Chapitre 14
Patience, patience !
Naruto se dépêchait de rejoindre les portes de Konoha où ses coéquipiers l'attendaient. Le hokage leur avait laissé deux heures pour se préparer, deux heures que Naruto avait mises à profit pour se chamailler avec sa sœur. Mis en joie par ce petit intermède, il hurla à la cantonade :
- Je ne sais pas vous mais je tiens une de ces formes, moi ! Allez, au boulot !
Un silence sépulcral lui répondit. Étonné, Naruto dévisagea ses coéquipiers et comprit la cause de leur manque flagrant d'enthousiasme :
Plus mort que vif, le teint verdâtre, les yeux injectés de sang, Sasuke se tenait avachi contre le mur d'enceinte du village. Nul doute que, sans cet appui providentiel, il se serait écroulé comme une loque. Sakura faisait meilleure figure (entendre par là qu'elle tenait toute seule sur ses jambes flageolantes) mais se tenait l'estomac comme s'il risquait de partir faire la nouba ailleurs. Son teint livide n'avait rien à envier à celui de Sasuke et ses yeux, mi-clos pour filtrer une lumière douloureuse, étaient cernés de noir. Sa deuxième main était postée sur sa bouche. Naruto fut tiré de son observation par l'arrivée de Minato. Il jeta encore un regard pensif à ses coéquipiers puis s'approcha de son père :
- T'es sûr que c'est bien prudent de les envoyer en mission dans leur état ? On dirait « le retour des morts-vivants », version live.
- Malheureusement, je n'ai personne d'autre. Et puis, vous aurez trois jours de voyage avant de prendre livraison de la donzelle. Ça devrait être suffisant pour les remettre sur pied.
- T'inquiètes, j'suis en pleine morfe…euh forme, articula laborieusement Sasuke.
- Ouais, c'est ça, t'est même pas capable d'aligner deux mots et tu tiens à peine debout, mais à part ça, c'est évident que tu es en pleine possession de tes moyens.
Sasuke se promettait de riposter dès que son cerveau embrumé lui aurait soufflé la réplique qui anéantirait son opposant quand Fugaku Uchiwa fit son apparition. Il se redressa, respira un bon coup et dissimula les symptômes de sa gueule de bois sous un masque Uchiwa vaguement convaincant. Le dos droit, le visage impassible, Fugaku avait adopté une attitude froide typiquement Uchiwa. Il ne paraissait pas souffrir de l'effet délétère de ses propres cocktails. Naruto le regarda, surpris : Cet homme n'avait plus rien à voir avec celui qui taquinait le Hokage la veille au soir. Il se pencha vers son père en pointant un pouce par-dessus son épaule en direction de l'aîné des Uchiwa :
- C'est Dr Jekyll et Mr Hyde ou quoi?
Minato sourit à l'allusion, imaginant Fugaku, les yeux injectés de sang, le kunai entre les dents, prêt à attaquer tout ce qui bouge après avoir avalé une fiole de potion non identifiée.
- Ce que tu a vu hier, c'est une facette de sa personnalité qu'il ne laisse apparaitre que dans la sphère familiale et auprès de ses plus proches amis. Ce que tu vois aujourd'hui, c'est le Fugaku Uchiwa auquel tout le reste du monde a droit : froid et impénétrable.
- Qu'est-ce qu'il fait ici, d'ailleurs ?
- Officiellement, il est là pour souhaiter bonne chance à Sasuke. En réalité, il a l'intention de me coller aux basques jusqu'à ce que Kakashi prenne son service. Bien, il est temps d'y aller, maintenant. Sois prudent, Naruto, et tiens moi au courant de votre progression en territoire sunien.
- D'accord. Tu crains quelque chose ?
- Pas vraiment, c'est juste que je n'aime pas me trouver au milieu d'enjeux politiques surtout entre le pays du feu et celui du vent qui ne sont ni ennemis ni alliés. Quand ces deux-là sont en cause, tout peut arriver. Restez vigilants.
- On sera prudents, promit Naruto avant de beugler en direction de ses coéquipiers :
- Allez, en route pour la capitale !
Il s'attira deux « Naruto, la ferme ! » simultanés et assez haineux. Il gonfla les joues en signe de bouderie et s'exclama, faussement fâché :
- Olala, ce que vous êtes barbants aujourd'hui ! Ce n'est quand même pas un petit cocktail de rien du tout qui vous met dans cet état quand même !
L'allusion au « petit cocktail de rien du tout » lui attira un regard meurtrier de Sasuke, sharingan au clair. Peu impressionné, Naruto sourit. Sakura secoua la tête, l'air de dire « ah ces deux-là ! » et se mit en marche lentement, peu motivée. Naruto la suivit sur quelques pas puis s'arrêta, remarquant que Sasuke n'avait pas encore bougé. Il se tourna vers lui et s'exclama :
- Dis, Sasuke, je sais bien que tu n'es pas très en forme aujourd'hui mais il faut y aller, là !
- Si tu savais ce qui t'attend là-bas, tu ne serais sûrement pas si pressé d'arriver.
- Tu la connais ?
- Hn.
- Parles-moi d'elle.
- Plus tard, j'ai mal au crâne là.
Pour couper court à toute protestation de la part de Naruto, Sasuke se décolla de son ami le mur et rejoignit Sakura. Naruto, agita la main vers son père en signe d'adieu et prit la tête du petit groupe.
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- Sasuke, t'exagères, là ! ça fait deux jours que tu te traine ! pesta Naruto. Elle te fout la trouille, cette fille ou quoi ?
- Pf !
- Alors dis-moi pourquoi tu rechignes autant à l'idée de l'escorter jusqu'à Suna ?
- Deux semaines !
C'était un cri du cœur. Naruto le fixa intensément et comprit qu'il y avait effectivement un problème…et de taille d'après la tête du brunet. Il tenta de lui redonner un peu courage :
- Allons, elle ne peut pas être si terrible que ça !
Sasuke poussa un soupir démoralisé :
- Hn, grogna-t-il sans conviction.
Naruto s'arrêta de sauter d'arbre en arbre et atterrît souplement sur l'herbe encore humide de rosée. Sakura et Sasuke l'imitèrent. Naruto prit un air sérieux et s'adressa au jeune brun :
- D'accord, dis-nous tout ce que tu sais. Et avec des phrases complètes, sil-te-plait. Sujet, verbe, complément.
Sasuke lui jeta un regard noir, poussa un soupir malheureux pour montrer sa consternation à l'idée de prononcer plus de trois mots et obtempéra :
- Ok. Il y a deux ans, certains membres du gouvernement souhaitaient voir promulguer une loi commerciale qui avantagerait les plus grosses entreprises au détriment des plus petites. Cela aurait ruiné les petits commerces, les pêcheurs indépendants, les petits exploitants agricoles etc…Le Daimo avait l'intention d'opposer son droit de veto. Bien sûr, ça ne faisait pas l'affaire des bénéficiaires de cette loi et ceux-ci ont tenté d'obliger le Daimo à changer d'avis. Il y avait eu plusieurs tentatives d'intimidation et celui-ci craignait pour la sécurité de ses proches. Ses services secrets avaient eu vent d'un projet d'enlèvement concernant un de ses proches mais personne ne savait qui était la victime désignée. Le Daimo a donc décidé de faire appel à Konoha pour assurer sa protection et celle des membres de sa famille. Notre chef de groupe a décidé d'assigner chacun de nous à une personne en particulier. Par malchance, j'ai hérité de la fille. Au bout de deux jours, j'en étais arrivé à prier le bon dieu pour que les kidnappeurs la prennent, elle, et surtout qu'ils fassent vite !
- Parles-nous d'elle, demanda Sakura.
- Elle s'appelle Mei-Li. Elle doit avoir dans les dix-huit ans maintenant. Elle est arrogante, méprisante, hautaine et égoïste. Tout lui est dû : jamais elle ne dira merci. Pendant le voyage, tu va sûrement l'entendre gémir que ses coussins ne sont pas assez confortables ou alors elle se plaindra du temps, ou de tout et n'importe quoi. Et ça, si on a de la chance… parce qu'en plus elle est aussi capricieuse. Elle est capable d'exiger un détour pour s'acheter n'importe quelle babiole dont elle n'a aucun besoin chez un quelconque artisan dont elle a vaguement entendu parler….Et cela, seulement si tu es moche. Parce que si tu es beau gosse, c'est encore pire. Elle t'en fait voir de toutes les couleurs : elle te suit partout, exige que tu lui tiennes compagnie, etc…etc. Enfin, tu vois le genre.
- C'était il y a deux ans, Sasuke, remarqua Sakura, elle a sûrement mûri depuis le temps.
- J'aimerai y croire…mais je n'y arrive pas. Après une semaine à peine à la supporter, j'étais prêt à la livrer moi-même aux ravisseurs. C'est tout dire !
Après cette conversation, plus personne n'avait envie de se dépêcher. Naruto fit une drôle de grimace et grommela :
- De toute façon, on n'a pas le choix : il faudra bien la mener à bien cette mission. Alors, si elle est trop désagréable, on la bâillonne, on la ligote et le tour est joué !
- Andouille, on ne peut pas faire ça, s'exclama Sakura en lui octroyant une taloche bien sentie sur la tête. Le Hokage nous a demandé de faire preuve de diplomatie !
- Ouais, ben, diplomatie ou pas, si elle exagère de trop, elle y a droit, foi de Naruto !
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La forêt laissa place à une verte prairie traversée par une route pavée menant tout droit à la ville dont on voyait déjà les plus hauts toits. La capitale était immense et s'étendait complaisamment devant les yeux éberlués des trois ninjas qui se présentaient devant elle. L'un d'eux, un blond aux yeux bleus appliqua une claque sur le dos de son brun compagnon :
- Bon, puisque tu es déjà venu, tu vas pouvoir nous guider.
- Où t'as vu que je suis déjà venu ici ?
- Ben, t'as bien protégé la fille du daimo, non ?
- Dans leur résidence d'été, pas ici. J'ai jamais mis les pieds dans c'te foutue ville ! Dégage, crétin, s'exclama-t-il en direction d'un gamin hilare qui venait de le bousculer.
- Veuillez lui pardonner, il est encore très jeune et il ne pense qu'à s'amuser.
Les trois ninjas se retournèrent vers la voix chevrotante qui venait de s'adresser à eux. Un vieillard au visage parcheminé tendait une main vers Sasuke. Celui-ci la fixa avec méfiance pour finalement la serrer dans la sienne. Le vieil homme se présenta et les informa qu'il était chargé de les mener jusqu'au palais du Daimo. Les trois ninjas se présentèrent et emboitèrent le pas à l'ancêtre. Après environ une dizaine de minutes de marche, le palais se montra enfin au détour d'une rue. D'une architecture d'inspiration médiévale et volontairement sobre, le palais en imposait. Des murs gris aussi hauts qu'inhospitaliers rappelaient au voyageur distrait la fonction manifestement guerrière de l'édifice. Un escalier monumental tant par sa largeur que par son nombre de marches menaient aux portes principales. Le bâtiment était entièrement dédié à la défense et non à la villégiature. Pas étonnant, dès lors, que la famille régnante passe le plus clair de son temps au palais d'été. Les trois amis se mirent à gravir les marches, soufflant laborieusement derrière un sénior au pied léger. Arrivés en haut, hors d'haleine et à moitié morts, ils furent accueillis par un :
- Pf ! Alors c'est ça la fine fleur des ninjas de Konoha ? Même pas capable de gravir un escalier sans souffler comme des bœufs ! Et c'est ça qui doit m'escorter à Suna ! Mfff, des enfants de dix ans auraient plus d'endurance !
Naruto aurait bien riposté mais là, il n'avait pas assez d'air pour respirer correctement alors il n'avait pas l'intention de le gaspiller. Sasuke, lui, jeta un regard mauvais à la personne qui venait de parler. C'était une jeune femme de taille moyenne, richement vêtue et plutôt jolie si l'on exceptait son port de tête hautain et quasiment impérial. Des yeux noirs en amande, de longs cheveux noirs et lisses ramenés en un chignon maintenu par deux longues baguettes ornées de breloques à leur extrémité, évoquaient sans nul doute des ascendants asiatiques. Sa robe de soie imprimée, manifestement peinte à la main, était richement brodée de fils d'or et d'argent. Des chaussures coûteuses complétaient sa tenue. Il s'agissait bien là de la fille du daimo. Elle fixait intensément Sasuke comme quelqu'un qui cherche à se rappeler où elle a bien pu rencontrer son interlocuteur. Elle parut se souvenir car elle s'exclama :
- Sasu-chou ! Comme je suis heureuse de te revoir !
- Sasu-chou ? s'étranglèrent les coéquipiers de Sasuke pendant que celui-ci soupirait avec exaspération. Il parut se résigner à ne pas étrangler son vis-à-vis et fit preuve d'une remarquable diplomatie en déclarant :
- Veuillez nous pardonner, Mei Li-sama mais nous devons nous rendre sans délai à la salle d'audience.
- Faites, je vous y autorise. Ensuite, tu me présenteras tes compagnons. Surtout ce beau blond, ajouta-t-elle en effleurant de ses doigts le bras de Naruto.
Sasuke intercepta Sakura avant qu'elle ne fasse de la chair à pâté de l'effrontée et lui broya le bras pour la faire tenir tranquille. Il se pencha vers l'oreille de Sakura et siffla :
- Elle a sûrement mûrie, hein ?
- Je ne pouvais pas deviner que c'était à ce point-là, moi ! chuchota-t-elle.
- Et ben maintenant tu sais, alors quoi qu'elle fasse, tiens-toi tranquille !
- Il a raison Sakura, aussi détestable soit-elle, elle reste notre cliente et la fille du daimo. Le hokage nous a demandé de faire preuve de diplomatie. Même si c'est dur, essayons de respecter ses ordres.
- C'est bien toi qui parle Naruto ? s'exclama Sakura, railleuse.
Naruto se contenta de lui tirer la langue.
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Le jour était déjà levé depuis plusieurs heures quand l'équipe sept contempla, ébahie, le bric-à-brac qui s'étalait dans la cour d'honneur du château. De lourdes malles de cuirs et des pièces de mobilier s'étalaient tout le long du chemin de la porte du logis seigneurial aux trois charrettes censées transporter tout ce fourbi. Des servantes et des laquais s'affairaient dans l'espace disponibles, criant, s'interpellant, tous visiblement sur les nerfs. Des exclamations s'entrecroisaient, des jeunes garçons couraient transmettre les messages qu'on leur demandait de porter. Tout ce petit monde s'activait dans un désordre indescriptible… sous le regard, d'abord ahuri puis de plus en plus exaspéré à mesure que le temps passait, d'un ninja à présent furibond qui se précipita dans les appartements de Mei-Li.
- J'avais dit départ à l'aube !
- Calmez-vous, voyons, Naruto. Je ne pouvais pas décemment partir sans avoir convenablement brossé ma Perle de feu, ajouta Mei-Li en tendant vers lui un chat angora d'un blanc immaculé. Vous ne voulez pas qu'elle fasse mauvaise impression à Suna tout de même.
- Il n'est pas question qu'on l'emmène !
- Sachez une chose, Naruto, je ne vais nulle part sans elle ! Ou vous acceptez Perle de Feu parmi vous ou vous irez à Suna sans moi !
- D'accord, d'accord. Mais je vous préviens : si vous et votre boule de poil n'êtes pas dans le carrosse dans dix minutes, je viens vous y mettre de force, ou mieux encore, j'envoie Sakura !
- Ah non, pas elle, elle est toujours désagréable !
- Si vous ne lui aviez pas dit qu'elle était laide, masculine et que sa couleur de cheveux était le summum du mauvais goût, elle serait sûrement mieux disposée à votre égard.
- Je n'ai fait que dire la vérité, comment pourrait-elle croire qu'elle est jolie avec un front pareil !
- Plus que huit minutes ! Et je ne vous avais pas dit de ne prendre que l'indispensable ? Alors qu'est-ce que c'est que tout ce bazar dans la cour ?
- Mais c'est l'indispensable ! J'ai un rang à tenir, je ne peux pas arriver à Suna vêtue comme une pauvresse !
- Vous avez là-dedans de quoi habiller toute la ville ! Ne prenez que le minimum, je vous ai déjà dit que le reste vous serait envoyé plus tard par votre père.
- C'est hors de question ! Si je ne suis pas là pour tout surveiller, le chargement sera bon à jeter à son arrivée à Suna. C'est ma dot, je ne peux pas me marier comme une indigente !
- Je ne vous demande pas votre avis. Il vous reste cinq minutes pour monter dans le carrosse avec votre sac à puce… sinon, cette petite équipée va commencer de façon extrêmement déplaisante pour vous.
Le jeune homme avait plissé les yeux. Une petite lueur dangereuse se tenait tapie dans le bleu surnaturel de son regard. La jeune femme, impressionnée malgré elle, dut se soumettre. Cependant son orgueil lui hurlait de ne pas se rendre avant un dernier baroud d'honneur :
- Comment osez-vous me menacer ? Je ne manquerais pas d'informer votre hokage de votre attitude irrespectueuse et inadmissible à mon égard ! Quel est donc votre nom de famille, que je puisse réclamer votre tête à votre supérieur !
- Je vous en prie, faites donc. Je m'en voudrai d'interrompre une telle vilénie. Mais si vous voulez ma tête, ajouta-t-il avec un sourire à vous faire froid dans le dos, il vous faudra venir la chercher vous-même et ce ne sera pas sans péril. Vous l'apprendrez vite à vos dépends.
Il laissa passer un court instant puis reprit :
- Il ne vous reste plus que trois minutes.
Défaite totale.
Drapée dans sa dignité, elle sortit de ses appartements, un air de reine outragée sur le visage. Naruto eut un sourire victorieux et la dépassa pour rejoindre ses coéquipiers. Il donnait des directives aux serviteurs afin qu'ils ne chargent que le strict minimum quand Mei-Li apparut dans la cour, ulcérée. De quel droit se permettait-il de donner des ordres à ses serviteurs ? Ce petit ninja sorti de la fange méritait de recevoir une bonne leçon. Et elle se chargeait de la lui administrer.
La guerre ne faisait que commencer.
