Dumbledore devait bien admettre une chose : Gellert n'avait rien du jeune adolescent insolent tel qu'il l'avait perçu au premiers abord. Il était bien plus que cela.

Je reconnais que la tentation de te laisser dans pareil embarras est alléchante, commença Grindelwald qui jouissait assurément du moment de gloire qui se présentait à lui. J'aurais ainsi le loisir de gagner tous les débats. Cependant cela reviendrait à parler seul face à un mur.

Sa baguette tressaillit à peine entre ses doigts alors qu'il déliait la langue de son camarade. Toujours vexé, ce dernier ne prononça pas un mot, se contentant de promener son membre ankylosé dans sa bouche, dessinant ainsi des mimiques contrariées sur son visage fermé.

Ne sois pas offensé Albus, lança Gellert conscient du malaise. Je dois admettre que le terrain n'était pas vraiment propice à ce genre d'exercices. Si tu avais consenti à te rendre plus au sud dans la plaine, peut-être aurais-tu eu une chance de prendre le dessus.

Tu sais aussi bien que moi que cette partie de la région est occupée par des moldus, répliqua Albus avec une irritation évidente. Nous n'aurions de toute façon pas pu démontrer toutes nos capacités.

Un rire s'échappa de la gorge de Gellert alors qu'il prenait place sur un rocher jouxtant l'endroit où ils se tenaient. De toute évidence, les réticences de Dumbledore l'amusaient beaucoup.

Tu n'aurais pas pu en effet, reconnut-il. Je t'aurais quoi qu'il en soit battu à plate couture. Pour ma part, ce ne sont pas quelques spectateurs inoffensifs qui m'auraient arrêté.

Le Magenmagot te serait aussitôt tombé dessus, releva son camarade avec aigreur en s'asseyant aux côtés de son ami. Et des moldus auraient sans doute tenté de s'en prendre à nous pour se défendre de quelque chose qu'ils ne saisissent pas, bien que cela soit futile.

Vrai. Encore une belle preuve que nous préservons inutilement les non-sorciers, alors que nous devrions justement les confronter à notre monde pour les protéger de leurs propres erreurs.

La même conversation revenait inlassablement s'instaurer entre les deux jeunes hommes.

Celle d'un monde visionnaire où les modlus ne seraient plus un frein pour la magie, mais bien un outil et une aide précieuse.

Je ne vois pas en quoi cela serait notre rôle à nous, sorciers, de les protéger d'eux-mêmes, réfléchit Albus avec intérêt. Ne sommes-nous pas tous pourvus de l'erreur humaine ? Sorcier ou moldu ?

Bien au contraire. Penses-tu que Merlin nous aurait octroyé de tels pouvoirs si ce n'était justement pas par intention et privilèges ?

Un sourire se devina sur le visage de Dumbledore alors qu'il réfléchissait sérieusement à la question de son nouvel ami. Merlin avait-il réellement eu de véritables desseins ? Les légendes sur la source initiale de la magie étaient tellement vastes et tellement floues qu'il paraissait impossible de déterminer non seulement son origine, mais également ses intentions.

Toutefois rien n'empêchait de débattre du sujet et de songer à ce que pourrait être ou ne pourrait pas être les raisons d'un tel bénéfice. Surtout en comparaison des moldus qui ne pouvaient en effet jouir d'un tel avantage.

Pourquoi certaines personnes se trouvaient disposées d'un certain atout magique quand d'autres ne l'étaient pas ? Pourquoi les sorciers se devaient de cacher pareil gain alors qu'ils pourraient justement faire profiter les non-sorciers de leurs capacités ?

Cela signifierait mettre un terme au Code International de Secret Magique, devina Albus qui envisageait, pas à pas, un tel univers.

Exactement. Où la domination des sorciers sur les êtres inférieurs serait assurée.

Pour leur propre bien, appuya Dumbledore, les yeux dans le vague, perdu dans son imagination débordante.

Gellert l'observa un instant, le laissant assimiler cette idée folle qui avait germé en lui depuis quelques mois déjà. Le vécu de Dumbledore était tel qu'il l'avait souhaité, jonché de peines et de pertes fortuites lui permettant d'ouvrir la voie vers son but. L'élaboration parfaite d'un nouvel ordre sorcier accompli.

Evidemment, chuchota-t-il avec son habituel demi-sourire.

Malgré le côté drastique d'un tel dispositif, les yeux d'Albus brillèrent d'excitation à l'idée qu'ils puissent, à eux deux, gouverner ces personnes dépourvues de pouvoirs magiques, leur servant de guides dans ce monde ombrageux dont ils ignoraient tout. S'apparentant à la lumière sur le chemin de leur pauvre existence.

Cependant les rêves de grandeur se retrouvaient souvent parsemés d'obstacles incontournables et il songea amèrement à sa condition de tuteur de son jeune frère et sa jeune sœur. Comment pouvait-il seulement espérer construire avec son nouvel allié un monde d'égalité et de sûreté alors que lui-même se retrouvait coincé dans ce village perdu, prisonnier de ses responsabilités ?

Je ne doute pas de ton implication et ta motivation, commença lentement Albus, mais une telle entreprise nécessite de l'organisation, de l'anticipation.

Quoi de mieux que deux grands sorciers comme nous pour construire un tel gouvernement ? s'enthousiasma Gellert. Cela fait quelques années déjà que l'idée m'a effleuré, et quelques mois seulement que j'y songe sérieusement. Imagines-tu quel serait notre monde avec un tel dispositif ? Nous n'aurions plus à nous soucier de nous cacher comme des bêtes de foire, nous n'aurions plus à contenir notre flux magique.

Dumbledore observa un instant son camarade avec réflexion. Sa rencontre avec Gellert datait de seulement quelques semaines, mais jamais encore il n'avait eu l'occasion de le voir aussi motivé par un projet. Pourtant une zone d'ombre paraissait ternir l'horizon idéal de Grindelwald, et cette part d'obscurité suffisait à calmer les ardeurs du jeune Albus.

Un monde idyllique Gellert, lança-t-il d'une voix posée loin d'être aussi enthousiaste. Difficilement atteignable, même pour deux jeunes sorciers aussi téméraires que nous.

Oh tu sais, il serait aisé de parvenir à un tel système. Si on s'en donnait les moyens. Par exemple, celui qui aurait l'audace de détenir l'intégralité des Reliques de la Mort ne serait-il pas en mesure de forger pareille administration ?

Le sang de Dumbledore ne fit qu'un tour et s'il parvint à conserver un visage de marbre, chaque fibre de son corps se contracta à l'énonciation des reliques et ses yeux étincelèrent d'intérêt. Pourtant, prenant un ton sage presque paternel, il reprit Gellert :

Les Reliques de la Mort sont des objets de fiction sortis tout droit d'un conte pour enfants. Je ne crois pas convenable de reposer nos espoirs d'un monde meilleur sur des fabulations.

Le sourire de Grindelwald s'élargit face à cette malheureuse réprimande et le cœur d'Albus se contracta à nouveau, comme une réaction chimique face à un catalyseur. Le neveu de Bathilda Tourdesac se moquait-il de lui avec son regard appuyé et son air rieur ?

La réponse lui importait peu finalement. C'était la première personne, depuis des jours et des jours, qui ne lui adressait pas des yeux apitoyés et une mine compatissante. Sa voisine, en grande révélatrice de ragots et nouvelles, avait certainement dû l'avertir de la condition d'Albus, pourtant Gellert agissait naturellement avec lui. Sans fioriture, sans apriori, sans pitié. Et contrairement à la majorité de son entourage et de ses camarades de classe, aucune lueur admiratrice ne brillait dans ses yeux envoûtants, sinon une confiance débordante et un aplomb à la limite de la provocation.

De quoi dérouter Dumbledore.

Et surtout l'intriguer davantage.

Tu penses sincèrement que les Reliques décrites dans ce conte sont réelles ?

Tu penses sincèrement qu'elles ne pourraient pas véritablement exister ?

Une lueur malicieuse brûla dans le regard indécis de Dumbledore alors que l'espace d'un moment, il s'imaginait détenteur des reliques de son enfance. La satisfaction d'une telle possession immergea dans ses pensées et une image triomphale de lui scintilla maladivement.

Après ces derniers jours de rancœur, de colère, de non-dits, pouvoir dominer la mort et faire revenir ses parents disparus lui semblaient représenter la solution à tous ses problèmes.

Néanmoins Albus n'était plus un gamin, et il ne se berçait plus d'illusion futile et infantile. La réalité de la vie n'offrait guère le luxe aux adultes de s'attarder sur la rêverie de buts inatteignables et de projets incertains. Quand bien même Grindelwald assignait une sorte de trêve dans son quotidien grisâtre, quand bien même il s'apparentait à un rayon de soleil sur cette vie, le jeune homme ne s'avérait pas divin et surpuissant, et encore moins détenteur de Reliques aussi grandioses que celles du conte des Trois Frères.

Rien ne garantit qu'elles existent, lâcha-t-il avec dépit et pessimisme.

Tout comme rien ne garantit qu'elles n'existent pas, renchérit Gellert.

Tout semble n'être qu'un jeu pour toi, se scandalisa Albus en se levant.

La surprise se lut aisément sur le visage tranquille de son compagnon et le jeune Dumbledore se décontenança lui-même. Après tout n'était-il pas beau de rêver de la possibilité que de telles entités puissent être réelles ? Et n'était-ce pas faire preuve de grande volonté et ambition que de caresser l'espoir de les posséder un jour ? Une part infime de lui souhaitait ardemment que son ami ait raison, que ses connaissances soient exactes et que les chimères tant contées ne soient plus ces songes insaisissables, mais deviennent matériellement tangibles et palpables.

Et si je t'avouais, poursuivit Gellert en se redressant à son tour et en posant une main confiante sur l'épaule de Dumbledore, que c'est justement suite à des recherches poussées et des évidences mises en avant que Durmstrang a jugé bon de se passer de ma présence ?

Les sourcils d'Albus s'arquèrent sur son front plissé alors qu'il assimilait cette idée. Des jours qu'il cherchait à connaitre les raisons du renvoi du jeune homme, et cette expulsion ne serait dû qu'à cause d'un avis tranché différent de celui de ses précepteurs ?

Toutefois, alors que son esprit en ébullition tâchait d'imprégner cette idée, une autre vague d'interrogation vint chatouiller sa conscience, comme un vent léger soufflerait sur des braises obscurément allumées.

En vérité seule la sensation du contact de Gellert sur son épaule semblait échauffer son intérêt. Et tandis qu'il tentait de garder un visage de marbre, empli de sérieux, il ne pouvait empêcher ses pensées de volter vers d'autres interpellations. Notamment sur cette main si innocemment posée sur lui.

Pour la première fois de sa vie, Albus réalisa combien une main pouvait être étrange tout en étant familière. Avant toute chose, une main représentait la prolongation d'un membre humain, tâtant, manipulant, ne prenant pas réellement une part essentielle de l'environnement. Pourtant, sitôt qu'elle se posait sur quelqu'un, une lente métamorphose paraissait s'opérer chez elle. Elle acquérait une forme de personnalité propre : une consistance variante entre veloutée, ferme, molle, moite, calleuse, une température diversifiée entre chaleur, froideur ou même tiédeur.

Cette main s'habillait d'une sorte d'indépendance, comme si elle ne faisait plus réellement part de ce membre humain que pouvait être le bras, mais qu'elle gagnait un affranchissement propre. Une présence anormalement envahissante, mais curieusement essentielle.

Au lieu de se taire et de se contenter d'agir, elle s'inventait bavarde, transmettant sensations, sentiments, entre attraction, violence et frémissement.

Inconscient de la tornade fourmillante dans l'esprit de son camarade, Gellert contourna son ami sans pour autant briser cette proximité qu'instaurait sa main et les picotements incessants qu'elle procurait.

Penses-y Albus. Pense à ce que pourrait être notre monde si nous nous donnions la peine d'intervenir.


A SUIVRE


J'entre (enfin) dans le vif du sujet et j'espère que vous n'êtes pas déçus du rendu. Je ne vous cache pas que je m'arrache les cheveux avec cette histoire. Je ne me pensais mettre autant de cœur à l'ouvrage, mais je tiens vraiment à vous proposer quelque chose de plausible avant tout et si possible, proche de la réalité. Rien ne garantie que les choses se soient déroulées ainsi bien sûr, néanmoins je me plais à y croire. Ainsi Gellert expose ses idées secrètes d'un renversement du Code Magique. Albus le suit dans son idée hypothétique sans encore plonger à cœur perdu dans cette entreprise folle. Pensez-vous que sa réaction est réaliste ?

Bon à ce propos, je ne suis pas des plus douées avec les histoires d'amour... alors j'espère que mon petit paragraphe et les allusions d'un amour naissant ne sont pas "trop" ni "pas assez". J'attends avec hâte votre opinion.