Chapitre 14
John Watson se réveilla dans un monde nouveau. Un monde dans lequel il était maintenant homosexuel, dans une relation homosexuelle avec un autre homosexuel, et tout était encore plus gay que le vieux chapeau à plumes de son père.
Il ne se sentait pas très différent de ce qu'il était le jour précédent, ni de ce qu'il avait été avant de rencontrer Sherlock. Il avait depuis longtemps abandonné l'idée d'essayer de déterminer quelle étiquette lui convenait. Gay? Bisexuel? Hétéro avec un astérisque? Était-ce important? Il avait assez de jugeote pour réaliser que, peu importe la manière dont il se voyait lui-même, le monde lui appliquerait un ensemble de critères et le jugerait pour son homosexualité. Il était amoureux de Sherlock. Il le trouvait sexuellement attirant et se délectait de son corps. Par conséquent, il était gay, non? Mais s'il n'était pas avec Sherlock, trouverait-il les autres hommes attirants? Chercherait-il un autre partenaire masculin, ou se tournerait-il à nouveau vers les femmes?
Si je n'étais pas avec Sherlock. Ne pas être avec Sherlock était une chose inimaginable, à présent. Il tourna la tête pour le regarder, endormi sur le dos. Les premiers rayons du soleil tombaient sur la fenêtre de leur chambre et projetaient des ombres sur l'étrange architecture du visage de Sherlock. Le regard de John rampa sur lui. Il avait eu amplement le temps d'étudier les traits de Sherlock, mais il découvrait encore de nouveaux détails à admirer chaque fois qu'il le contemplait.
Comme s'il pouvait sentir le regard de John, Sherlock ouvrit les yeux et le regarda par-delà les oreillers. Il ne parla pas. Pendant quelques instants ils se tinrent là en silence, partageant leur chaleur corporelle et la lumière matinale dans leur nouvelle réalité. "Je suppose que c'est trop demander que tout ça n'ait été qu'un rêve," murmura Sherlock de sa voix rauque du matin.
John sourit. "Ce n'était pas un rêve. Et je suis ravi. Peu importe dans quoi nous sommes embarqués, je suis ravi que l'attente soit terminée. Je suis ravi que le monde sache que tu es à moi."
Sherlock tendit la main jusqu'à la joue de John. "Je découvre une sensation étrange. Pas trop sûr de savoir quoi en faire."
"Dois-je appeler un docteur?"
Il gloussa. "Je ne crois pas que ce soit révélateur d'un problème médical, mais plutôt d'un problème émotionnel. Je crois que c'est..." Il soupira. "Je crois que ce que je découvre c'est...le bonheur."
Le sourire de John s'élargit. "C'est vrai?"
"Oui. C'est assez remarquable. Je comprends pourquoi les gens le poursuivent avec un tel acharnement."
John l'embrassa doucement. "Tu me rends très heureux."
Les yeux de Sherlock s'attardèrent sur les lèvres de John, ses sourcils se fronçant légèrement. "Vraiment?"
"Oui."
"Je voudrais bien savoir comment je fais."
"Est-ce vraiment important?"
"Bien sûr. Je souhaite continuer à faire cette chose qui te rend heureux, parce que je veux que tu continues de l'être. Si j'ignore ce que j'ai fait pour te rendre heureux, je pourrais m'arrêter par inadvertance."
"C'est impossible. Tu devrais arrêter d'être toi. Je ne pense pas que tu en sois capable."
"Mmh. Peut-être pas." Il attira John près de lui et l'embrassa. John lui rendit son baiser, glissant ses bras autour du corps mince de Sherlock. Il renversa Sherlock sur son dos et s'installa sur lui.
"Tu sais ce que j'aimerais faire aujourd'hui?" murmura-t-il.
"Quoi?"
"Je voudrais rester dans ce lit et te faire l'amour toute la journée ."
"Mmh. Même si l'idée est alléchante, je crois que la journée nous réserve d'autres projets."
Ils entendirent tous deux le claquement de la porte du garage qui s'ouvrait, puis les pas d'Irène. "Les garçons!" cria-t-elle. "Je mets en marche le percolateur et après je monte, alors si vous êtes en train de le faire, vous avez cinq minutes pour terminer."
Ils éclatèrent de rire. "Est-ce qu'elle attendait le signal dehors?" dit John.
"Cinq minutes, ça suffit pour se peloter, cela dit," dit Sherlock.
"Ne perdons pas de temps, alors," dit John. Il se laissa aller dans les bras de Sherlock et commença le pelotage. C'était son sport favori, chauds, ensommeillés, mal rasés et enveloppés d'un cocon de couvertures, les mains partout sur leurs corps, sans précipitation. Bientôt l'odeur du café flotta jusque dans la chambre, puis ils entendirent les pas d'Irène dans les escaliers. Ils se séparèrent, à contrecœur, et quand Irène s'aventura dans leur chambre avec trois tasses de café dans une main et son sac gargantuesque dans l'autre, ils étaient positionnés correctement avec toutes leurs extrémités couvertes.
"Ah. Parfait. Vous êtes bien réveillés. J'avais des doutes." Elle leur tendit les tasses et grimpa sur le bout du lit, repliant ses jambes sous elle. Elle portait un jean et un t-shirt Band of Horses, les cheveux noués en tresse française, le visage débarrassé de tout maquillage. Elle ressemblait à une étudiante, prête à nettoyer une maison ou à déménager des meubles.
"Bonjour," dit John, se redressant. Elle ne semblait pas le moins du monde gênée par leur nudité ; ils avaient tous les trois dépassé le stade de la pudeur depuis des lustres.
Sherlock l'examinait. "Tu n'as pas dormi du tout, n'est-ce pas?"
"Dormir, c'est pour les faibles." Son regard était en effet un peu hystérique.
"Mon dieu, combien de cafés as-tu pris?" dit John.
"Du café? Je t'en prie. Je bois du café pour me calmer. J'en suis à mon cinquième Redbull." Elle but à grands bruits la moitié de son verre. "J'espère que vous avez assez dormi, parce que la journée va être longue."
"Quelle est l'étendue des dégâts? Mon téléphone n'a pas sonné."
Elle lui lança un regard qui signifiait 'oh-chéri-tu-es-si-naïf'. "Voyons, John. Le plan Delta implique le détournement de tous vos appels entrants, e-mails et textos vers mon bureau. Bruno a filtré toutes vos communications depuis le moment où vous êtes remontés sur scène hier soir."
"Ah oui, le mystérieux Bruno," dit John.
"Il trie toutes les demandes qui nous parviennent. Ne vous en faites pas, il vous enverra bientôt celles que vous avez besoin de voir ou d'entendre. Et pas d'inquiétude pour vos familles, le plan Delta inclut aussi une intervention en leur nom. La presse ne viendra pas les embêter."
John fut à deux doigts de se donner une grande claque sur le front. "Ma famille - mon dieu, je n'y avais même pas pensé!"
"Harry a parlé avec tes parents et ta famille, John. Leurs téléphones et leurs boîtes mail ont été sécurisés pour que seuls les numéros et adresses autorisés puissent passer. Ils ne seront pas harcelés. J'en ai parlé à ton frère quelques semaines plus tôt, Sherlock, mais il m'a assuré que ses propres procédures de sécurité étaient en place et qu'elles seraient plus qu'adéquates."
"Sans aucun doute," dit Sherlock d'un ton sec.
Elle cala son verre entre ses chevilles croisées et sortit son iPad. "Vous voulez les messages de haine en premier, ou les messages d'amour?"
Ils échangèrent un regard. "Donne-nous la haine en premier," dit John.
"La radio conservatrice s'en est donnée à cœur joie. Je ne vais pas vous ennuyer avec leurs idées sur le sujet, je suis sûre que vous pouvez les imaginer par vous-mêmes. Il y a un présentateur radio quelque part qui organise une tournée en voiture pour que chacun puisse amener des DVD de vos films et faire un grand feu de joie."
"Charmant," dit Sherlock. "Et pas du tout nazi."
"Ils peuvent brûler autant d'exemplaires de Havana Honeymoon qu'ils veulent," dit John. "Je leur enverrai tous les DVD que je pourrai trouver."
"Et le studio?" demanda Sherlock.
Irène fit la grimace. "Ouais. Ils ne sont pas fous de joie. Jim a appelé hier soir. Il faisait de son mieux pour enjamber la frontière entre personnellement heureux pour vous et malade d'angoisse pour son film." Elle passa un doigt sur son iPad. "De manière prévisible, il y la brigade des femmes amoureuses qui se sentent trahies et privées de vos deux magnifiques corps d'hétérosexuels. Ensuite vous avez les harpies habituelles avec leurs 'vous irez en enfer' et 'comment osez-vous paraître en société'." Elle soupira. "Les médias veulent juste des informations. People a été mis sous presse hier soir, mais ils ont retiré la couverture qu'ils avaient prévue et vous ont mis tous les deux à la place, avec un article. Je m'attends à ce que la plupart des autres magazines people fassent de même."
John resta sidéré. "Ils ont eu le temps d'écrire un article?"
Elle lui lança encore ce regard de 'oh-chéri'. "John, ils avaient cet article à portée de main depuis des semaines et une couverture prête à sortir. Tout ce qu'ils avaient à faire était d'écrire les détails de votre révélation. Ces gens sont très bons dans ce qu'ils font."
"Oh," dit John, qui se sentait un tantinet dépassé.
"Il n'y a pas que des mauvaises nouvelles. Howard Stern n'a fait que chanter tes louanges toute la matinée. Selon lui tu es resté fidèle à Sherlock - je ne sais plus comment il l'a formulé. En grande partie, le net se met en quatre pour tomber amoureux de toi. Oh Non Ils N'Ont Pas Fait Ça en est à son cinquième post majeur Sherlock & John et c'est la fête dans les commentaires. Vos forums de fans, pour la plupart, nagent dans l'euphorie. La version non censurée du questions-réponses d'hier soir s'est répandue comme une traînée de poudre. La dernière fois que j'ai vérifié, c'était monté à huit-cent-mille vues et ça grimpait très vite."
John secoua la tête. "Je ne comprends pas comment tout ça est arrivé en une nuit."
"Bruno dit que personne ne va se coucher quand des trucs épiques se passent sur le net." Irène sourit. "Bon. Nous avons une réunion de l'équipe de choc dans une heure."
John rit. "L'équipe de choc?"
"C'est comme ça que j'ai décidé de nous appeler. Ne discute pas avec le capitaine de l'équipe. Toi tu es juste la vedette qui rapporte le fric."
"Et qui est dans l'équipe de choc à nos côtés?" demanda John.
"Sally et Harry, et Mike et Greg. Et Bruno, bien sûr, même s'il ne participera que par haut-parleur. Les autres sont en chemin. Harry a promis d'apporter des donuts. Alors levez-vous et allez vous doucher, je serai en bas." Elle bondit hors du lit et de la chambre.
John soupira. "Cinq Redbulls."
Sherlock termina son café. "Je passe à la douche en premier, alors?"
"Oui, pourquoi pas." Il regarda Sherlock sortir du lit et marcher vers la salle de bain, se passant une main dans les cheveux. John inclina la tête, savourant le balancement de ses hanches étroites et l'excellente vue sur ses fesses. Il mit sa tasse de côté et s'affala dans les oreillers.
Merde, ça va être une sacrée journée.
Quand ils descendirent les escaliers après s'être lavés et habillés, Harry était là avec des donuts et Irène refaisait du café. Irène avait installé son iPad avec un clavier sur la table de la cuisine. Le grondement de fumeur typique de Bruno sortait de son téléphone. John s'était souvent interrogé tout haut sur cet insaisissable Bruno. Sherlock n'avait pas offert de partager ce qu'il avait déjà déduit sur lui, c'est à dire qu'il avait entre vingt-cinq et trente ans, qu'il était musicien débutant, originaire de Boston, qu'il possédait au moins un diplôme supérieur et au moins un enfant dont la mère ne faisait plus partie de la vie de Bruno, et qu'il était assez désespérément amoureux d'Harry Watson. "Le bureau de Letterman vient juste d'appeler pour avoir la confirmation de Sherlock pour mardi," disait-il. "Le bureau d'Ellen veut savoir si John peut avoir une conversation avec Ellen cet après-midi."
"Ça devrait aller. John, tu pourras parler avec Ellen tout à l'heure? Je parie tout ce que tu voudras qu'elle te demandera de faire toute l'heure avec elle. Ça te dirait?"
"Eh bien, ce n'est pas avant mercredi. Je crois que ma tête aura arrêté de tourner d'ici là."
"Dis-lui que c'est d'accord, Bruno, et transfère ce numéro vers le portable de John."
Greg et Mike arrivèrent avec une rafale d'accolades et de poignées de mains sincères, de on-est-inquiets-mais-contents-pour-vous. Sherlock était fasciné par le langage corporel contradictoire qu'ils affichaient : joyeux, mais soucieux. Ouverts, mais prudents. Ils semblaient tous conscients d'être lugubres à propos des problèmes qu'ils devaient affronter alors que la source de leurs problèmes était quelque chose qui rendait leurs clients/employeurs heureux.
Quand tout le monde fut placé autour de la table avec des cafés et des donuts, Irène fit un signe pour attirer l'attention. "Bon. Mettons-nous au travail. Dans un monde idéal, nous n'aurions qu'à offrir nos vœux de bonheur à John et Sherlock et nous demander s'il faut assortir leurs costumes ou non pour la première, mais nous ne sommes pas dans un monde idéal." Sherlock observa leurs visages; ils affichaient tous des expressions sérieuses et déterminées, comme s'ils élaboraient une stratégie de bataille. Il supposa que c'était exactement ce qu'ils étaient en train de faire. "Avant toute chose, cette photo." Elle retourna son iPad pour montrer à tout le monde la photo de John et Sherlock prise la nuit précédente à la sortie du restaurant. Ils se tenaient la main et souriaient largement en échangeant un regard. "C'est parfait. Ils utilisent tous cette photo avec leurs critiques. Personne ne fouille dans les archives pour déterrer des photos excentriques de l'un d'entre vous ou pour ressortir celles où vous n'êtes pas très élégants. Nous contrôlons déjà la présence des médias parce que tu as décidé de sortir par la porte principale comme un roi. Bien joué."
"Ce n'était pas notre intention. Mais je suis content que tu approuves," dit John avec un sourire suffisant.
"Mais plus de victoires accidentelles. A partir de maintenant, il s'agit d'être malin. La bonne nouvelle est que nous avons beaucoup d'éléments qui jouent en notre faveur."
"Ah bon?" dit Sherlock en fronçant les sourcils. "Je croyais que nous étions dans une situation désespérée."
"Eh bien, pas aussi désespérée qu'on pourrait le croire. Le premier avantage que nous avons est que tu as choisi par inadvertance le bon moment pour le faire. Si tu avais vraiment eu l'intention de te dévoiler avant la sortie du film, je t'aurais conseillé de le faire deux ou trois semaines plus tôt. Deux semaines, c'est une éternité dans le monde des médias. C'est assez proche de la sortie pour être un coup publicitaire, mais assez loin pour que l'hystérie soit retombée, et il y a de fortes chances pour qu'une histoire plus grosse vous ait supplanté d'ici le jour de la première. Le deuxième point en notre faveur est la spontanéité de ce qui s'est produit hier soir. Personne, en voyant cette vidéo, ne pourrait douter de sa sincérité. C'est honnête, réel et non prémédité, et ça attire la sympathie. Tout, dans la manière dont ça s'est passé, montre clairement à quel point il est difficile de se cacher, et à quel point il est injuste et cruel d'obliger quelqu'un à le faire. Ça vous fait gagner des points. Il y a aussi le fait qu'aucun d'entre vous n'était impliqué dans une relation quand vous vous êtes mis ensemble, donc vous ne laissez pas de cœurs brisés derrière vous, et vous ne laissez pas non plus d'enfants photogéniques traumatisés. Et enfin, le dernier point mais non le moindre, aucun d'entre vous n'est - pour parler franchement, aucun d'entre vous n'a d'ex-copain. Je déteste dire les choses comme ça, mais c'est la vérité. Si la grande confrérie des homos au firmament avait dû élire un couple pour révéler son homosexualité en premier, ils n'auraient pas pu mieux choisir."
John afficha un sourire timide. "C'est ta manière de nous remonter le moral? Parce que je dois dire que ça fonctionne."
"Ne vous réjouissez pas trop vite. Il s'agit maintenant de gérer l'information et la présence des médias. Vous allez devoir marcher sur des œufs, les amis. Vous allez être pris d'assaut et je sais que ça ne sera pas drôle, mais vous ne pouvez pas retourner vous cacher. Ça donnerait l'impression que vous avez honte ou que vous avez des regrets, ou que vous êtes trop effrayés pour affronter l'extérieur. Mais vous ne pouvez pas non plus être partout, à sourire devant chaque caméra, parce qu'alors vous auriez l'air de jouer le jeu de la presse et d'en profiter. Ça pousserait les gens à se demander si vous l'avez fait exprès, et alors vous pouvez dire adieu à votre image d'opprimés sympathiques. Donc vous devez vous montrer dans le monde, mais pas trop."
Harry s'était plongé la tête dans les mains. "Bon sang, on dirait qu'on prépare l'invasion de la Normandie."
"On devrait commencer par le communiqué de presse," dit Greg. "Nous devons le sortir le plus tôt possible. Il s'agit pour l'instant de contrôler la rumeur. Ils vont se mettre à inventer des choses si on ne leur donne pas quelque chose à se mettre sous la dent."
"C'est déjà fait," dit Irène en distribuant des feuilles à la ronde. "Voici une ébauche de la déclaration que vous allez faire. Lisez-là, on fera tous les changements qui doivent être faits, et Bruno la publiera immédiatement."
19 novembre 2011
POUR LE COMMUNIQUÉ IMMÉDIAT
CONTACTEZ: Irène Adler
DÉCLARATION
re: relation Holmes/Watson.
LOS ANGELES-
À la suite des déclarations faites hier soir à la projection Variety de leur nouveau film Le Passant inconnu, Sherlock Holmes et John Watson viennent de confirmer qu'ils entretiennent une relation amoureuse. Ils sont ensemble depuis trois mois.
Bien que Holmes et Watson soient devenus très proches en filmant Le Passant inconnu, leur liaison n'a débuté que plusieurs mois après la fin du tournage.
Même si leur intention a toujours été d'être ouverts et honnêtes à propos de leur liaison, cette annonce est sortie plus tôt que prévu. Holmes et Watson avaient l'intention d'officialiser leur relation plus tard, pour éviter que leur histoire personnelle ne porte préjudice à l'accueil public et critique du film. Ce secret, pourtant temporaire, est devenu trop lourd à porter, comme l'ont révélé les événements de la projection d'hier soir.
John et Sherlock sont conscients de l'intérêt considérable que les médias portent à leur histoire. Ils accepteront avec plaisir d'en discuter dans les mois qui suivront la sortie du Passant inconnu. En attendant, ils espèrent que ce film, dont ils sont tous les deux très fiers, pourra être évalué selon ses propres mérites.
"Faut-il vraiment faire des déclarations politiques dans le communiqué?" demanda Mike.
"Nous n'avons pas le choix," dit Irène. "Nous devons faire savoir que la soirée d'hier n'était pas planifiée, et qu'ils ont menti quand ils ont dit qu'ils étaient seulement amis, et ça signifie qu'il faut expliquer pourquoi. Nous ne prenons pas parti dans le communiqué, ce n'est pas le but."
John acquiesça. "J'aime bien. C'est direct."
Sherlock haussa les épaules. "Je suppose."
"Ça ne te plait pas?" dit John.
"Je n'aime pas tout ce langage euphémique, désincarné. Même si je suppose que ce ne serait pas très productif de publier une déclaration qui dirait 'Sherlock Holmes et John Watson sont super contents d'annoncer qu'ils baisent assez souvent, qu'ils s'aiment à la folie, et voudraient dire poliment mais énergiquement à tous ceux que ça dérange qu'ils sont invités à aller crever'."
Tout le monde éclata de rire. "Je te défie de le faire, je te défie," dit Sally.
John lui souriait. "T'ais-je dit que je t'adorais, aujourd'hui?"
Sherlock se sentit rougir. "C'est le genre de choses qu'on n'est pas du tout fatigué d'entendre."
John glissa une main sur sa nuque, l'attira et l'embrassa rapidement, puis se rassit. C'était la première fois qu'ils s'embrassaient devant d'autres personnes. Personne n'eut l'air de se démonter. "Alors nous sommes d'accord sur la forme?" Hochements de tête. "Très bien. C'est noté, Bruno?"
"Cinq sur cinq, chef," dit-il.
"D'accord. Notre prochaine tâche sera de décider comment nous allons vous lâcher dans la nature. Greg, Mike, quelle est la taille du camp de caméras derrière la grille?"
"Je dirais une cinquantaine."
John écarquilla les yeux. "Une cinquantaine? De paparazzi?"
"Pas autant que ce que je craignais, en fait. Maintenant, à la minute où l'un d'entre vous s'en ira, ils vont le suivre. Alors voilà le plan. Aujourd'hui, vous allez tous les deux sortir chacun de votre côté. Nous allons attendre quelques jours pour vous envoyer ensemble. John, tu iras à la gym à dix heures. Sherlock, tu as un dîner tardif avec Emma à deux heures."
"Oui, c'était prévu. C'était prévu?"
"Oui, c'est prévu. J'ai appelé Emma et j'ai demandé si elle pouvait nous aider. J'ai besoin qu'on te voie avec quelqu'un d'assez célèbre pour être identifiable, mais qui ne serait pas considéré comme un rival romantique pour John. Emma était heureuse de nous rendre service."
Sherlock grinça des dents. Il n'aimait pas être pris en charge et mené à la baguette comme un garçon de cinq ans qu'on escorte au cours de danse et à la plaine de jeux. Il reconnaissait la nécessité de ce qu'Irène faisait, mais ça lui semblait quand même gênant et condescendant.
Tu as entraîné tout le monde là-dedans avec ta crise d'hier soir, Holmes. Serre les dents et affronte les conséquences.
Sherlock sentit la main de John sur sa cuisse; une caresse rapide et un petit tapotement. Il lui jeta un coup d'œil. John ne le regardait pas, mais il pouvait sentir sa compréhension et sa compassion. Il n'aimait pas cela plus que Sherlock. Mais au moins ils n'étaient pas seuls.
Irène joignit les mains sur la table. Elle paraissait assez sombre. "Voici la partie difficile, les gars. Même si vous avez eu tous les deux beaucoup d'expérience avec les paparazzi, ce que vous êtes sur le point de traverser sera différent de tout ce que vous avez pu connaître jusque là. Ce sera du harcèlement. Ce sera un assaut. Ils vont vous entourer, ils vont entraver votre capacité à marcher, ils vont vous pousser, vous bousculer, vous piétiner et vous écraser. Ils vont vous crier les insultes les plus viles et les plus méchantes dans l'espoir de provoquer une réaction. Ils vont injurier les gens que vous aimez. Ils vont faire des remarques vulgaires sur votre vie sexuelle. Il n'y a rien qui leur ferait plus plaisir que d'avoir une photo de l'un de vous deux en colère, ou en train de crier. S'ils pouvaient pousser l'un d'entre vous à s'en prendre à eux, ce serait la ruée vers l'or. Est-ce bien clair? Ça va être horriblement déplaisant, mais vous devez le faire. Faites ce que vous avez besoin de faire en votre for intérieur pour garder le contrôle. Faites de votre mieux pour avoir l'air calme et zen. Personne ne s'attend à un grand sourire, en fait ça paraîtrait peu sincère. Vous devez avoir l'air imperturbable comme si vous aviez totalement le contrôle. Ce sera le travail d'acteur le plus difficile de votre vie."
Elle s'arrêta et reprit sa respiration. John la regardait attentivement. "Irène, tu as l'air...contrariée."
"Je suis contrariée. Je déteste l'idée que vous soyez poursuivis comme ça jusqu'à ce que l'histoire se tasse et je déteste vous pousser là-dedans." John plaça une main sur son bras. Irène inspira profondément et se lissa les cheveux d'une main, puis sourit gaiement. "Ça va aller. Tout ira bien."
"Tu crois que John devrait passer une heure entière à l'émission d'Ellen?" demanda Sherlock.
"Oui, si elle le demande. Il ne trouvera pas de public plus réceptif ni d'hôte plus compréhensif. Ce sera une excellente occasion de faire un tour d'essai."
John jeta un œil à sa montre. "Mince, il est déjà neuf heures. Je ferais mieux de rassembler mes affaires et de me mettre en route, si je dois aller à la gym. Irène, y a-t-il autre chose?"
"Oh, des tonnes, mais ça peut attendre. Vas-y." Il bondit sur ses pieds et grimpa à l'étage.
Sherlock resta à sa place, l'air maussade. Il sentait leurs regards sur lui. "Ce sera pire pour lui que pour moi, n'est-ce pas?" dit-il.
Irène soupira. "Oui, j'en ai bien peur."
"Pourquoi pire pour John?" dit Harry en fronçant les sourcils.
"À cause du type d'acteur qu'ils sont, et des niches qu'ils occupent," dit Greg. "Sherlock est plutôt un esthète. C'est un acteur qui fait partie de l'élite intellectuelle, qui fait du Shakespeare et du Mamet entre deux films. En tant que tel, il est déjà perçu comme une sorte de marginal. John est plus proche de monsieur tout-le-monde. Il est - pardonnez l'affront à sa nation d'origine, mais il est l'américain moyen. Les gens accepteront plus facilement l'homosexualité de Sherlock que celle de John."
"Et sa carrière?" demanda Sherlock.
Greg soupira. "Eh bien, heureusement qu'il recherchait du changement, parce qu'il va très certainement en trouver. Les comédies romantiques appartiennent au passé, ce qu'il ne regrettera pas, je suppose. Vous devrez tous les deux rester à distance des rôles romantiques pendant un certain temps, peut-être pendant plusieurs années. Peut-être plus."
John redescendit les escaliers en trottant, son sac de gym sur l'épaule. Tout le monde se leva en même temps. John ricana. "Seigneur, on dirait que vous vous apprêtez à m'envoyer à la guerre. C'est juste de la gym. Vous savez... soulever quelques haltères. Un peu de tapis de course?"
Irène se frottait les bras. "Souviens-toi de ce que j'ai dit, d'accord? Calme et zen. N'ouvre pas les hostilités. Essaie simplement de rester à l'intérieur d'une bulle."
"Détends-toi, Irène. Je suis un grand garçon. Je peux gérer." Il tourna les talons et s'en alla vers la porte. Sherlock le suivit.
"Je mentirais si je disais que je ne suis pas inquiet," dit-il.
John soupira. "Mais chéri, je devrai affronter le monde tôt ou tard."
Sherlock cilla. "Est-ce que tu viens de m'appeler 'chéri'?"
John se tortilla, rougissant. "Oui, j'ai dit ça. Désolé, c'est sorti tout seul."
"Mmh. Je crois - oui, je crois que j'ai aimé."
Un sourire s'étira sur le visage de John. "Vraiment?"
"À petites doses, peut-être." Il se pencha et l'embrassa. "Bonne chance."
"Si j'ai besoin d'un havre de paix, je fermerai les yeux et je serai dans ta maison du Sussex, avec toi," dit John.
"Si ça, ce n'est pas un havre de paix, alors ça n'existe pas."
John sourit et s'en alla. Sherlock continua de fixer la porte, espérant le retrouver en un seul morceau.
Foutus paparazzi, pensa John en conduisant jusqu'à la salle de sport.
Ils l'entouraient de toutes parts. Motos, camionnettes, voitures, et la moitié d'entre eux était au téléphone ou sur des radios. Ils avaient attendu toute la journée derrière l'entrée de son quartier, et sans se tromper, ils surent tout de suite que c'était lui. Ils prirent des photos de lui à son passage, même s'ils ne devaient pas voir grand chose à travers les vitres teintées. Puis ils sautèrent sur leurs motos et dans leurs voitures et le suivirent.
John se gara sur le parking de la salle de gym. Il vit les photographes se garer et faire la course jusqu'à sa voiture. Calme et Zen. Calme et zen. Sherlock dans le jacuzzi au Mont Shasta. S'allonger avec Sherlock sous les étoiles dans le Sussex. Havre de paix, havre de paix, havre de paix.
Il inspira profondément et sortit de la voiture.
Il était presque impossible d'ouvrir la porte, tant ils étaient agglutinés tout autour. Il était content de porter des lunettes de soleil, parce que c'était pire qu'une séance photo pour la presse. Il évoluait dans une forêt d'appareils photos; dix mille flashs s'activèrent à quelques centimètres de son visage. Il se déplaça vers la porte et ils bougèrent en même temps que lui.
Et ils criaient, aussi.
Ils essaya de ne pas écouter, mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre.
John depuis combien de temps êtes-vous gay John qui est en-dessous aimez-vous sucer est-ce qu'il vous supplie John qui fait l'homme John qui fait la fille comment vous aimez ça comment est-ce qu'il aime ça depuis combien de temps prenez-vous dans le cul depuis combien de temps sucez-vous des bites depuis combien de temps mentez-vous est-ce que vous avez le sida avec qui d'autre avez-vous couché avez-vous couché couchez-vous avec...
Ils le collèrent davantage. Il pouvait à peine avancer. Il serait bientôt obligé de se frayer un chemin par la force.
Ne te bats pas. Ils ne veulent pas que tu avances? N'avance pas.
John se figea sur place. Il se tint parfaitement immobile et croisa les bras sur sa poitrine, fixant vaguement le trottoir. Il ferma les yeux derrière ses lunettes de soleil et se concentra sur sa respiration. Les appareils continuaient à cliqueter, les flashs à flasher, les gens à crier.
Il ne bougea pas. Il attendit.
Il se rappela quelque chose que Sherlock lui avait dit à propos de comédiens qui décourageaient les paparazzi qui campaient à l'entrée des artistes; ils portaient les mêmes vêtements chaque soir en quittant le théâtre, et peu importe le jour où les paparazzi débarquaient, toutes les photos avaient l'air identiques. Personne ne paierait pour la même photo plusieurs fois, et leur motivation était sapée.
John ne bougea pas un muscle. Ils pouvaient prendre autant de photos qu'ils le désiraient, elles seraient toutes pareilles. La même position, la même pose ennuyeuse. Ils seraient bien obligés d'abandonner tôt ou tard ; en tout cas, il l'espérait.
Il fut émerveillé de l'efficacité du stratagème. En une minute, les cris s'étaient tus. Après deux minutes, les flashs et les cliquetis s'étaient arrêtés. Il ne bougea pas. Graduellement, un par un, les photographes commencèrent à reculer. Réalisant qu'il ne bougerait pas avant qu'ils en fassent autant, ils baissèrent leurs appareils et se calmèrent.
Enfin, après cinq bonnes minutes de pose immobile, un silence bienheureux s'installa. Il releva la tête, jeta un regard à la ronde, et fit un bref signe de tête. Désentravé, il se dirigea vers la porte de la salle de sport. Ils s'abstinrent de le suivre. Il entendit quelques clics isolés tandis qu'il entrait dans le bâtiment, mais alors il était sain et sauf à l'intérieur.
"Seigneur, John," dit l'entraîneur derrière le comptoir. C'était Phil, l'un des partenaires favoris de John. "On aurait dit un cauchemar."
"Je suis le nouveau jouet à la mode. Ils trouveront vite une autre victime."
"Tu vas bien?" demanda Phil.
"Oui, ça va. Je suppose que tu es au courant," dit John tandis qu'ils se dirigeaient vers l'étage du fitness.
"Évidemment, tout le monde est au courant." Ils arrivèrent dans le grand espace rempli de machines cardio, d'haltères et de tapis roulants. Tout le monde se retourna pour lui jeter un coup d'œil. "Nous avons plus d'un entraîneur gay ici, et bien sûr une bonne partie des membres le sont aussi. Je n'ai jamais pensé que toi tu l'étais, par contre."
"Moi non plus," dit John en souriant. "C'est drôle comme tomber amoureux d'un homme peu altérer ta perception."
Phil éclata de rire. "Oui, je suppose que ça peut avoir cet effet-là. Hé, préviens-moi si tu veux t'entraîner après ton cardio, d'accord?"
"D'accord. J'aurai peut-être de la tension à évacuer, aujourd'hui."
Phil le laissa s'entraîner. John commença par le tapis roulant, le réglant à la vitesse maximale selon ce qu'il pouvait supporter, puis augmentant l'inclinaison de la pente. C'était agréable de courir, de battre la surface du tapis roulant, de sentir son cœur cogner dans sa poitrine et la sueur couler sur son visage, laisser l'afflux sanguin chasser les pensées de son esprit et le poison de ses veines.
Il courut neuf kilomètres, en fit un de plus en marchant pour se rafraîchir, puis sauta du tapis et se dirigea vers le distributeur d'eau. À mi-chemin, une brute épaisse le heurta de plein fouet. "Oh, pardon, mon vieux," dit John, même si ce n'était pas sa faute. Il allait passer son chemin.
"Fais gaffe, pédé," murmura le type.
John se figea sur place. Ais-je bien entendu? "Qu'est-ce que tu as dit?" demanda-t-il, incrédule.
La brute fit volte-face immédiatement, d'un air théâtral, comme s'il avait espéré que John le défie. "J'ai dit fais gaffe, pédé." John ne put que cligner des yeux, stupéfait. Il était totalement pris de court. Il savait que ça pouvait arriver, bien sûr, mais il ne lui était jamais venu à l'esprit que quelqu'un puisse l'agresser dans une salle de gym à Beverly Hills. "Vous les acteurs, vous êtes tous des tapettes, en fait?" dit-il d'un ton suffisant, comme s'il avait lancé une réplique cinglante à John.
John regarda autour de lui. Au moins, personne ne semblait avoir entendu. Une grande scène dramatique était la dernière chose dont John avait besoin pour l'instant. "Ma vie privée ne te regarde absolument pas," dit John. Il essaya à nouveau de passer son chemin, mais son nouvel ami n'était pas de cet avis.
"C'est tout ce que t'as à dire, alors?" dit le type. Sa voix était montée d'un ton.
"Je ne veux pas faire d'histoires, d'accord?"
"Peut-être que j'ai pas envie qu'un pédé mate mon cul, t'as déjà pensé à ça?"
John le regarda fixement. Eh bien, John. Nous y voilà. Ton tout premier homophobe. Peut-être que je devrais le remercier pour le dépucelage, même s'il pourrait mal le prendre. C'était une pensée malheureuse, car elle le fit éclater de rire.
Le froncement de sourcils de la brute s'accentua. "Tu trouves ça drôle?"
"Oh mon dieu," dit John, riant toujours. "Sérieusement? C'est ça ton approche? Me traiter de pédé et m'accuser de regarder tes fesses?" Il secoua la tête. "Et dire que j'avais peur des gens comme toi." John s'essuya les yeux. "On dirait que c'est Central Casting qui t'envoie, mon vieux." Il contourna l'homme qui, perplexe, n'essaya pas de l'arrêter. "Oh, et au fait? Ne t'inquiète pas pour tes fesses. Elle n'ont rien de comparable avec celles de mon petit ami."
Il marcha jusqu'au distributeur, souriant et légèrement étourdi. Le spectre terrifiant de ses fantasmes s'était matérialisé, lui lançant des insultes à la figure, et il avait survécu. Il ne s'était pas liquéfié de honte, ni étouffé de rage. En fait, le spectre terrifiant s'était révélé plus ridicule qu'effrayant.
Il remplit sa bouteille d'eau. Si seulement j'osais croire qu'ils seront tous aussi faciles à battre.
John rentra juste après midi, encore sous le coup de l'émotion après sa rencontre avec la brute de la salle de sport. Il n'était pas assez naïf pour croire que tous ses adversaires ressembleraient autant à des méchants de dessein animé. Si ça n'allait pas plus loin, il pourrait s'en accommoder, mais c'était malheureusement peu probable.
Les voitures de Greg et Mike avaient disparu, mais celles de Harry, Sally et Irène étaient toujours là. Il espérait avoir l'occasion de voler une demi-heure de tête à tête avec Sherlock, parce qu'il était légèrement énervé et assez excité.
La première chose qu'il remarqua en entrant dans la maison était l'odeur. Ça sentait comme...comme...un enterrement. Il traversa la cuisine en fronçant les sourcils, puis stoppa net.
Les comptoirs, la table et le bar étaient couverts de bouquets de fleurs, de paniers de fruits et d'autres cadeaux de tailles variées et plus ou moins luxueux. Harry entra, un nouveau cadeau à la main. "Oh, John! Je suis contente que tu sois rentré. Sherlock a imaginé toutes sortes de scénarios catastrophe."
"C'est quoi tout ça?"
"Ils ont commencé à arriver après ton départ. Dix-huit pour l'instant. Celui-ci vient de Neil et David." Elle piocha la carte et la lut à voix haute. "'Bienvenue dans le côté obscur. Et c'est vrai, nous avons bel et bien des cookies!' Meilleurs vœux, et cætera. Je crois que chaque couple gay de la terre vous a envoyé des fleurs. Et d'autres personnes, aussi. Celles-ci sont de Will et Kate."
Il en resta bouche bée. "Will et Kate nous ont envoyé des fleurs?"
"Eh oui. Leur carte était très polie et convenable, mais ça revient toujours au même. Félicitations, belle avancée pour l'égalité des chances, bla bla bla."
"Mets cette carte de côté, maman va sûrement vouloir l'encadrer."
Il entendit le fracas des pas de Sherlock dans l'escalier. "John, c'est toi?"
"Oui," dit-il en regardant les bouquets d'un air perplexe.
Sherlock déboula dans la cuisine et l'enveloppa dans ses bras. "Oh dieu merci, tous tes membres sont encore attachés. Comment c'était? C'était horrible? À quel point?"
"Euh...À la fois pire et mieux que ce que j'imaginais. Mince, Sherlock, regarde toutes ces fleurs!"
Sherlock agita une main impatiente. "Des gestes dénués de sens."
"Ça a du sens pour moi!"
"John," le supplia Sherlock, "qu'est-ce qui s'est passé à la gym? On t'a embêté?"
"Oh. Eh bien...Oui, quelques trucs ce sont produits. Allons chercher Irène et je te raconterai."
Ils trouvèrent Irène dans le bureau, travaillant sur son iPad. John leur raconta son expérience en détails, depuis la technique qu'il avait utilisée pour faire fuir les paparazzi jusqu'à sa rencontre avec l'homophobe. "Ces expériences étaient toutes les deux désagréables, mais je les ai affrontées, j'ai survécu, et je serai moins nerveux la prochaine fois."
La sonnette retentit une nouvelle fois. "J'y vais," dit Sally. Harry était au téléphone avec quelqu'un et Irène était retournée à son iPad. John, à bout de patience, poussa Sherlock sur ses pieds et hors du bureau.
Sherlock inclina la tête et embrassa le cou de John. "Je trouve ça excitant quand tu rentres à la maison en sueur," ronronna-t-il contre sa peau.
"Je sais, je l'ai fait exprès," dit John. "Me défouler sur cet enfoiré m'a échauffé et depuis je n'ai qu'une envie: te pencher sur cette chaise et te faire crier," dit-il d'une voix basse et intense à l'oreille de Sherlock.
"Mon dieu, John," grogna Sherlock. Il attrapa sa main et le traîna pratiquement en haut des escaliers. "Encore une demi-heure avant de me préparer pour Emma."
"Qu'est-ce qu'on va faire avec les vingt minutes restantes?" dit John en refermant la porte de la chambre d'un coup de pied.
"Sherlock, chéri," cria Emma, s'approchant pour le serrer dans ses bras. Sherlock sourit et se pencha pour lui rendre son câlin.
"Merci de venir me retrouver. Je sais que c'était, euh, inattendu," dit-il en prenant place en face d'elle dans le café. Habituellement, il préférait manger dans le patio, mais il n'osa pas, avec les paparazzi qui les encerclaient comme des vautours.
Elle agita une main. "Mais non, je suis ravie d'être utile. Heureusement que j'étais encore en ville ; je rentre à Londres la semaine prochaine." Elle regarda par une fenêtre la foule de photographes qui rôdaient dehors. "Tu as eu cette meute de chiens enragés à tes trousses toute la journée?"
"C'est la première fois que je quitte la maison aujourd'hui, mais ils m'ont suivi pendant tout le trajet, en effet. Dieu merci il y avait un voiturier, et j'ai pu passer directement de la voiture au café sans qu'ils me rattrapent. John a eu une belle prise de bec se matin à la gym." Il lui donna un bref récapitulatif de l'excursion de John à la salle de sport.
Elle fit claquer sa langue. "Ce n'est pas correct, de vous poursuivre comme ça."
"Ça va se calmer. La nouveauté va s'estomper, et quelque chose de plus nouveau et de plus sensationnel va nous remplacer. Ce n'est pas parce que John et moi sommes officiellement ensemble que nous allons soudainement commencer à nous écrouler ivres dans des clubs, aller à des raves ou à sniffer des rails de coke sur des mannequins en petite tenue. Nous sommes restés aussi ennuyeux qu'auparavant."
Ils commandèrent des boissons. Le serveur offrit à Sherlock un petit sourire aguicheur. Il fronça les sourcils. C'était la deuxième fois qu'un homme faisait ce genre de chose ; le voiturier lui avait fait un clin d'œil en prenant ses clés. "Je suis tellement contente pour toi, Sherlock," dit Emma. "Tu m'as donné les larmes aux yeux à cette projection. Tu avais l'air si horriblement à bout."
Il acquiesça. "Je l'étais. Je suis désolé de nous avoir entraînés dans toute cette folie, mais je ne suis pas fâché d'avoir dit ouvertement les choses. Je suis simplement soulagé que John ne soit pas trop fâché."
"C'est quelqu'un de bien, ton John."
Sherlock sourit. "Je ne le mérite pas. Une partie de moi attend toujours qu'il reprenne ses esprits et se demande ce qu'il fait avec un idiot comme moi."
"Emma?" appela une nouvelle voix.
Ils levèrent tous les deux les yeux pour voir Fiona Beesley, la deuxième AD du Passant inconnu. "Oh, Fiona, ma chère, bonjour!" dit Emma, se levant à moitié pour l'embrasser. Sherlock attendit d'être salué, mais Fiona semblait l'ignorer délibérément. "Euh...," dit Emma, jetant un regard à Sherlock, "comment vas-tu?"
"Je vais bien, merci. Je viens juste d'être engagée comme première AD pour le nouveau film de De Palma, on commence la pré-production dans quelques semaines." Fiona tournait à moitié le dos à Sherlock. Emma semblait perplexe, mais lui ne l'était pas.
"Et bonjour à toi aussi, Fiona," dit-il d'un ton glacial.
Fiona hésita, puis se retourna pour lui faire face. Son visage était figé comme celui d'une statue. "Sherlock," dit-elle, la réponse minimum requise par son salut.
Il se rassit, inclinant la tête. "J'en conclus que tu n'es pas satisfaite de moi."
"Et ça te surprend? J'ai eu une réduction de salaire pour travailler sur ce film, comme beaucoup d'entre nous, et tu as tout jeté aux orties sans y réfléchir à deux fois."
"C'est ce que tu crois? Que je ne me soucie pas de ce qui arrive au film?"
"Pas assez pour te taire, en tout cas. Tu ne pouvais pas garder le secret un mois de plus?"
Il soutint son regard un moment, voyant non seulement l'irritation actuelle, mais aussi la peine plus ancienne qu'elle dissimulait. "Je suis désolé que ton frère ait été renvoyé des Marines pour son homosexualité, mais ce n'est pas ma faute."
Ses yeux s'agrandirent. "Mais comment est-ce que tu - non, peu importe, je ne veux pas savoir. Et ça ne concerne pas Jason, ça concerne notre travail et tes privilèges. J'ai des amis qui se sont cachés pendant des années, mais ils ne peuvent pas faire la même chose que toi parce qu'ils n'ont pas un Oscar sur leur cheminée."
"Si tu crois que ça va m'attirer un traitement de faveur, tu seras contente de savoir que ce n'est pas le cas."
"Et John alors? Il était d'accord?"
Sherlock déglutit difficilement. Il se sentait déjà assez coupable comme ça sans qu'on le lui balance à la figure. "Non, il n'était pas d'accord," dit-il.
Elle soupira. "Je dois être folle de te parler comme ça, mais franchement, je n'en ai plus grand chose à foutre. Ce film allait être important, et maintenant ce sera seulement le film où les deux acteurs principaux ont viré homo."
Sherlock croisa les jambes et leva les yeux vers elle. "J'ai bien peur que le film était quand même destiné à devenir celui où les acteurs principaux ont 'viré homo', comme tu l'as dit, qu'on l'ait annoncé tout de suite ou pas. La seule manière d'éviter ça aurait été de rester cachés éternellement, et c'est une option que nous n'avons jamais envisagée."
Fiona sembla se dégonfler légèrement. "Ça doit être agréable d'être assez célèbre pour que ce soit une option, et pas une nécessité. C'était sympa de te revoir, Emma." Elle tourna les talons et quitta le café.
Emma secoua la tête. "C'était tout à fait déplacé," dit-elle d'un ton irrité. "Elle n'a pas le droit de passer sa mauvaise humeur sur toi."
"Je suis sûr qu'elle n'est pas la seule dans cet état d'esprit."
"J'ai travaillé sur ce film aussi, Sherlock. Et je n'ai aucune rancune envers toi."
"Merci. Je crains qu'il n'y ait plus beaucoup de gens dont je puisse accepter la bienveillance sans méfiance. Personne n'osera nous dénoncer publiquement de peur de paraître étroit d'esprit, et je pourrais bien me retrouver entouré de gens qui sourient sans arrêt, mais qui me détestent."
Emma sourit. "Ce sera peut-être le cas à Hollywood."
"Je savais que je pouvais compter sur toi." Il réfléchit. "C'est déconcertant de devoir se demander qui à Hollywood pense maintenant du mal de moi."
"Tu vas te rendre fou avec ces questions, mon grand. Ça nous arrive à tous."
"Je ne me suis jamais beaucoup préoccupé de l'opinion des autres. Pourquoi est-ce que c'est si important maintenant?"
"Parce que ce n'est pas réellement pour toi que tu es inquiet. C'est pour John. Les choses prennent de l'importance quand elles arrivent à quelqu'un qu'on aime."
Sherlock acquiesça. "Je donnerais ma propre carrière avec joie si la sienne pouvait décoller. Je m'en fiche s'ils me détestent, mais je ne peux pas supporter l'idée que quelqu'un le déteste à cause de moi."
"C'est parce que tu as peur de le perdre, Sherlock." La voix d'Emma avait pris un tour sérieux. Il était facile d'oublier, vu ses manières habituelles de gentille mamie anglaise, que c'était une observatrice du comportement humain à l'esprit aiguisé qui n'avait jamais eu de mal à le cerner. "Tu as peur des conséquences qu'il pourrait subir pour t'avoir choisi, parce que tu crois que tu n'en vaux pas vraiment la peine. Mais tu en vaux la peine. Il t'a choisi envers et contre tout. Il a pris ta main et t'a traîné sur cette scène, parce qu'il t'aime et qu'il ne voulait plus te voir souffrir. Pourquoi ne pas respecter sa décision? Tu ne lui a pas forcé la main. John est un grand garçon. Il s'est lancé dans cette relation avec toi et je pense qu'il veut qu'elle tienne."
Sherlock sourit. "Tu as toujours ton franc-parler, n'est-ce pas?"
Elle lui lança un clin d'œil.
Le serveur apporta leurs plats, avec un autre sourire et un regard un peu trop insistant. "Emma, je ne sais pas si je me fais des idées, mais au moins quatre types m'ont fait de l'œil depuis mon arrivée, et je ne pense pas avoir imaginé les trois autres qui me regardent dans cette salle l'air de rien."
"Oh, ce n'est pas dans ta tête, mon grand."
"Ils n'ont pas compris que je suis déjà pris?"
"Oh, si. Bienvenue de ce côté-ci de la barrière, Sherlock, dans le monde merveilleux du regard masculin. Tu auras des surprises, si j'ose dire. Maintenant, raconte-moi tout."
Sherlock se retrouva à blablater plutôt facilement sur ce qui s'était passé la nuit précédente, et sur son dîner avec John par la suite. Emma était une auditrice compréhensive et une observatrice pleine de bon sens, une combinaison qui lui donnait envie de partager ses pensées les plus intimes et de s'étaler sur John pendant des heures.
Il était en train de lui parler de toutes les fleurs et des cadeaux qu'ils avaient reçus quand la patronne vint à leur table. "Excusez-moi, monsieur Holmes."
"Oui?"
"Je suis désolée de vous interrompre, mais il y a deux jeunes gens qui voudraient savoir s'ils peuvent vous parler un instant. Quelque chose à propos d'un cinéma?"
Sherlock regarda derrière elle. Deux jeunes hommes en jeans et t-shirt, tous les deux ouvertement gay, l'un avec des dreadlocks et l'autre à la chevelure rousse éclatante, rôdaient près de la porte, essayant d'avoir l'air nonchalant. Ils tenaient des piles de prospectus et arboraient des expressions enthousiastes. "D'accord," dit-il.
La patronne alla parler aux deux garçons, qui sourirent et se hâtèrent vers la table. "Mr Holmes, merci beaucoup," s'extasia Dreadlocks. "On était en train de distribuer des prospectus et on a vu tous les paparazzi et on vous a vu ici et...euh, on a voulu prendre le risque."
"Que puis-je faire pour vous messieurs?" dit Sherlock de sa meilleure voix d'acteur poli. Son regard passa rapidement Sur eux. Dreadlocks venait d'un milieu riche mais avait pris ses distances avec sa famille - le Midwest, les plaines - après son coming-out. Il allait à l'école de cinéma, probablement l'USC, avait un petit ami depuis au moins deux ans, et était végétarien, peut-être même végétalien. Chevelure rousse venait de Siattle, gardait des liens étroits avec sa famille et était célibataire. Il avait au moins un autre job de serveur et possédait un chat - non, deux chats.
"Nous travaillons dans un cinéma d'art et d'essai à l'ouest d'Hollywood. Juste deux écrans. Après ce qui s'est passé hier soir...eh bien, tout le monde est assez excité!" dit Chevelure rousse avec un grand sourire.
Dreadlocks lui lança un regard du style 'calme-toi bordel'. "Nous organisons un petit événement de dernière minute ce soir," dit-il. Il tendit à Sherlock un prospectus étonnamment bien réalisé annonçant le 'Festival de cinéma Sherlock & John', qui passait Kanizsa et Rewind, de même que la vidéo intégrale du questions-réponses de Variety et une surprise particulière.
Sherlock ne put retenir un sourire. "Vous n'avez pas perdu de temps, il faut vous l'accorder," dit-il.
"Oh, on était tous en ligne pour regarder le questions-réponses hier soir. On est très impatients de voir Le Passant inconnu. En fait on organise une projection nocturne la semaine prochaine, avec une soirée par la suite. Dès qu'on a vu comment vous et Mr Watson - euh, vous savez bien - on a eu l'idée de faire une séance spéciale avec tous vos films, qui s'est transformée en festival! J'espère que vous approuvez les films que nous avons choisi," dit Chevelure rousse, l'air inquiet. "Je voulais passer Out of Noise parce que tout le monde a déjà vu Kanizsa."
"Pas tout le monde," dit Dreadlocks. "Et c'est vraiment populaire! Je ne suis toujours pas certain en ce qui concerne Rewind. Peut-être qu'on devrait montrer l'un de ses films dramatiques."
"En tout cas, Rewind est le film le plus connu de John," dit Sherlock. "C'est mon préféré parmi toutes les comédies romantiques qu'il a faites. Il sera simplement ravi que vous ne passiez pas Lune de miel à la Havane."
"Ce qui est super excitant c'est qu'on va pouvoir montrer un extrait exclusif du Passant inconnu. Votre publiciste a arrangé ça pour nous!"
"Ah, vous avez parlé avec Irène?"
"Elle était super gentille. Je veux dire, on avait peu de chances d'y arriver ; on l'avait appelée parce qu'on avait pensé que peut-être vous viendriez au festival. Elle nous a dit que vous n'étiez pas disponibles, mais qu'elle appellerait Focus, et qu'elle leur dirait de nous envoyer un extrait du film pour le montrer. Nous organisons aussi une tombola, à des fins caritatives. Nous reverserons les bénéfices au Projet Trevor." Dreadlocks était manifestement très emballé par ce petit événement. "C'est pourquoi nous - euh, je veux dire la raison pour laquelle nous sommes venus vous voir est que nous espérions que vous accepteriez de signer un prospectus pour nous. Ce serait un lot magnifique pour la tombola."
"Certainement." Il prit le marqueur que Chevelure rousse lui tendait, et signa son nom sur un espace blanc. "Est-ce que ça n'aurait pas plus de valeur pour votre tombola si John le signait aussi?"
Dreadlocks et Chevelure rousse se regardèrent, les yeux écarquillés, comme si leurs rêves les plus fous venaient de se réaliser. "Oh mon dieu, c'est pas vrai! Ce serait, genre, historique! Votre premier autographe ensemble après votre coming-out! Ce serait légendaire!"
Emma riait un peu devant leur enthousiasme. Sherlock ne pouvait pas s'empêcher de vouloir faire leur journée. "Alors je vais prendre ça à la maison avec moi, je suis sûr qu'il se fera un plaisir de les signer. Je les ferai envoyer à votre cinéma avant votre événement; ça suffira?"
Chevelure rousse semblait au bord des larmes. "Mr Holmes, ce serait tellement merveilleux, vous n'avez pas idée. Vous feriez vraiment ça pour nous?"
"Ce n'est pas un problème. Tenez, donnez-m'en trois, nous pouvons en signer plus d'un pour vous. Vous pouvez aussi demander à ma convive, elle est dans le film également."
Chevelure rousse et Dreadlocks regardèrent Emma, qu'ils n'avaient même pas remarquée. Ils en restèrent bouche bée. "Oh mon dieu, Ms Hudson!" s'exclama Dreadlocks. "Je vous adore! Ce film que vous avez fait avec Anthony Hopkins, je pleure à chaque fois que je le regarde, comme un gros bébé, c'est pathétique."
Elle sourit. "Eh bien, merci, les garçons."
"On adorerait avoir votre signature."
"Je vais signer séparément," dit-elle. "Comme ça vous en aurez un avec seulement la star du moment." Elle fit un clin d'œil à Sherlock et leur signa deux prospectus. Chevelure rousse sauta littéralement de joie quand elle les lui tendit.
"Est-ce qu'on pourrait avoir une photo?" demanda Dreadlocks, l'air embarrassé de poser la question, mais Sherlock s'y attendait.
"D'accord." Ils enrôlèrent la serveuse pour prendre la photo, puis Dreadlocks et Chevelure rousse prirent leurs prospectus et s'en allèrent dans un tourbillon de remerciements et de poignées de mains et d'éblouissement euphorique.
Emma secoua la tête. "Sherlock, c'est une révélation. À une certaine époque tu aurais dit à ces garçons de dégager et de te laisser en paix."
"Peut-être que j'apprends à apprécier ceux qui font preuve d'enthousiasme envers moi, Emma. J'ai besoin de toute l'aide que je peux trouver.
Irène eut un bon fou rire quand Sherlock lui parla de sa rencontre au café. "J'ai parlé au gérant de ce cinéma plus tôt. Il voulait que vous fassiez une apparition à son petit festival. Comme si."
"Comment pouvais-tu savoir qu'on allait refuser?" dit John.
"Oh, j'ai supposé que ce serait le cas, c'est pourquoi j'ai dit non. John, tu es sorti depuis seulement une journée, il est beaucoup trop tôt pour que vous sautiez à pieds joints dans des événements homo! Vous auriez l'air d'accepter n'importe quoi pour la communauté, et ça vous poussera encore plus dans le clan des acteurs étiquetés 'gay', ce que nous aimerions éviter. Mais signer ces prospectus est assez inoffensif, c'est un beau geste."
John ajouta sa signature aux trois prospectus que Sherlock avait déjà signés. Irène les prit en photo en train de les tenir, et Sally alla l'imprimer. "Qu'est-ce qu'on peut signer d'autre pour eux?" dit John en regardant à la ronde. "Oh! Je sais, on a quelques copies toutes fraîches de EW avec nous en couverture, signons-en une et envoyons-là!" Des marqueurs argentés furent localisés et ils signèrent tous les deux la première page du magazine. Sherlock regarda, médusé, John dessiner un grand cœur sur la couverture avec une flèche au travers, et les initiales "JW+SH" à l'intérieur.
"John, mais qu'est-ce que tu fais?"
"Je crois que ça s'appelle 'se laisser emporter'. J'ai tendance à faire plaisir aux gens qui sont vraiment contents pour notre coming-out."
"Oh, attends!" dit Irène. Elle fouilla dans son sac et en sortit un programme de la projection Variety. "Et ça?"
"Parfait!" dit John en l'attrapant. Il le signa et le tendit à Sherlock, qui fit de même en gloussant.
"J'ai un peu peur de voir où ça va nous mener," dit-il. "Heureusement que j'ai laissé mon Oscar à Londres, sinon vous m'auriez obligé à en faire don aussi."
"Je crois que ça fera l'affaire," dit John en regardant le joli petit tas d'articles qu'ils avaient rassemblés.
"Mes amis du café vont peut-être s'évanouir sous le choc," dit Sherlock d'un ton sec. "Ils ont presque fait un arrêt cardiaque quand je leur ai dit que je te les ferais signer aussi."
John lui sourit, un regard affectueux sur le visage. "C'était vraiment gentil de ta part, Sherlock. Tu vois, je savais depuis le début que tu n'étais pas aussi insensible qu'on le prétend."
"Non, ils avaient raison. J'ai toujours été insensible et je le reste. Je le suis juste un peu moins avec les gens qui m'importent."
John dut finalement mettre tout le monde à la porte à neuf heures. "Mais...mais..." bafouilla Irène. "John, nous devons parler d'Ellen, et nous n'avons même pas encore pensé à la Première..."
"Ça attendra," dit-il en la portant à moitié jusqu'à la porte. "Tu vas bientôt t'écrouler; même Redbull ne peut pas te garder éveillée deux jours d'affilée, et je voudrais récupérer ma maison, s'il te plait."
Sally, Harry et Irène acceptèrent à contrecœur de se faire éjecter. John referma la porte derrière elles avec un soupir de soulagement, puis attendit jusqu'à ce qu'il entende leurs voitures démarrer et s'en aller.
"Elles sont parties?"
"Oui," dit John en retournant au bureau, où Sherlock était affalé sur le canapé avec son ordinateur. Il se laissa tomber à l'autre bout, soulevant les pieds de Sherlock et les reposant sur ses genoux. Il prit la télécommande et alluma E!News.
"Hollywood est encore muet de stupeur suite à ce qui s'annonce comme la plus grosse histoire de l'année : John Watson et Sherlock Holmes, deux des plus importants personnages du grand écran, entretiennent une liaison depuis plusieurs mois. Les deux hommes, qui se sont rencontrés en tournant le drame d'Ang Lee Le Passant inconnu, ont révélé leur relation lors d'une projection du film hier soir à Beverly Hills. La vidéo de ce moment spontané, fort en émotions, s'est propagée comme une traînée de poudre et a été vue plus de trois millions de fois aujourd'hui. Dans un communiqué émis par leur publiciste commune, Holmes et Watson ont fait savoir qu'ils avaient caché leur relation pour le bien du film et de leur carrières, mais que le secret était devenu trop lourd à porter. Les réactions sont allées de l'excitation à la consternation. Watson a été vu aujourd'hui bravant une horde de photographes en se rendant à sa salle de sport, tandis que Holmes partageait son repas avec son amie et partenaire à l'écran Emma Hudson. Aucun d'entre eux ne s'est encore exprimé en public depuis leur annonce."
"Tu entends ça?" dit John. Nous sommes la plus grosse histoire de l'année."
"Le fait qu'une telle description puisse être faite avec un visage aussi sérieux en dit beaucoup sur les priorités stupides de cette société," murmura Sherlock.
"Ils ont probablement voulu dire la plus grosse histoire divertissante de l'année."
"Tout de même. Un couple d'anglais qui vit en concubinage ne devrait pas justifier un commentaire aussi extravagant."
"Ça ne devrait pas, non. Mais c'est le cas."
Sherlock soupira et referma son ordinateur. "Je vais aller faire trempette. C'était une très longue journée." Il retira ses pieds des genoux de John, mis son ordinateur de côté et sortit de la pièce. John le regarda partir, fronçant les sourcils. Normalement il aurait quitté John avec un baiser, ou au minimum un regard affectueux.
E!News était encore allumé, mais John n'y prêtait plus attention. Il resta assis quelques minutes, une vague inquiétude grandissant au creux de son ventre. Il ne l'avait jamais dit, mais l'une des raisons pour lesquelles il avait voulu attendre les Oscars pour faire une annonce officielle était le bien de leur relation. Il savait comment les choses se passeraient et, en ce qui le concernait, plus ils avaient de temps pour solidifier leur relation, mieux il se portait. S'ils avaient attendu jusqu'au mois d'avril, ils auraient été ensemble pendant sept ou huit mois avant de devoir affronter tout ce cirque médiatique. Au lieu de ça, deux mois seulement s'étaient écoulés.
Ils étaient solides ; il le savait. Mais ils avançaient encore à tâtons, les nerfs à vifs, testant les coutures qui liaient leurs vies ensemble, resserrant les mailles du tissu et ramassant les fils qui dépassaient. Sa confiance en leur capacité à surmonter cette tempête était contrebalancée par la certitude qu'il avait d'être anéanti s'il devait perdre Sherlock maintenant. Il ne s'en remettrait pas. Il n'osait même pas y songer. Sherlock était la personne la plus importante de sa vie. Sherlock était son partenaire, son compagnon, son critique le plus sévère et son plus grand fan ; il était son amant et son meilleur ami.
John n'avait jamais eu peur de perdre quelqu'un comme il avait peur de perdre Sherlock, parce qu'il n'avait jamais de sa vie aimé quelqu'un comme il aimait Sherlock.
Il se leva, éteignit la télé et monta les escaliers. Il pouvait entendre le goutte à goutte du robinet et sentir l'humidité du bain de Sherlock. Il hésita, puis retira ses propres vêtements et entra nu dans la salle de bain. Sherlock était avachi assez bas dans l'eau pour en avoir jusqu'au menton, faisant boucler ses cheveux d'une manière ravissante autour de son visage. Il leva les yeux à l'approche de John. Un peu timide, et pas très sûr que sa présence était la bienvenue, John marcha silencieusement vers la baignoire et s'assit sur le rebord. Il baissa les yeux vers le visage de Sherlock, rougi par la chaleur.
Sherlock soupira, puis tendit une main trempée et saisit celle de John. Il la guida jusqu'à son propre visage et pressa un baiser au centre de sa paume, la gardant à cet endroit. Il tira sur le bras de John et fit un geste du menton. Viens ici, viens près de moi.
John entra précautionneusement dans la baignoire, de peur de marcher sur Sherlock ou, pire, de glisser et de transformer toute l'entreprise en un enchevêtrement de membres et d'eau éclaboussée. Sherlock l'attira à lui et installa son dos contre sa poitrine, ses bras encerclant les épaules de John par derrière. John se détendit, la chaleur de l'eau et le corps de Sherlock pénétrant dans ses muscles. Il libéra une longue expiration et entremêla ses doigts dans ceux de Sherlock.
Ils ne parlèrent pas. L'esprit de John s'emballa, cherchant le moyen d'exprimer le malaise qui planait sur lui et de demander ce dont il avait besoin pour le dissiper. J'ai besoin de toi. Promets-moi que nous n'allons pas nous séparer. Je t'aime. Dis-moi que tu m'aimes, pour le meilleur et pour le pire. Dis-moi que je te suffis. Dis-moi que je suis tout ce dont tu auras jamais besoin. Dis-moi toutes ces choses et je te dirai les mêmes. Jure que nous allons traverser tout ça. Laisse-moi t'entendre le dire à voix haute parce que personne ne m'a prévenu que l'un des effets secondaires de l'amour fou est d'avoir besoin d'être rassuré constamment sur le fait qu'on n'est pas le seul.
John prit son courage à deux mains pour dire - quelque chose, sans trop savoir quoi. Il inspira, s'assit, et se retourna pour pouvoir regarder Sherlock bien en face, mais ce qui était sur le point de sortir se cala dans sa gorge et fit marche arrière, parce qu'il vit dans l'œil de Sherlock la même peur que celle avec laquelle il s'était débattu toute la journée.
Sherlock plaça un doigt sur sa bouche. "Oui," murmura-t-il. "Tout ça, oui."
Note de la traductrice : pour ceux qui se demanderaient ce que c'est que Central Casting, il s'agit d'une société qui répertorie des acteurs pour des petits rôles, ou de la figuration. Les acteurs sont classés selon des stéréotypes pour répondre à la demande des producteurs. Quand John dit "c'est Central Casting qui t'envoie", ça signifie que le type est un véritable cliché ambulant.
