Joshua et son équipe avait dressé une énorme table pleine de plats locaux, que Jude, apparemment, ne connaissait pas du tout. Il n'osait rien demander à Morgan, mais celui-ci sentit son ami se tendre devant autant de monde et autant de nouveautés à la fois. Alors, parce que Morgan était bien trop gentil et bien trop faible, il se penchait vers lui pour lui expliquer, pour lui conseiller des mélanges et lui déconseiller d'autres... Et puis, bon sang, ses iris étaient d'un doré pétillant dans la nuit tombante et Morgan avait simplement beaucoup trop de mal à les lâcher. Il avait rapidement compris que le doré, chez Jude, équivalait à un certain bien-être, si bien que le voir dans ses yeux rassurait. Après tout, cela voulait dire qu'il était tout de même bien ici, non ?

Plusieurs fois, des collaborateurs de son père l'abordèrent pour discuter travail, mais Morgan revenait toujours à Jude. Il n'avait aucune envie de le laisser seul dans cet environnement inconnu, et savait que son ami avait tendance à ressembler beaucoup de stresse face aux situations nouvelles. Plusieurs fois, Jude fut sur le point de dire quelque chose, mais se retint. Malgré sa curiosité, Morgan n'insista pas.

Alors que son père avait entamé son registre de chansons paillardes et l'augmentant de quelques nouvelles du cru local, Morgan décida qu'il était temps d'emmener Jude un peu plus loin. Il eut un regard vers sa soeur, encore en train d'arnaquer les gens avec ses tours de jeux de cartes magiques, que Riley intercepta. Elle lui tira la langue, avant de se concentrer de nouveau. Il se pencha vers Jude et lui chuchota à l'oreille :

— Tu viens ?

Le soulagement peignit les traits de Jude, qui hocha la tête. Ils quittèrent la tablée avant que Joshua finisse de rendre son fils mort de honte. Ils s'éloignèrent de l'agitation, et Morgan choisit un coin un peu plus à l'écart pour se poser et respirer l'air de la nuit. Là, éclairé par les lucioles, ils entendaient encore dans le fond beugler son père. Un petit vent nocturne et chaud faisait chuchoter les feuilles. C'était parfait. Son endroit. Il voulait le partager avec Jude, comme Jude lui avait partagé son intimité. Il n'avait pas de lieu à lui, Morgan, il n'avait que des ambiances, des décors, un sentiment de bien-être qui se déclinait à chaque instant de félicité comme celui-ci. Assis sur une branche d'arbre poussant à la verticale, il ferma les yeux pour reprendre une nouvelle inspiration. Lourde, chargée d'humidité et des odeurs de végétation, elle s'infiltra dans ses narines, et emplit ses poumons. Il sentit Jude s'installer à côté de lui, silencieusement. Ils restèrent silencieux pendant de longues secondes, puis Jude chuchota :

— Je suis désolé. Pour tout à l'heure. J'étais en colère mais pas contre toi.

Morgan rouvrit les paupières. Jude qui s'excusait, encore ? il fronça les sourcils, et Jude roula des yeux.

— Mais si, quand je t'ai repoussé, et... bref. Pardon.

Morgan eut un sourire, qui se répercuta chez Jude en un feu d'artifices dans les iris de Jude. Parce que c'était bien lui qui avait fait ça à Jude Harkwood, hein ? C'était bien son sourire qui donnait autant d'émotions à Jude, des émotions qu'il était incapable de retenir, n'est-ce pas ? Morgan retint sa main d'aller se balader quelque part sur le visage de Jude, retint comme il put l'envie qu'il avait de s'avancer vers lui pour l'embrasser avec tout l'amour qu'il lui portait, retint simplement l'énorme vague d'affection de retomber sur son ami qui n'avait rien demandé. Il se mordit les lèvres, et finit par se relever.

— On va commencer tôt demain, faut qu'on aille dormir.

Peut-être qu'il était un peu trop brutal. Peut-être qu'il n'avait pas assez fait attention. En tout cas, Jude apparut tendu alors qu'il le suivait vers les tentes, et resta silencieux quand Morgan le fit entrer dans la sienne. Agrandie par magie, il avait métamorphosé son lit simple en lit superposés.

— Haut ou bas ?

Mais Jude ne regardait pas les lits. Son intérêt se portait sur la planche étalée sur deux solides tréteaux de bois qui lui servait de bureau, et qui était encombré de papiers, photographies, manuels et autre outils de travail. Il avait même accroché une très vieille photographie de son père, sa soeur et lui, sur le premier chantier de fouilles où il les avait emmené, à l'âge de quatre ans et demi. Lui, coiffé du casque d'explorateur de son père trop grand, les poings sur les hanches, mesurant à peine la taille des jambes de Joshua qui portait sa fille dans ses bras, tous les deux faisant de grands coucous à la personne qui prenait la photo. Joshua n'avait jamais dit aux jumeaux qui était derrière l'objectif, et si Morgan avait longtemps pensé qu'il s'agissait de sa mère, il savait à présent que ce n'était pas le cas. En réalité, Joshua avait commencé à les emmener partout juste après que sa femme l'ait quitté. Morgan, en voyant les rides qui commençaient à ourler les yeux de son père et les cernes qu'il arborait sur la photographie avait fini par deviné qu'au moment de la photographie, Joshua faisait semblant d'aller bien. Qu'il n'avait pas eu le choix de les emmener avec lui pour ne pas les laisser seuls, qu'il avait dû improviser face au cataclysme dans lequel l'envolée de sa femme l'avait plongé. Les avait plongé avait dû mettre tout ça de côté pour les élever.

— Tu ne m'as jamais parlé de ta mère, remarqua Jude, qui regardait la photographie fétiche.

— Je ne la connais pas. Je ne me souviens pas d'elle, elle est partie, et mon père refuse de nous en parler.

Jamais il n'avait vu son père avec une autre femme. Jamais il n'avait plus évoqué cette femme qu'était leur mère, cette inconnue qui leur avait donné la vie.

— Un mauvais psy te dira que ça explique pourquoi je suis gay, rigola-t-il à moitié.

Jude ne rebondit pas sur sa blague de goût douteux. Il se retourna, plongea ses yeux d'une couleur grise dans ceux de Morgan, et frotta la paume de sa main sur l'avant-bras du jeune homme, dans un geste plein de sollicitude. C'était rare que Jude laisse ses sentiments transparaître avec aussi peu de filtre, et Morgan se tendit, parce que l'envie de l'embrasser revenait au galop. Il eut un rire sans joie.

— Ça fait longtemps, tu sais, c'est pas grave.

Jude eut un sourire gêné et récupéra sa main, même si Morgan aurait bien aimé qu'il la laisse. Afin de ne pas laisser un silence lourd et pesant passer, le jeune homme proposa aussitôt :

— Lit du haut ou lit du bas ?

Jude sembla ne pas l'écouter, et la façon dont il ancrait son regard dans celui de Morgan fit frissonner l'apprenti baroudeur. Finalement, Jude finit par lâcher :

— Lit du haut.


Le soleil filtra à travers la toile de la tente et fit échouer un de ses rayons sur le visage de Jude. Il avait l'air de faire déjà chaud, Morgan l'avait prévenu : en moyenne une bonne vingtaine de degré en cette saison. En se réveillant, il savait exactement où il se trouvait, et bizarrement, il ressentit une énorme vague de sérénité. Il ouvrit les yeux et tourna la tête en regardant en bas. Déjà debout, penché sur la planche qui lui servait de bureau, Morgan s'affairait avec trois manuel et une dizaine de photographies à une traduction. Tapotant de sa main libre sur son genou, alors qu'il tapait du pied sur le sol de l'autre jambe, son ami était en pleine concentration. Il lui avait dit qu'à cause des températures, tout le monde se levait à cinq heures pour être prêts à travailler une heure plus tard. Jude ne put empêcher un sourire calme de tirer ses lèvres : Morgan ne changeait pas.

— Pourquoi tu regardes des photos alors que tu pourrais aller sur place ? demanda Jude d'une voix encore un peu éraillée par le sommeil.

Morgan sursauta avant de se retourner. Le sourire qu'il afficha était solaire, et Jude se surprit à ressentir un afflux de bien-être.

— Je me disais que si tu te réveillais dans un endroit inconnu sans personne, ça t'aurait fait bizarre.

Jude roula des yeux.

— C'est bon, j'ai plus trois ans non plus.

Il se releva sur les coudes. Morgan, lui, cherchait quelque chose dans son sac sans fond. Il en ressortit un vieux pantalon en toile plein de poches et un grand t-shirt délavé orné du slogan History is Magic. Il afficha un air désolé en regardant Jude.

— J'ai oublié de te dire de prendre de vieilles fringues pour le chantier, du coup je peux te passer les miennes...

Jude releva les sourcils, en se disant qu'il allait certainement nager dans ces habits, et pour cause : Morgan avait un corps beaucoup plus musculeux que le sien.

— Un sort de réduction et ce sera bon, constata-t-il. Merci.

Morgan se détendit, certainement soulagé, et Jude sourit. Voir Morgan de bonne humeur, c'était comme voir le soleil monter dans la nuit et donner au ciel de l'aube de couleurs éclatantes. Leurs yeux s'accrochèrent pendant quelques secondes, puis Morgan détourna le regard en se grattant l'arrière de la nuque. Gêné. Pourquoi ? Jude s'était excusé, pourtant la veille...

— Okay, alors je te laisse te changer, si tu veux prendre un petit-déjeuner, je t'ai gardé un peu de soupe, là. Je t'attends du côté de l'ancien temple.

Avant qu'il ne détale, Jude l'appela :

— Mo !

Celui-ci se retourna.

— J'ai fait quelque chose de mal ? demanda Jude très sérieusement.

Morgan eut un air peiné, rapidement chassé par un sourire. Trop tard, Jude avait vu que quelque chose n'allait pas.

— Rien du tout, t'inquiète. Prépare-toi à rencontrer Joshua Lachlan dans son élément naturel. Spoiler : ça va te surprendre.

Jude rit, et Morgan disparut dehors.


Quand Jude vint vers eux, habillé des vêtements que Morgan lui avait prêtés, les mains dans les poches et un léger sourire aux lèvres, il avait l'air parfaitement dans son élément. Pour avoir vécu quelques mois avec lui, Morgan savait que son ami était un être pétri d'habitudes, ces habitudes qui le rassuraient par leur cadre routinier. Il ne s'attendait pas à voir un jeune homme presque à l'aise, envoyer des sourires aux gens qui le saluaient, enjamber les racines et les aspérités du sol sans râler, levant le nez en l'air pour regarder la forêt aux alentours. Morgan se mordilla les lèvres.

— Il s'est vite fait au climat, ton ami, commenta Joshua. Vous m'aviez dit qu'il était un peu coincé...

Morgan haussa les épaules. Il fallait qu'il fasse attention, son père avait un sens de l'observation à toute épreuve, un atout redoutable pour son métier.

— Bonjour monsieur, s'annonça Jude.

Même sa voix avait changé. Il paraissait plus serein que d'habitude, et Morgan se demanda pourquoi. L'endroit ? Pourtant, il faisait déjà vingt-cinq degré et il n'était que neuf heures du matin... Les gens, alors ? Jude, se détendre avec des gens qu'il ne connaissait pas ? Leurs regards se croisèrent. Un doux sourire fleura sur les lèvres de Jude, et Morgan se gratta l'arrière de la nuque en baissant le nez sur ses notes.

— Pas de formalités, appelle-moi Joshua. J'espère que tu es réveillé Jude, parce que nous planchons sur une difficulté depuis un petit moment. Morgan et moi sommes dessus depuis trop longtemps, nous avons besoin d'un regard neuf.

Pas d'entrée en matière. Joshua Lachlan était direct et allait à l'essentiel. Il avait demandé à ce que Jude vienne ici pour les aider, et ne s'embarrassait pas de savoir s'il avait bien dormi, si la nourriture cambodgienne était à son goût, ou s'il ne se faisait pas trop manger par les moustiques. Non, il s'en fichait complètement : il s'intéressait à l'intelligence de Jude uniquement.

Jude hocha la tête, montrant son accord. Il se pencha sur les croquis de Morgan, la comparant avec la fresque qu'ils étudiaient depuis plus d'une semaine, et plissa des yeux, concentré.

— Quel est le problème ? demanda-t-il.

Joshua remonta ses lunettes grossissantes sur son front.

— À toi de me le dire, petit génie.

Morgan roula des yeux, et soupira. Il n'aimait pas quand son père testait les nouveaux en les déstabilisant ainsi, mais cela ne fonctionna pas avec Jude.

— D'après ce que Morgan m'a dit, cette fresque marque l'entrée d'une pièce spéciale du temple, réservée aux prêtres, mais ce qu'il y a derrière est trop étroit pour les usages religieux qu'on leur connaît.

Morgan avait tellement bassiné son ami avec ce chantier que Jude avait fini par potasser le sujet, ressortant vieux livre d'histoire de l'empire khmer de la bibliothèque.

— Et pour l'instant, vous êtes bloqués parce que vous ne parvenez pas à décharmer la protection qui l'entoure. Vous en déduisez donc que l'usage qu'on y faisait devait sans doute être important pour que le sortilège soit aussi résistant aux années.

— On a d'abord pensé que la pièce avait été rétrécie, mais tous les sorts que nous connaissons n'y font rien, compléta Morgan. On a aussi pensé qu'il s'agissait d'une petite pièce qui servait d'interchambre avant une autre pièce plus grande, mais il n'y a pas de traces derrière.

— Vous avez tenté de voir s'il s'agissait d'un sous-terrain ?

Joshua chaussa de nouveau ses lunettes grossissantes et les tapota du bout de sa baguette, enclenchant ainsi la fonction qu'il avait bidouillé et qui lui permettait de voir les traces de magie. Jude expliqua son raisonnement :

— C'est bien une partie de Yama, sur cette fresque non ? Le dieux des enfers ? Peut-être que c'était pour marquer une entrée souterraine et dissuader les gens de s'y aventurer...

Morgan s'avança et reconnut le buffle sur lequel très souvent le dieu était représenté, presque effacé par l'usure. Il écarquilla les yeux en direction de son père. Pourquoi n'avaient-ils pas noté ce détail ? Joshua, lui, retraçait dans le vide les lignes qu'il devait voir à travers ses lunettes modifiées, avec une difficulté que Morgan reconnut.

— Tu as raison, petit, il y a quelque chose d'à peine perceptible dans le sol... Riley !

Morgan leva les yeux au ciel. D'habitude, Riley était toujours avec eux, mais avait décidé de bouder ce matin. À cause de Jude. Joshua hurla une nouvelle fois le nom de sa fille, et tempêta pour qu'on la lui ramène. Quand, de mauvaise grâce, Riley fit son apparition, elle croisa les bras et toisa Jude avant d'adresser à son père un regard agacé.

— Je me fous de ta sensibilité, quand je t'appelle, tu es là.

— Hormis cela, tu veux qu'on prenne notre indépendance, hein ?

— Ferme-la et envoie-moi un coup d'explosif princesse, ordonna Joshua en désignant le parterre de pierres de tailles.

— Euh vas-y mollo, parce que y'a quand même des fresques à récupérer, fit remarquer Morgan.

Sa soeur était douée avec une baguette, la plus douée d'entre eux tous, mais elle avait tout de même déjà détruit quelques vestiges en ne contrôlant pas sa force ! Riley arma sa baguette et lança un maléfice explosif sans prononcer la formule, visant l'endroit exact que pointait leur père, et un morceau de pierre pas plus gros que trois mètres cubes se détruisit. Joshua eut un petit cri de joie.

— Les traces sont plus visibles ! Par Merlin le puit de magie que tu as fait Riley !

— Les blocs ont dû être charmés pour masquer les traces de magie dans le sous-sol, fit remarquer Morgan à voix haute.

Joshua exulta, attrapa Jude dans ses bras et le souleva du sol. Morgan ne put empêcher un air fier d'habiller son visage, comme le jeune marié rassuré de voir que sa famille et celle de son compagnon s'entendent bien. Riley, elle, le regardait lui, si bien que leurs yeux finirent par se croiser.

Si Morgan avait pu nier et minorer devant elle les sentiments qu'il portait à Jude, il savait à présent que sa jumelle l'avait percé à jour.