Chapitre XIII : Lost and found

En rejoignant mes convives dans le petit salon le lendemain matin, je me fis la réflexion que je me souviendrai sans doute longtemps de la soirée passée. Il faut dire qu'entre autres choses, passer la porte d'un « connissara » moldu est quelque chose de marquant.

« Commissariat Blaise ! On est dans un com-MIS-sa-RI-at, pas un connisara ! Par ta faute en plus ! Alors si j'étais toi j'étalerai pas mon inculture…

Miss De Pluvinièque, après une petite demi-heure passée avec les représentants de l'ordre moldu était très en colère contre moi.

_ Nan mais j'hallucine ! Monsieur pète un câble, et c'est MOI qui me retrouve en cabane…

_ Il ne faut rien exagérer, avais-je tenté de l'apaiser, c'est juste un petit avertissement. Nous allons bientôt sortir.

_ Tu me gonfles avec ton relativisme à la con. Non seulement t'es même pas repentant, mais t'es incapable de la boucler.

_ Ne sois pas si vulgaire Marie-Rachel, avais-je rétorqué d'un ton glacial, ton déplorable langage me fait honte.

_ Et bien tant pis si ça froisse tes chastes oreilles de petit bourge anglais mon cher. Si j'ai envie de jurer comme une charretière, c'est mon droit. Tu n'es pas en position de la ramener je te rappelle…

_ Vous pouvez partir, nous avait interrompu un homme bourru. Et soyez plus discrets la prochaine fois que vous avez une dispute de couple, où au moins faites ça chez vous, comme tout le monde ! Parce que là les jeunes, ça frisait le trouble à l'ordre public en plus du tapage nocturne…

Bref, en un mot, je n'avais pas vécu une soirée aussi mouvementée depuis l'enterrement de vie de garçon de ce cher Dragonnet. Le point négatif étant que Mara m'a bien fait comprendre hier qu'elle ne voulait plus avoir affaire à moi, et ceci définitivement, à ce qu'il semblerait. Epineux.

« Franchement Blaise, depuis qu'on se connait, qu'est-ce qu'on s'est apporté de positif ? Dès qu'on se voit, ça s'en va en sucette. On couche ensemble, on se retrouve chez les flics… Qu'est-ce que ce sera ensuite ? Je crois qu'il est temps d'arrêter les frais non ? Je n'ai pas de place dans ton monde de toute façon. Tu es un bon ami, mais nous sommes trop différents. Ton secret est sauf avec moi, et il le sera toujours, donc tu n'as pas à t'en faire pour ça, mais… Voilà.

Et elle est partie avec un petit sourire triste, sans doute chagrinée que je ne tente pas de la retenir. Mais pourquoi l'aurais-je fait ? Sa décision était prise et je devais prendre le temps de réfléchir à cette soirée. Elle avait raison sur un point dès l'instant où nous étions ensemble en chair et en os, tout commençait à déraper. Pour être plus précis, JE dérapais, et je n'arrivais pas à comprendre pourquoi.

« Cette… fille… deviendra ton addiction, et elle te hantera jusqu'à ce que tu fasses tout pour satisfaire ton obsession. » me soufflait pourtant ma conscience en rejouant parfaitement l'avertissement de ma mère à plaisir. Cependant, je refusais de le prendre en compte.

Lorsque j'entrai dans le petit salon, Drago, Astoria et Daphné évitaient soigneusement de se regarder. L'atmosphère de la pièce était pour le moins pesante, et le son de mes pas se répercutait étrangement dans la pièce. J'avais rarement vu Daphné aussi silencieuse, elle avait les yeux baissés sur le tapis persan et refusait obstinément de rencontrer mon regard. Au moins, je savais d'entrée de jeu de quoi il s'agissait… Mrs Malfoy deuxième du nom n'avait donc pas pu tenir sa langue plus de vingt-quatre heures. Je plaignais les personnes qui devaient lui confier tous leurs petits secrets… Ceux–ci, sitôt prononcés, devaient aussitôt se retrouver étalés au su de tous avant même qu'elle ne s'en rende compte.

J'attendais patiemment quelques minutes supplémentaires, mais aucun de mes trois hôtes ne semblait décidé à rompre le silence, fut–ce au nom de la politesse la plus élémentaire. Etant le maître de maison, je supposais que cette tâche devait être la mienne. Soit.

« Eh bien, voilà bien muets mes amis.

_ Justement Blaise, intervint enfin mon ami d'une voix glaciale digne de son père Lucius, c'est là le cœur du problème… Astoria ne me dit rien !

_ Et… où veux-tu en venir exactement ? Quel rapport avec moi ?

_ C'est ce que j'aimerais bien savoir Blaise !

Allons bon. Voilà que Drago perd son calme, qu'Astoria se liquéfie sur place et que Daphné se retient à grand-peine de pouffer de rire… Et dans tout ça, pas un ne m'explique le pourquoi du comment, et une migraine prend progressivement se quartiers. Je savais bien que 'la révélation' de Mrs Malfoy junior allait me retomber dessus, mais je ne l'attendais pas si tôt.

_ Si tu m'expliquais ce qui te met hors de toi au lieu de beugler comme le dernier des idiots ?

_ Tu oses prétendre que tu ne comprends pas ? Riposte mon ami en fulminant.

_ Drake, intervint enfin Astoria d'une voix brisée, je te l'ai dit, il ne sait pas de quoi tu veux parler. Ce n'est pas du tout ce que tu crois.

_ Et que croit-il exactement Daphné ?

_ Ah moi Blaise, je suis là en simple spectatrice. Ce n'est pas à moi que tu devrais poser la question.

_ Je m'en doute, mais vois-tu, tu t'avères d'être la seule disposée à me répondre. Etant donné que Drago semble trop occupé à m'accuser de je ne sais quelle ignominie, et qu'Astoria quant à elle tente de lui faire entendre raison, il ne reste plus que toi. Peux-tu m'éclairer sur la situation, parce que là je me trouve un peu perdu…

_ C'est tout bête vraiment, même assez drôle d'un point de vue extérieur. À ce que j'ai compris ce matin, Astoria a parlé de toi dans son sommeil, et cet idiot paranoïaque qui lui sert de mari c'est mis en tête que vous aviez fauté ensemble.

_ C'est la chose la plus idiote que jamais entendu, m'exclamai-je en foudroyant le jeune couple du regard. Moi, avoir une liaison avec Astoria ? Pas même sous Imperius… Eh bien, je vois que finalement, Drago tient plus de la famille Black que ce que je pensais. Après tout, la folie court dans leur famille : Bellatrix, Sirius Black… Je ne te savais pas en proie au délire Drago.

_ Tu peux toujours te moquer, je sais bien ce que j'ai entendu ! Comment avez-vous pu me faire ça ?

_ Et il persiste en plus, commenta Daphné en riant cette fois à gorge déployée.

J'étais moi-même partagé entre l'hilarité et la condescendance, mais imiter Daphné n'apporterait rien de bon. Il était temps qu'Astoria fasse quelque chose. Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, et même si voir Drago perdre ses moyens à cause d'un malentendu était assez divertissant, le pauvre tenait vraiment à sa femme… Il aurait été cruel de le maintenir dans l'erreur. Sans compter que la vérité devrait sortir tôt ou tard. J'aurais préféré être absent, mais autant régler la chose le plus vite possible. L'atmosphère n'en serait que plus vivable.

Entre-temps, Daphné était arrivée à la même conclusion que moi, et après avoir pesté contre la passivité de sa sœur et la sensiblerie de 'son idiot de mari', elle lâcha la bombe d'une voix forte :

_ Drago ça suffit ! Tu nous rabats les oreilles avec des idioties depuis plus de dix minutes ! Je veux bien être patiente, mais là tu te ridiculises à grande échelle, et comme 'Ria n'a pas l'air de vouloir prendre les choses en main, je vais – comme souvent – le faire à sa place…

Comptez sur elle pour faire exploser le chaudron…

_ Non non, Daph, ne t'en mêle pas, c'est à moi de le faire ! la coupa justement sa sœur. J'y venais de toute façon.

_ Bon eh bien vas-y, parce que là ça traîne inutilement en longueur, et si ça vous gêne pas, j'aimerais, moi au moins, profiter de l'excellente compagnie de Blaise, qui je vous le rappelle est encore dans la pièce.

_ Merci de ton intervention Daphné, parce que je me sens vraiment de trop. Alors voici ce que nous allons faire elle et moi, ajoutai-je calmement en regardant Astoria qui pâlissait à vue d'œil, nous allons vous laisser entre vous, et vous allez – enfin – discuter seul à seule pour régler vos problèmes.

Pendant que le jeune couple Malfoy tentait de régler leur première crise conjugale, Daphné et moi attendions sagement le moment de revenir dans le petit salon en prenant un petit bain de soleil. Je n'avais rien de particulier à dire, aussi je préférais me taire et profiter du silence ambiant, parce que je ne doutais pas qu'une fois la situation d'Astoria révélée, la voix de Drago se ferait entendre dans tout le manoir. Il n'avait jamais été très discret malheureusement…

Quelques minutes passèrent, et effectivement, la voix de ce dernier – d'un timbre anormalement aigu – arriva jusqu'à nous, faisant derechef pouffer de rire sa belle-sœur.

_ Merlin ! Une fille ! Mais c'est la pire chose qui pouvait arriver ! couinait-il.

_ Quel Drama King celui-là ! Tiens, ça me rappelle le jour où Granger lui avait refait le portrait en troisième année. Tu t'en souviens Blaise ?

_ Bien sûr, répondis-je en riant, un sortilège d'amnésie ne suffirait pas à effacer une humiliation pareille ! Drago fut la risée des Serpentards pendant des mois… que cette époque est loin à présent… je la regretterai presque.

_ Quelle mélancolie mon cher, railla mon amie en m'octroyant un demi sourire. Ta vie actuelle ne te satisfait donc pas ?

_ Ce n'est pas ce que j'ai dit, je suis très satisfait de la vie que je mène. Mais peux-tu en dire autant ?

Elle n'eut pas l'occasion de me répondre, puisqu'à ce moment, Astoria entra en trombe sur la terrasse et se jeta en pleurs dans ses bras à notre grande stupéfaction.

_ Daph, gémit-elle piteusement, Drake me déteste. je savais pourtant qu'il ne voulait pas avoir de fille, mais je pensais qu'il m'aimait suffisamment pour me pardonner…

Oh Merlin, cela ne finira donc jamais ? J'avais l'impression de me retrouver dans un roman à l'eau de rose pour adolescentes. Pathétique…

_ 'Ria calme-toi ma jolie, la cajolait Daphné d'une voix étonnamment sucrée. Ce n'est pas de la faute, les filles sont courantes dans notre famille, c'est vrai, mais c'est l'homme qui détermine le sexe du bébé pendant la conception.

Pitié ! Qu'on me tue maintenant, me voilà avec beaucoup trop d'informations ! Voici qu'à cause de la sottise de mon meilleur ami, j'assistais impuissant à une leçon de chose dont je me serai très bien passé…

Malgré ce moment assez embarrassant, je n'ai pu faire autrement que penser en Plaideur. Si les états d'âme d'Astoria m'importaient peu – ils étaient l'affaire de Daphné – la réputation de mon ami était en revanche ma principale préoccupation. En plus d'être un de mes clients privilégiés, sa famille et la mienne était publiquement liée, et ce genre de scandale rejaillirait sur moi. Je ne pouvais pas me le permettre. S'il ne revenait pas sur sa fichue réaction, j'allais moi-même me charger et de lui mettre un peu de plomb dans la cervelle.

Ce n'est pas comme si cette petite oie blanche et ingénue pouvait avorter. Il avait choisi de l'épouser et il devait en supporter les conséquences quelles qu'elles soient. La répudier donnerait le coup de grâce à sa réputation, surtout pour un motif aussi absurde que le sexe d'un premier-né. Sa mère était bien la cadette de trois filles et il était temps qu'il se démarque des traditions de son père, s'il voulait retrouver une meilleure place dans la bonne société sorcière. Être une exception n'était pas forcément quelque chose de néfaste.

Ces arguments finirent par faire mouche, et après une petite discussion entre Daphné Drago et moi, il accepta à contrecœur de revoir sa position. Ce n'était pas une mince victoire, et Astoria pleine de gratitude, nous remercia avec profusion. Le moral du couple ne serait pas au beau fixe pendant quelque temps, c'était certain, mais au moins nous avions évité la catastrophe.

Du moins c'est ce que je pensais jusqu'à ce que je rejoigne ma mère dans notre restaurant favori… J'avais malheureusement oublié que les nouvelles allaient plus vite qu'un Eclair de Feu pour quelqu'un comme elle.

Au début du repas tout se passait comme d'habitude, mais je sentais bien qu'elle me cachait quelque chose, et peu à peu son attitude me rendit mal à l'aise.

« Quelque chose ne va pas Madame ? Vous me semblez distraite.

_ Chacun son tour, me répondit-elle avec un sourire énigmatique. Il y a quelque temps c'était toi qui étais constamment ailleurs. J'aimerais d'ailleurs savoir ce qu'il se passe dans ta tête Blaise. Il y a encore peu de temps je pouvais lire en toi comme dans un livre. La frontière entre tes pensées et les miennes n'était que très superficielle, et je pouvais sans effort décrypter le sens de tes actions. Il semble cependant que ce temps soit révolu... J'aurais dû m'y attendre je suppose, tu restes mon fils, mais tu es avant tout devenu un homme, et tu sais parfaitement que je traite les hommes avec défiance, conclut-elle froidement en me fixant droit dans les yeux.

Je mentirais si je disais qu'elle ne m'impressionnait pas à ce moment-là. Ce n'était pas ma mère qui parlait en vérité, mais la Veuve Noire, et j'eus un peu de mal à avaler ma bouchée de dessert. Elle sembla s'en apercevoir, il me sourit d'un air entendu.

_ Mange tranquille, ce n'est pas moi qui ait préparé le repas, badina-t-elle en ricanant. Du reste, tu n'as rien à craindre de moi. Je voulais juste te dire que je ne suis pas dupe.

_ À quel sujet mère ?

_ J'ai entendu dire que tu as été à l'origine d'une petite démonstration de force toute masculine hier soir. Cela m'a un peu étonné à vrai dire, je ne t'imaginais pas aussi rustre que le commun des sorciers mais j'imagine que tu avais tes raisons.

_ Je suis moi-même surpris que vous en ayez eu vent Madame. J'avais vainement espéré que ce petit… incident resterait secret, je suis loin d'en être fier, et cela ne se reproduira plus jamais.

_ Ce n'est pas ce que tu as fait qui me dérange, tu es libre de faire ce que tu désires, et tu es depuis longtemps libre de ma tutelle. Non, ce que je voudrais savoir, reprit-elle lentement en battant des cils comme si elle voulait me courtiser, c'est pourquoi tu as fait ce que tu as fait, mon fils.

_ Puisque l'heure est venue de se confier sans réserve, je dois avouer que je l'ignore moi-même.

_ Vraiment ? Ainsi des sorciers de ma connaissance t'ont vu brutaliser un moldu sans aucune raison apparente ?

Je voyais bien qu'elle ne croyait pas, et que sa toile ne tarderait pas à se refermer sur moi. Mon dernier recours était donc la franchise, quoi qu'il m'en coutât.

_ J'ai défendu l'honneur bafoué une jeune femme, et comme le goujat en question étant moldu, j'ai dû m'abaisser à le frapper. L'histoire s'arrête là.

_ Eh bien quelle attitude chevaleresque, presque digne de Gryffondor ! J'espère que cette jeune femme inconnue a su apprécier ton sacrifice soudain et désintéressé...

Nous y voilà. Elle m'avait conduit là où elle l'avait voulu sans que j'aie pu me défendre. J'avais décidément encore bien des choses à apprendre d'elle.

_ M'avez-vous déjà vu faire quelque chose de désintéressé ? Je connaissais cette jeune femme auparavant, et bien que soudaine et imprévue, de mon intervention d'hier soir avait un but.

J'avais voulu éloigner Mara du rebus de l'humanité qui lui servait alors de compagnon, répliqua automatiquement la voix de la conscience. Mais au lieu de dire cela, je laissais planer un silence lourd de sous-entendus. Ma mère penserait ce qu'elle voudrait.

_ Oh, reprit-elle après un court instant de silence, et quand pourrais-je rencontrer cette moldue qui semble tant bousculer tes repères ?

Je sentis brusquement mon sang quitter mes joues. Je devais forcément avoir imaginé cette phrase, ma mère ne pouvait pas l'avoir prononcée… Il fallut que j'use de toute ma concentration pour pouvoir lui répondre d'une voix calme.

_ Excusez-moi, mais je pense avoir mal compris ce que vous venez de dire. Pourriez-vous répéter ?

_ Tu n'es pas devenu sourd Blaise, tu as très bien compris ce que je viens de dire, s'esclaffa mon interlocutrice devant mon expression choquée. Je veux rencontrer cette jeune femme. Je suis sûre que cette entrevue sera très enrichissante. Bien sûr je ferai preuve de toute la politesse requise, sois sans crainte. Je n'ai pas l'habitude de fréquenter des gens de cette espèce, et je ne pense pas que cela se reproduira par la suite, mais je veux juger par moi-même de cette femme qui te captive tant. Et te connaissant, je suis certaine qu'elle a des chances de me surprendre moi aussi.

Je commençais à croire que la fin du monde serait pour bientôt.