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MIDORIKAWA
Trois mois se sont écoulés, mais j'ai l'impression d'avoir fait mes adieux il y a des années.
La Capitale se remet très vite des contrecoups de la guerre, suivie de Kyoto et de Sapporo qui n'ont quasiment pas été concernées. L'armistice est en cours mais prend beaucoup plus de temps que prévu, chaque dirigeant du monde ayant son mot à dire et retardant toujours plus la paix stable que nous attendons tous.
Comme tous les mois, je rentre d'un passage forcé à Tokyo. Un séjour durant lequel l'Ordre doit examiner l'activité de la corruption que j'ai avalé au terme de notre bataille. Ne faire plus qu'un avec mon double m'aura octroyé sa mémoire, ses souvenirs riches en enseignements et ses pouvoirs incroyables, mais également quelques soucis de santé. Je suis depuis sous traitement, et les laboratoires travaillent à plein régime dans l'optique de trouver un remède définitif à la souillure du Yami. En cela, je me sens encore vaguement utile. Devenir le plus puissant Saniwa de l'Histoire ne va pas sans quelques inconvénients.
L'État a gracieusement offert de me décorer de tout un tas de titres honorifiques pour mes bons services, et réclame toujours ma présence pour de longues cérémonies politiques avec ou sans lien concernant mon statut. L'avantage, c'est que ma famille a pu bénéficier de subventions afin de se réinstaller sur la péninsule d'Izu où j'ai grandi. Lorsque j'ai refusé une à une les propositions qui auraient dû me faire une place au sein du gouvernement, tout ce que j'ai demandé fut de garder le domaine et la maison dans laquelle j'ai exercé. Les deux me furent cédés presque avec ravissement et je me suis installé définitivement dans ce trou perdu qu'est la campagne de la préfecture de Nara. Je ne me sentirais chez moi à aucun autre endroit au monde.
Dernièrement, les journaux ne parlent plus que de la façon dont les Saniwa ont glorieusement défendu le cours du temps face à une horde de démons sanguinaires. Les gros titres pompeux font toujours vendre, même après qu'un mois se soit écoulé depuis l'annonce publique de notre victoire.
A chaque fois que je surprends mon visage à la télévision, sur internet ou imprimé sur une affiche en ville, je ne peux m'empêcher de penser au chemin que j'ai parcouru pour en arriver là. Rien ne me destinait à faire couler autant d'encre. Je n'étais qu'un enfant hagard lorsque je me suis prêté au risque de devenir mage, je n'avais besoin que d'argent. Et j'ai alors rencontré un à un des collègues, puis mes Tsukumogami, des compagnons, une deuxième famille. Avec le recul, je réalise à quel point ma vie s'en est trouvée bouleversée à tout jamais. C'est peut-être ça, devenir un adulte accompli.
- "Maître !"
Je lève les yeux et vois Konnosuke courir à ma rencontre dans le village. Nous ne sommes qu'à quelques heures à pied de la maison, mais je suis toujours surpris de le voir traîner dans les ruelles. Il grimpe sur mes épaules lorsque je me baisse et demande avec enthousiasme :
- "Comment ça s'est passé ?"
- "Comme les deux dernières fois," fis-je exaspéré. "J'espère que le remède sera bientôt au point, ces voyages me coupent toute inspiration."
- "Vous devriez profiter du train pour écrire, alors."
- "Tous les trains ne sont pas aussi tranquilles que le Shinkansen. Crois-le ou non mais le départemental était bondé."
- "Du coup, est-ce que vous allez prendre un truc à boire, cette fois ? Le salon de thé est toujours calme à cette heure de la journée."
Je marche avec mon compagnon de toujours, ce dernier perché sur moi comme ma conscience, et souris :
- "C'est ce que je comptais faire. Une nouvelle idée de chapitre m'est venue tout à l'heure et je dois absolument la coucher sur papier avant de l'oublier."
- "Vous pourriez juste me demander de la consigner, votre idée," marmonne-t-il avec une moue vexée. "Je n'ai plus beaucoup l'occasion de servir, depuis cet hiver."
- "Ne raconte pas de bêtises."
A l'extrême sud-est du village, aux abords de la route qui conduit tout droit au domaine, une petite maison de thé jouxte quelques bâtiments récents. Depuis peu, la paisible bourgade connait une véritable phase de boom architectural et démographique. De nombreuses habitations se sont construites autour du lac et des commerces germent un peu partout en périphérie. Même les routes sont plus vivantes que jamais.
C'est la sortie des classes pour les collégiens et ces derniers inondent à cette heure les avenues marchandes. J'en vois plusieurs faire leurs devoir sur des bancs, près du petit salon de thé qui m'est désormais familier.
Mon regard accroche alors une silhouette blanche sous un cerisier, près de l'entrée. Tsurumaru se tient là, comme si cette place était de tout temps celle qui lui revenait de droit et qui le sublimait. Sous une pluie tranquille de pétales roses, il me fait penser aux balbutiements des beaux jours après un hiver rude.
Une fraiche couche de neige au printemps.
- "Tsurumaru-saan !" l'appelle Konnosuke en sautant de mon épaule et en courant le retrouver avec entrain.
Il se retourne à ce moment et nous sourit, un chapeau de paille dans une main.
- "Encore en train de prendre du bon temps dehors au lieu de travailler, Tsurumaru ?" fis-je sur le ton de la plaisanterie en approchant. "Ce n'est pas comme ça que vous inciterez les clients à revenir."
- "C'est bientôt l'heure de pointe, alors je souffle deux minutes," brandit-il en guise d'excuse avec un rire chaleureux. "Mais vous voir de retour si tôt, ça c'est une surprise ! Je vais prévenir Mikazuki."
Konnosuke et lui entrent dans la maison de thé, soulevant les noren à leur passage, et j'entends alors plusieurs voix familières.
- "Ne fais pas cette tête, Kara-chan, et va lui dire bonjour," dit Shokudaikiri de son timbre doux et profond.
- "T'es vraiment vache avec Midorikawa-san," renchérit le ton plus enjoué de Taikogane par-dessus un tintement de porcelaine.
Je vois un mouvement derrière les rideaux et Imanotsurugi sort d'un seul coup comme une flèche pour venir se presser contre moi, suivi par Iwatooshi tenant encore un biscuit entre ses doigts.
- "Ça faisait longtemps !" s'exclame le petit Sanjou que j'enlace affectueusement.
- "Une semaine, tu appelles ça long ?" lui fait remarquer son frère Naginata. "Tu auras tout le temps de le voir à la maison depuis qu'on est rentrés."
Je ris de bon coeur. Si mes nouveaux pouvoirs se sont bien avérés utiles, rien ne m'aura fait plus plaisir que de me battre avec le gouvernement pour ramener chacun d'eux. Un Saniwa ne fait aucune exception quand il s'agit de ses précieux Tsukumogami.
- "Comment s'est passé votre voyage ?"
- "Bien," répond Iwatooshi en croisant les bras, souriant, "mais Tsurumaru insiste depuis pour qu'on tienne la boutique un mois à leur place. Il devrait plutôt demander ça à Kasen, je dis ça, je dis rien."
- "Tsurumaru-san veut partir faire le tour du monde avec Mikazuki-sama," s'amuse Imanotsurugi. "On a dû s'y prendre à dix pour le calmer et le cantonner au Japon pour l'instant."
- "Ha ha ha, Tsurumaru est un ambitieux," chante la voix de Mikazuki, sortant du bâtiment dans un somptueux kimono.
Inutile de se demander qui fait la renommée de leur établissement depuis l'ouverture, la rumeur de sa beauté s'étant propagée comme une traînée de poudre au-delà des frontières de la préfecture. Il est rejoint presque aussitôt par son partenaire, lui-même suivi de près par les sabres Date au complet. Taikogane vient me saluer avec presque autant d'entrain qu'Imanotsurugi avant lui.
- "Restez un peu ! Tsuru-san va jouer du koto tout à l'heure !"
- "Je reste avec plaisir," fis-je les yeux pétillants en lui posant une main dans les cheveux. "Servez-moi juste votre meilleur thé et racontez-moi tout ce que j'ai raté."
Je suis vigoureusement tiré à l'intérieur, Konnosuke m'invitant déjà à le rejoindre à table. Sur le mur du fond, baigné dans la lumière, un immense senbazuru orné de mille grues multicolores en papier attire toujours autant mon regard.
Le bonheur ne se résume pas à grand chose. Tandis que je passe le seuil de la maison de thé "Honmaru", je me dis que la félicité, c'est peut-être simplement de vivre auprès de ceux qu'on aime, indépendamment du temps qui s'égrène.
fin
