Amitié

Mal, Jay, Evie & Carlos


Ils étaient tous les quatre assis par terre, recouverts de peinture, de plâtre et de poussière. Courbaturés, affamés, épuisés mais souriants.

Des cartons de nourriture à emporter passaient de main en main, ainsi que deux grosses bouteilles de soda qui se vidaient à une allure folle alors qu'ils buvaient tous au goulot dès qu'ils en avaient l'occasion, sans se poser de question, sans s'inquiéter qu'un autre ait pu y poser les lèvres juste avant ou se dire que des verres seraient plus pratiques.

Et puis, ils n'avaient pas de verres. Pas encore.

— Alors ? lança Mal avec un sourire satisfait, échangeant un regard complice avec chacun de ses amis. Comment il est ce premier repas dans notre nouvelle demeure ?

— Au top ! répondit Jay, la bouche pleine, tandis que Carlos, qui prenait une gorgée de soda, se contentait de lever un pouce en l'air.

— Il faudra quand même rapidement penser à se procurer de la vaisselle, commenta Evie, élégamment assise sur les genoux, ses cheveux longs cheveux ramenés en une queue de cheval.

— T'inquiètes Princesse, ça va venir, comme le reste !

Evie sourit gentiment à Jay, n'ayant pas le cœur de le reprendre sur ses manières alors qu'il postillonnait partout autour de lui. Après tout, à quoi bon ? Ils étaient entre eux, il n'y avait personne pour les voir et les juger. Les bonnes manières, la politesse, les règles à suivre, ce n'était pas nécessaire ici, parce qu'ils étaient chez eux.

Chez eux.

C'était fou de penser qu'ils avaient enfin un vrai chez eux, officiel et légal. Un endroit que personne ne pourrait jamais leur reprendre, parce qu'ils s'étaient battus pour l'obtenir, et qu'il y avait maintenant des papiers qui prouvaient que c'était à eux.

Le décret de Ben qui leur avait permis de venir vivre à Auradon avait des failles. Beaucoup de failles, mais la plus importante d'entre elles était qu'il ne prévoyait rien pour leur futur. Il leur avait assuré une place à l'école, une chambre et un lit, les repas et la possibilité de suivre les cours et d'obtenir leur diplôme. Mais une fois le diplôme en poche, il n'y avait plus rien. Pas de programme d'insertion dans la vie active, pas d'aide financière, pas de logement, pas de guide pour leur dire quoi faire. Et évidemment, pas le moindre parent pour les soutenir.

Ben avait promis d'améliorer le système pour les futurs rescapés de l'île, mais c'était trop tard pour Mal, Jay, Evie et Carlos.

Ils étaient les premiers et subissaient donc les failles de plein fouet, se retrouvant livrés à eux-mêmes, avec comme seules perspectives d'apprendre à se débrouiller coûte que coûte à Auradon, ou retourner sur l'île de l'Oubli et retrouver leurs vies d'avant.

Mais heureusement, si la société et les familles royales d'Auradon semblaient se moquer totalement de ce qui pouvait leur arriver, ils n'étaient pas entièrement seuls. Ils ne l'avaient jamais été. Ils étaient tous les quatre.

Ils étaient là pour se soutenir mutuellement, pour se rappeler qu'ils avaient des rêves, des projets, des ambitions. Qu'ils étaient capables d'y arriver. Et les jours où c'était juste trop difficile de se battre pour leur propre rêve, ils se battaient pour ceux de leurs amis.

Et pour se battre, ils s'étaient battus. Ils avaient travaillé d'arrache-pied, chacun à leur façon. Evie avec son petit commerce - légèrement illégal - de vêtements, au sein de l'école. Carlos en aidant d'autres étudiants avec leurs devoirs, parfois en les faisant carrément à leur place. Une fois son potentiel remarqué, il s'était même fait engager par l'école pour entretenir et améliorer le système informatique. Mal avait continué de vendre ses sorts - en totale illégalité, cette fois - et avait dégoté quelques petits boulots à droite et à gauche, souvent avec Jay. Ils avaient accompli des tâches ingrates mais nécessaires, dont personne d'autre à Auradon ne semblait vouloir alors qu'elles étaient nettement moins dégoûtantes et fatigantes que ce qu'ils avaient pu faire par le passé sur l'île de l'Oubli.

Salaire après salaire, bénéfice après bénéfice, ils avaient constitué un petit pactole à eux quatre, et s'étaient mis en quête d'un logement.

La location était impossible. Cela présentait tellement de risques, tellement d'incertitudes. Ils ne faisaient pas assez confiance aux gens d'Auradon, et de toute façon ceux-ci ne leur faisaient pas confiance non plus et personne n'aurait jamais accepté de leur louer un bien. Alors ils avaient décidé d'acheter.

Evie avait dû largement revoir ses ambitions de château à la baisse en découvrant les prix du marché, et avait été la voix de la raison, qui avait plusieurs fois mis le holà à l'enthousiasme de ses amis, prêts à acheter n'importe quoi sans réfléchir. Finalement, après des semaines de recherche et de réflexion, ils l'avaient trouvé.

Leur chez-eux.

Ce n'était pas grand. C'était un petit appartement, en centre-ville, avec un salon, une minuscule cuisine, deux chambres et une salle de bain.

Ce n'était pas en super état. La peinture était vieille et craquelée, la plupart des murs avaient des trous, il manquait des portes, certaines fenêtres fermaient mal, le plancher grinçait et la chasse des toilettes fuyait.

Ce n'était pas meublé. C'était même carrément vide, et s'ils avaient déjà investi dans deux matelas qu'ils se partageraient temporairement et dans une machine à coudre pour Evie, ils n'avaient aucun autre meuble pour contenir leurs affaires, entassées dans des cartons pour le moment.

Mais c'était facile de remédier à tout cela. Ils étaient déjà occupés à faire les travaux, comblant les trous, réparant le plancher, repeignant les murs. Ils avaient décidé de tout peindre en blanc, et puis de laisser Mal s'amuser avec ses bombes de peinture, comme elle savait si bien le faire. Avec le temps, ils achèteraient d'autres meubles, et se procureraient des ustensiles de cuisine. Ce n'était pas urgent. Ils pouvaient s'asseoir par terre, manger à même le plat et boire à la bouteille pendant quelques jours, voire quelques semaines.

Ils avaient le temps. Ils avaient même toute la vie qui s'étalait devant eux, pleine de perspectives, de rêves et de possibilités. Pour l'instant, ils pouvaient encore imaginer ce qu'ils voulaient, discuter de la couleur de leur futur canapé, de l'emplacement de leur lit, du nombre de coussins qu'ils voulaient. Ils pouvaient parier sur le nombre de fois où Jay oublierait ses clés, où Evie s'énerverait parce que la lunette des toilettes n'aurait pas été rabaissée, où Carlos resterait éveillé toute la nuit à jouer à des jeux vidéo et où Mal mettrait le feu à la cuisine en tentant de faire cuire quelque chose.

Il n'y avait aucune limite, aucune règle, personne pour leur imposer quoi que ce soit. C'était à eux de décider ce qu'ils voulaient faire de cet appartement. Leur appartement.

Un appartement en chantier, où tout était encore à construire et à réaliser, mais où les rires résonnaient déjà, prometteurs et enthousiastes.