Érika Angels était attablée à son bureau. Elle était habillée comme à l'habitude de son sarreau blanc, de ses lunettes rondes et arborait ses cheveux blonds coiffés en queue de cheval. Rien ne semblait différent du quotidien si ce n'était qu'à toutes les 5 minutes d'écriture de rapport, des larmes perlaient le long de ses joues, ce qui causait de petites taches sur le papier. On avait informé la médecin légiste qu'elle n'avait pas besoin de se rendre au travail vue les circonstances, mais elle avait insisté fermement qu'elle n'allait ni se barricader chez elle ni céder au désespoir. Elle tentait de noyer son chagrin au travail, mais elle ne réussissait que partiellement. Après avoir terminé l'écriture d'une phrase, elle enleva ses lunettes et épongea ses yeux.
« Je suis désolée, Vicky… »
À cet instant, Bastien Turner ouvrit la porte du bureau à la volée, le visage rougi par la fureur.
« Le chagrin ne vous empêche pas de vivre? rugit-il.
- Turner?... Qu'est-ce que vous?...
- Vous pleurez? Vous OSEZ pleurer! Vous la regrettez, n'est-ce pas?
- Comme vous. Je sais que vous l'aimiez beaucoup vous aussi…
- Comme moi oui! Et pourtant…
- Taisez-vous! »
La médecin légiste avait crié ces mots. Son regard s'était durci et elle paraissait presque menaçante.
« Vous voulez que je me taise? Grand dieu, mais pourquoi donc? C'est votre faute! Je sais que c'est vous! Vous n'auriez pas dû! Vous n'auriez pas dû! répéta le vieil homme.
- Silence, je vous dis! Vous êtes complètement fou, Turner! Je sais ce que vous avez fait aussi! Tout est fini… on ne retrouvera jamais Mask*Demasque et l'histoire sera oubliée! »
Turner explosa de colère
« Je m'en fiche, entendez-vous! Vicky est morte et je sais que c'est vous la responsable! Je devrais vous rendre la pareille! » menaça Turner en révélant un coupe-papier large et pointu dissimulé sous son sarreau.
Des larmes continuaient de couler des yeux bleus d'Érika Angels. Elle ouvrit les bras, résignée.
« Allez-y alors! Vicky morte, je n'ai plus envie de vivre de toute façon, espèce de vieux fou. La police vous coincera un jour!
- Je sais! Mais je vous tuerai d'abord! »
Il dégaina le coupe-papier et visa le cœur de la jeune femme. Mais au moment où il allait frapper, une détonation survint et une balle fit sauter l'arme des mains de l'assistant-légiste. Le sergent, surpris, se retourna et eut un rictus en voyant le trio composé d'Edgeworth, Adams et Gumshoe pénétrer dans la pièce en hâte.
« Bras en l'air, Turner! La partie est perdue! » rugit Adams en pointant un pistolet encore fumant.
Gumshoe se précipita vers Bastien Turner toujours grimaçant de douleurs. Il lui passa les menottes et l'assistant-légiste, résigné, n'opposa aucune résistance. Érika Angels, en larmes, se précipita dans les bras d'Edgeworth. Ce dernier la repoussa délicatement et face aux larmes de la docteure, le procureur ne lui opposa qu'un visage grave et dur.
« Tu as deviné, n'est-ce-pas? sanglota Angels.
- Malheureusement oui, Érika. Tu aurais dû m'avertir dès le départ! répliqua Edgeworth d'une voix neutre.
- Je ne pouvais pas, Miles… je ne pouvais pas… »
Adams se planta devant Turner et le toisa avec mépris.
« Turner, je n'ai jamais eu aussi honte d'un de mes propres policiers jusqu'à maintenant. Vous déshonorez la confiance que j'avais en vous.
- Au diable votre confiance! cracha Turner. Il n'y a que mademoiselle Vicky qui importait! »
Edgeworth voulut avoir confirmation de ses théories, il fit asseoir Bastien Turner, menotté, et Érika Angels afin d'effectuer un récapitulatif.
« Ne dites rien, docteure! Ils ne peuvent rien prouver! glissa Turner à la médecin légiste avant de se faire violemment rabrouer par le commissaire Adams.
- Inutile, Turner, commença Edgeworth. Je sais que c'était Vicky.
- Elle n'y est pour rien! martela Turner. Tout est de ma faute! Je suis un misérable…
- Vous l'aimiez. C'est pour cela que vous avez accepté de l'aider dans une entreprise aussi folle. Ça, et les remords d'avoir donné l'ordre de tirer sur Viktor Tuga. Vous lui avez fourni le cyanure d'hydrogène et les informations pour retrouver tous les acteurs du DV-7 », résuma Edgeworth avec assurance.
Turner ne répondit pas. Il se contenta de fixer le sol. Érika Angels avait recommencé à sangloter.
« Vicky n'a plus été la même depuis cette histoire. Elle m'avait tout caché à propos de Viktor Tuga, mais elle en était folle amoureuse! hoqueta Angels. Quand elle a vu Turner pour la première fois au bureau, elle lui a proposé son amour et son pardon s'il l'aidait. Elle était complètement folle…
- C'est ainsi que tout s'est déclenché. Ils ont attendu que Turner localise toutes les cibles avant de passer à l'action. Après 2 ans, tout était prêt… » énonça le procureur
Angels déglutit avec difficulté.
« Elle revenait tard le soir sans explication et parfois à demie-hystérique. C'est elle qui a tué le greffier Demère et le procureur Hykule en premier lieu. Ensuite, elle a fait entrer Turner, déguisé en Mask*Demasque dans la maison et ensemble, ils ont planifié une fausse attaque lorsque nous sommes arrivés. Voilà pourquoi il y avait tant d'éléments louches. Ce n'était destiné qu'à nous faire peur pour que l'on cesse d'enquêter », expliqua Angels, les yeux rougis et la voix cassée.
Adams se retourna brusquement vers Turner et lui demanda si c'était exact.
« Pensez ce que vous voulez… » marmonna le sergent.
Le procureur ne lui répondit pas. Le policier semblait brisé émotionnellement.
« Et par la suite, elle a attaqué Me Deuvres, reprit Edgeworth. Et ce n'est qu'hier soir qu'elle a pu tuer Thomas Nicotti. Je suppose que c'est à ce moment-là que tu as compris, Érika?
- Elle… elle ne s'est même pas défendue. J'avais deviné auparavant qu'elle utilisait Turner pour parvenir à ses fins. Lorsqu'elle a tué Thomas Nicotti, elle était dans un tel état d'euphorie qu'elle a tout de suite avoué lorsque je l'ai confrontée… Elle avait enfin vengé l'homme qu'elle aimait. Elle avait sombré dans la folie suite à sa dépression; Vicky avait gâché sa vie pour un amour de 15 ans. »
Edgeworth marqua une pause. Il voulait épargner une peine supplémentaire au sergent Turner en ne lui apprenant pas qu'il n'était qu'un pantin pour Vicky. Le procureur fit signe au détective Gumshoe.
« Allez enfermer Turner dans une cellule. Il sait déjà tout et n'a pas besoin d'en entendre davantage. »
Le détective Gumshoe agrippa Turner par l'épaule et lui fit monter les escaliers métalliques qui permettaient de sortir des quartiers de la morgue. Ils disparurent de la vue du trio quelques secondes plus tard. Une fois que ce fut fait, Edgeworth et Adams indiquèrent à Angels qu'elle pouvait continuer.
« C'est hier soir que tout est arrivé. Je la savais coupable et je l'ai menacé de tout vous dire! Elle a eu une crise d'hystérie violente et a détruit tous les meubles du premier étage. J'ai pu la calmer par après et elle m'a supplié de ne pas la dénoncer. Elle m'a promis que demain, elle irait avouer au commissariat tout ce qu'elle avait fait et qu'il n'y aurait plus d'autres meurtres. Comme une idiote, je l'ai crue… Nous sommes allés nous coucher et puis…
- Elle s'est pendue, n'est-ce pas? interrogea le procureur.
- Oui, la pauvre chérie, gémit Angels en pleurant de plus belle. Elle s'est pendue à la lampe au plafond du salon. Le choc lui a cassé la nuque et il y avait des traces de brûlure de corde sur son cou.
- C'est pour ça que vous n'avez pas voulu d'autopsie? demanda calmement Adams.
- Voilà oui… Et quand je l'ai vue morte durant la nuit. J'ai paniqué… Je n'ai pas voulu qu'on se souvienne d'elle comme d'une meurtrière. J'ai… j'ai maquillé son suicide en meurtre et j'ai tenté de mettre la responsabilité sur Mask*Demasque, mais il me manquait trop d'éléments… » sanglota Angels.
Edgeworth et Adams se turent. Ce fut à nouveau Angels qui brisa le silence.
« Ma sœur s'est transformée en démon… Elle a tué tous ces gens et elle a manipulé Turner afin qu'il l'aide. Il a fabriqué du cyanure d'hydrogène et a essayé de voler le dossier DV-7 afin qu'il n'en reste plus de trace…
- Et tu as tenté de la protéger en faussant les preuves sur une scène de suicide. Si Vicky n'avait pas gardé ce pendentif sur elle, nous n'aurions jamais su la vérité et Turner t'aurait tué, coupa Edgeworth, glacial.
- Je suis désolée, Miles… Vraiment… »
Érika Angels parvint à définitivement se calmer. Elle sécha ses larmes et s'adressa au deux acolytes d'une voix plus claire :
« Et maintenant?
- Je n'ai pas le choix… » répondit Adams avec tristesse.
Érika Angels se leva, résignée, et tourna le dos au commissaire qui lui enfila délicatement une paire de menottes. Miles Edgeworth observa la scène sans dire un mot, le regard toujours fermé. Érika Angels se tourna une dernière fois, implorante, vers le procureur.
« Pardonne-moi, Miles. Je n'ai pas pu… je devais la protéger…
- Je comprends Érika. Je n'approuve pas, mais je comprends. Tu aurais dû tout me dire. Je croyais avoir ta confiance.
- Il y a de ces choses que je ne pourrais jamais dire, Miles. Et ce, même à la personne à qui je tiens le plus. Essaie de trouver en ton cœur l'amour de me pardonner. »
La jeune femme blonde se mit sur la pointe des pieds et embrassa Edgeworth. Ce dernier, au contact des lèvres douces d'Érika Angels, ne résista pas et lui rendit son baiser. Toutefois, après quelques secondes, il retira ses lèvres et conclut la discussion plus sèchement qu'il ne l'aurait sans doute voulu. Son expression restait dure et ses yeux gris perçants ne semblaient nullement d'humeur à être attendris.
« J'essaierai, Érika. »
Les jours passèrent durant lesquels le procureur Edgeworth refusa de voir qui que ce soit et coupa tout contact avec l'univers se trouvant hors de son bureau. Il restait de marbre face aux incessants appels du bureau des procureurs qui s'étonnait de son silence et du fait qu'il n'avait pas encore confirmé sa place de procureur plaideur pour le procès Mask*Demasque. Visiblement excédé par l'attitude d'Edgeworth, le procureur en chef avait laissé plusieurs messages sur sa boîte vocale en l'intimant de donner signe de vie.
« Votre réputation vous précède, Edgeworth, mais cela ne suffira pas pour vous protéger. C'est vous qui avez piloté le dossier Mask*Demasque et alors que le procès arrive à grands pas, vous décidez de vous isoler et de ne plus répondre à votre téléphone! Bastien Turner et Érika Angels devront passer à procès, peu importe le scénario. En ce qui vous concerne, j'exige de savoir ce qui se passe et si vous ne me répondez pas aujourd'hui même avant 4 heures, le dossier sera transféré à un autre procureur et sachez qu'il y aura des sanctions très lourdes à votre égard. Vous représentez l'ordre des procureurs et un véritable homme de loi ne se défile pas à la première difficulté!
- LA FERME! » cria Edgeworth en déconnectant la boîte vocale.
Le procureur se fichait bien des menaces du procureur en chef, ce vieillard qui osait lui donner des leçons de probité et de sens du devoir. Edgeworth avait, dès la conclusion de l'enquête, transféré le dossier au bureau des procureurs en ne donnant pas plus d'explications. En renonçant au procès, Edgeworth faisait en sort qu'un autre procureur devrait reprendre le flambeau et reconstituer tous les éléments par lui-même. Visiblement, ce n'était pas du goût du procureur en chef qui feignait de n'être pas au courant de ce dessaisissement.
Étonnement, on demeurait très avare de commentaires et d'explications au commissariat d'Adams également. Le procureur se doutait bien que le commissaire faisait tout en son pouvoir pour qu'aucune aide quelconque n'émane de la police. Le nouveau procureur aurait donc de nombreuses difficultés à trouver des preuves et des témoins décisifs…
« Je n'ai pas à me justifier face au monde entier. Qu'il se trouve quelqu'un d'autre pour faire le sale boulot! S'il pense que je vais céder face à ses sanctions. Ah! Il croit me faire peur avec une suspension de salaire de plusieurs semaines? Je ne m'appelle pas Dick Gumshoe! » pensa Edgeworth, rageur.
La journée s'écoula et le procureur ne rappela personne.
