Chapitre 14
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_Qu'est-ce qui t'arrive ma chérie ? Me demande ma mère, occupée à faire des petits-fours pour un dîner auquel papa et elle se rendront ce soir.
_J'ai un truc à te dire maman.
_De quoi s'agit-il ?
Étonnement, depuis que je ne vis plus avec elle, mes relations avec ma mère se sont nettement améliorées. Avant, je ne me confiais jamais à elle, mais maintenant je lui fais assez confiance pour lui parler des... récents changements dans ma vie.
_Ma colocataire Tammy et moi, ben...
_Vous vous êtes disputées ?
_Non, enfin, oui. Je réponds après un instant d'hésitation. Ma mère me lance un regard interrogateur mais ne décolle pas de sa pâte à tarte. Rien ne peux jamais la perturber.
_Voilà, Tammy et moi on est ensemble. 'Fin, on est en couple quoi.
Ma mère ne réagit pas tout de suite. Elle perce rapidement la pâte avec un emporte pièce, l'air trop concentrée pour une simple affaire de cuisine. Quand elle a finit, elle se relève enfin et dit :
_Je m'en doutais un peu. Jusqu'à il y a peu je n'aurais pas deviné que tu étais lesbienne, mais j'ai bien remarqué que tu tenais beaucoup trop à cette fille pour que vous ne soyez qu'amies.
_Je ne sais pas vraiment si je suis homosexuelle maman, et puis tu sais certaines personnes sont très attachées à leurs amis.
_Pas toi ma fille. Tu es une bonne amie et beaucoup de gens t'apprécient mais tu es trop mature pour te tourmenter avec des amitiés instables.
_Comment ça ?
_Devenir adulte Bebe, c'est comprendre qu'on ne peut pas forcer les gens à nous aimer, et savoir accepter que quelqu'un s'éloigne de nous, ou qu'il change. Tu l'as compris très tôt, c'est pour ça que, contrairement à n'importe quelle fille de ton âge, tu n'as pas cherché à t'accrocher à Wendy à l'époque.
_C'est pas ton discours habituel, je fais remarquer après un moment de silence, auparavant tu me disais sans cesse que je devrais avoir plus d'amis, et sortir un peu de ma chambre et ce genre de choses.
_Je sais, mais j'ai peut-être eu tort. J'ai mis du temps à comprendre que tu étais en avance sur ton âge. Je t'ai toujours crue beaucoup moins forte que tu l'es en réalité. Je l'ai compris depuis que tu es à l'université.
Nous nous sourions et je me sens un peu mieux. Maman dépose les ustensiles salis dans le lave-vaisselle avant de me demander quel était mon problème à la base, alias mon nouveau couple. Le problème, c'est que Tammy et moi sommes amies et que nous vivons en collocation. Alors si nous sortons ensemble et que ça ne marche pas, ça risque d'entraîner un tas de complications. D'un autre côté, je l'aime et je sais qu'elle m'aime aussi, alors on ne sera sans doute pas capable de faire comme si de rien n'était. Lorsque j'explique ça à ma mère, elle semble aussi perdue que moi, mais elle ne se décourage pas pour autant. Elle réfléchit un peu avant de répondre :
_C'est vrai que c'est un peu déroutant, mais la vraie question c'est : est-ce que tu aimes vraiment cette fille ?
_Oui.
_Dans ce cas, tu seras capable de faire en sorte que tout se passe bien.
Ma mère me sourit et couvre son panier d'un torchon propre. De mon côté je me sens rassérénée et j'ai retrouvé confiance en moi. En quinze minutes, ma mère venait de faire le bonheur de dix futurs invités, de remettre en question toute son éducation et de me redonner confiance ainsi qu'un bon conseil.
_Tiens, je t'ai fait un sandwich pour la route.
Et en plus elle m'avait fait un sandwich !
Je quitte la maison de mes parents en même temps qu'eux. Comme il ne s'attendaient pas à une visite de ma part, ils n'étaient pas libres ce soir, mais ce n'est pas grave. J'avais juste besoin de m'échapper de l'appartement quelques temps. J'ai du mal à y rester seule, Tammy est encore chez sa famille pour s'occuper de ce problème dont je ne sais encore rien. Elle est venue me rejoindre à seize heures, à la sortie de nos cours respectifs pour me dire qu'elle descendait directement à Middle Park rejoindre ses parents pour une affaire urgente. Je n'ai pas eu le temps de lui en demander plus, qu'elle m'a embrassée sur la bouche et a filé, ce qui m'a confirmée que nous étions bien ensemble mais sans plus d'information.
Le trajet est court et lorsque j'arrive à la maison, je suis en train de me demander où en est mon devoir de traduction quand Tammy me heurte dans l'entrée :
_Pardon Bebe !
_C'est rien, ça va ?
_Oui. Avec mes parents on est allé voir un avocat à Middle Park parce que... enfin bref.
Elle s'interrompt tout à coup et semble avoir presque changé de personnalité. Elle pose délicatement son gros sacs dans l'entrée et s'effondre dans le canapé-(mon)-lit et tapote même la place à côté d'elle pour que je vienne. Elle me fait penser à Kenny quand elle fait ça mais là ça ne m'attendrit pas du tout !
_Mais Tammy qu'est-ce qui s'est passé dans ta famille ?
_On en parlera plus tard, j'ai pas envie de devoir le raconter encore et encore ! Allez viens !
Elle se lève du canapé et m'empoigne par la taille comme le ferait un homme pour me jeter sur le divan.
_Hey ! Arrête ! Je ris.
_Nan ! Je suis rentrée ce soir pour passer du temps avec toi.
Elle me serre contre elle et m'embrasse longuement. C'est vrai que ça fait à peine deux jours qu'on est en couple et on a dû passer deux heures ensemble à tout casser.
_Bebe, je suis désolée de gâcher les premiers jours de notre relation. C'est juste une histoire un peu compliquée. Mais tiens, si on sortait dîner dans ce café qu'on aime bien ?!
_Quoi, maintenant ? Il est plus de sept heures et demi, ils n'auront plus de place.
_T'inquiète, pour moi il y en aura toujours, je suis sortie avec la...
Un ange passe au pas de course
_Euh rien, oublie, on va tenter quand-même et s'il n'y a pas de place, on prendra à emporter okay ? Je vais prendre une douche !
Je me retrouve seule dans le salon, et me dirige mécaniquement vers le placard pour changer de vêtements. Puis tout à coup j'y pense : entre cette conversation avec ma mère et ce que viens de me dire Tammy, la réalité me saute tout à coup au visage. Je ne sais absolument pas comment gérer cette situation ! Il y a tout un pan de la vie de ma copine que je ne connais pas, sa vie amoureuse justement. Je n'ai jamais cru à ce cliché stupide qui dit que dans les couples homosexuels, il y a tout de même, d'une façon ou d'une autre, un ''homme'' et une ''femme'', mais je ne l'ai jamais vue avec quelqu'un, je n'ai aucune idée du comportement à adopter ! Aussi étrange que cela paraisse, j'adapte toujours plus ou moins mon comportement en fonction de celui de l'autre, et là je n'ai pas le moindre indice ! C'est clair, ce dîner m'angoisse. D'ailleurs, ce dîner, c'est... un rendez-vous ? Juste un dîner entre colocataires ? Vu que nous sommes quand même toujours colocataires ? J'ai toujours mon lit, que je sache... ou ptet pas en fait. Bon sang je me sens complètement perdue !
_Tu en es où Bebe ? Demande Tammy en revenant dans le salon. Elle est enroulée dans une serviette et ses cheveux forment un gros bun sur sa tête. Elle ne me croit jamais quand je lui dis que les chignons lui vont bien. J'oublie momentanément mes angoisses frivoles pour l'observer, émerveillée. Je ne vous ai jamais dit à quel point Tammy était jolie. Je l'ai remarqué au bout d'un mois de cohabitation environ, un soir d'automne où elle portait son pyjama d'été, allongée sur son lit. Tortillée dans tous les sens, penchée sur son livre de cours, elle ressemblait à un petit chat. Tammy est mince, très mince. Contrairement à moi elle a peu de formes, mais sur elle, c'est beau, c'est comme... une forme d'innocence. Une simplicité qui ne va qu'à elle.
_Euh... je sais pas quoi mettre. Je prétexte pour cacher le fait que je venais de délirer pendant un quart d'heure au lieu de m'habiller.
_Tu es toujours belle Bebe. Mets ta robe pull grise, il fait froid ce soir.
_Oui t'as raison.
Tammy a raison : je me prends trop la tête. D'habitude c'est face à un devoir de traduction qu'elle me dit ça, mais c'est la même idée.
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A suivre
Revue et corrigée le 27 / 04 / 2017
J'avais écrit la scène avec la mère de Bebe presque au début de l'histoire et finalement j'ai attendu jusque là pour la caser (en la modifiant).
Jusqu'à la prochaine fois,
BillySage
