Note : Cette mini-fiction comporte beaucoup de clichés, nécessaires à l'ambiance de l'histoire (ainsi que certaines références au film Sin Nombre réalisé par Cary Fukunaga). Si cela vous dérange, encore pardon ! Un bisou à Kathy (Kathleen Mirfair) pour sa bêta-lecture, Wa ayant été très occupée ces temps-ci.
Bonsoir, permettez moi de vous souhaiter mes meilleurs vœux pour 2017 ! Les partiels sont finis (les vacances aussi) et il est temps de reprendre du service. J'espère que tout s'est bien passé pour vous, de tout cœur. Merci infiniment à Dracodemon pour sa review, son soutien et sa statue en cookie avec du caramel. Merci aussi à l'irremplaçable MissPanda Manga, dont les longues reviews pleines de questions font sans aucun doute avancer l'histoire bien plus qu'elle ne le croit.
Miss, ce très long chapitre, sans conteste le plus long de tous (20 pages et demi sur Word ! Je n'ai pas su où le couper.) t'es donc dédicacé, en hommage à ta fidélité et tes petits mots d'or. Merci encore !
Tant que nous sommes dans la longueur, je tiens aussi à remercier les lecteurs cachés et ceux venant d'autres pays, ne serait-ce que pour leur présence. Cette fois-ci, c'est Wa qui a réalisé la bêta-lecture. Merci à elle aussi. Maintenant, je vous laisse, bonne rentrée et bonne lecture ! Ya.
Crédits : Les personnages de Kingdom Hearts appartiennent aux studios Square Enix et Disney ainsi qu'à leur créateur, Tetsuya Nomura. L'image dont est inspirée la fiction et apparaissant en miniature appartient exclusivement à Nijuukoo, sur Tumblr.
The 13th Dawn.
Le grand Manoir semblait à l'abandon. Où régnaient donc le faste dépassé et l'orgueil clinquant jadis si caractéristiques de la MS XII ? Xion n'en revenait pas. Nerveuse, elle accéléra le rythme de ses enjambées, négligeant l'intime sentiment de malaise qui lui consumait l'estomac depuis leur arrivée. Elle jeta un coup d'œil léger à l'horloge brisée encore accrochée dans le couloir central. Celle-ci indiquait midi et demi.
Tout avait tellement changé. Comme si les combats entre les différentes Maras avaient eu lieu ici même, les jardins ayant été piétinés sous l'assaut de mille bottes, les toiles des murs ayant été craquelées par les cris lancinants ou usées par la poussière de la poudre. Comme si les lames avaient tailladé les fauteuils en même temps que les corps, comme si la mousse des fauteuils offrait à tous les regards les dernières volontés de cette puissance criminelle à l'agonie. Derrière elle, la petite brune pouvait pratiquement déceler les pas silencieux de Roxas, sentir son ombre fine qui s'étirait sur les tapis, volatile et fluide. Il la suivait de près et cela la rassurait.
A ses côtés, elle se sentait presque en sécurité.
Depuis quelques semaines, le Boss semblait décidé à décimer les ultimes résistants de la MS-XII, et ce avec un acharnement que peu lui avaient encore connu jusqu'à présent. Les ordres de mission ne gravitaient plus qu'autour de la chute de la MS-XII, dont on racontait que le Seigneur était dans un état critique. Autour du grand feu qui brûlait chaque soir sur la place, on se faisait une joie de maudire sans savoir les opposants à la Famille. Tout le monde crachait, jurait, haïssait avec verve.
Debout devant le spectacle de ses pairs le Chef de la Mara souriait avec malice, les yeux grisés par les flammes mais le visage fermé, le cœur silencieux. Etrangement, quand on parlait de la MS-XII, Il se taisait toujours. Saïx envenimait le discours à sa place en plaçant çà et là quelques piques assassines qui faisaient repartir la conversation de plus belle. Xion n'avait aucune idée des pensées du grand roux par rapport aux affaires, et préférait clairement ne pas savoir.
Parfois, il lui arrivait quand même de spéculer sur une autre vie qu'aurait pu avoir le Boss avant la MS-13, une vie sans gloire et pouvoir dans laquelle il aurait connu –aimé peut être ?- un membre de l'autre MS. Mais dans ce cas, pourquoi vouloir porter le coup de grâce au gang opposé ? Jalousie, amour contrarié, vengeance, corruption économique, acquisition des valeurs du marché ? La jeune femme se perdait rêveusement pour oublier la triviale réalité, imaginant en la personne du rouquin un jeune homme amer ou blessé, qui très souvent finissait par prendre les traits d'un tout autre visage, un peu plus familier. Alors elle se sermonnait pour son côté fleur bleue et chassait ces inepties d'un revers de la main, reprenant une contenance masculine qui, pensait-elle, lui seyait mieux aux traits.
Tout de même, elle se disait qu'au fond, elle ne pouvait pas avoir totalement tort. Quelque chose en elle lui soufflait ce parfum de vérité à la désagréable odeur, même si elle se gardait bien de le partager. Il y avait trop en jeu et elle n'avait aucune envie d'avoir les doigts, les mains ou la tête coupée.
Rasant les murs, elle s'arrêta un instant près d'un croisement, faisant signe à son équipier de garder un œil aux alentours. Tout était calme. Pas un bruit, pas un mouvement. Seule l'irrégularité de son souffle emplissait le silence. Elle examina les différents couloirs aux parterres défoncés avant de revenir sur ses pas, caressant le sang séché qui maculait par endroits les immenses tapisseries murales, somptueuses de dorures brodées. Ici et là, les éclaboussures souillaient leurs motifs floraux d'un sombre éclat.
– On dirait bien que nous ne sommes pas les premiers à venir ici, constata Roxas.
La petite brune acquiesça en serrant les poings, conservant sa main gauche à quelques centimètres de son coutelas. Elle n'était pas tranquille, et de la sueur commençait à dégouliner lentement le long de son cou.
– Oui. Mais j'espère que nous serons les derniers. Allons-y.
Roxas sur les talons, la brunette avança encore le long des couloirs, balançant des regards clairs de tous côtés. Ensemble, ils inspectèrent des pièces vides, des salons sans âme, des chambres éteintes, des locaux d'armements condamnés, des sous-sols ternes et des bureaux envahis par les rats dont les panses velues étaient bouffies par les vermines. Avisant silencieusement l'étendue du carnage humain qu'avaient provoquées leurs attaques incessantes chez l'ennemi, Roxas et Xion s'efforcèrent de faire au plus vite, glissant dans la bâtisse comme des ombres glacées. L'espace entier sentait le rance et la gloire rouillée.
Au bout d'une heure de recherches, ils n'avaient toujours croisé personne. Xion se sentait mal. Ils grimpèrent à l'étage. Devant eux s'étirait un fantastique couloir où étaient alignées des rangées de statues blanches à la gloire du Roman de la Rose, marbre et délicatesse diaphane côtoyant rideaux aux teintes rouges brutes et larges vitres morcelées. Tableaux de maitres, plafonds ovales et sols carrelés rendaient à l'endroit sa splendeur funeste, et même la poussière avait pris à leurs yeux l'éclat précieux des poudres d'or de lointaines contrées d'Oman.
– Xion. Descendons de l'autre côté, près des jardins. Il n'y a pas de sortie ici, ça ne me dit rien, murmura Roxas.
– On ne doit pas en oublier un seul. « Eclipse Totale » tu te souviens ? répondit la brune. Tu t'occupes des locaux, je m'occupe du reste.
Son acolyte opina, effleurant son épaule en passant rapidement auprès d'elle. Il pouvait sentir le malaise palpable de son équipière. Blafarde, les cheveux en désordre, les muscles nerveux, elle paraissait singulièrement différente, plus grave, plus adulte. En la regardant marcher jusqu'à l'embrasure d'une des portes, il réalisa soudain à quel point son expérience dans la MS-13 devait l'avoir endurcie. A quel point chaque mission, chaque jour, chaque heure dans ce monde avait dû l'éreinter. Il se demandait aussi pourquoi il n'avait pas remarqué cela plus tôt.
A bien y réfléchir, ils étaient tous malades de la MS-13. Crevés d'avance par cette insidieuse maladie incurable qui finirait sans doute par arracher leurs derniers soupirs et leurs derniers membres, pompant leurs ultimes litres de sang telle une sangsue géante. En la regardant partir, Roxas se dit qu'il ne connaissait finalement rien d'elle, et que ça ne lui était pas égal. Il aurait dû mieux la connaître, lui qui avait si souvent eu l'occasion de lui parler.
Mais c'était un fait, il ne savait rien.
A peine s'était-il fait cette réflexion que sa camarade avait disparue, longeant le long couloir austère. Roxas soupira, haïssant le caractère envahissant de ses pensées. Dépité, il porta par réflexe une main à son estomac qui s'était mis à gargouiller d'une façon complétement indécente. Foutue mission. Tournant le menton en direction des nombreuses portes que comptait le couloir, le blondinet avança prudemment vers l'une d'elles, arme au poing, tête levée. Il aurait plus tard le temps de penser à avaler un déjeuner convenable. Pour l'heure, il devait simplement se contenter de terminer l'inspection de l'étage, afin d'attester rapidement de l'anéantissement définitif de la MS-XII lorsqu'il rentrerait.
Facile, hein ? Trop facile. Depuis tout à l'heure, Roxas avait l'impression que quelque chose ne tournait pas rond. Tout était lisse et calme, comme en dehors du temps. Vétuste, mort, endeuillé. Etait-ce comme cela qu'on portait le dernier coup de grâce à un ennemi de toujours ? N'y avait-il aucune défense, aucune barrière, aucune dernière volonté capable de se battre pour ce qui avait été le second empire, la bête noire de la ville ?
Sur le qui-vive, Roxas recula d'un pas avant d'approcher sa main de la poignée dorée. Il expira à fond, les yeux fermés, écoutant les battements sourds de son cœur qui palpitait jusque dans ses tempes. Sous ses pieds, la poussière stagnait sur le carrelage. Derrière lui, le mécanisme de la fenêtre rouillée grinçait. Au-dessus, le plafond, profondément meurtri par ses fêlures, s'évasait. Le blond souffla. Un mauvais pressentiment lui plombait l'abdomen, et le petit vent frais qui tombait depuis tout à l'heure sur sa nuque lui donnait l'impression désagréable d'une présence humaine, presque trop existante à son goût. Il se raisonna. S'il hésitait encore, l'angoisse anéantirait ses moindres chances de survie en cas d'attaque frontale avec un ennemi.
D'un coup sec, Roxas fit donc pivoter la poignée, son colt 38 bien tendu devant lui.
Il n'eut pas le temps de se baisser lorsqu'un embout de chaussure vint lui percuter violemment la mâchoire, le déséquilibrant soudain vers l'arrière. Le colt bascula, glissant sur le sol pour venir heurter le pied massif d'une statue un peu plus loin. Sonné, désarmé, Roxas se rattrapa difficilement aux rideaux derrière lui, essayant tant bien que mal de retrouver son équilibre tout crachant le sang qui commençait à lui imbiber la langue. Son corps lui envoyait d'intenses signaux détresse tandis qu'il se relevait, pris de vertiges. Une forte douleur irradiait de sa mamillaire, et il lutta pour garder les yeux ouverts. Autour de lui, l'air sifflait.
Encore peu alerte, le jeune homme blond reprit vite ses esprits lorsqu'en plissant les paupières il réalisa qu'un trait de lumière blanche filait droit sur lui. Abrupt, mortifère, précis. Rapide. Bien trop rapide. Plongeant sur le côté par réflexe afin de récupérer le revolver qu'il avait lâché, Roxas évita par miracle une longue lance de fer qui, après avoir chanté tout contre son tympan, partit s'encastrer brutalement dans le mur à côté de sa tête. A une seconde près son cœur était embroché, parfait trophée de chasse vivant.
– Alors, la Rafale du 13 nous envoie une crevette ? railla une voix d'homme, trop grave pour être doucereuse.
Son adversaire toisa Roxas d'un œil mauvais en faisant quelques pas. Il venait de défoncer la porte à coups de crampons et, sans aucun remord, s'apprêtait à arracher la moitié de la tapisserie brodée pour récupérer son arme. C'était un homme gigantesque doté de favoris impressionnants, au regard sombre surplombé d'élégants sourcils en dard de pertuisane. Il avait le cou large et la carrure brute des hommes de campagne, mais tous ses gestes transpiraient le calme et l'assurance glaciale des mercenaires aux gestes rôdés et aux sourires charmants. Malgré ses airs de rustre, on devinait sans peine la délicatesse étonnante de ses mains ainsi que de beaux ongles propres et nets, limés à la perfection. Sa chevelure, épaisse, couleur d'encre, était attachée par d'étranges tresses à la base du crâne et quelques mèches sales semblaient s'être évadées de leur carcan noueux pour venir lui glisser sur le front.
Un superbe motif de rose, encré avec soin sur son cou musculeux, signalait son appartenance à la MS-XII.
Roxas se releva en position défensive, visant sèchement la tête dénudée de son vis-à-vis avant d'appuyer sur la détente. Le coup partit. Imperturbable, l'homme dévia le projectile à l'aide d'une deuxième lance, adressant un sourire poli à son vis-à-vis tout en continuant la conversation.
– Et nerveux, en plus. Drogué ?
Roxas ne répondit pas, les dents serrées. Il voyait encore flou après le choc et son opposant avait l'air redoutable, il pouvait en juger dès le premier coup d'œil. Mieux valait ne pas répondre à la provocation aux risques de dévoiler immédiatement ses atouts, ou pire, ses faiblesses. Tandis qu'il réfléchissait, faisant carburer ses méninges aussi vite que possible, le jeune garçon aux mèches blondes réalisa combien il s'était fourvoyé en imaginant que leur mission ait pu, ne serait-ce qu'un instant, être simple. Il se flagella intérieurement. Comment avait-il pu être aussi naïf ?
Plus que la perspective d'un face à face hargneux, il en venait à imaginer le piètre sort de Xion, qui ne tarderait sans doute pas à être similaire au sien. Si lui était là, alors d'autres membres devaient sans doute monter un guet-apens quelque part dans le manoir, et son équipière allait devoir se préparer à être trouvée à tout moment. Peu importait le masque désert de la grande bâtisse blanche : ici, tout n'était que façade, et son inexpérience évidente face à des situations comme celles-ci vint le frapper avec la subtilité d'un coup de poing dans l'estomac.
Après quelques secondes de flottement où il prit soin d'ignorer la clairvoyance malsaine dont faisait preuve l'homme, le blondinet se décida à évaluer la situation. Il fallait être patient. Il devait impérativement profiter du laps de temps avant l'attaque pour analyser chaque geste, chaque tic, chaque mouvement. Un rien pouvait jouer en sa faveur : un jeu de jambes, une mimique, une friction du poignet. C'était à ça que tenait un combat, le Boss le lui avait enseigné à ses dépens durant un rapide entrainement, une sorte de test après son arrivée. Une leçon farouche administrée juste avant qu'Il ne l'écrase à terre, jouant toujours de ses failles, riant de sa distraction. Il pensait trop. Il n'usait pas de ses réflexes. Il avait peur.
Et à la MS, les sentiments portaient toujours préjudice.
« Oublies tout, d'accord ? Oublies les conséquences, oublies moi, oublies le reste. Ton cerveau ne sert à rien, Roxas. Ton cœur ne sert à rien, là, maintenant. Tu n'es rien d'autre qu'une arme. Une arme acérée, une arme ultime, une arme humaine, un nœud brouillon d'instinct fait de sang, de rage, de pulsions et de nerfs. T'sais quoi ? Finalement, le seul vrai ennemi, c'est toi. Parce que tu seras toujours le seul à perdre si tu crèves. C''est retenu ? »
La voix, chaude et rauque, particulièrement fausse, se mit à résonner contre les parois de son crâne alors qu'il se remémorait cet entrainement de mauvais goût, au parfum d'hématomes et de phalanges brisées. Et dire qu'il pensait avoir retenu la leçon. Crispant les mains sur la crosse de son pistolet, le jeune homme se referma peu à peu sur lui-même, caressant les bribes lointaines d'une longue contemplation. Malgré tous ses efforts pour paraitre calme, son ennemi avait raison. Il était nerveux, et cela ne changerait probablement jamais. Il avait en lui un perpétuel ouragan d'émotions, de pensées, quelque chose qui ne tenait pas de l'animal ni de l'arme. Il n'y pouvait rien. Tout se disloquait en lui à mesure qu'il touchait du doigt ce qu'il pensait être, annihilant même les raisons de son combat, de son existence. A force de trop réfléchir, Roxas se noyait dans des pensées sans forme et sans fond.
Une chose était sûre, cependant. Il avait tendance à trop laisser faire son cœur. Un cœur tellement présent, tellement gros, qu'il aurait voulu ne plus avoir à le supporter comme on supporte le lourd poids d'un fardeau.
Roxas expira furieusement. Il devait s'arracher à ses réflexions nocives qui lui minaient l'âme et lui bouffait la volonté sans cesse. Elles le rendaient impuissant. Il se sentait vulnérable alors qu'il scrutait les possibles failles de l'homme aux lances de fer, et il fallait absolument que cela cesse. Il était un membre de la MS-13 et pour la MS-13, il tuait. Pas d'hésitation, pas de cœur, juste la loyauté, le sang et le silence.
Les deux hommes se jaugèrent du regard quelques secondes, Roxas appréhendant le pas lourd et mesuré de son adversaire qui désormais n'était même plus un homme. Dorénavant, il n'était qu'un ennemi parmi d'autres, insignifiant. Un bloc mouvant de chair et d'os. Un animal, une vermine.
Nuisible.
– Ah, la MS-XII c'est plus ce que c'était, grogna l'homme. Regarde-nous, pratiquement anéantis par une bande de brêles sous le commandement d'une allumette transsexuelle. Quelle fierté ça doit-être pour la MS-13. Qu'est-ce que tu en pense, boucle d'or ? Tu te sens fier ? Je peux tout à fait le comprendre.
Roxas entendait les mots sans vraiment les comprendre. Depuis tout à l'heure, il sentait grimper entre ses cotes une démangeaison vive, quelque chose enfoui depuis longtemps, un sentiment qui faisait gonfler sa poitrine à l'approche de l'attaque. Cette émotion forte qui escaladait sa gorge avec tant de verve, c'était l'assurance de la rage, le sentiment grisant d'une folie passagère dont on lui avait tant conté les bienfaits. Mais cette folie restait encore inachevée, maîtrisable, prudente. Ce mélange de sentiments qui lui appartenait, Roxas se jura soudain de l'entretenir régulièrement malgré son caractère instable, fascinant, pour en faire quelque chose d'utile qui pourrait lui servir au combat dans le futur. Il avait le potentiel, il avait le pouvoir, il avait le talent.
Mais il n'avait pas le cœur.
Tant pis. Il aurait tout le temps d'apprendre à ignorer sa lumière, sa conscience, même si au fond une petite voix lui susurrait qu'il ne serait jamais fait pour ça. Il était Roxas, il était le porteur de la lumière. Et toute lumière avait sa part d'ombre. Aussi, le jeune homme aux mèches d'or ne s'inquiétait-il pas.
Avec un cri de rage, il s'élança vers son adversaire et, oubliant son pistolet, dégaina le court wakizashi d'argent dissimulé jusque-là sous sa veste. Il s'était préparé mentalement à lui lacérer le visage à coups de lame, aiguisant ses réflexes et sa haine avec la douceur et le velours d'un chat. Surpris mais habile, son ennemi recula.
Oh, oh. Alors le gamin commençait à prendre sa mission au sérieux. Parant à l'aide d'une troisième lance qu'il rangeait sur l'épaule, l'homme s'apprêtait à traverser la distance qui le séparait de Roxas, anticipant un assaut imminent. Malgré tout, il espérait encore déstabiliser le jeune homme. Ce n'était qu'un enfant.
– Hmpf, tu n'es pas un bavard. Ta force est surprenante et j'apprécie toujours de rencontrer des adversaires honorables. Si seulement tu n'étais pas là pour anéantir ma raison de vivre… Mais, dis-moi, sais-tu pourquoi je suis ici ? Pourquoi nous sommes tous ici ? Toi, et moi. Petit, je peux te donner des réponses, te raconter la vérité, si tu veux. A propos de celui que tu sers, à propos de notre avenir, à propos de toi-même. Si je te racontais, tu m'écouterais ? Je peux te soulager d'un poids qui te tient à cœur, et crois-moi, tu te sentirais bien plus léger. Qu'en penses-tu ?
La proposition était diplomate, la voix longue et râpeuse, presque agréable. Mais les yeux de Roxas avaient changé. Le dialogue était désormais vain. Il avait l'habitude des longs discours enjôleurs, ceux censés changer l'opinion du peuple, et il s'était vite rendu compte de l'impact des mots et de leur valeur. Mais maintenant, tout de suite, le jeune blond n'était disposé qu'à s'écouter lui-même.
Ce combat serait le sien, et la seule vérité serait la sienne.
L'effort de manipulation eut tout de même eut le mérite de piquer sa curiosité, et il se prit à sourire en imaginant le Boss debout dans la nuit noire, dos à l'immense brasier érigé sur la place de la Mara, haranguant encore une fois les foules d'une voix ronronnante ; son corps entier luisant entre les ombres et les étincelles alors qu'il récitait les noms des anciens comme s'il allait tout à coup les faire sortir de terre, les rendant maîtres et gardiens de sa volonté.
Nombreux étaient les hommes doués en discours mais, pour son malheur, Roxas avait déjà choisi celui qu'il désirait croire et écouter. Malgré tous les doutes qui lui tournaient le ventre depuis son arrivée.
– Je n'ai pas besoin de t'entendre me raconter des conneries, asséna-t-il. Vous y passerez tous. Si tu veux vivre, dégage de mon chemin.
L'homme à la rose le dévisagea, haussant les épaules d'un air las. Puis il se mit à tordre le cou, faisant craquer une à une ses cervicales usées.
– Si je te laisse passer, je ne vivrais pas plus longtemps que si je te fais face. Permets-moi de décliner ton offre, jeune homme.
Roxas sourit doucement. Il mesurait la peur de son ennemi, non pas à son égard, mais à l'égard du Boss de la MS-XII, dont on disait qu'il était aussi cruel que charmant.
Et Dieu savait comme les Seigneurs des Mara savaient jouer de leur charme.
Le blond jeta un regard vif à l'homme en face de lui, brandissant la lame courbe de son sabre. Il avait la tête vide et le sang frémissait dans tous ses membres. Aucun des deux ne pouvait se permettre d'échouer, ce qui rendait le combat décisif, presque attrayant. La tension était palpable, l'air était lourd et le couloir même paraissait empreint d'une essence macabre. Bientôt, ils devraient cesser de se chercher et chacun préparait d'ores et déjà une nouvelle attaque.
Enfin ils s'élancèrent l'un contre l'autre, le bruit de l'acier claquant contre l'argent, la lame et la lance s'entrechoquant avec fureur et grâce. Le wakizashi de Roxas chantait tandis qu'il s'efforçait de tenir la distance face à la puissance terrible de son adversaire, les muscles tendus à bloc, les jambes ancrées dans le sol dans un duel de force brute. Le blondinet grinça des dents. Il savait qu'il n'avait pas l'avantage de la carrure, et qu'il devrait tôt ou tard s'écarter pour porter premier le premier coup. Jouant des jambes, il fléchit les genoux et se projeta en avant, son arme décrivant un long arc de cercle devant lui.
L'homme aux favoris jura quand l'acier vint s'enfoncer dans son épaule, la chair se détachant comme du beurre. L'entaille s'ouvrit sur un ruisseau de sang qu'il tenta de couvrir de la main.
– Espèce d'enfoiré, marmonna-t-il entre ses dents.
Roxas était léger et rapide et il en profita pour passer derrière son ennemi, essuyant le sang noir sur sa veste avant que sa cuisse ne vienne rencontrer la pointe d'une lance acérée. Celle-ci, déchirant le tissu, érafla la peau de l'épéiste qui se contenta d'esquiver d'un mouvement de la hanche, bien décidé à porter le coup fatal. Il n'avait pas envie que le combat s'éternise.
Son adversaire n'avait toutefois pas l'air de cet avis. Allongeant le bras, le colosse para le coup à l'aide d'une énième lance, prenant soin de ne pas le laisser entamer sa défense. Reculant d'un même geste, les deux hommes se tournèrent autour quelques secondes, se regardant en chien de faïence, reprenant leurs souffles avant de repartir à l'assaut. C'était un ballet épais et lourd, une confrontation de volonté, d'agilité et de puissance. Chacun visait l'autre avec l'intention de tuer, les lames ouvrant des plaies plus ou moins profondes dans l'esprit et la chair, de la sueur coulant le long de leurs échines courbées.
Roxas commençait à fatiguer. Il sentait ses genoux trembler, même s'il était encore loin d'abandonner. Profitant d'une faille inespérée dans la garde de l'homme aux lances, il s'élança, tranchant le tendon vulnérable d'un geste sec. Son adversaire hurla, balançant son coude tout droit vers le visage du blond, désarçonné. Exploitant sa faiblesse, Roxas joua de ses réflexes pour lui retourner le bras, la propre force de l'homme l'obligeant à poser un genou à terre. Les lances tombèrent, roulant sur le sol, et Roxas se sentit l'envie subite d'égorger l'ennemi à l'aide d'une des longues pointes fuselées. Il n'en fit rien. L'odeur du fer, terni par le sang, lui monta aux narines, et il retint un soupir de dégoût alors qu'il amorçait un léger pas en arrière.
Les cheveux noirs du mercenaire de la MS-XII coulèrent dans son dos tandis qu'il se relevait péniblement, une épaisse flaque écarlate s'échappant de son bras blessé. Sa jambe morte, désormais inutilisable, trainait sur les tapis, et le blondinet vit briller dans ses yeux une étrange lueur de fureur.
– On dirait que je ne me suis pas trompé, dit l'homme, la voix rauque. Quelle honte pour notre Organisation.
Roxas secoua la tête, s'avançant pour venir placer l'épée sous la jugulaire de son vis-à-vis. Il n'avait plus qu'à tendre le bras pour lui trancher la gorge.
– Ca n'a rien de personnel, murmura Roxas. Dis-moi où sont ceux qui restent, et je ne serais pas long.
L'autre ricana dans ses dents, laissant l'argent marquer une estafilade nette sur son épiderme.
– Je n'ai pas besoin de te le dire, boucle d'or. Nous sommes peu à être resté fidèles à sa Majesté du XII, mais nous sommes partout. Les autres vous ont sentis venir, toi et la traîtresse. Je suis juste venu m'assurer de votre présence et voilà où je me trouve, désormais.
Le jeune homme aux mèches blondes ne releva pas, confus. L'homme ne paraissait opposer aucune résistance. En y regardant bien, il semblait même exténué. Roxas sentit poindre en lui une dévorante pointe de curiosité, qu'il ne parvint malheureusement pas à réprimer.
– D'après ce que je sais, la MS XII s'est vidée de ses membres peu à peu. Avant même les raids menés la MS-13. Pourquoi ? demanda-t-il.
Le colosse grimaça avant de cracher par terre. Il remuait comme s'il cherchait à prendre de l'élan.
– Tout à l'heure tu ne voulais pas entendre mes réponses, déclara-t-il avec amertume. Mais on dirait que tu commences à changer d'avis, n'est-ce pas ? Tu te demandes dans quoi tu trempes, et pourquoi tu patauges, je le lis dans ton cœur. Les interrogatoires étaient ma spécialité, il y a longtemps. J'ai un certain talent pour exploiter l'âme des faibles.
Roxas resserra sa poigne sur la garde du wakizashi, partagé entre l'envie d'en savoir plus et celle d'en finir au plus vite. A l'évidence, son ennemi semblait vouloir gagner du temps : il détachait ses mots et donnait l'impression de ricaner dans sa barbe, à la manière d'un serpent à sonnette.
– J'en ai rien à foutre. Parle, exigea Roxas.
Un soupir agacé lui répondit, mais l'autre s'exécuta docilement.
– Il y a quelques années, une princesse est née à la MS-XII. Une beauté sans pareille, une vraie perle de lumière. C'était la fille du Boss. Kaïri, elle s'appelait. Elle était pas que jolie la gamine, elle avait aussi la tête bien faite, et elle a vite fait de mettre les pieds dans les affaires de papa. Au début il voulait pas, il tenait à assurer ses arrières en la renfourguant à un puissant du quartier des 11, Riku. Elle a joué le jeu en minaudant gentiment, mais elle a continué ses propres trafics. Armes, accords, stratégies, tout y passait. Le talent, ça s'apprend pas, elle avait ça dans le sang. Le Boss était fier. Il avait beau tenté de le cacher, sa fille, c'était sa seule faiblesse. Peut-être autant que sa force, d'ailleurs.
Roxas écoutait, les yeux grands ouverts, cette histoire qu'il ne connaissait pas. C'était comme si tout datait d'un autre temps, d'une autre époque. Il avait un drôle de pressentiment aussi, comme s'il lui manquait, au fur et à mesure que l'homme racontait, un morceau du puzzle. Quelque chose qui ne collait pas et qui aurait pu répondre à ses interrogations, confirmer les doutes amassés çà et là dans un coin de sa tête depuis qu'il avait surpris la conversation entre le Chef et son second.
Mais il avait la quasi-certitude que tout était lié. La MS-XII, la MS-13, la peur étouffante de Saïx a l'idée que quelqu'un apprenne quelque chose qui lui échappait. Et lui, planté au milieu de tout ça, avec l'impression d'être le seul à fouiller là où il n'aurait jamais dû mettre le nez. Lentement, il abaissa sa lame.
– Quel rapport avec le départ des membres ? La maladie du Seigneur du XII n'est pas qu'une rumeur ?
Le blessé, pâlissant, renifla.
– J'y viens, boucle d'or. Un autre départ a décidé tout le monde. Les tensions avec la MS-13 s'étaient aggravées après le « suicide » du précédent Seigneur, Xemnas. Ils avaient tous deux conclu un accord de son vivant par rapport au marché noir, mais la Rafale en a rien eu à battre. Il a gardé les acheteurs et les caisses de son côté, histoire de renflouer les comptes et s'assurer une place acquise sur le siège du pouvoir. Le Devin Lunaire a étouffé les rumeurs, et la Rafale a profité de sa popularité indécente pour la jouer fine : il nous a envoyé un espion. Un jeune, un garçon. Sora.
Le blond encaissa les informations, avalant les mots à la louche, ouvrant un regard ébranlé sur son monde. Tout coulait comme du feu dans ses veines, à la manière d'un volcan sourd qui cesse de gronder pour répandre sa lave. La dernière pièce du puzzle arrivait à grands pas et elle le laissait d'avance brûlant de fièvre.
– Cet espion fut notre perte. Il avait ton âge. Tu lui ressemble plus que tu crois, tu sais ? Tu as son visage, son insolence quand tu te bats, sa candeur sur les traits. C'est effrayant de voir à quel point le miroir des choses peut être traître. C'est à cause de lui que la Princesse a quitté le nid, du jour au lendemain. C'est à cause de lui que du jour au lendemain, la pyramide de la MS-XII s'est effondrée. Le 11 nous a filé entre les mains, il se sont même retournés contre nous. Ils pensaient qu'on avait vendu la gamine au 13, au rouquin. Une trahison inacceptable.
Roxas eut la sensation d'un parpaing de béton venait de lui atterrir dans le ventre. Il aurait voulu que les événements ne s'emboîtent pas aussi facilement entre eux. Les noms, les actions, se mirent à siffler un concert tonitruant à l'intérieur de sa tête tandis qu'il tentait de les faire monter à ses lèvres, de les coordonner avec les dires de l'homme en face de lui. Toute sa rage était tombée, laissant place à un froid immense qui le glaçait jusqu'au bout des os. A l'instant, il se sentait comme extrait de son propre corps.
Sora, Kaïri, Roxas.
« Tu lui ressemble plus que tu crois, tu sais ? »
« C'est effrayant de voir à quel point le miroir des choses peut être traître. »
Un fil de pensée lui trotta dans la tête, parasite, juste soufflé à demi-mots. Puis ce souffle s'épaississait, devenait plus dense, craquant dans son esprit comme les braises. Alors, au bout de quelques interminables secondes, incroyablement longues, formidablement étirées, l'épais souffle devenait bourrasque, et enfin, tornade.
Tornade dont le vent puissant balaya le cœur de Roxas de la même façon que s'il avait été un fétu de paille. Un petit rien écrasé par une hypothèse dont l'évidence s'imposa d'elle-même, immense et claire.
– Alors moi aussi je ne serais qu'un espion pour… La MS-13 ?
Pour Lui ? Parce que je ressemble à ce type ?
– Et il en a profité. Mais ça n'avait plus d'importance. Ce que le départ de la Princesse a fait au Boss, personne, aucun d'entre nous, n'aurait pu le décrire. Ca l'a rendu fou. Exsangue, anémique, épuisé, blafard, éteint. Fané. Il s'est pris de plein fouet le spectre du père qu'il n'a jamais été, abandonnant de façon pitoyable les affaires de la Mara. Si Luxord n'avait pas été là pour retenir le business, on aurait jamais pu signer une trêve de paix avec le 11. On aurait coulé comme de l'eau jusqu'à nos tombes. Certains ont craché sur sa Grâce, certains sont partis et personne n'était là pour les retenir. Mais c'est un fait inévitable, boucle d'or. La MS-XII s'effondre, et celui que tu sers, qui joue avec ta vie, accélère notre chute.
L'homme aux favoris leva les yeux vers Roxas, le sourire aux lèvres. L'air perdu que celui-ci affichait lui offrit toute la satisfaction d'une victoire éclatante, alors même qu'il était sur le point de poser genou à terre. Il n'entendit pas les mots, trop faibles pour dépasser autre chose que les lèvres. Mais il entendit distinctement le bruit de la cassure.
– Et toi, tu es comme Sora. Une sorte de mirage, un usage. Un point dans un Univers entier de cycles.
Au moment même où l'arme du blondinet frôla le sol, le mercenaire se tendit et, avec une rapidité inhumaine, franchit la distance entre eux pour le saisir à la gorge. Roxas, mou entre ses doigts, ne broncha pas. Il paraissait fixer un point vide entre ses deux sourcils, amorphe. Le colosse serra, tout en prenant soin d'articuler sauvagement. Sa jambe lui faisait un mal de chien.
– Tu es Sora. Et Xion, la traîtresse, Kaïri. Et l'histoire se répète. Tu vois ?! beugla-t-il.
– Je…
Roxas voyait des formes gesticuler devant ses yeux. Il se rendit d'abord compte des mots, puis du fait qu'il manquait d'air. La poigne de l'homme était étroite et sa propre respiration devenait erratique. Ses sens le trompaient, mais son esprit ne mentait pas. Doucement, il suffoquait, pris à revers, assaillis de nouveau par ses pensées, étranglé dans tous les sens du terme.
Il m'a ramassé. Un déchet, une coquille vide.
Il m'a donné un nom, Roxas.
Il m'a donné un boulot, de quoi vivre, un environnement où exister.
Il m'a donné une raison de vivre.
Comme les autres. Mais il avait été le seul à sortir du lot, à poser des questions. Il avait été le seul à prendre vraiment conscience de cette existence, certes fragile, mais précieuse, qu'on lui avait offerte. Il ne voulait pas changer les choses, ni trouver un avenir meilleur. Il voulait seulement vivre en paix avec lui-même, même s'il n'avait pas choisi le plus simple des sentiers à parcourir pour ça.
Plus que tout depuis sa renaissance, Roxas avait renoncé à être quelqu'un d'autre.
Il se le refusait. Et il savait qu'il ne serait plus jamais rien d'autre que lui-même.
– Je…
– Je quoi ? Laisse-moi prendre tes derniers mots, boucle d'or.
Soudainement, le gamin se mis à se tordre dans tous les sens, ses ongles griffant les mains qui enserraient son cou jusqu'à en faire tarir le sang. Plaqué contre le mur, ses pieds pendaient au-dessus du sol et il s'était mis à le sonder haineusement, d'un regard si noir que l'homme à la rose s'était senti obligé de serrer plus fort, ne serait-ce que pour avoir la certitude qu'il soit bien mort.
Alors qu'il commençait à voir enfin les vaisseaux sanguins éclater dans les globes de sa victime, l'homme se vit brusquement contraint de défaire son emprise, écarquillant les yeux de surprise. Quelque chose venait de le piquer dans le dos.
Plus précisément, quelque chose s'enfonçait dans son dos. Des muscles à la colonne, en passant par les côtes, juste derrière les os. A l'endroit de la moelle épinière. Il ouvrit la bouche mais la douleur le paralysait déjà, lui donnant l'impression d'être coupé en deux.
Une balle.
Dans un gargouillis affreux, il s'effondra à genoux, écrasant par mégarde son membre insensible qui s'affaissa sous lui avec un craquement. Desserrant les paumes par réflexe, il libéra Roxas qui, chancelant, vint s'aplatir contre le mur le plus proche.
Le blondinet voyait trouble et faisait de son mieux pour avaler autant d'air qu'il pouvait, crachant et toussant pendant les quelques secondes qui suivirent. En fixant le sol, il se rendit compte qu'il avait un pied posé dans une mare de sang et l'autre écrasé sous une tête livide, dont les joues étaient pâles et la bouche entr'ouverte. Il était sauf. Choqué, il contempla cette face morte durant un temps qui lui sembla être une éternité lorsqu'une voix lui parvint.
– Roxas !
A l'autre bout d'un revolver à courte portée se tenait une petite brune ébouriffée, les doigts serrés autour d'une crosse en métal d'où s'étirait un long canon fumant. Elle affichait un drôle d'air, à la fois effrayée et résolue, et dévisageait Roxas comme si elle allait mourir sur place. Presque en courant, elle s'approcha de lui.
– Oh putain, Xaldin. Roxas ? Tu n'as rien ? Roxas !
Encore sonné, le susnommé lui jeta un regard effacé avant de reporter son attention sur le wakizashi qu'il venait d'apercevoir au sol, à deux pas de lui. Muet, il se pencha pour le ramasser, soupesant la garde comme s'il était surpris de sa légèreté. Lentement, Roxas retourna ensuite le sabre entre ses paumes. Il était chaud. L'argent donnait l'impression de reluire. C'était une belle arme.
– Roxas, espèce d'imbécile ! Réponds-moi !
Ignorant toujours sa comparse, le jeune homme blond se retourna, faisant face au cadavre à ses pieds. Il fit quelques pas, écrasant ses semelles dans la petite cuvette liquoreuse encore gorgée de sang. C'était humide, répugnant. Il s'en fichait. Armé d'un calme surnaturel et de son arme, Roxas s'accroupit avec douceur avant de se saisir d'une des tresses de la chevelure de l'homme qui avait failli le tuer un moment plus tôt. La mèche, noire, épaisse entre ses doigts, fut rapidement suivie par d'autres. Il tira.
Le corps, à demi-soulevé, ainsi que les prunelles grises qui le toisaient sans vie, le dégoûtèrent.
– C'est effrayant de voir à quel point le miroir des choses peut être traître… marmonna-t-il avec difficulté, assez fort pour lui-même.
Derrière lui, Xion lançait des œillades terrifiées. Elle ne comprenait plus rien.
– Roxas, si tu vas bien, on doit partir ! Des dizaines hommes sont à mes trousses, ils seront là d'une minute à l'autre ! Si tu restes là, on ne les sèmera jamais ! Magne-toi !
Emergeant quelques secondes de sa transe traumatique, le jeune blond leva la tête et, réalisant un peu l'urgence de la situation, porta rapidement la lame du wakizashi à hauteur de visage. Il n'avait même pas eu le temps de s'étonner de la présence de Xion. Balançant la tête qu'il tenait à bout de bras à la manière d'un pendule, il se releva, faisant mine de déposer le corps.
Pourtant, alors même qu'il se retournait, une colère noire explosa dans ses entrailles. Ce fut comme si on venait de lui coudre fils, chas et boyaux à l'intérieur du ventre, exposant sa douleur en plein jour comme un large chandail. Avec une brusquerie déroutante, il fit volteface au dernier moment et porta un premier coup au cadavre, puis un deuxième, et un troisième.
La lame massacra, trancha, lacéra, tant et si bien que le visage devint méconnaissable, les membres découpés roulant au milieu des tripes et du foie, des yeux et des poumons, le tout s'ouvrant, s'élargissant pour composer un plat grossier au parfum spongieux de sang et de chair crue.
Un cruel amas de choses molles dont on ne savait plus qui avait sa place nulle part, et dans lequel Roxas se défoulait sans retenue.
– Je suis moi ! Moi et personne d'autre ! éclata-t-il.
Roxas hurlait désormais, frappant frénétiquement le corps tandis que le rouge du sang lui sautait à la figure, éclaboussant les alentours, maculant murs, statues et tapis sous le regard consterné de Xion.
Le Xaldin qu'elle avait côtoyé il y a quelques mois gisait aux pieds de Roxas, mais il n'était plus Xaldin.
Tout comme le Roxas qu'elle avait quitté il y a une heure n'était plus tout à fait Roxas.
La brunette se détourna pour vomir à la vue du spectacle, mais quelque chose lui bloquait la trachée. Elle n'y arriva pas. Alors elle resta là, debout, les bras ballants, à attendre que son partenaire calme la brûlure qui lui blessait le cœur du corps jusqu'à l'âme.
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