Voici l'avant-dernier chapitre. Bonne lecture !
Cinq cent dix huit ans plus tard...
Hermod alla frapper à la chambre où se trouvait son frère. Il était loin du palais, dans une vieille bicoque de la ville basse où on lui avait indiqué que son frère louait une chambre.
"Loki ? C'est moi, Hermod ! Je peux entrer ?"
Face à l'absence de réponse, il fit tourner la poignée. Elle n'était pas verrouillée.
Il le trouva allongé dans un lit en pagaille, ses vêtements éparpillés à travers la pièce.
Le bruit de ses pas réveilla en sursaut Loki, qui se couvrit aussitôt de son drap.
"Elle est partie ? Demanda-t-il en balayant la pièce du regard.
-Qui ça ?
-Personne, grommela Loki en se redressant, toujours vêtu de son drap, pour ramasser ses vêtements. Il passa dans la salle de bains sans dire un mot à son frère, et commença à se rhabiller.
"Je me doute bien que tu ne parlais pas de la reine des Vanes, commenta Hermod en s'adossant au mur qui les séparait.
C'était quoi, cette fois ? Tu l'as payée, ou tu étais trop bourré pour choisir ?"
Loki rouvrit la porte, torse nu. Il se mit à chercher son haut, qui devait bien se trouver quelque part dans la pièce.
"Je ne bois jamais, commenta-t-il.
-C'est pas ce que Sigrdrifa m'as raconté. Et si c'est vrai, c'est encore pire. Tu peux pas continuer comme ça, Loki. Ça fait combien de temps que tu mène cette vie là, 400 ans ?
-Cinq cent dix-huit ans, sept mois et...
-Peu importe. Te taper toutes les filles de joie qui passent, ça ne te fera pas oublier ce qui s'est passé. Et ça ne plairait certainement pas à Angrbod...
-NE PRONONCE PAS SON NOM !"
Il venait de remettre la main sur le reste de ses vêtements, enfin. Il les enfila rapidement et se planta face à Hermod. Il venait de réussir, soit à le mettre en colère, soit à le faire craquer, il aurait la réponse dans peu de temps. Lui-même ne pouvait pas prévoir dans quel état il risquait de se mettre. Il n'était sûr de rien.
"Pardon, petit-frère." Hermod se voulait rassurant. Il s'inquiétait pour son frère. Il s'était absenté durant un long moment, ayant déjà conscience avant de partir que Loki était sur la mauvaise pente, et venait de rentrer pour apprendre que la situation était pire que ce qu'il imaginait.
"Mais il faut bien que quelqu'un te secoue. Thor et Hod ne savent plus quoi faire avec toi, et ta dépression a l'air de déteindre sur Baldr. Dès qu'on lui parle de toi, il se ferme comme une huître. On s'inquiète tous à ton sujet. Et je le répète, sauter sur tout ce qui bouge n'est pas la bonne manière de faire ton deuil."
Loki s'assit sur le lit. Il en avait conscience, qu'il allait mal. Dès qu'il se reposait et prenait le temps de penser à ce qu'il devenait, il se mettait invariablement à repenser à Angrboda et à la manière dont il avait appris la nouvelle de sa mort. A la réaction qu'il avait eu. Au fait que pendant des mois, il avait refusé de quitter sa chambre, s'enfermant dans ses souvenirs. Sa vie actuelle était le seul moyen qu'il avait trouvé pour ne pas sombrer dans l'apathie.
"Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Lâcha-t-il finalement. Si je ne fais rien, je retombe en pleine dépression.
-Et c'est pas ça qui va t'en sortir. Surtout que je ne sais pas si tu es au courant, mais il commence à y avoir pas mal de rumeurs à ton sujet.
-Des rumeurs ?
-Oui, et pas des bonnes. Crois-moi, tu ne préfère pas savoir, et j'ose espérer que ce que j'ai entendu est faux", ajouta-t-il avec un air suspicieux.
"Enfin, ce ne sont pas vraiment mes affaires, mais je ne veux pas que mon frère se transforme en larve, ni en pilier de bar. Ou de bordel. Fais quelque-chose d'autre ! Tu commençais à maîtriser la magie, réentraîne-toi, tu avais l'air doué ! Va voir le monde !"
Hermod eut soudain une idée.
"Tu vas venir avec moi. Tu es déjà allé sur Midgard, non ?
-Une fois. Avec Sigrdrifa. Je ne me souviens pas de grand chose.
-Oui... Je suis au courant. Tu as vu Paris ?
-Qui est-ce ?
-Une ville, crétin. L'odeur y est assez désagréable, mais la cathédrale Notre-Dame est magnifique. Alors voilà le plan: tu vas sortir d'ici, avec moi, et je t'emmène voir Notre-Dame. Et visiter le reste de Paris, d'ailleurs, au passage. On n'a jamais fait ça, tous les deux, une sortie entre frères. Ça pourrait être bien, non ?"
Loki était reconnaissant à Hermod d'essayer de lui venir en aide. Alors, rien que pour lui faire plaisir, il accepta son offre.
"Parfait ! Viens, on va chercher Durathrin !"
Il entraîna Loki hors de la maison à travers les rues de la ville, et le conduisit directement dans les jardins du palais.
Là, un cerf au pelage clair broutait tranquillement. En tant que Dieu des voyages, Hermod ne se contentait pas des moyens limités qu'offrait le Bifröst pour explorer le monde. Il chevauchait sur le dos de Durathrin, le fils de l'un des quatre cerfs de l'Yggdrasil qui lui avait été offert lorsqu'il était enfant.
Loki n'était pas rassuré en montant sur la croupe du cerf volant.
Premièrement, il n'avait rien à quoi s'accrocher. Deuxièmement, il ignorait comment l'animal les transporterait sur Midgard, à moins de mettre une centaine d'années. Il n'eut pas longtemps à attendre avant d'avoir la réponse à sa question: le cerf prit son élan et s'élança à toute vitesse, au point de bientôt décoller du sol. Loki était crispé contre Hermod, il n'aimait pas du tout cela. L'instant d'après, ils atterrissaient déjà sur le toît d'un bâtiment parisien. Durathrin était presque aussi rapide que le Bifröst.
"Ça décoiffe, hein ? Regarde-moi ça !" s'exclama Hermod en descendant du cerf et en s'approchant du bord du toit.
"Paris, an de grâce 1523. Allez, regarde comme c'est beau ! Et on ne sent presque pas l'odeur de déjection, depuis cette hauteur."
L'idée était peu engageante, mais Loki s'approcha du bord et admira le point de vue. C'était certes pas mal, dans le genre rustique. Et ça ne paraissait pas très grand.
"Qu'est-ce que c'est que ce grand bâtiment, sur l'île ? Le palais ?
-C'est la cathédrale Notre-Dame. Allez, on va y faire un tour ! La dernière fois, je suis grimpé tout en haut et j'ai sonné les cloches jusqu'à ce qu'on vienne me mettre dehors. C'était hilarant."
Loki ne partageait pas l'humour de son frère, mais il le suivit à travers les rues grouillantes de monde. Si ça pouvait lui faire plaisir. Il se faisait bousculer tous les mètres, c'était très désagréable. Et ces gens ne connaissaient-ils pas l'hygiène ? Il se rappela que Baldr était déjà tombé malade sur Midgard, et se mit à retenir sa respiration chaque fois qu'il passait près de quelqu'un de particulièrement sale.
Hermod connaissait le chemin, et marchait bien vite pour lui. Trop vite. Il le perdit de vue un bref instant, puis le vit réapparaître au loin, jusqu'à ce qu'il se retrouve tout à fait seul.
La virée midgardienne entre frères risquait de tourner au court.
Il trouva une ruelle plus tranquille, et s'assit sur des marches. Il était seul, dans un royaume inconnu, au milieu de paysans hostiles et malodorants. Enfin, il pensait que c'étaient des paysans. Ils en avaient l'allure.
*Qu'est-ce que je fous ici ?* se demanda-t-il en se prenant la tête dans les mains.
C'était loin d'être le genre de voyage à même de lui remonter le moral.
Il entendit soudain des bruits de bagarre, plus loin dans la ruelle, et se leva pour aller voir ce qui se passait.
Au fond de la ruelle, un jeune homme était en train de se faire détrousser par deux brigands. Bien, voilà qui allait pouvoir l'occuper. il s'avança de manière à être vu du groupe.
"Vous avez dix secondes pour rendre ses affaires à cet homme. Et cessez de lui donner des coups de pieds, vos chausses sont bien trop crottées pour cela."
Les bandits se regardèrent, et éclatèrent d'un rire gras.
"Toi, le grand maigre, t'as une sale trogne. Dégage de notre ruelle ou tu seras le prochain.
-Silence, maraud, je parlemente. Il ne vous reste que quelques secondes.
-Par les couillons du pape, il va pas nous lâcher ce bougre, souffla l'un des brigands à son complice.
-Trop tard, je vous aurai prévenu."
Aussitôt, il fixa son attention sur l'enseigne qui se balançait au dessus de leur têtes et la fit se décrocher, de manière à ce qu'elle tombe directement sur la tête des bandits qui furent assommés sur le coup.
Le jeune homme qui était toujours à plat ventre dans la boue se releva, et récupéra ses affaires éparpillées.
"Je ne sais pas comment vous remercier... Ni comment vous avez réussi un tel prodige", dit-il à Loki. Il était admiratif que quelqu'un soit intervenu et ait réussi à mettre ses malfaiteurs KO, mais se demandait par quel prodige cela était arrivé.
"Michel de Nostredame, pour vous servir", se présenta-t-il en tendant la main vers Loki. Celui-ci fut dans un premier temps surpris, mais se rappela rapidement ses leçons sur les moeurs des autres royaumes et lui serra la main.
"Loki Odinson", répondit-il.
Le jeune homme parut se figer un instant au contact de leurs mains, et fronça les sourcils.
"Je n'ai pas d'argent pour vous remercier, mais... Je suis médecin. Ou plutôt, j'étudie la médecine. Et j'arrive à faire... Enfin, vous savez, je pratique également l'astrologie. J'ai l'impression que je pourrais prédire quelque chose à votre sujet, si cela vous intéresse. Ce serait ma manière de vous dédommager."
Loki fut étonné, mais n'en laissa rien paraître. Après tout, les prédictions étaient pratiques courantes dans la plupart des royaumes, et même si ce jeune homme était probablement plus charlatan que prophète rien ne lui coûtait d'essayer. En plus, il n'avait jamais fait l'objet d'une prédiction. Il accepta l'invitation, et suivi Michel de Nostredame jusque chez lui.
"C'est amusant, commenta Loki en route. Je me rendais à Paris pour visiter la cathédrale de Notre-Dame, et je tombe sur un dénommé Nostredame au lieu de cela. Étrange coïncidence.
-Croyez-vous vraiment aux coïncidences ? Je pense, moi, que rien n'arrive par hasard", répondit Nostredame en ouvrant la porte.
"Peut-être bien", répondit poliment Loki.
Il pénétra dans une petite pièce à vivre encombrée de manuscrits et de parchemins, et s'installa à une chaise pendant que Nostredame faisait le tour de son bureau.
"On peut savoir beaucoup sur un homme à partir de peu de choses", expliqua-t-il.
"Tout est inscrit dans les étoiles. Donnez-moi votre date de naissance, et peut-être verrai-je quelque chose d'intéressant pour vous.
-Vous êtes sûr que c'est nécessaire ?
-C'est la base de cette science, monsieur.
-Bien. Loki réfléchit, le temps de convertir sa date de naissance en années midgardiennes.
9 février 966", dit-il finalement.
Nostredame releva vivement la tête.
"Vous vous moquez.
-Pas du tout."
Il soutint son regard un moment, et Nostredame pâlit comme s'il venait d'avoir une révélation.
"Je suis désolé... Vous dites la vérité, je le vois. Je vais voir ce que me révèlent les planètes sur votre naissance."
Il sortit un manuscrit volumineux, et se mit à calculer les positions des planètes durant un moment. Le calme régnait dans la pièce, et Loki garda le silence en se demandant ce que Nostredame pourrait bien trouver à lui dire.
"C'est la chose la plus bizarre que j'aie jamais vu, déclara-t-il tout en continuant ses calculs.
Vous êtes né très loin d'ici... Plus loin que les Amériques ou quoi que ce soit. Vous êtes vieux, et jeune à la fois. Et vous avez perdu quelqu'un... Vous avez déjà fait l'objet d'une prophétie, je le vois aussi.
-Comment cela ? S'étonna Loki. Les révélations de Nostredame commençaient à lui déplaire.
-C'est ce que je vois. Je ne peux pas être plus précis, sauf en certains instants de...
Nostredame se tut soudainement, suspendant sa main au beau milieu d'un calcul.
"Est-ce qu'il y a un problème ?"
Son interlocuteur ne répondit rien. Il était comme statufié. Puis, soudainement, il se mit à griffonner à toute vitesse sur le parchemin
"Que faites-vous ?" s'inquiéta Loki. De toute évidence, il avait affaire à un fou. Nostredame continuait de griffonner, couvrant son parchemin de texte.
Puis, alors qu'il arrivait au bout de sa page, au lieu de la retourner pour écrire sur le verso, il continua sur la table et ne s'arrêta que lorsque la moitié de celle-ci en plus du parchemin fut recouverte de son écriture serrée.
Puis il tomba à la renverse.
"Monsieur !" S'écria Loki en se précipitant à son secours.
Il était évanoui. Loki fouilla dans ses placards et trouva une bouteille d'alcool fort, dont l'odeur parvint à le réveiller après quelques minutes.
"Que s'est-il passé ? Demanda aussitôt Nostredame. Qu'ais-je vu ?
-Que voulez-vous dire ? Vous avez écrit précipitamment, et..."
Nostredame se releva et examina la table. Puis, à la grande surprise de Loki, il poussa un cri de joie.
"Vous avez de la chance, Loki Odinson. L'astrologie est une science passionnante, mais les prédictions spontanées sont tout autre chose. Et je peux me vanter d'être le seul à avoir de telles révélations !
-Vous voulez dire que vous avez écrit une prophétie ?
-Quelque soit ce que j'ai marqué, rien ne vient de moi. Ce sont des puissances supérieures qui dictent mes mots, monsieur, et elles ne se trompent jamais."
*Fou. Ce type est fou à lier.*
"Je vous remercie pour cette démonstration haut en couleur, monsieur de Nostredame, mais je n'ai pas de temps à perdre avec de telles folies. Si vous voulez bien m'excuser..."
Loki fit mine de partir, mais Nostredame commença à lire ce qu'il avait écrit sous sa "dictée miraculeuse". Et Loki se figea.
"A la fin de l'été vint jeune fille de l'est, dont les amours naissans furent la cause de toutes ses males heures. Par le filz d'Odin elle eust une fille, mais cestui filz estoit absent pour aultre cause qui l'avait lors mené bien loing de chez icelui. Il estoit absent lorsque sa mere rappela la prophetie qu'icelle avoit feist des annees auparavant, disant que les fils de Loki apporteraient mors et desolation en tout lieu et que pour que ceste prophetie ne se realise point, aulcuns filz ne aulcune fille de Loki ne devoit voir le jour. Odin, pere de Loki, prist conaissance de ceste prophetie et de ce que la femme que Loki avoit faussement espousé dans le secret portait enffant. Lors il fut decidé que ceste femme devroit mourir avant que l'enffant ne naisse, ce qui ne put avoir lieu a cause de la fuite de ladicte femme qui dura pluseurs mois et se prolongea apres que sa fille fut née. Lors elle fut retrouvée et tuée comme le vouloit Odin, mais l'enffant de la prophétie estoit née et fust envoiée au loin pour cause que son action ne pourroit influer le cours du ciel de la où elle se trouveroit a partir de ce jour."
Loki s'était adossé à l'une des poutres de la pièce, le temps que Nostredame finisse sa lecture. Il aurait bien pu s'agir d'une vaste plaisanterie, mais personne d'autre n'avait eu connaissance du faux mariage qu'il avait célébré avec Angrboda. Personne, à part eux deux. Il sentit la rage monter en lui, mais s'efforça de renflouer ses sentiments pour l'instant. Nostredame était innocent dans l'histoire, et ne méritait pas la haine qu'il avait envie de déverser en cet instant. Au contraire, il devrait le remercier de lui avoir ouvert les yeux. Une à une, toutes les incohérences de la disparition d'Angrboda trouvaient une explication. Il n'avait plus qu'une envie: rentrer à Asgard, et se confronter à Odin en le regardant dans les yeux. Son propre père. Il n'avait jamais autant haï quelqu'un qu'en cet instant. Au prix de gros efforts, il parvint à se contrôler et se retourna vers Nostredame, qui guettait sa réaction.
"Vous avez un talent certain, lâcha Loki d'une voix tendue. Continuez dans cette voie. Mais vous devriez changer de nom. Nostredame, c'est trop féminin. Nostradamus vous irait mieux."
Il quitta la pièce précipitamment. Il devait retrouver son frère. Ensuite, quelqu'un devrait payer pour la mort d'Angrboda. Et il connaissait désormais les coupables.
Nostredame resta seul dans son bureau. Il avait fait la rencontre la plus étrange de sa vie. Mais cet homme avait raison.
"Nostradamus..." répéta-t-il. Ça sonnait bien.
En regardant la table, il découvrit qu'il avait oublié de lire une partie de la prédiction.
Il courut à la porte rappeler Loki, mais il était déjà reparti. Tant pis. Il retourna quand même la lire.
"Lorsque le filz d'Odin Loki aura fomenté grans complot contre son pere et les siens, aprendra aultre nouvelle que nulle ne lui avoit revelé auparavant. Saura lors qu'il avoit esté adopté quant il estoit nouvellement né, et que cestui vray pere estoit Laufey, ennemi d'Odin. S'ensuivront guerres et grans souffrances, mais vainqueroit finalement ses anemis par alliances et ruses dont il estoit fort doué."
J'espère qu'il vous a plu, c'était celui que j'avais le plus aimé écrire - pou ma défense, l'astrologie au Moyen-Âge était un peu mon sujet de recherches à la fac, ceci explique cela ^^
