Traîtrise

Tous trois se tenaient dos à dos.

Legolas gardait la tête haute et maintenait sa dignité légendaire en dépit des lances pointées à un millimètre de son front. Ses traits impassibles ne démontraient aucunement la minuscule inquiétude qu'il éprouvait. Inquiétude fondée, car, après tout, on ne se fait pas menacer tous les jours par des humains considérés comme des alliés précieux depuis la Grande Guerre.

Orlando était tiraillé entre l'étonnement, la peur et un sentiment de déjà vécu. Il se serait cru en train de revivre cette scène de cinéma où lui et deux de ses compères acteurs se faisaient cerner exactement de cette manière. Excepté que les cavaliers qui les entouraient n'étaient pas du tout des comédiens. Ils paraissaient même davantage menaçants et intimidants. Et leurs lances semblaient encore plus efficaces et tranchantes que ces vulgaires répliques d'armes à manche en plastique utilisées par les acteurs de son monde.

Will, en dépit de son faible état, avait tenté de rester stoïque. Ce fut sur un ton assuré qu'il avait prononcé le célèbre mot « pourparlers ». Il ignorait totalement si cette déclaration aurait une quelconque réaction positive qui les tirerait, ses homologues et lui, de cette situation plutôt alarmante et il ignorait encore plus si dans cette réalité les pourparlers s'appliquaient aussi dans les unités de cavaleries moyenâgeuses, mais… il valait mieux tenter une stratégie que de rester planté là à attendre de subir le courroux de ces hommes.

Après avoir entendu ce mot, l'elfe et l'acteur jetèrent un bref regard interrogateur vers William, mais leur attention fut bien vite détournée, car un des cavaliers s'avança et mit un pied à terre. Il marcha d'un pas dur et la lourde armure qu'il portait le rendait plus imposant que le trio au complet. Son visage était masqué d'un casque à nasal représentant un cheval en bronze. On ne voyait presque rien de ses traits hormis son regard animé par une ardente méfiance.

En s'avançant vers lui, le forgeron le prit immédiatement pour le chef de cette unité et pensa alors qu'il devrait parlementer avec lui. Il ouvrit la bouche de nouveau afin d'entamer une discussion, mais Legolas posa une main sur son épaule et un seul regard désapprobateur suffit à lui faire comprendre qu'il valait mieux pour eux de se taire et d'attendre.

L'homme ne prononça pas un seul mot. L'atmosphère n'en était que plus insoutenable. Sans doute cherchait-il ainsi à donner quelques sueurs froides à ses détenus. Il les sonda d'abord tous les trois, un à un, et il ne sembla pas surpris de rencontrer deux humains sur son territoire. Puisque ses vêtements modernes étaient cachés par la cape verte qu'il portait, Orlando fut considéré comme un humain de la Terre du Milieu bien ordinaire. Quant à Will, ses habits étaient tout à fait rustiques bien que différents de la mode rohirrim, mais cela ne sembla pas titiller le cavalier outre mesure, mis à part, évidemment, ce couvre-chef à plumes. Vint le tour de Legolas à être analysé et lorsque les yeux du cavalier se posèrent sur lui, son regard se fit intrigué.

Il s'approcha ensuite de William et lui dit de sa voix rude et forte:

« Pourparlers ? Vous venez sans doute de très loin sinon vous sauriez que les Eorlingas ne parlementent jamais avec un potentiel ennemi. »

Will voulut répliquer, mais Legolas prit les devants.

« Si, en Rohan, d'humbles voyageurs sont désormais considérés comme ennemis, alors que vos lances s'abattent immédiatement sur nous. »

Orlando avala difficilement sa salive et se fit plus petit que jamais, craignant que cet homme n'ordonne à son éored de les tuer sur le champ. Mais plutôt que ça, le chef s'avança vers Legolas et dit sur un ton cynique :

« Humbles voyageurs ? Et depuis quand de simples voyageurs trimballent des armes en guise de bagages? »

Legolas n'ajouta rien, embarrassé. Les cavaliers qui les encerclaient affichèrent un sourire malicieux, visiblement amusés et l'homme eut un rire moqueur.

« Par ailleurs, que fait un elfe dans le Riddermark ? Je croyais que vous aviez tous déserté vers les Rivages Blancs, au-delà de ce continent. »

Legolas ne répondit rien encore une fois. De toute façon, qu'aurait-il bien pu dire ? Qu'il était sur le point de partir quand soudain on le réclama pour sauver l'Univers ?

« Je n'irai pas par quatre chemins. Dites-moi qui vous êtes et qui vous servez. Ensuite, je déciderai si je laisse la vie sauve à de supposés humbles voyageurs. »

Qui ils servaient ?

Le trio se regarda mutuellement, tous un peu éberlués par la question. Pouvaient-ils vraiment dire qu'ils servaient une petite fille aux dons étranges ?

« On ne sert pas Sauron, si ça peut vous rassurer. »

Orlando ne réalisa que trop tard la stupidité de sa réponse. Il eut soudain envie de se frapper la tête contre l'un des boucliers que portaient les soldats.

Will leva un sourcil. Il n'avait aucune idée qui était ce Sauron, mais en voyant le visage de Legolas passer du calme à la soudaine angoisse, il devina que l'acteur avait commis une erreur. En effet, évoquer le nom de celui dont personne ne voulait se souvenir ne fut pas très délicat de la part d'Orlando. Pourtant, aucun des soldats ne réagit. Ils demeurèrent tous inébranlables sur leurs montures. Quant au chef, il s'avança à la hauteur d'Orlando et étrécit son regard sur lui.

« En ces jours sombres, même le Seigneur des Ténèbres et ses sbires me paraîtraient moins terribles à affronter. »

Legolas et Orlando furent interloqués. Qui donc pouvait être plus terrible que Sauron?

En entendant le nom « Seigneur des Ténèbres », Will devina que ce Sauron était probablement une personne de haut rang (seigneur) appartenant au camp des gens qui servent le mal (ténèbres).

« Nous ne sommes ni au service de ce Sauron ni au service de quelque partisan du mal qui soit. » affirma le forgeron.

« Déclinez votre identité, intrus. » trancha l'homme.

Legolas poursuivit :

« Je suis Legolas, fils de Thranduil du Royaume Sylvestre et un ami de longue date de la Maison d'Eorl. J'ai combattu aux côtés du Roi Eomer de la Marche. Voici mes compagnons, les seigneurs Orlando Bloom et William Turner. Tous deux viennent … »

Legolas eut un moment d'hésitation, mais pas suffisamment éloquent pour que le chef ne le remarque.

« … Tous deux viennent assurément de très loin, mais leurs intentions n'en sont pas moins honnêtes. »

À ce moment, l'homme leva ses mains gantées et retira son casque de bronze. Se faisant, ses soldats levèrent tous leurs lances en un geste solennel. Le trio fut soulagé, car lorsqu'un guerrier ôtait son casque, cela signifiait qu'il baissait sa garde et par ce fait, qu'il voulait consentir à donner le bénéfice du doute. Une fois son casque sous son bras, l'homme révéla un visage sombre et sévère. Sa chevelure longue, parsemée de multiples tresses, était d'un blond cendré. Il avait quelques rides au coin des yeux et un ou deux plis au front, signes que cet homme n'était plus dans la fleur de l'âge. Ses yeux d'un bleu d'acier les considéraient tous les trois gravement. Une barbe en broussaille cachait une peau quelque peu basanée par le soleil qui tapait sur les plaines du Rohan.

Ce visage parut étrangement familier pour Legolas et également pour Orlando.

Karl ? C'est Karl Urban! Allons, qu'est-ce que je raconte. C'est le double de Karl! Alors, ça veut dire que c'est… »

« Je suis Eomer, Seigneur et Souverain de la Marche … »

Legolas se demanda alors pourquoi un grand frère d'armes comme Eomer s'en était pris ainsi à lui. Ne l'avait-il pas reconnu dès le premier instant où son regard s'était posé sur lui? Cela faisait de nombreuses années qu'ils ne s'étaient pas revus, mais Eomer n'avait pas l'habitude d'oublier un visage amical. Legolas fut toutefois si heureux de le revoir qu'il en oublia ses questions. Il eut un grand sourire et s'inclina aussitôt devant lui. Les deux autres se sentirent bien obligés de faire de même. Mais cette marque de respect n'adoucit pas davantage le ton méprisant du Roi.

« …et je n'ai aucun souvenir de m'être déjà battu à vos côtés, maître elfe. »

Legolas se releva, déconcerté. Comment pouvait-il ne pas se souvenir de la grande Guerre, des batailles de For le Cor, des Champs du Pelennor et de la Porte Noire ?

Orlando parut tout aussi étonné. Il en oublia même sa position de détenu et s'élança vers le Roi alors que celui-ci entrouvrait la bouche pour ajouter autre chose.

« Mais comment ça, tu te souviens pas?! C'est Legolas, allons! Il était l'ami de Aragorn, de Gimli et de ton oncle Théoden! Il s'est battu avec toi durant la Guerre de l'Anneau ! C'est ton allié, traite le donc comme tel ! »

Le tutoiement soudain, le ton arrogant et l'approche trop subite vers le Roi, déclenchèrent la fureur de l'éored. Du haut de sa monture, l'un des gardes utilisa son bouclier pour frapper dans le ventre de l'acteur. C'était une façon bien cruelle de corriger son impolitesse. Il tomba à la renverse et, dans sa chute, sa cape se découvrit de ses épaules et révéla l'entièreté de son corps. À cet instant, la troupe de cavaliers vociféra de stupéfaction.

« C'est un des leurs! C'est un des leurs! » s'exclamèrent-ils.

Orlando grimaça de douleur, se tint le ventre d'une main et de l'autre il s'appuya sur l'herbe verte. Il tenta de se relever, mais un fourré de lances fut immédiatement pointé sur sa tête, le forçant à demeurer accroupi.

William et Legolas avaient voulu riposter, mais la pointe acérée d'autres lances sur leurs poitrines leur interdit de faire le moindre mouvement. Néanmoins, cela n'empêcha pas Will de grogner :

« Barbares! Est-ce ainsi que vous traitez tous les étrangers!? D'autant plus qu'il n'est même pas armé... C'est ! C'est … dé…loyal … »

William avait réagi trop violemment et n'avait pas tenu compte de son état. Il chancela quelque peu, mais Legolas le retint. Celui-ci éleva un regard plein de rancoeur vers le Roi, qui, lui, demeurait immobile, insensible à la faiblesse de Will.

L'elfe respira calmement et tenta de réprimer la colère qu'il éprouvait. Contrairement à ses réactions la dernière fois qu'il s'était fait prendre ainsi en étau par des Rohirrim, il n'allait pas bander son arc et y encocher une flèche d'un tour de main plus rapide que la vue. La situation avait déjà suffisamment dégénérée et il devait se montrer diplomate.

« Eomer, mon ami! N'en venons pas aux coups, c'est inutile. Ne sommes-nous pas du même camp? »

Eomer se renfrogna davantage. Il remit son casque sur sa tête, montrant ainsi qu'ils avaient perdu tout espoir de gagner sa confiance.

« Si vous avez fraternisé avec cet homme, alors, non, nous ne sommes pas du même camp! »

Legolas ne comprenait pas. Il ne reconnaissait plus son compagnon d'armes. Orlando, lui, se demandait bien ce qu'il avait fait pour mériter pareil traitement. De son côté, Will se maudissait de ne pas être en état de donner une bonne correction à ces cavaliers du moyen âge.

« Eomer… Qu'est devenu l'allié que j'ai connu aux temps de la terrible Guerre de l'Anneau ? Où est ce frère ? »

Le Roi ignora sa question, pour le moment, et s'adressa à l'acteur accroupi à ses genoux.

«Vous n'avez pas fait suffisamment de victimes ainsi? Même après ce carnage, vous osez encore vous aventurer sur mes terres? Que d'arrogance de votre part! »

Orlando demeura la bouche entrouverte, abasourdi. Mais de quoi ce Eomer parlait-il ?

« Carnage? Quel carnage? » s'enquit le forgeron, tout aussi curieux que l'acteur.

Eomer l'ignora lui aussi et continua à dévisager Orlando.

« Pour un étranger, vous êtes tout de même bien informé sur la Grande Guerre et les Jours Glorieux où mon aïeul et ses alliés ont triomphé de l'Ombre. À moins que vous ayez soutiré ces informations de la bouche de cet elfe ?

-Ton… Heu… Hem… Votre aïeul ?

-Si vous m'aviez laissé terminer avant de vous emporter de la sorte, jeune insolent, vous auriez compris… »

Il se tourna vers l'elfe de nouveau.

« Vous faites erreur sur la personne. L'homme aux côtés duquel vous vous êtes battu était Eomer Eadig, fils d'Eomund, Troisième Maréchal de la Marche. Moi, je suis Eomer Han, fils de Elfwine le Blond et Vingtième Roi de la Marche.»

Legolas et Orlando se considèrent, ébahis.

« Tu… Vous êtes son petit-fils?! C'est pas croyable ça!

-Vous lui ressemblez tellement…

-C'est ce que mon père affirmait souvent. Je suis né le même jour que la mort de mon grand-père. Certains croient que je suis sa réincarnation, c'est pourquoi j'ai hérité de son nom. »

Legolas prit conscience, à ce moment, qu'il aurait été peu probable de rencontrer le véritable Eomer. Étant un humain normal, il ne bénéficiait pas d'une longue existence comme Aragorn et les Dunadain. Sinon, Eomer aurait eu 150 ans…

« Pardonnez notre méprise, mon Seigneur. Vous ne me connaissez point, mais je jure, au nom de l'amitié qui me liait à votre aïeul, que mes compagnons et moi n'avons aucune intention hostile. Nous ne savons rien de ce... carnage.

-Je veux bien vous croire, vous, Legolas fils de Thranduil, car j'ai eu vent de votre nom. Vous êtes honnête et loyal. Mon grand-père a maintes fois relaté à mon père ses aventures vécues en votre compagnie et celle du défunt Roi de Gondor. Et mon père m'a transmis à son tour le récit de vos exploits. Si j'avais su plus tôt qui vous étiez, je ne me serais pas montré si impudent à l'égard d'un allié tel que vous, mais… malgré vos qualités guerrières, je constate que vous êtes un être naïf (Legolas tressaillit à cette déclaration). Il faut vraiment être totalement crédule pour accorder votre confiance à cet homme et déclarer ouvertement qu'il n'a aucune intention hostile. Quoi qu'il vous ait dit, vous avez été berné, maître elfe. Berné, rien de moins. »

Legolas tenta de conserver ses mains bien détendues, de part et d'autre de son corps, mais il eut du mal à y parvenir. Ses doigts brûlaient d'attraper son arc, comme s'il s'agissait d'un vieux réflexe de réagir de cette manière à toute provocation.

Will, encore plus susceptible que l'elfe, ne se gêna pas pour lancer :

« Comment osez-vous avancer de telles accusations!? Vous ne connaissez pas cet homme! Il n'est l'auteur d'aucun carnage ! »

Le Roi Eomer foudroya du regard le forgeron. Il s'approcha de lui et, d'un geste brutal, il lui arracha son chapeau de la tête. Son visage découvert lui permit de constater qu'il y avait une grande ressemblance entre William et Orlando. Chose qu'il n'avait pas pu déceler chez Legolas, car sa ressemblance avec l'acteur était beaucoup moins évidente.

« Je comprends maintenant pourquoi vous le défendez si farouchement. Il s'agit de votre frère ? »

William ne sut pas trop comment expliquer la situation. Ces cavaliers bornés ne semblaient pas du tout en mesure de comprendre qu'ils étaient tous les trois des répliques du même être. Le forgeron se contenta donc de répliquer :

« En quelque sorte, oui. »

Eomer en déduisit immédiatement qu'il était de mèche avec Orlando.

« Très bien, messieurs. Peut-être avez-vous réussi à tromper cet ancien allié de mon grand-père, mais moi vous ne me duperez pas. Vous aventurer librement en mon pays ne fut pas très astucieux. Qu'aviez-vous l'intention de faire ? Vous infiltrer parmi nous par le billet de cet elfe et agir comme espion ? »

Le Roi n'attendit même pas qu'on daigne lui répondre.

« Peu importe vos desseins, vous avez sous-estimé les Eorlingas, étrangers! Et vous payerez cher votre hardiesse! »

William et Orlando étaient muets tant ces soudaines accusations très étranges les stupéfiaient et les choquaient tout à la fois.

« Emmenez-les, tous les deux ! »

Quelques hommes s'apprêtèrent à les maîtriser. Les deux "accusés" furent pris de panique et Legolas, embrasé par la colère, s'objecta.

« Comment ?! Que voulez-vous faire d'eux ?!

-Je l'ignore encore. Je déciderai de leur sort une fois arrivé à Edoras.

-Vous ne pouvez vous permettre de les faire prisonniers sans avoir de motif valable!

-Et le massacre d'un de mes éored vous suffit-il comme motif?

-Un éored ? C'est cela le carnage dont vous parliez ? »

Legolas était de plus en plus perplexe. Il ne comprenait toujours pas pourquoi ses deux compagnons étaient victimes de telles accusations, mais il tenta tout de même de sauver la situation encore une fois.

« Mon seigneur, j'ignore ce qui se trame en vos terres. Je ne sais qui aurait pu causer la mort de votre éored, mais il ne s'agit pas d'eux. Je me porte garant d'eux! Si au moins vous pouviez faire preuve d'indulgence, nous pourrions rallier notre cause à la vôtre !

-Par respect pour l'amitié qui vous liait à mon aïeul, je n'intenterai rien contre vous, maître elfe. Je ne vous accuserai pas de complicité avec ces manants et je suis bien prêt à faire passer vos actes sur le compte de la naïveté, mais vous n'abuserez pas de mon indulgence davantage.

-Je ne permettrai pas qu'on les traite comme de vulgaires criminels. » dit Legolas, caressant son arc.

« Je vous offre le choix: ou bien je vous fais enfermer avec eux, ou bien vous vous rangez à mes côtés.»

Quelques cavaliers mirent pied à terre. La moitié d'entre eux s'empara d'Orlando et l'autre maîtrisa William.

Legolas n'avait pas réagi, mais l'expression de son visage laissait bien entendre qu'il n'approuvait pas le comportement du Roi et de ses hommes.

« Dites-moi, maître elfe, depuis combien de temps connaissez-vous ces deux hommes? »

La question surprit Legolas, mais il voyait où Eomer voulait en venir.

« Deux jours.

-Ha! Deux jours! Deux jours suffisent-ils vraiment à connaître leurs réelles intentions? L'avis et le jugement des Rohirrim, qui sont vos amis et alliés depuis si longtemps, sont donc moins importants et valables que ces deux hommes encore étrangers deux jours plus tôt? Vous pouvez certes vous porter garant de leurs agissements des deux derniers jours, mais pas au-delà. Vous ne savez rien d'eux au-delà de ces deux jours. Vous ne pouvez être certain de rien en ce qui les concerne. »

Legolas tourna les yeux vers Orlando et William. Il les examina gravement, incertain. Orlando voyait le doute dans son regard et il secoua la tête à la négative en murmurant:

« Legolas, je t'en prie... Tu ne vas pas croire ça? »

William grinçait des dents, détectant la même incertitude que Orlando avait décelée dans les yeux de l'elfe.

Eomer, satisfait de voir que Legolas commençait à entendre raison, réitéra son ultimatum.

« Alors, que ferez-vous, seigneur de la Forêt Noire? Suivre vos alliés de toujours ou suivre d'habiles manipulateurs de bonne volonté? »

Legolas parut tergiverser quelques instants, puis détourna les yeux de ses compagnons. Sur un ton résigné il déclara :

« Soit. Je vous suivrai, Roi Eomer. »

William s'agita et se défit de la poigne des hommes qui le retenaient. À présent, il n'avait plus envie de s'en prendre à cette troupe de cavaliers. Il avait seulement envie d'égorger le farfadet.

« LÂCHE! QUELLE TRAÎTRISE! »

Mais on reprit contrôle sur lui avant qu'il n'atteigne l'elfe.

Quant à Orlando, il désillusionnait.

« Legolas, mais qu'est-ce qui te prend?! »

L'elfe ne leur adressa pas un seul regard, ce qui fit sourire Eomer.

« Sage décision, maître elfe. »

On offrit une monture à Legolas et il y grimpa, la tête haute, déterminé. Le Roi regagna son propre destrier, prêt à partir.

Orlando fut alors ligoté et juché sur un étalon sous la surveillance d'un rustre rohirrim. Il ne se débattit pas, encore sous le choc de la traîtrise de Legolas. L'autre moitié de cavaliers s'acharna sur William pour le ligoter à son tour. On le dépouilla de ses armes et on le percha sur un autre cheval. Mais avant que les cavaliers ne parviennent à leurs fins, ils eurent droit à quelques coups bien placés de la part du forgeron et sans doute auraient-ils eu plus de fil à retordre si William avait été plus en forme.

Il continua d'injurier Legolas et ces hommes qui les accusaient d'un crime sans avoir de preuve.

« Bâillonnez-le. » ordonna le Roi.

On enfonça un bout de tissu dans la bouche du forgeron et celui-ci fut contraint de mettre un terme à sa révolte qui, de toute façon, ne l'avancerait à rien du tout.

La troupe reprit la route vers la cité de Edoras, capitale du pays de Rohan.

Une heure de galop plus tard, une large et haute colline apparaissait à l'horizon. Plusieurs maisonnées y étaient construites, ça et là. Le pied de la colline était entouré d'un grand mur et au sommet, se dressait fièrement le Château d'Or de Méduseld.

Arrivés aux portes de la Cité, des voix surgirent du haut du mur.

« Que l'on ouvre les portes ! Le Roi est de retour ! »

En un lourd grincement, les gigantesques portes de bois s'ouvrirent et la troupe pénétra la Cité. Le Roi devança le groupe. Ils traversèrent l'allée principale, longeant des maisons de pierre aux toits de paille. Quelques habitants curieux les regardèrent passer. Ils saluèrent respectueusement leur Souverain, mais leurs regards se firent intrigués lorsqu'ils constatèrent qu'un elfe et deux étranges humains –ligotés- accompagnaient la troupe.

Will observait tous ces gens et cette ville pittoresque. Il avait réellement l'impression d'avoir fait un bond dans le passé, au Moyen Âge. Il se serait sans doute intéressé davantage à ces gens et aurait peut-être même eu envie de visiter cette cité si on ne l'avait pas lâchement traité comme un meurtrier.

Orlando, lui, malgré sa fâcheuse posture, ne put s'empêcher d'esquisser un bref sourire.

« C'est la réplique exacte des décors du film… » murmura-t-il.

Legolas, en revanche, ne souriait pas. Il y avait quelque chose dans le regard des villageois qui l'inquiétait. Ils étaient tous effrayés, accablés et sombres. Leur seule venue ne pouvait quand même pas les apeurer à ce point ? Que s'était-il donc produit pour que le peuple ait perdu sa courtoisie et sa joie de vivre habituelles ?

« J'ai l'impression d'être revenu à cette époque où l'Ennemi terrassait les Peuples Libres…

-Vous n'êtes pas très loin de la vérité, maître elfe. » dit le Roi.

Ils arrivèrent devant un grand escalier de pierre qui menait vers le Château de Méduseld.

William fut épris d'admiration envers le talent judicieux des gens qui avaient construit cette demeure d'or. Malgré la barbarie de leur comportement, ils étaient de brillants artistes et architectes. Il aurait bien voulu observer davantage le château, mais lorsqu'on le poussa hors de sa monture et qu'il fut traîné de force, lui et Orlando, dans les marches, Will dut revenir à la dure réalité; il était ici en tant que prisonnier et non en tant que touriste.

Le Roi, en compagnie d'un Legolas muet et sombre, arpenta l'escalier, suivi des quelques hommes qui amenaient leurs nouveaux détenus. Deux rohirrim gardaient l'entrée de la porte et ils présentèrent leurs armes en signe de respect et de salutation. Tous pénétrèrent le château qui leur apparut très sombre et lugubre. Un feu crépitait lentement dans un long âtre au milieu de la large salle du Trône. Des piliers longeaient la vaste pièce, richement sculptés et décorés d'or. Les tentures du plafond étaient toutes peintes de multiples fresques qui racontaient en image l'histoire de ce peuple.

Orlando s'attarda quelques instants à étudier l'extraordinaire ressemblance qu'il y avait entre les décors inventés par Peter Jackson et la réalité même de ce monde, mais des mains rudes le poussèrent et le firent trébucher sans ménagement, stoppant net son élan d'admiration. Il jeta un bref coup d'œil à Legolas, espérant trouver une faille dans son regard impassible, un indice qui lui permettrait de croire qu'il ne s'alliait pas réellement à ces hommes, qu'il jouait la comédie… mais, il ne vit rien qu'un regard bleu, de glace.

Ils arrivèrent au bout de la salle, au pied d'une estrade au sommet de laquelle se trouvait un trône doré. Des hommes de main vinrent auprès du Roi et lui retirèrent son armure. On lui laissa sa tunique et son épée, puis on lui amena sa couronne. Il prit place sur son trône et ordonna :

« Conduisez-les à la geôle. Une cellule pour chacun d'eux. On ne sait pas ce qu'ils pourraient manigancer s'ils se retrouvaient dans la même pièce. »

Les gardes qui les maîtrisaient les saisirent par les épaules. Will semblait déjà résigné à l'idée que Legolas ne les soutiendrait pas. Il se laissa donc emmener sans résister cette fois. La traîtrise du farfadet lui avait grugé ses dernières forces et tout espoir de sortir indemne de cette situation disparut.

Alors qu'on les emmenait dans un couloir sombre du château, juste avant de disparaître de sa vue, Orlando cria à Legolas :

« C'est une plaisanterie Legolas, hein ? Tu… Tu vas nous sortir de là, n'est-ce pas ? Legolas ! Bon sang, tu vas daigner me répondre ?! Et Will ? Qu'est-ce que t'en fais? Il est malade! … Legolaaaas! »

Orlando continua à crier et à se débattre, en vain. On entendit ses cris s'éloigner dans le couloir sombre sans que l'elfe n'y prête attention.

Le Roi sourit d'un air suffisant.

« Je suis heureux de constater que vous vous êtes ouverts les yeux. Et pour m'assurer de votre loyauté, j'aimerais bien vous montrer quelque chose… »


On les avait jetés chacun dans une cellule lugubre et humide. Des torches accrochées aux murs de pierre éclairaient le couloir du donjon, mais les deux pièces où on les avait barricadés étaient fermées de toute part, aucune lumière n'éclairait leur cellule. Il n'y avait qu'un petit orifice sur la porte de bois et de fer de leur cachot. Ce fut par cette minuscule embrasure qu'on leur glissa, à la tombée de la nuit, un morceau de pain séché et un bol d'eau à peine potable.

Orlando vivait le moment le plus angoissant et terrifiant de son existence. Il n'avait jamais fait de taule de sa vie dans son propre monde et le voilà qui jouait les prisonniers dans une autre réalité. Allait-il terminer ses jours en Rohan, enfermé ici indéfiniment ? Qu'est-ce que le Roi avait l'intention de faire d'eux ?

Nous tuer...

Orlando frissonna. Mais la mort semblait pourtant un bien petit supplice comparé à la traîtrise de Legolas. Ça c'était un véritable coup de poignard dans le dos. Jamais Orlando n'aurait cru qu'il se rangerait du côté du Roi, surtout qu'il savait autant que lui qu'il n'était coupable de rien du tout.

Quoique... Les paroles d'Eomer avaient une certaine logique. Il était totalement vrai que Legolas ne connaissait pas du tout Orlando et William avant ces deux derniers jours. Ils pouvaient être des menteurs, ils pouvaient être de mèche avec une curieuse petite fille aux dons magiques. Et ils pouvaient même être de mèche avec l'Être Infâme. Et pourquoi pas être carrément l'Être Infâme? Legolas n'avait aucune preuve de leur bonne foi. Il n'avait que leur parole... Alors, Orlando, avec William, pouvaient très bien être coupables...

Coupable de quoi, au fait ? Quelqu'un avait massacré un éored complet, certes, mais pour quelle raison l'avait-t-on accusé, lui ? Pourquoi lui, précisément?

Orlando demeurait songeur, accroupi contre le mur froid de son cachot.

De temps à autres, il entendait des toussotements venant de la cellule voisine. Il ne pouvait parler à William ni le voir, mais il devina bien que son état empirait. Il l'entendait respirer avec difficulté et il toussait comme s'il était atteint d'une pneumonie. Le climat humide et frisquet n'était pas du tout propice à la guérison et l'acteur craignait que son état ne s'aggrave. D'autant plus qu'un simple morceau de pain et un misérable bol d'eau ou même encore le reste des noisettes qu'il avait en sa possession, ne suffiraient certainement pas à lui redonner des forces.

L'acteur s'en voulait. C'était lui qu'on avait d'abord accusé. Si ce n'avait été de sa ressemblance avec Will, ce dernier n'aurait jamais été considéré comme son frère et complice. On ne l'aurait pas enfermé et peut-être aurait-il même eu droit aux soins d'un guérisseur…

Orlando fut soudain interrompu dans ses songes. Il perçut d'étranges sons venant d'un autre couloir extérieur à la geôle. Il s'approcha de la porte de sa cellule et tendit l'oreille plus attentivement. Il entendit alors de lourdes plaintes et des supplications qui résonnaient jusque sur les murs du donjon. On aurait dit des hommes que l'on torturait…

L'acteur trembla et eut du mal à avaler sa salive. Y avait-il, à proximité, une salle de torture ? Lui réservait-on une séance de supplices, à Will et lui ?

Orlando s'éloigna de la porte et s'accroupit de nouveau contre le mur opposé. Il préféra ne pas penser à ce possible sort qu'on lui préparait. Mais ce fut difficile d'oublier, car les plaintes et les lamentations persistèrent. Orlando se sentait harcelé et chaque cri lui glaçait le sang. Il allait se boucher les oreilles quand tout à coup on entendit un grincement et un claquement. Les plaintes cessèrent; on venait de refermer la porte de cette salle.

Le silence s'installa de nouveau, à son grand soulagement. On n'entendit plus que des gouttelettes tomber des plafonds humides ainsi que les pas des gardes qui marchaient le long du couloir, faisant leur ronde nocturne habituelle. L'acteur préférait mille fois endurer le calme oppressant et sinistre du donjon plutôt que d'entendre les lamentations insupportables de ces pauvres gens suppliciés.

Mais... Il y avait quelque chose d'anormal dans ce climat; il n'entendait plus Will. Sa toux avait cessé brusquement. Inquiet, Orlando s'approcha du mur qui le séparait de son compagnon.

« Will ? »

Le forgeron ne répondit pas. Orlando trouvait que ce n'était pas bon signe qu'il ne toussote plus. D'ailleurs, il ne l'entendait même plus respirer en râlements. L'acteur fut alors pris d'angoisse. William ne pouvait pas déjà être…

« WILL! WILL, TU VAS BIEN ?! »

Un énorme coup retentit dans sa porte ce qui fit tressaillir aussitôt l'acteur.

« Tais-toi! » hurla le garde qui faisait sa ronde.

Colérique et désespéré, Orlando frappa le mur de pierre. Cela le défoula un peu, mais sans plus. Il commença à faire les cent pas dans sa cellule tel un lion enfermé dans une cage. Son sang bouillonnait de rage et son cœur ne battait que d'inquiétude. Il tenta alors un ultime appel à l'aide en criant :

« Pourriez-vous au moins vous assurer qu'il va bien ?!

-Tu vas te taire, oui !? » hurla la voix du garde de l'autre côté de la porte.

« Ça vous fait rien d'avoir la mort d'un innocent sur la conscience!?

-Si tu continues à faire autant de tapage, c'est TA mort que j'aurai sur la conscience ! »

Orlando serra les dents et, pour se défouler davantage, il donna un sévère coup de pied sur le bol d'eau qu'on lui avait offert. Le récipient rebondit et son contenu éclaboussa la porte de sa cellule. L'acteur finit par s'affaisser au sol, tremblant de colère et de regrets. Il se recroquevilla sur lui-même et une boule commença à lui picoter la gorge. Il se cacha la tête dans ses genoux, honteux de se laisser emporter par ses émotions. De longues minutes s'écoulèrent et il se calma quelque peu. Machinalement, il porta une main à sa poitrine et prit son opale transparente entre ses doigts. Il l'observa comme il aurait eu envie d'observer la petite Eyma, c'est-à-dire avec mépris et affliction.

On lui avait promis un exil. On lui avait promis qu'il trouverait ce qu'il cherchait en acceptant cette mission. Comment le fait d'être enfermé dans une cellule contribuait à réaliser son désir?

« Eyma… Pourquoi m'as-tu entraîné dans cette histoire, hein? Regarde où ça nous mène! Vas-tu rester dans ton abîme à ne rien faire ?! »

Évidemment, Orlando n'obtint aucune réponse. Pourtant, il espérait se faire entendre…

Il continua ainsi à dévisager son opale, priant que son désormais seul allié soit toujours en vie…